Considerations politiques sur les coups d'estat

Part 9

Chapter 93,286 wordsPublic domain

Ou comme les Mariniers font de l’ancre double, qu’ils ne jettent en mer qu’aprés avoir perdu toute autre asseurance. Et à la verité si un Conseiller ou Ministre proposoit, à toutes les difficultez qui se presentent, d’en sortir par quelqu’un de ces expediens, il ne le faudroit pas tenir pour moins sot & méchant, que seroit le Chirurgien qui voudroit guerir chaque blessure en brûlant ou coupant le membre qui l’auroit receuë, [176]_extremis siquidem malis extrema remedia adhibenda sunt_. J’ajouste que si le même Conseiller abuse de ces remedes pour appuyer ses interests, ou donner plus de champ à ses passions, outre qu’il trahit le service de son Maistre, il se rend encore coupable devant Dieu, & devant les hommes, du mal qu’il entreprend de faire; & le Souverain même, quand il en use autrement que le bien du public ou le sien, qui n’en est pas separé, le requiert, il fait plûtost ce qui est de la passion & de l’ambition d’un Tyran, que l’office d’un Roy. Ainsi voyons nous que la Reyne Catherine de Medicis, [177]_quam exitio patriæ natam Mathematici dixerant_, ne pouvant souffrir d’estre mariée à un fils de Roy sans estre Reyne, employa l’artifice d’un Montecuculi pour se delivrer du seul obstacle qu’elle en avoit, en la personne de l’aisné de son mary. [178]_Adfinitatem enim nuper cum Clemente contractam, tanto sceleri causam dedisse postea compertum, quamvis inscio marito; verùm illo mortuo, cum frater proximus esset ut in regnum paternum succederet, omissa indagandæ rei cura est, & suppressa veritas_, comme a fort bien remarqué Monsieur de Thou dans l’original de son Histoire. Elle entreprit en suite la protection des Huguenots par lettres & avis secrets, pour contrecarrer la puissance du Connestable & de Monsieur de Guise, à l’assassinat duquel arrivé devant Orleans, les memoires de Tavanes disent qu’elle se vanta d’avoir eu part, comme elle eut encore du depuis à celuy de l’Amiral; sans toutefois qu’elle eust d’autres motifs pour joüer toutes ces sanglantes tragedies, que le seul desir de contenter son ambition, de regner sous le nom de ses enfans, & de maintenir l’inimitié entre ceux, de qui l’autorité portoit trop d’ombrage à la sienne.

[176] Car il ne faut employer les extrêmes remedes qu’aux extrêmes maladies.

[177] Dont les Mathematiciens avoient dit qu’elle estoit née pour la ruine de la patrie.

[178] Car on remarqua puis aprés que l’alliance qui avoit esté contractée peu de temps auparavant avec Clement, avoit fourni l’occasion d’une si grande méchanceté, quoi qu’à l’insceu de son mary: mais quand il fut mort, son frere estant le plus proche qui pût succeder au royaume du pere, on negligea d’en faire la recherche, & la verité fut par ce moyen supprimée.

Chapitre IV.

De quelles opinions faut-il estre persuadé pour entreprendre des Coups d’Estat.

Ce n’est pas assez d’avoir monstré les occasions que l’on peut avoir d’entreprendre ces stratagemes, si nous ne passons plus outre, & que nous ne declarions aussi de quelles notions & persuasions il faut estre persuadé, pour les executer avec hardiesse, & en venir à bout heureusement. Et bien que ce titre semble plûtost appartenir aux qualitez & conditions du Ministre qui les peut conseiller, je ne lairray toutefois de coucher icy les principales, puis que ce sont des maximes tres-certaines, universelles & infaillibles, que non seulement les conseillers, mais les Princes & toutes personnes de bon sens & de jugement doivent suivre & observer en toutes les affaires qui leur peuvent survenir; & au defaut desquelles les raisonnemens que l’on fait en matiere d’Estat, sont bien souvent cornus, estropiez, & plus semblables à des contes de vieilles, & de gens grossiers & mechaniques, qu’à des discours de personnes sages & experimentées aux affaires du monde.

Boëce ce grand Conseiller d’Estat du Roy Theodoric, nous fournira la premiere, qu’il exprime en ces termes au livre de la consolation: [179]_Constat æterna positumque lege est, in mundo constans genitum esse nihil_; à quoy s’accorde pareillement Saint Hierôme lors qu’il dit en ses epistres, [180]_omnia orta occidunt & aucta senescunt_: Les Poëtes aussi ont esté de ce même sentiment.

