Considerations politiques sur les coups d'estat
Part 8
De plus lors qu’il est question d’autoriser un homme, & l’affaire dont il se mesle, de mettre en credit quelque Prince, de gagner quelqu’un, ou de le porter & encourager à quelque resolution importante; je croy que pour venir plus facilement à bout de ces choses on peut y mesler les stratagemes & les ruses d’Estat. Ainsi voyons nous que tous les Anciens Legislateurs voulant autoriser, affermir, & bien fonder les loix qu’ils donnoient à leurs peuples, ils n’ont point eu de meilleur moyen de le faire, qu’en publiant & faisant croire avec toute l’industrie possible qu’ils les avoient receües de quelque Divinité, Zoroastre d’Oromasis, Trismegiste de Mercure, Zamolxis de Vesta, Charondas de Saturne, Minos de Jupiter, Lycurgue d’Apollon, Draco & Solon de Minerve, Numa de la Nymphe Egerie, Mahomet de l’Ange Gabriel; & Moyse, qui a esté le plus sage de tous, nous décrit en l’Exode comme il receut la sienne immediatement de Dieu. En consideration de quoy combien que le Regne des Juifs soit entierement ruïné & aboly, [161]_mansit tamen_, dit Campanella (in aphorism. Polit.) _religio Mosaïca cum superstitione in Hebræis & Mahumetanis, & cum reformatione præclarissima in Christianis_. C’est comme je croy, ce qui a donné sujet à Cardan de conseiller aux Princes, qui pour estre peu avantagez de naissance ou dépourveus d’argent, de Partisans, de forces militaires, & de soldats, ne peuvent gouverner leurs Estats avec assez de splendeur & d’autorité, de s’appuyer de la Religion, comme firent autrefois & fort heureusement David, Numa, & Vespasien. Philippe II Roy d’Espagne ayant esté un des plus sages Princes de son temps, s’avisa aussi d’une fort belle ruse pour autoriser de bonne heure son fils parmy les peuples à qui il devoit un jour commander. Car il fit un Edict qui estoit grandement prejudiciable à ses sujets, faisant courir le bruit qu’il le vouloit publier & verifier de jour à autre, de quoy le peuple commence à murmurer & à se plaindre; luy neanmoins persiste en sa resolution, laquelle est pareillement suivie des plaintes redoublées de son peuple: enfin le bruit en vient aux oreilles de l’Infant, qui promet d’assister le peuple, & d’empescher par tous moyens possibles que cet Edict ne soit publié, menaçant à cet effet ceux qui voudroient entreprendre de l’executer, & n’oubliant rien de ce qui pouvoit découvrir l’affection qu’il avoit à delivrer le peuple de cette oppression: de maniere que le Roy Philippe venant à rachever son jeu, & à ne plus parler de l’Edict, chacun s’imagina que l’opposition du jeune Prince avoit esté la seule cause de le faire supprimer; & par cette invention son Pere luy fit gagner un empire dans le cœur & dans l’affection des Espagnols, qui estoit beaucoup plus asseuré, que celuy qu’il avoit sur les Espagnes: [162]_longe enim valentior est amor ad obtinendum quod velis, quàm timor_, dit Pline le jeune. (_8. epist._) Bref si nous prenons garde aux moyens que l’on pratiqua pour convertir Henry IV à la Religion Catholique, & pour l’y confirmer, nous trouverons que ç’a esté une action conduite avec beaucoup d’esprit & d’industrie. Car encore que nous la devions tenir pour tres-veritable & asseurée, comme en effet tant de témoignages qu’il en a rendus tout le temps de sa vie, ne permettent pas à personne de pouvoir douter qu’elle ne fust telle. Si toutefois nous voulons nous donner cette liberté de la considerer en Politique, nous pouvons facilement y remarquer trois choses, sçavoir les motifs de sa conversion, qui ne furent autres que l’obstinée resistance de Monsieur du Maine, lequel pour cette occasion est qualifié dans les memoires de Tavanes, _seul auteur aprés Dieu de la conversion de Henry IV_, & la verité est qu’il n’avoit tenu qu’à luy de traiter tres-avantageusement, lors que sa Majesté n’estoit encore convertie: Mais soit que Dieu eust fortifié son zele, ou que les esperances mondaines l’eussent charmé, il se reduisit comme dit l’Italien _al verde_, & ne faisant rien pour soy, il fit beaucoup pour la France. On met aussi entre les motifs de cette conversion le conseil donné au Roy par Monsieur de Sully, l’un des principaux & des mieux sensez Huguenots de son armée, _que la Couronne de France valoit bien la peine d’entendre une Messe_. Pour ce qui est des circonstances de la conversion, il s’y en passa deux fort remarquables; la premiere que le Roy fut instruit & catechisé non par quelque Theologien bigot ou superstitieux qui luy eust peut-estre rendu l’entrée de nos Eglises semblable à ces portiques & vestibules, de qui le Poëte a dit,
[163]_Centauri in foribus stabulant, scyllæque biformes._
[161] Toutefois la religion Mosaïque est restée avec superstition parmy les Juifs & les Mahometans, & avec une tres-belle reformation parmy les Chrestiens.
