Constantinople

Part 10

Chapter 103,739 wordsPublic domain

Une des boutiques les plus fréquentées des étrangers est celle de Ludovic, un marchand arménien qui parle français et vous laisse, avec une patience parfaite, mettre sens dessus dessous son curieux magasin. J’y ai fait de longues stations, savourant un excellent café moka dans de petites tasses de Chine, contenues par des coquetiers de filigrane d’argent à la vieille mode turque. Rembrandt aurait trouvé là de quoi enrichir son musée d’antiques: vieilles armes, anciennes étoffes, orfévreries bizarres, poteries singulières, ustensiles hétéroclites et d’usage inconnu. Le vestiaire et le mobilier étrange qu’il fait scintiller à travers l’ombre de ses mystérieuses peintures est entassé dans les coins du magasin de Ludovic, où l’Orient pittoresque semble avoir laissé sa défroque, forcé qu’il est de revêtir l’absurde costume de la réforme, fausse livrée de civilisation endossée par un corps barbare.--Sur une petite table basse sont étalés des kandjars, des yatagans, des poignards aux fourreaux d’argent repoussé, aux gaînes de velours, de chagrin, de cuir d’Yemen, de bois, de cuivre, aux manches de jade, d’agate, d’ivoire, constellés de grenats, de turquoises, de corail, longs, étroits, larges, courbes, ondulés, de toutes les formes, de tous les temps, de tous les pays, depuis le damas du pacha, incrusté de versets du Koran en lettres d’or, jusqu’au grossier couteau du chamelier. Que de Zeibecs et d’Arnautes, que de beys et d’effendis, que d’omrahs et de rayahs ont dégarni leurs ceintures pour former ce précieux et baroque arsenal qui rendrait Decamps fou de joie!

Aux murailles pendent accrochées sous leur casque, avec un scintillement de fer, des cottes de mailles circassiennes, rayonnent des boucliers d’écailles de tortue, d’hippopotame, d’acier damasquiné, tout mamelonnés de bosses de cuivre; se froissent des carquois mongols, s’appuient de longs fusils niellés, incrustés, à la fois armes et joyaux; s’entrechoquent des masses d’armes tout à fait semblables à celles des chevaliers du moyen âge, et que l’imagerie turque ne manque jamais de mettre aux poings des Persans comme ridicule distinctif.

Dans les armoires papillotent les soies de Brousse, frissonnantes comme l’eau au clair de lune sous leur semis d’argent, les pantoufles et les blagues à tabac du Liban, avec leur légère trame d’or, leurs dessins et leurs losanges de couleur, les fines chemises de soie crêpée aux raies opaques et transparentes, les mouchoirs brodés de paillon doré, les cachemires de l’Inde et de la Perse, les pelisses vert-émir doublées de martre ou de zibeline, les vestes aux soutaches plus compliquées que les arabesques du plafond de la salle des Ambassadeurs à l’Alhambra, les dolmans roides d’or, les brocarts diamantés d’orfrois éblouissants, les machlas du Caire taillés sur le patron des dalmatiques byzantines, tout le luxe fabuleux, toute la richesse chimérique de ces pays de soleil que nous entrevoyons comme les mirages d’un rêve du fond de notre froide Europe. Ludovic vous permet de regarder, de déployer, de manier, de faire jouer sous la lumière ces merveilles orientales; vous fouillez dans la garde-robe des _Mille et une Nuits_; vous pouvez essayer, si cela vous plaît, la veste du prince Caramalzaman et déplier la robe authentique de la princesse Boudroulboudour.

Aux chapelets d’ambre, d’ébène, de corail, de santal; aux cassolettes d’or émaillé, aux écritoires, aux coffrets et aux miroirs persans dont les peintures représentent des scènes du Mahabarata; aux éventails de plumes de paon ou de faisan argus; aux cloches de Hookas ciselées et niellées d’argent, à toutes ces ravissantes turqueries se mêlent inopinément des porcelaines de Sèvres et de Saxe, des faïences de Vincennes, des émaux de Limoges arrivés là on ne sait d’où. Mais rien n’est impossible au bric-à-brac, et la boutique de mademoiselle Delaunay se trouve transportée au Bezestin de Constantinople.--J’ai même vu là, entre deux nobles heaumes du Kurdistan à gorgerins de mailles, tout pareils à ceux des croisés de Godefroi de Bouillon, un de ces casques prussiens à pointe en paratonnerre, invention romantique et moyen âge du roi Louis, si agréablement raillée par Henri Heine dans son _Conte d’hiver_.