[181]_Immortale nihil mundi compage tenetur, Non Urbes, non Regna hominum, non aurea Roma._

[179] C’est un axiome fondé sur une loy eternelle, qu’il n’y a rien d’engendré au monde qui ne soit sujet à quelque changement.

[180] Il n’y a rien qui prenne naissance qui ne meure & tout ce qui prend accroissement vieillit.

[181] Il n’y a rien d’immortel dans le monde, non pas même les villes, ny les royaumes des humains, ny Rome qui estoit si opulente.

Et tous ceux-là generalement ne s’en éloignent gueres, qui considerent avec attention, comme ce grand cercle de l’univers depuis qu’il a une fois commencé son cours, n’a point cessé d’emporter & faire rouler quant & soy les Monarchies, les Religions, les sectes, les villes, les hommes, les bestes, arbres, pierres, & generalement tout ce qui se trouve compris & enfermé dans cette grande machine; les cieux même ne sont pas exempts des changemens ny de corruption. Le premier Empire des Assyriens, celuy des Perses, qui le suivit, ont aussi cessé des premiers; le Grec & le Romain ne l’ont pas fait plus longue. Ces puissantes familles de Ptolomée, d’Attalus, de Seleucides ne servent plus que de fables,

[182]_Miramur periisse homines, monimenta fatiscunt; Mors etiam saxis nominibusque venit._

(Rutil. in Itiner.)

[182] Nous nous étonnons de la mort des hommes; les sepulcres s’ouvrent, car la mort vient attaquer les rochers & les noms.

Cette Isle de Crete où il y avoit cent villes, cette ville de Thebes, où il y avoit cent portes, cette Troye bastie par les mains des Dieux, cette Rome qui triompha de tout le monde, où sont-elles maintenant? [183]_Jam seges est ubi Troia fuit._ Il ne faut doncques pas croupir en l’erreur de ces foibles esprits, qui s’imaginent que Rome sera toujours le siege des saints Peres, & Paris celuy des Roys de France. [184]_Byzantium illud vides quod sibi placet duplicis imperii sede? Venetias istas quæ superbiunt mille annorum firmitate? Veniet illis sua dies, & tu Antvverpia, ocelle urbium, aliquando non eris_, disoit judicieusement Lipse. De maniere que cette maxime estant tres-veritable, un bon esprit ne desesperera jamais de pouvoir surmonter toutes les difficultez, qui empescheroient peut-estre quelque autre d’executer ou d’entreprendre ces affaires d’importance. Comme par exemple, s’il est question qu’un Ministre, soit pour le service de Dieu, ou pour celuy de son Maistre, songe aux moyens de ruiner quelque Republique ou Empire, cette maxime generale luy fera croire de premier abord, qu’une telle entreprise n’est pas impossible, puis qu’il n’y en a pas une qui jouïsse du privilege de pouvoir toujours durer & subsister. Et si au contraire, il est question d’en établir quelque autre, il se servira encore du même axiome pour se resoudre à l’entreprendre, & il se persuadera d’en pouvoir venir aussi facilement à bout, comme ont fait les Suisses, les Lucquois, les Hollandois, & ceux de Geneve, non dans les siecles dont nous n’avons plus de memoire, mais dans les deux derniers, & quasi de fraische date. Aussi en est-il de même des Estats, que des hommes, il en meurt & naist bien souvent, les uns sont étouffez en leurs principes, les autres passent un peu plus outre, & prennent force & consistance aux dépens de leurs voisins, beaucoup parviennent même jusques en vieillesse; mais enfin les forces viennent à leur manquer, ils font place aux autres, & quittent la partie pour ne la pouvoir plus defendre:

[185]_Sic omnia verti Cernimus, atque alias assumere pondera gentes, Concidere has._

[183] Il croist maintenant du bled là où estoit autrefois Troye.

[184] Vois-tu cette Constantinople qui se flate du siege d’un double empire? & Venise qui se glorifie d’une fermeté de mille ans? Leur jour viendra; & toy Anvers, qui es l’œillet de toutes les villes, le temps viendra que tu ne seras plus.

[185] Ainsi voyons nous bouleverser toutes choses; ces nations s’affoiblir, & d’autres s’acquerir du pouvoir.