[162] Car l’amour est infiniment plus puissant que la crainte, pour nous faire obtenir quelque chose.
[163] Il y a des Centaures aux Portes, & des Scylles à deux formes.
Mais par René Benoist Docteur en Theologie, & Curé de la paroisse de S. Eustache, lequel, si l’on en peut juger suivant le commun bruit, & ce qui se passa à l’article de sa mort, n’estoit ny Catholique trop zelé, ny Huguenot obstiné. D’où vient que maniant dextrement la conscience du Roy, & de la même sorte qu’il avoit fait celle de ses Paroissiens, pendant l’espace de 25 ou 30 ans, il luy fit seulement comprendre les principaux Mysteres, ne luy exaggerant point beaucoup de petites ceremonies & traditions, & conduit plûtost cette conversion en homme avisé & en Politique, que non pas en scrupuleux & superstitieux Theologien. La seconde chose notable fut l’Histoire de la possedée Marthe Brossier, laquelle à dire vray n’estoit qu’une pure feinte, entreprise par quelques zelez Catholiques, & appuyée par un bon Cardinal, afin que le Diable duquel on feignoit qu’elle fust possedée venant à estre chassé par la vertu du S. Sacrement, le Roy eust occasion de croire la presence réelle en l’Eucharistie, de laquelle presence ou pour mieux dire transsubstantiation, on ne tenoit pas qu’il fust entierement persuadé. Mais luy qui ne se laissoit pas facilement surprendre, voulut qu’auparavant que d’en venir aux exorcismes, les Medecins & Chirurgiens fussent appellez pour en dire leur avis, lequel ayant esté conceu en ces termes rapportez par Monsieur Marescot, dans le petit livret qu’il a composé sur cette Histoire: [164]_Naturalia multa, ficta plurima, à dæmone nulla._ Cette pauvre possedée, aprés avoir découvert l’ignorance & la bestise de tous les bigots de Paris, fut menacée du fouët, si elle n’en sortoit bien-tost. C’est pourquoy certain Abbé la mena à Rome, d’où Monsieur le Cardinal d’Ossat la fit si promptement chasser, qu’elle n’eust pas le loisir d’y surprendre personne. La derniere chose que l’on peut remarquer en cette conversion, est ce qui se passa en suite. Sur quoy le Politique qui doit faire son profit & tirer instruction des moindres syllabes & remarques des Historiens, pourra faire reflexion sur ce que répondit un païsan au même Roy Henry IV, que la poche sent toujours le hareng, comme il l’interrogeoit sans se faire connoistre de ce que l’on disoit parmy le peuple de sa conversion: Et aussi que le Mareschal de Biron estant fasché du refus qu’on luy avoit fait du Gouvernement de Bourg en Bresse, dit à quelqu’un de ses amys, que s’il avoit esté Huguenot on ne luy auroit pas refusé; c’est de Cayet (Hist. sept.) que je tiens ces deux remarques, lesquelles neanmoins, excepté le Politique, personne ne doit estimer vraysemblables, puis qu’elles sont démenties par beaucoup d’autres, qui leur sont directement opposées.
[164] Beaucoup de choses naturelles, quantité de feintes, & aucune de la part du Demon.