Quelle que soit la chose que vous désiriez, vous la trouverez chez Ludovic, fût-ce la marmite des janissaires, la hache d’armes de Mahomet II, ou la selle d’Al Borack.

Chaque rue du Bazar est affectée à une spécialité. Voici les vendeurs de babouches, de pantoufles et de bottines; rien n’est plus curieux que ces étalages encombrés de chaussures extravagantes à bouts retroussés en toits chinois, à quartiers rabattus, en cuir, en maroquin, en velours, en brocart, piquées, pailletées, passementées, relevées de houppes de cygnes et de soie floche, impossibles pour des pieds européens. Il y en a qui sont cambrées et relevées du bec comme des gondoles vénitiennes; d’autres désespéreraient Rhodope et Cendrillon par leur mignonne petitesse, et ont plutôt l’air d’étuis à bijoux que de pantoufles vraisemblables; le jaune, le rouge, le vert disparaissent sous les cannetilles d’or et d’argent. Les souliers des enfants sont l’objet des plus charmants caprices de forme et d’ornementation. Pour la rue, les femmes se servent de bottes de maroquin jaune dont j’ai déjà eu l’occasion de parler; car toutes ces jolies merveilles, faites pour les nattes de l’Inde et les tapis de Perse, resteraient bien vite engluées dans les boues de Constantinople.

Voilà les marchands de caftans, de gandouras et de robes de chambre en soie de Brousse. Ces costumes coûtent un prix très-modique, quoique les couleurs en soient d’un ton charmant et les tissus d’une souplesse extrême. Je regrette fort de n’avoir point acheté un grand dolman cerise fait de filets paille, à longues manches pendantes, qui m’aurait donné à Paris un air de mamamouchi très-respectable, et dans lequel j’eusse paru aussi beau que M. Jourdain pendant la cérémonie. Mais les douanes sont peu indulgentes pour ces innocentes fantaisies de voyageur.--Ces marchands vendent aussi des étoffes de Brousse, moitié soie et moitié fil, pour robes, gilets et pantalons à la mode européenne, très-fraîches, très-légères et très-coquettes. Cette industrie est nouvelle et vit par la protection d’Abdul-Medjid.

Les drapiers étalent des draps anglais aux couleurs criardes dont les lisières sont chamarrées de grosses lettres d’or et d’armoiries en paillon de cuivre, pour flatter le goût oriental. On y reconnaît la perfection bête de la mécanique et la fausseté de ton naturelle de la Grande-Bretagne. J’avoue que de pareilles dissonances me font grincer les dents, et que j’envoie de bon cœur à tous les diables l’industrie, le commerce et la civilisation qui produisent des rouges si hostiles, des bleus si acariâtres, des jaunes si insolents, et troublent pour je ne sais quel gain la sereine harmonie de ton de l’Orient.

Quand je pense que je rencontrerai sans doute ces horribles étoffes découpées en vestes, en gilets et en caftans, dans une mosquée, dans une rue, dans un paysage, dont elles détruisent tout l’effet par leurs couleurs insociables, une secrète fureur bouillonne en moi, et je souhaite que la mer engloutisse les vaisseaux qui portent ces abominations, que le feu détruise les fabriques où elles se trament et que la Great-Britain s’évapore dans son brouillard. J’en dirai autant des exécrables cotonnades de Rouen, de Roubaix et de Mulhouse, qui commencent à répandre en Orient leurs affreux petits bouquets, leurs atroces guirlandes et leurs sales mouchetures, semblables à des punaises écrasées. Si j’en parle avec tant d’amertume, c’est que j’ai eu la douleur profonde, et dont je ne me consolerai jamais, de voir trois petites filles turques, de huit à dix ans, belles comme des houris, et même beaucoup plus belles, car les houris n’existent pas, qui portaient sur une robe de rouennerie un caftan de drap anglais. Les rayons du soleil, quoique attirés par leurs charmants visages, n’osaient pas éclairer ces monstruosités modernes, et rebroussaient d’épouvante.