Et alors les premieres maladies les émeuvent, les secondes les ébranlent, les troisiémes les emportent; Gracchus, Sertorius, Spartacus donnerent le premier Coup à la Romaine; Sylla, Marius, Pompée, Jules Cæsar la porterent sur le panchant, à deux doigts de sa ruine, & Auguste aprés les furies du Triumvirat l’ensevelit, [186]_Urgentibus scilicet Imperii Romani fatis_: & de la plus celebre Republique du monde il en fit le plus grand Empire, tout ainsi que des plus grands Empires qui sont aujourd’huy, il s’en fera quelque jour des fameuses Republiques. Mais il faut encore observer que ces changemens, ces revolutions des Estats, cette mort des Empires, ne se fait pas sans entraisner avec soy les Loix, la Religion & les Sectes: s’il n’est toutefois plus veritable de dire, que ces trois principes internes des Estats venant à vieillir & se corrompre, la religion par les heresies ou atheismes; la justice par la venalité des offices, la faveur des grands, l’autorité des Souverains; & les Sectes par la liberté qu’un chacun prend d’introduire de nouveaux dogmes, ou de rétablir les anciens, ils font aussi tomber & perir tout ce qui estoit basty dessus, & disposent les affaires à quelque revolte ou changement memorable. Certes si l’on considere bien maintenant, quel est l’Estat de l’Europe, il ne sera pas aussi difficile de juger qu’elle doit bien-tost servir de Theatre où se joüeront beaucoup de semblables tragedies, puis que la pluspart des Estats qu’elle contient ne sont pas beaucoup éloignez de l’âge qui a fait perir tous les autres, & que tant de longues & fascheuses guerres ont fait naistre, & ont augmenté les causes mentionnées cy-dessus, qui peuvent ruiner la justice; comme le trop grand nombre de Colleges, seminaires, étudians, joints à la facilité d’imprimer & transporter les livres, ont déja bien ébranlé les Sectes & la Religion. Et en effet c’est une chose hors de doute, qu’il s’est fait plus de nouveaux systemes dedans l’Astronomie, que plus de nouveautez se sont introduites dans la Philosophie, Medecine & Theologie, que le nombre des Athées s’est plus fait paroistre depuis l’année 1452, qu’aprés la prise de Constantinople tous les Grecs, & les sciences avec eux se refugierent en Europe, & particulierement en France & en Italie, qu’il ne s’en estoit fait pendant les mille années precedentes. Pour moy je défie les mieux versez en nostre Histoire de France, de m’y monstrer que quelqu’un ait esté accusé d’Atheïsme, auparavant le Regne de François I, surnommé le Restaurateur des lettres, & peut-estre encore seroit-on bien empesché de me montrer le même dans l’Histoire d’Italie, auparavant les caresses que Cosme & Laurens de Medicis firent aux hommes lettrez; ce fut de même sous le siecle d’Auguste que le Poëte Horace (_lib. 1. Ode XXXIV._) disoit de soy-même:

[187]_Parcus Deorum cultor, & infrequens, Insanientis dum sapientiæ Consultus erro._

[186] Les fatalités de l’Empire Romain estant enfin arrivées.

[187] L’estude que j’ay faite d’une sagesse insensée, m’avoit rendu si peu soigneux d’honorer les Dieux, que je les adorois rarement.

Que Lucrece pensoit bien se concilier la bienveillance de ses lecteurs, en leur disant qu’il les vouloit delivrer des gesnes & des peines que leur donnoit la religion,

[188]_Dum relligionum animos vinclis exsolvere pergo._

[188] Pendant que je continue à rompre les liens dont la religion a embarrassé vos esprits.

Et que S. Paul disoit aux Romains, [189]_tunc veni cum Deus non erat in vobis_. Ce fut enfin sous les Rois Almansor & Miramolin, plus studieux & lettrez que n’avoient esté tous leurs Predecesseurs, que les Aladinistes ou libertins, eurent grande vogue parmy les Arabes: en suite de quoy nous pouvons bien dire avec Seneque, [190]_ut rerum omnium sic literarum intemperantia laboramus_.

[189] Je suis venu à vous, en un temps qu’il n’y avoit point de Dieu parmy vous.

[190] Nous sommes aussi-bien travaillez de l’intemperance des lettres que de celle de toutes autres choses.