Finalement la loy des contraires qui se doivent traitter sous même genre nous oblige de ranger encore icy les occasions qui se peuvent presenter, de borner ou ruiner la trop grande puissance de celuy qui en voudroit abuser au prejudice de l’Estat, ou qui par le grand nombre de ses partisans, & la cabale de ses correspondances, s’est rendu redoutable au Souverain; voire même s’il faut le dépécher secretement, sans passer par toutes les formalitez d’une justice reglée, on le peut faire, pourveu neanmoins qu’il soit coupable, & qu’il ait merité une mort publique, s’il eust esté possible de le chastier de telle sorte. La raison sur laquelle Charron fait rouler cette maxime, est que en cela il n’y a rien que la forme violée, & que le Prince estant maistre des formalitez, il s’en peut aussi dispenser suivant qu’il le juge à propos. Chez les Romains, lors que quelqu’un s’efforçoit d’obtenir un office sans le consentement du peuple, ou qu’il donnoit le moindre soupçon d’aspirer à la Royauté, on le punissoit de mort _lege Valeria_, c’est à dire le plutost que l’on pouvoit, & sans forme de justice, à laquelle on songeoit seulement aprés l’execution. Le fameux Juris Consulte Ulpian passe encore plus outre quand il dit, que [165]_si forte latro manifestus, vel seditio prærupta, factioque cruenta, vel alia justa causa moram non recipiant, non pœnæ festinatione, sed præveniendi periculi causa punire permittit, deinde scribere_: telles furent les executions de Parmenion & Philotas par Alexandre; de Plautian & de Seianus chez les Romains, de Guillaume Mason en Sicile, de Messieurs de Guise & du Mareschal d’Ancre sous le regne de deux de nos Roys, & du Colonel des Lansquenets dans Pavie, auquel Antonio de Leve fit donner un boüillon alteré, parce qu’il y fomentoit le trouble & la sedition. Or quoy que ces actions ne puissent estre legitimées, que par une necessité extraordinaire & absolüe, & qu’il y ait de l’injustice & de la barbarie à les pratiquer trop souvent; les Espagnols neanmoins ont trouvé moyen de les accommoder à leurs consciences, & de surmonter beaucoup de difficultez en les prattiquant. Car ils donnent des juges cachez & secrets à celuy qu’ils estiment criminel d’Estat, ils instruisent son procés, le condamnent, & cherchent aprés de faire mettre leur sentence en execution par tous moyens possibles. Antoine Rincon Espagnol & par consequent sujet de Charles V, ne pouvant demeurer en seureté à son païs se retire vers François I, & est envoyé par luy à Constantinople, pour traitter d’une alliance avec Soliman: l’Empereur qui prevoyoit bien le dommage que luy pouvoit apporter cette Ambassade, fait tuer Rincon & Cesar Fregose son Collegue, comme ils descendoient sur le Po pour aller à Venise, par l’entremise d’Alfonse d’Avalos son Lieutenant au Milanois; de quoy tant s’en faut que ledit Empereur s’estimast coupable, que même un de nos Evêques a bien voulu plaider pour son innocence, [166]_Rinco exul Hispanus, & Francisci apud Solymannum legatione functus, non injuria fortasse, Fregosus præter jus cæsus videbatur._ (Belcar. lib. 22.) André Doria ayant quitté le party du Roy de France, & pris celuy de l’Empereur, sous la faveur duquel il tenoit la ville de Genes comme en esclavage, Louys Fieschy Citoyen de la même ville, entreprend avec l’assistance de Henry II, & de Pierre Louys Farnese Duc de Parme & de Plaisance, de la mettre en liberté: il tuë d’abord Jannetin Doria & se noie par hazard, lors que l’entreprise estoit à peine commencée: Que fait l’Empereur Charles V? sur cet incident il fait resoudre en son Conseil secret, que Pierre Louys est criminel de leze Majesté, & envoye les ordres en même temps à Doria de le faire assassiner, & à Gonzague Gouverneur de Milan de se saisir de la ville de Plaisance; ce qui fut ponctuellement executé suivant le projet qu’il en avoit donné: & quoy qu’il ait fait le possible pour témoigner qu’il n’avoit eu aucune part en cette execution, tous les Historiens neanmoins écrivent le contraire, & le distique rapporté par Noël des Comptes nous apprend assez ce que l’on en croyoit dés ce temps-là:
[167]_Cæsaris injussu cecidit Farnesius Heros, Sed data sunt jussu præmia sicariis._
[165] Si par fortune un larron manifeste, ou une sedition dangereuse, & une faction sanglante, ou quelque autre juste cause, ne demandent aucun retardement, il est permis de punir, non pas pour haster la punition, mais pour prevenir le danger; & puis écrire ou faire les formalités du procés.