Heureusement, l’on est distrait de ces idées pénibles par l’étalage des vêtements d’enfants: ce ne sont que mignonnes vestes brodées d’or et d’argent, gentils pantalons bouffants de soie, petits caftans à soutaches, tarbouches puérils ornés de croissants; un Orient en miniature, le plus joli et le plus coquet du monde.

Puis viennent, dans une ruelle spéciale, les trayeurs d’or, ceux qui font ces fils argentés et dorés dont on brode les blagues, les pantoufles, les mouchoirs, les gilets, les dolmans, les vestes; derrière les vitres des montres étincellent sur leurs bobines ces fils brillants qui, plus tard, seront des fleurs, des feuillages, des arabesques. Là se font aussi ces cordonnets, ces nœuds si gracieux, si coquettement enchevêtrés et que notre passementerie ne saurait imiter. Les Turcs les fabriquent à la main en se servant de l’orteil de leur pied nu comme point d’attache.

Il y a là des joailliers dont les pierreries sont enfermées dans des coffres qu’ils ne quittent pas de l’œil, ou sous des vitrines placées hors de la portée des filous; dans ces obscures boutiques, assez semblables à des échoppes de savetier, abondent des richesses incroyables. Les diamants de Visapour et de Golconde apportés par les caravanes; les rubis du Giamschid, les saphirs d’Ormus, les perles d’Ophyr, les topazes du Brésil, les opales de Bohême, les turquoises de Macédoine, sans compter les grenats, les chrysoberils, les aigues-marines, les azerodrachs, les agates, les aventurines, les lapis-lazulis, sont entassés là par monceaux, car les Turcs ont beaucoup de pierreries, non-seulement comme luxe, mais comme valeurs. Ne connaissant pas les raffinements de la finance moderne, ils ne tirent aucun intérêt de leurs capitaux, ce qui, du reste, leur est rigoureusement interdit par le Coran, hostile à l’usure, comme l’Évangile, ainsi qu’on vient de le voir à l’occasion de l’emprunt turc, repoussé par le vieux parti national et religieux. Un diamant facile à cacher, à emporter, résume en lui une grande somme sous un petit volume. Au point de vue oriental, c’est un placement sûr, quoiqu’il ne rapporte rien; mais allez donc persuader à l’avarice arabe ou turque de se dessaisir du pot de grès qui renferme son trésor, et cela sous prétexte de trois ou quatre pour cent, quand bien même la chose serait permise par Mahomet!

Ces pierres sont en général des cabochons, car les Orientaux ne taillent ni le diamant ni le rubis, soit qu’ils ne connaissent pas la poudre à égriser, soit qu’ils craignent de diminuer le nombre des carats en abattant les angles des pierres. Les montures sont assez lourdes et d’un goût génois ou rococo. L’art si fin, si élégant et si pur des Arabes a laissé peu de traces chez les Turcs. Ces joyaux consistent principalement en colliers, boucles d’oreilles, ornements de tête, étoiles, fleurs, croissants, bracelets, anneaux de jambe, manches de sabre et de poignard; mais ils ne se révèlent dans tout leur éclat qu’au fond des harems, sur la tête et la poitrine des odalisques, sous les yeux du maître, accroupi dans un angle du divan, et tout ce luxe est, pour l’étranger, comme s’il n’existait pas. Quoique l’opulence des phrases précédentes, constellées de noms de pierreries, ait pu vous faire penser au trésor d’Haroun-al-Raschid et à la cave d’Aboulcasem, n’imaginez rien d’éblouissant et de jetant à droite et à gauche de folles bluettes de lumière. Les Turcs n’entendent pas l’étalage comme Fossin, Lemonnier, Marlet ou Bapst; et les diamants bruts, jetés à poignées dans de petites sébiles de bois, ont l’apparence de grains de verre; et pourtant on pourrait aisément dépenser un million dans une de ces boutiques de deux sous.