La seconde opinion de laquelle on doit estre persuadé pour bien reüssir aux Coups d’Estat, est de croire qu’il ne faut pas remüer tout le monde pour occasionner les changemens des plus grands Empires, ils arrivent bien souvent sans qu’on y pense, ou au moins sans que l’on fasse de si grands preparatifs. Et comme Archimede remuoit les plus pesans fardeaux, avec trois ou quatre bastons industrieusement joints ensemble, aussi peut-on quelquefois remüer, voire même ruiner ou faire naistre des grandes affaires, par des moyens qui sont presque de nulle consideration. C’est de quoy Ciceron (_Philip. 5._) nous avertit lors qu’il dit, [191]_quis nesciat, minimis fieri momentis maximas temporum inclinationes_; le monde suivant la doctrine de Moyse a esté fait de rien, & en celle d’Epicure il n’a esté composé que du concours de divers atomes: Et ces grands fleuves qui roulent avec impetuosité presque d’un bout de la terre à l’autre, sont d’ordinaire si petits vers leurs sources qu’un enfant les peut facilement traverser,

[192]_Flumina quanta vides parvis è fontibus orta?_

[191] Qui est-ce qui ignore que dans un moment il peut arriver de grands changemens aux temps.

[192] Quelles grandes rivieres ne voit on pas qui prenent leur naissance de fort petites fontaines?

Il en est de même aux affaires Politiques, une petite flammeche negligée excite bien souvent un grand feu,

[193]_Dum neglecta solent incendia sumere vires._

[193] Lors que les embrasemens ont coustume de se renforcer à mesure qu’on les neglige.

Et comme il ne fallut qu’une petite pierre arrachée de la montagne, pour ruiner la grande statue, ou plutost le grand colosse de Nabuchodonosor; de même une petite chose peut facilement renverser de grandes Monarchies. Qui eust jamais creu que le ravissement de Helene, le violement de Lucrece par Tarquin, & celuy de la fille du Comte Julien par le Roy Roderic, eussent produit des effets si notables tant en Grece, qu’Italie & Espagne? Mais qui eust jamais pensé que les Etoles & Arcades se fussent acharnez à la guerre pour une hure de Sanglier; ceux de Carthage & de Bisague pour le fust d’un brigantin; le Duc de Bourgogne & les Suisses pour un chariot de peaux de Mouton; les Frisons & les Romains du temps de Drusus pour des cuirs de Bœuf; & les Pictes & Escossois pour quelques Chiens perdus? Ou que du temps de Justinian toutes les villes de l’Empire eussent pû se diviser & concevoir une haine mortelle les unes contre les autres, pour le differend des couleurs qui se portoient aux jeux & recreations publiques? La nature même semble avoir agreable cette façon de proceder, lors qu’elle produit les grands & spacieux Cedres d’un petit germe; & les Elephans & Balenes, d’un atome s’il faut ainsi dire de semence. C’est en quoy elle s’efforce d’imiter son Createur, qui a coustume de tirer la grandeur de ses actions, de la foiblesse de leurs principes, & de les mener d’un commencement debile au progrez d’une perfection accomplie. Et en effet lors qu’il voulut delivrer son peuple de la captivité de Pharaon, il n’envoya pas quelque Roy, ou quelque Prince, accompagné d’une puissante armée, mais il se servit d’un simple homme [194]_impeditioris & tardioris linguæ, qui pascebat oves Jethro soceri sui_; (Exod. 3. & 4.) lors qu’il voulut chastier & épouvanter les Egyptiens, il ne se servit pas du foudre ny du tonnerre, [195]_sed immisit tantum ranas, cyniphes & locustas & omne genus muscarum_; lors qu’il fallut delivrer les Philistins, ce fut par les mains de Saül qu’il fit couronner Roy de son peuple, au même temps qu’il ne pensoit qu’à chercher [196]_asinas patris sui Cis_; (1 Reg. 11.) ainsi pour combattre Goliath, il choisit David [197]_dum ambulabat post gregem patris sui_; (c. 17.) & pour delivrer Bethulie de la persecution d’Holofernes, il n’employa point de puissans & courageux soldats, [198]_sed manus fœminæ dejecit eum_. (Judith. 9.) Mais puis que ces actions sont autant de miracles, & que nous ne pouvons pas les tirer en consequence, faisons un peu de reflexion sur la grandeur de l’Empire du Turc, & sur les merveilleux progrez que font tous les jours les Lutheriens & Calvinistes, & je m’asseure que l’on sera contraint d’admirer comme le dépit de deux Moines qui n’avoient pour toutes armes que la langue & la plume, ont pû estre cause de si grandes revolutions, & de changemens en la Police & en la Religion si extraordinaires. Aprés quoy il faut avoüer que les Ambassadeurs des Scythes avoient bonne raison de remonstrer à Alexandre, que [199]_fortis Leo aliquando minimarum avium pabulum est, ferrum rubigo consumit, & nihil est cui periculum non immineat ab invalido_. C’est doncques le devoir du bon Politique, de considerer toutes les moindres circonstances qui se rencontrent aux affaires serieuses & difficiles, pour s’en servir, en les augmentant, & en faisant quelquefois d’une Mouche un Elefant, d’une petite égratignure une grande playe, & d’une étincelle un grand feu; ou bien en diminuant toutes ces choses suivant qu’il en sera besoin pour favoriser ses intentions. Et à ce propos il me souvient d’un accident peu remarqué qui se passa aux Estats tenus à Paris l’an 1615, lequel neanmoins estoit capable de ruiner la France, & de luy faire changer sa façon de Gouvernement, si l’on n’y eust promptement remedié; car la Noblesse ayant inseré dans son cahier de remonstrances un article pour faire comprendre le bien qui pouvoit revenir à la France de la cassation du droit annuel, ou pour estre mieux entendu de la Polette, le Tiers Estat qui se croyoit grandement lesé par cette proposition, en coucha un autre dans le sien, par lequel le Roy estoit supplié, de retrancher les pensions qu’il donnoit à beaucoup de Gentilshommes qui ne luy rendoient aucun service; là-dessus chaque partie commence à s’alterer, & chacun de son costé envoye des deputez pour faire entendre ses raisons; ils se rencontrent, & en viennent aux injures, les deputez de la Noblesse appellant ceux du Tiers Estat des Rustres, & les menaçant de les traitter à coups d’éperon; ceux-cy répondent qu’ils n’avoient pas la hardiesse de le faire, & que s’ils y avoient seulement songé, il y avoit 100000 hommes dans Paris, qui en tireroient la raison sur le champ: cependant quelques Magistrats & Ecclesiastiques qui estoient presens à ces discours, jugeant bien des dangereuses consequences qui en pouvoient arriver, vont à bride abbatue au Louvre, avertissent le Roy de ce qui se passe, le prient & conjurent d’y remedier promptement, & font en sorte que Sa Majesté, les Reynes & tous les Princes y interposant leur autorité, defenses furent faites sur peine de la vie, de plus parler de ces deux articles, ny de plus tenir aucun discours de tout ce qui s’estoit passé à leur sujet; & bien nous prit de ce qu’on y apporta si promptement remede: car si les deputez de la Noblesse eussent passé des paroles aux effets, ceux du Tiers Estat se fussent peut-estre rencontrez si violents, obstinez & vindicatifs, & le peuple de Paris en telle verve & disposition, que toute la Noblesse qui y estoit, eust couru grande risque d’estre sacagée, & peut-estre qu’en suite on eust fait le même par toutes les autres villes du Royaume, qui suivent d’ordinaire l’exemple de la Capitale.