[166] Il sembloit que Rincon banni d’Espagne, & Ambassadeur de François vers Soliman, n’avoit pas esté tué à tort, ni Fregose tout à fait contre le droit.
[167] Le Heros Farnese fut assassiné sans que l’Empereur l’eût commandé, mais les meurtriers furent recompensez par son ordre.
Quoy plus, le Cardinal George de Hongrie ne fut-il pas sententié de la même façon, & executé encore avec plus d’inhumanité par Ferdinand d’Austriche, sur la crainte qu’il eut que ledit Cardinal ne recherchast l’assistance du Turc, pour commander toujours dans la Transilvanie? Et n’avons nous pas veu depuis quatre ans seulement, que le Walstein a esté assassiné dans Egra, par les secretes menées du Comte d’Ognate, qui estoit pour lors Ambassadeur du Roy d’Espagne auprés de l’Empereur? & que le Bourgmestre la Ruelle a esté traitté de la même sorte dans la ville de Liege par le Comte de Warfuzée, suivant les Ordres que le Marquis d’Aytone Gouverneur des armes du Païs-bas luy en avoit donnez, avec des formalitez si precises, que celles de le faire mourir _bien confessé & resigné à la volonté de Dieu_, n’y estoient pas oubliées, pour valider davantage cette action, & la rendre semblable à une sentence criminelle legitimement rendue & executée? Bref cette maniere de justice est tellement en usage dans les Maisons d’Austriche & d’Espagne, que le pere même ne voulut pas en exempter son propre fils, lors qu’il jugea qu’il estoit moins expedient pour le bien de son Royaume de le laisser vivre, que de le faire mourir. [168]_Cætera enim maleficia tunc persequare cum facta sunt, hoc nisi provideris ne accidat, ubi evenit, frustra judicia explores_, comme disoit fort bien Caton en discourant de la conjuration de Catilina dans Saluste. Et pleust à Dieu que ce grand Empereur Charles V, qui avoit tant fait d’autres Coups d’Estat, ne fust point demeuré court en celuy qu’il falloit pratiquer sur la personne de Luther, lors qu’il comparut à la Conference d’Ausbourg! nous ne serions pas maintenant contraints de dire avec le Poëte Lucian,
[169]_Heu quantum terræ potuit Pelagique parari, Hoc quem civiles fuderunt sanguine dextræ._
[168] Poursuivez la punition des autres crimes quand on les a commis, mais pour celuy-cy, si vous ne le prevenez avant sa naissance, quand il est arrivé en vain recherchez-vous d’en faire justice.
[169] Helas! quelle grande étendue de terre & de mer auroit-on pû acquerir par ce sang que les guerres civiles ont fait verser.
Et nous n’aurions pas éprouvé combien ce vers de Lucrece estoit veritable,
[170]_Religio peperit scelerata atque impia facta._
[170] La religion a produit des actions méchantes & impies.
Car pour ne rien dire de l’Allemagne, & des autres païs étrangers, l’on a verifié (_Bodin & autres_) que depuis les premiers tumultes excitez par les Calvinistes jusques au regne de Henry IV, les pretendus Reformez nous ont livré cinq batailles tres-cruelles & sanglantes, & ont esté cause de la mort d’un million de personnes, des surprises de 300 villes, d’une dépense de 150 millions pour le seul payement de la gendarmerie, & que neuf villes, 400 villages, 20000 eglises, 2000 Monasteres, & 10000 Maisons ont esté tout à fait bruslées ou razées. A quoy si l’on joint ce qui s’est passé dans les dernieres guerres contre le Roy d’à present, je m’asseure que l’on pourra bastir un spectacle d’horreur, capable d’émouvoir à compassion les cœurs les plus inhumains, & de tirer encore cette exclamation de la bouche des plus retenus,
[171]_Tantum religio potuit suadere malorum Horribili super aspectu mortalibus instans!_
[171] La religion a-t-elle pû conseiller tant de maux, qui servent maintenant d’un triste spectacle aux mortels!