Le bazar des armes peut être considéré comme le cœur même de l’Islam. Aucune des idées nouvelles n’a franchi son seuil; le vieux parti turc y siége gravement accroupi, professant pour les chiens de chrétiens un mépris aussi profond qu’au temps de Mahomet II. Le temps n’a pas marché pour ces dignes Osmanlis, qui regrettent les janissaires et l’ancienne barbarie,--peut-être avec raison. Là se retrouvent les grands turbans évasés, les dolimans bordés de fourrure, les larges pantalons à la mameluk, les hautes ceintures et le pur costume classique, tel qu’on le voit dans la collection d’Elbicei-Atika, dans la tragédie de _Bajazet_ ou la cérémonie du _Bourgeois gentilhomme_. Vous revoyez là ces physionomies impassibles comme la fatalité, ces yeux sereinement fixes, ces nez d’aigle se recourbant sur une longue barbe blanche, ces joues brunes, tannées pas l’abus des bains de vapeur, ces corps à robuste charpente que délabrent les voluptés du harem et les extases de l’opium, cet aspect du Turc pur sang qui tend à disparaître, et qu’il faudra bientôt aller chercher au fond de l’Asie.

A midi, le bazar des armes se ferme dédaigneusement, et ces marchands millionnaires se retirent dans leurs kiosques sur la rive du Bosphore, et regardent d’un air courroucé passer les bateaux à vapeur, ces diaboliques inventions franques.

Les richesses entassées dans ce bazar sont incalculables: là se gardent ces lames de damas, historiées de lettres arabes, avec lesquelles le sultan Saladin coupait des oreillers de plume au vol, en présence de Richard Cœur-de-Lion, tranchant une enclume de sa grande épée à deux mains, et qui portent sur le dos autant de crans qu’elles ont abattu de têtes; ces kandjars, dont l’acier terne et bleuâtre perce les cuirasses comme des feuilles de papier, et qui ont pour manche un écrin de pierreries; ces vieux fusils à rouet et à mèche, merveilles de ciselure et d’incrustation; ces haches d’armes qui ont peut-être servi à Timour, à Gengiskan, à Scanderbeg, pour marteler les casques et les crânes, tout l’arsenal féroce et pittoresque de l’antique Islam. Là rayonnent, scintillent et papillotent, sous un rayon de soleil tombé de la haute voûte, les selles et les housses brodées d’argent et d’or, constellées de soleils de pierreries, de lunes de diamants, d’étoiles de saphirs; les chanfreins, les mors et les étriers de vermeil, féeriques caparaçons, dont le luxe oriental revêt les nobles coursiers du Nedj, les dignes descendants des Dahis, des Rabrâ, des Haffar et des Naâmah, et autres illustrations équestres de l’ancien turf islamite.

Chose remarquable pour l’insouciance musulmane, ce bazar est considéré comme si précieux, qu’il n’est pas permis d’y fumer;--ce mot dit tout, car le Turc fataliste allumerait sa pipe sur une poudrière.

Pour donner un repoussoir à ces magnificences, parlons un peu du bazar des Poux. C’est la morgue, le charnier, l’équarrissoir où vont finir toutes ces belles choses, après avoir subi les diverses phases de la décadence. Le caftan qui a brillé sur les épaules du vizir ou du pacha achève sa carrière sur le dos d’un hammal ou d’un calfat; la veste, où se moulaient les charmes opulents d’une Géorgienne du harem, enveloppe, souillée et flétrie, la carcasse momifiée d’une vieille mendiante.--C’est un incroyable fouillis de loques, de guenilles, de haillons, où tout ce qui n’est pas trou est tache; tout cela pendille flasquement, sinistrement, à des clous rouillés, avec cette vague apparence humaine que conservent les habits longtemps portés, et grouille, remué vaguement par la vermine. Autrefois la peste se cachait sous les plis fripés de ces indescriptibles défroques maculées de la sanie des bubons, et s’y tenait tapie comme une araignée noire au fond de sa toile poussiéreuse, dans quelque angle immonde.

Le Rastro de Madrid, le Temple de Paris, l’ancienne Alsace de Londres, ne sont rien à côté de ce Montfaucon de la friperie orientale, qualifié par le nom significatif que je ne répéterai pas et que j’ai dit là-haut.