[194] Qui n’avoit pas la langue bien pendue & avoit peine à parler, & qui paissoit les brebis de son beaupere Jethro.

[195] Mais leur envoya des grenoüilles, des sauterelles, des mouches à chien, & toutes autres sortes de mouches.

[196] Les ânesses de Cis son pere.

[197] Lors qu’il alloit aprés le troupeau de son pere.

[198] Mais il fut abbatu par la main d’une femme.

[199] Quelquefois le Lion courageux sert de pasture aux plus petits oiseaux, que la roüillure consume le fer, & qu’il n’y a rien qui ne coure risque d’estre endommagé de la plus foible chose.

Or parce que si cet accident fust arrivé, c’eust esté par le moyen de la populace, laquelle sans juger & connoistre ce qui estoit de la raison, se fust jettée à l’impourveu & à l’étourdie, sur ceux qu’on luy auroit mis les premiers en butte de sa fureur; il n’est pas hors de propos d’avertir & de mettre pour une troisiéme persuasion, que les meilleurs Coups d’Estat se faisant par son moyen on doit aussi particulierement connoistre, quel est son naturel, & avec combien de hardiesse & d’asseurance on s’en peut servir, & la tourner & disposer à ses desseins. Ceux qui en ont fait la plus entiere & la plus particuliere description, la representent à bon droit comme une beste à plusieurs testes, vagabonde, errante, folle, étourdie, sans conduite, sans esprit, ny jugement. Et en effet si l’on prend garde à sa raison, Palingenius dit, que

[200]_Judicium vulgi insulsum, imbecillaque mens est._

(in Piscib.)

[200] Le jugement du commun peuple est toujours sot, & son entendement foible.

Si à ses passions, le même ajouste,

[201]_Quod furit atque ferit sævissima bellua vulgus._

(in Sagitt.)

[201] Que la populace est une tres-cruelle beste, & qu’elle devient furieuse & frape le plus souvent.