Or d’autant que personne n’a encore fait de reflexion sur cette Histoire de Luther, je diray en passant que l’on fit trois grandes fautes, à mon avis, lors qu’il commença de publier ses heresies: la premiere d’avoir permis qu’il passast de la correction des mœurs à celle de la doctrine, puisque la plus commune est toujours la meilleure, qu’il est tres-dangereux d’y rien changer & peu utile, que ce n’est pas à un particulier de le faire, & enfin qu’un Royaume Chrestien bien policé ne doit jamais recevoir d’autres nouveautez en la religion, que celles que les Papes ou Conciles ont accoustumé d’y introduire de temps en temps pour s’accommoder au besoin que l’Eglise en peut avoir, laquelle Eglise doit estre la seule regle de la sainte Ecriture & de nostre foy, comme les Conciles le sont de l’Eglise, & entre les Conciles celuy-là qui a esté celebré le dernier doit estre preferé à tous les precedens. La seconde fut, que Luther estant venu de bonne foy à Ausbourg pour conferer & s’accorder, s’il estoit possible, avec les Catholiques, le Cardinal Cayetan devoit accepter les offres qu’il fit de ne plus rien dire, ny écrire en la matiere dont il s’agissoit, pourveu que reciproquement on imposast silence à Ecchius, Cochleus, Sylvester Prierias, & autres ses adversaires: & non pas le presser de se dédire en public, & de chanter la palinodie de tout ce qu’il avoit dit & presché, avec tant d’ardeur & de vehemence. Aprés quoy la troisiéme faute fut de n’avoir pas eu recours à un Coup d’Estat lors que l’on vit qu’il prenoit le frain aux dents, & qu’il regimboit à bon escient contre le zele indiscret du Legat. Car il luy falloit jetter quelque os en bouche, ou luy cadenasser la langue en mettant dessus un Aigle, puisque les Bœufs & les Syrenes, que l’on employoit à même fin au temps passé, ne sont plus en usage, c’est à dire qu’il le falloit gagner par quelque bon benefice ou pension, comme l’on a fait du depuis beaucoup des plus doctes & autorisez Ministres. Ferrier avoit bien entrepris il n’y a pas trente ans, d’aller soûtenir dans la ville de Rome que le Pape estoit l’Antichrist; & toutefois la Reine Mere n’eut pas grande peine à luy faire quitter son party, pour se ranger au nostre: Et Monsieur le Cardinal de Richelieu fut-il jamais venu à bout de tant de glorieuses entreprises contre les Huguenots, s’il ne se fust servy bien à propos des finances du Roy, pour gagner tous leurs meilleurs Capitaines? tant ce dire d’Horace est veritable:
[172]_Aurum per medios ire satellites Et perrumpere amat saxa, potentius Ictu fulmineo._
(Ode 16. l. 3.)
[172] L’or passe au travers des gardes & brise les rochers avec un plus violent effort que le tonnerre.
Que si l’on ne pouvoit venir à bout de Luther par ce moyen-là, il falloit en pratiquer un autre, & faire en sorte de le mettre en lieu de seureté, comme l’on a fait depuis peu l’Abbé du Bois & le Benedictin Barnese; ou passer outre, & l’expedier sourdement, comme l’on dit que Catherine de Medicis, fit un signalé Magicien; ou publiquement & par forme de justice, comme les Peres du Concile de Constance avoient fait Jean Huz & Hierôme de Prague: quoy qu’à dire vray les premiers moyens estoient plus à propos, puis qu’ils estoient les plus doux, faciles & couverts, & qu’ils pouvoient plus asseurément produire l’effet que l’on en esperoit; ce que ne pouvoient pas faire les derniers, qui eussent peut-estre aigry l’esprit du Duc de Saxe, & confirmé davantage les Sectateurs de Luther en leurs fausses opinions; ce que disoit un ancien des Chrestiens, [173]_Sanguis Martyrum semen Christianorum_, se pouvant aussi dire de tous ceux qui ont une fois commencé à maintenir des opinions qu’ils se persuadent estre veritables. Et en effet Henry II, pensant étouffer par ce genre de supplice, non l’heresie, mais les occasions que pourroient avoir un jour les Princes étrangers de le traverser par le moyen des