J’espère qu’on me pardonnera cette description fourmillante en faveur des pierreries, des brocarts, des flacons d’essence de roses de mon commencement;--d’ailleurs, le voyageur est comme le médecin, il peut tout dire.

XI

LES DERVICHES TOURNEURS

Les derviches tourneurs ou mevélawites sont des espèces de moines mahométans qui vivent en communauté dans des monastères appelés _tekkés_. Le mot derviche signifie pauvre, ce qui n’empêche pas les derviches de posséder de grands biens dus aux legs et aux dons des fidèles. La désignation, vraie autrefois, s’est conservée, quoiqu’elle soit maintenant une antinomie.

Les muftis et les ulémas ne voient pas de très-bon œil les derviches, soit à cause de quelque dissidence secrète de doctrine, soit à cause de l’influence qu’ils ont sur le bas peuple, ou seulement à cause du mépris qu’a toujours professé le haut clergé pour les ordres mendiants; quant à moi, qui ne suis pas assez fort en théologie turque pour débrouiller la chose, je me bornerai à considérer les derviches du côté purement plastique et à décrire leurs bizarres exercices.

Contrairement aux autres mahométans, qui empêchent les giaours d’assister en curieux aux cérémonies du culte, et les chasseraient outrageusement des mosquées s’ils essayaient de s’y introduire aux heures de prière, les derviches laissent pénétrer les Européens dans leurs tekkés, à la seule condition de déposer leur chaussure à la porte, et d’entrer pieds nus ou en pantoufles; ils chantent leurs litanies et accomplissent leurs évolutions sans que la présence des chiens de chrétiens paraisse les déranger aucunement; on dirait même qu’ils sont flattés d’avoir des spectateurs.

Le tekké de Péra est situé sur une place encombrée de tombes, de pieux de marbre à turbans et de cyprès séculaires, espèce d’annexe ou de succursale du petit Champ-des-Morts, où se trouve le tombeau du comte de Bonneval, le fameux renégat.

La façade, fort simple, se compose d’une porte surmontée d’un cartouche, historiée d’une inscription turque, d’un mur percé de fenêtres à grillages, laissant apercevoir des sépultures de derviches, car en Turquie les vivants coudoient toujours les morts, et d’une fontaine encastrée et treillissée, garnie de spatules de fer pendues à des chaînes, pour que les pauvres puissent boire commodément, et qu’entourent des groupes de hammals, altérés par la pénible montée de Galata. Tout cela n’a rien de monumental, mais ne manque pas de caractère; les grands mélèzes du jardin, la coupole et le minaret blanc de la mosquée qu’on aperçoit dans le bleu du ciel, par-dessus la muraille, rappellent à propos l’Orient.

L’intérieur ressemble à toute autre habitation mahométane; pas de ces longs cloîtres en arcade, de ces corridors interminables sur lesquels s’ouvrent des cellules, pieux cachots de reclus volontaires, de ces cours silencieuses où l’herbe pousse et où grésille une fontaine dans une vasque verdie. Rien de l’aspect froid, triste et sépulcral du couvent comme il est compris dans les pays catholiques; mais de gais logements peints de couleurs riantes, éclairés du soleil, et au fond une merveilleuse échappée de vue du Bosphore, un magnifique panorama baigné d’air et de lumière: Scutari, Kadi-Keuï s’étalant sur la rive d’Asie, l’Olympe de Bythinie tout glacé de neige, les îles des Princes, taches d’azur sur la moire de la mer; Seraï-Burnou, avec ses palais, ses kiosques, ses jardins; Sultan-Achmet, flanqué de ses six minarets; Sainte-Sophie, rayée de rose et de blanc comme une voile d’Yemen, et la forêt pavoisée des navires de toutes nations, spectacle toujours changeant, toujours nouveau, et dont on ne se lasse jamais!

La salle où s’exécutent les valses religieuses des tourneurs occupe le fond de cette cour. L’aspect extérieur ne rappelle la destination de l’édifice que par des chiffres enlacés et des suras du Koran tracées avec cette certitude de main que possèdent à un si haut degré les calligraphes turcs. Ces caractères contournés et fleuris jouent le rôle le plus heureux dans l’ornementation orientale; ce sont des arabesques autant que des lettres.