Calvinistes, comme il avoit broüillé & traversé l’Empereur en assistant les Lutheriens d’Allemagne, il se trompa de telle sorte que le nombre des Heretiques croissant tous les jours davantage, ils broüillerent enfin la France sous Charles neuf de la façon que chacun sçait; & Henry troisiéme ne pouvant moins faire que de s’appuyer de leurs forces, cela échauffa tellement la melancolie & le zele indiscret du Jacobin, qu’il n’apprehenda point de perdre sa vie pour luy oster la sienne. Le docte Mathematicien Regiomontanus ayant esté appellé d’Allemagne à Rome pour servir à la reformation du Calendrier, il y mourut lors qu’il estoit au plus fort de son travail, & si l’on en veut croire ses amis, & la plus grande part des Heretiques, ce fut par un Coup d’Estat de Gregoire XIII, qui aima mieux joüer du gobelet, que de voir son dessein & le travail des plus habiles Astronomes de l’Italie non seulement retardé, mais entierement renversé par les oppositions d’un si docte personnage: Mais il est tres-certain, que la mort de Regiomontanus ne doit aucunement flestrir l’innocence d’un si bon & si genereux Pape, puis que ce fut plustost un crime des enfans de George Trapezonze, lesquels faschez de sa mort, & croyant que Regiomontanus en estoit cause, pour avoir trop librement remarqué une infinité de fautes dans la traduction Latine de l’Almageste de Ptolomée faite par ledit Trapezonze, ils se resolurent enfin de luy rendre la pareille & de le traitter plutost à la Grecque qu’à la Romaine. Si les Venitiens eussent esté aussi innocens de la mort de leur Citoyen Lauredan, que le Pape de celle de Regiomontanus, Bodin (_l. 6._) n’auroit pas remarqué dans sa methode qu’il ne vescut guere, aprés avoir appaisé par sa seule presence, une furieuse sedition des gens de la Marine, acharnez contre la populace, aprés que tous les Magistrats & les forces même de la ville assemblées, n’y avoient pû donner ordre. Peut-estre craignoient-ils qu’ayant reconnu quel estoit son pouvoir, & quel empire il avoit sur les sujets de la Republique, il ne luy prist envie de se rendre maistre absolu de leur Estat; Peut-estre aussi le firent-ils par jalousie & emulation, comme Aristote dit que les Argonautes ne voulurent point d’Hercule en leur compagnie, crainte que toute la gloire d’une si belle entreprise ne fust attribuée à sa seule valeur & vertu:
[174]_Urit in fulgore suo qui prægravat artes Infra se positas._
(Horat. Ep. l. 2. ep. 1.)
[173] Le sang des Martyrs est la semence des Chrestiens.
[174] Car celuy de qui la valeur ternit la gloire de toutes autres entreprises que des sienes, attire l’envie par l’éclat de ses glorieuses actions.
Et le même ajouste que les Ephesiens bannirent leur Prince Hermodorus, parce qu’il estoit trop homme de bien. C’est la raison qui fit établir l’Ostracisme à Athenes, & qui obligea Scipion & Hannibal à faire mourir deux braves soldats leurs prisonniers. Mais si le stratageme estoit vray duquel on dit que les Venitiens se servirent il n’y a pas long-temps, lors qu’ils firent courir le bruit que le Duc d’Ossone vouloit entreprendre sur leur ville, je croy que ç’a esté un des plus judicieux dont nous ayons encore parlé; aussi leur estoit-il tres-important de le faire, pour obliger l’Ambassadeur d’un des plus grands Princes de l’Europe, à quitter ses prattiques qui n’alloient à rien moins qu’à la ruine de leur Estat, & le forcer en suite à une honneste retraite. C’est ainsi qu’il faut reserver ces grands remedes pour les maladies perilleuses, & pour s’en servir comme Horace dit qu’il faut faire des Dieux, que l’on introduit aux tragedies, pour achever & finir ce dont les hommes ne peuvent plus venir à bout.
[175]_Nec Deus intersit nisi dignus vindice nodus Adfuerit._
(De arte poëtica ad Pis.)
[175] Il ne faut point qu’un Dieu s’entre-mêle dans l’action, si quelque incident n’y met un nœud qui ne se puisse défaire par un autre moyen.