L’intérieur rappelle à la fois la salle de danse et de spectacle; un parquet parfaitement uni et ciré, qu’entoure une balustrade circulaire à hauteur d’appui, en occupe le centre; de sveltes colonnes supportent une galerie de même forme, contenant des places pour les spectateurs de distinction, la loge du sultan et les tribunes destinées aux femmes. Cette partie, qu’on appelle le sérail, est défendue contre les regards profanes par des treillages très-serrés comme ceux qu’on voit aux fenêtres des harems. L’orchestre fait face au mirah, orné de tablettes bariolées de versets du Koran et de cartouches de sultans ou de vizirs bienfaiteurs du tekké. Tout cela est peint en blanc et en bleu et d’une propreté extrême: on dirait plutôt une classe disposée pour les élèves de Cellarius que le lieu d’exercice d’une secte fanatique.

Je m’assis, les jambes croisées, au milieu de Turcs et de Francs, également déchaux, tout près de la balustrade inférieure, au premier rang, de manière à ne rien perdre du spectacle.--Après une attente assez prolongée, les derviches arrivèrent lentement, deux par deux; le chef de la communauté s’accroupit sur un tapis recouvert de peaux de gazelle, au-dessous du mirah, entre deux acolytes: c’était un petit vieillard au teint plombé et fatigué, la peau plissée de mille rides et le menton hérissé d’une barbe rare et grisonnante; ses yeux, brillants par éclairs fugitifs dans sa face éteinte, au centre d’une large auréole de bistre, donnaient seuls un peu de vie à sa physionomie de l’autre monde.

Les derviches défilèrent devant lui, en le saluant à la manière orientale avec les marques du plus profond respect, comme on fait pour un sultan ou pour un saint; c’était à la fois une politesse, un témoignage d’obéissance et une évolution religieuse; les mouvements étaient lents, rhythmés, hiératiques, et, le rite accompli, chaque derviche allait prendre place en face du mirah.

La coiffure de ces moines musulmans consiste en un bonnet de feutre épais d’un pouce, d’un ton roussâtre ou brun, et que je ne saurais mieux comparer, pour la forme, qu’à un pot à fleurs renversé, dans lequel on aurait entré la tête; un gilet et une veste d’étoffe blanche, une immense jupe plissée, de même couleur et semblable à la fustanelle grecque, des caleçons étroits et blancs aussi, descendant jusqu’à la cheville, composent ce costume, qui n’a rien de monacal dans nos idées et ne manque pas d’une certaine élégance. Pour le moment, on ne pouvait que l’entrevoir, car les derviches étaient affublés d’espèces de manteaux ou de surtouts verts, bleus, raisin-de-Corinthe, cannelle, ou de toute autre nuance, qui ne faisaient pas partie de l’uniforme, et qu’ils devaient quitter au moment de commencer leurs valses, pour les reprendre ensuite lorsqu’ils retomberaient haletants, ruisselants de sueur, brisés d’extase et de fatigue.

Les prières commencèrent, et avec elles les génuflexions, les prosternations, les simagrées ordinaires du culte musulman, si bizarres pour nous, et qui seraient aisément risibles sans la conviction et la gravité que les fidèles y mettent. Ces alternatives d’élévation et d’abaissement font penser aux poulets qui se précipitent avidement le bec contre terre et se relèvent après avoir saisi le grain ou le vermisseau qu’ils convoitent.

Ces oraisons sont assez longues, ou du moins le désir de voir les danses les fait paraître telles, surtout pour un curieux européen, qui n’espère pas s’aller reposer après sa mort sous l’ombrage de l’arbre Tuba, dans le paradis-sérail de Mahomet, et de s’y mirer pendant des éternités, aux yeux noirs des houris, toujours vierges; néanmoins, ce bourdonnement pieux, par sa persistance monotone, finit par agir fortement sur l’organisme même des incrédules, et l’on conçoit qu’il impressionne les âmes croyantes et les _entraîne_ merveilleusement pour ces exercices étranges, au-dessus de la puissance humaine, et qui ne peuvent s’expliquer que par une sorte de catalepsie religieuse assez semblable à l’insensibilité extra-naturelle des martyrs au milieu des plus atroces supplices.