Considerations politiques sur les coups d'estat
Part 7
La troisiéme raison qui peut legitimer ces Coups d’Estat, est lors qu’il s’agit d’affoiblir ou casser certains droits, privileges, franchises & exemptions dont joüissent quelques sujets au prejudice & diminution de l’autorité du Prince; comme lors que Charles V, voulant ruiner le droit de l’élection, & asseurer l’Empire à sa famille, se servit pour cet effet des predications de Luther, & luy donna tout loisir d’établir sa doctrine, afin que sa predication prenant pied en Allemagne, la division se glissast parmy les Princes Electeurs, & qu’il eust le moyen de les ruiner plus facilement, lors qu’il les voudroit entreprendre. C’est ce que Monsieur le Duc de Nevers a si bien remarqué dans le Discours qu’il fit imprimer en l’an 1590, sur la condition des affaires de l’Estat, dedié au Pape Sixte cinquiéme, que je ne puis moins faire que de rapporter icy les propres termes dont il s’est servy. _Le pretexte de la Religion_, dit-il, _n’est pas une chose nouvelle, & beaucoup de grands Princes s’en sont servis pour cuider parvenir à leur but. Je veux cotter la guerre que Charles V fit contre les Princes Protestans de la secte de Luther, car il ne l’eust jamais entrepris, s’il n’eust eu intention de rendre hereditaire à la Maison d’Austriche la Couronne Imperiale; partant il s’attaqua aux Princes Electeurs de l’Empire pour les ruiner & abolir cette élection. Car si le zele de l’honneur de Dieu, & le desir de soustenir la sainte Religion Catholique eust dominé son esprit, il n’eust retardé depuis l’an 1519, qu’il fut éleu Empereur, jusques en l’année 1549, à prendre les armes pour éteindre, comme il luy eust esté lors fort aisé à faire, l’heresie que Luther commença d’allumer dés l’an 1526 en Allemagne, sans attendre qu’elle eust embrasé la plus grande region de l’Europe: mais parce qu’il estimoit que telle nouveauté luy pourroit apporter commodité plus que dommage; tant à l’endroit du Pape que des Princes de Germanie, à cause de la division que cette heresie engendroit parmy eux, specialement entre les Princes seculiers & les autres, voire aussi parmy les simples laics, il la laissa augmenter jusques à ce qu’elle eust produit l’effet qu’il avoit projetté; & lors il suscita le Pape Paul troisiéme pour faire la guerre aux Protestans sous pretexte de Religion, mais en intention de les exterminer & rendre l’Empire hereditaire à sa Maison._ Cela fut aussi remarqué par François premier en son Apologie de l’an 1537. _L’Empereur sous couleur de la Religion armé de la ligue des Catholiques, veut opprimer l’autre, & se faire le chemin à la Monarchie_: C’estoit à la verité une grande ruse conceuë de longue-main, avec beaucoup de jugement & de prudence. Mais Philippe second en pratiqua une autre, de laquelle l’effet fut bien plus prompt & asseuré, quoy qu’en chose de moindre consequence, puis qu’elle n’avoit autre but que d’abolir les privileges octroyez autrefois au Royaume d’Arragon, qui estoient en effet si avantageux, & si courageusement maintenus par ce peuple, que les Roys d’Espagne ne se pouvoient pas vanter de leur commander absolument: voyant doncques qu’il se presentoit une belle occasion de les ruiner, sur ce que Antonio Perez son Secretaire d’Estat & leur compatriote, aprés avoir rompu les prisons de Castille s’estoit retiré en Arragon, pour asseurer sa vie sous la faveur des Privileges octroyez à ce Royaume: il jugea que c’estoit un beau pretexte pour se tirer une telle épine du pied: c’est pourquoy ayant sous main pratiqué les Jesuites afin qu’ils excitassent le peuple à prendre les armes, & à defendre les privileges & libertez du païs, luy de son costé met ensemble une grosse armée, & fait mine de vouloir combattre celle des Arragonois; sur ces entrefaites les Jesuites commencent à joüer leur jeu, & à chanter la palinodie, remonstrant au peuple que veritablement le Roy avoit la raison de son costé, que ses forces estoient trop puissantes, les leurs trop foibles pour attendre le hazard de quelque rencontre, aprés laquelle il n’y auroit point de pardon; bref ils font si bien que la peur & l’étonnement se glissent dans le cœur des Arragonois, leur armée se dissipe, chacun s’étonne, s’enfuit, se cache, & cependant l’armée du Roy d’Espagne passe outre, entre dedans Sarragosse, y bastit une Citadelle, demolit les maisons principales, fait mourir les uns, bannit les autres; & n’oublie rien pour ruiner & dompter entierement cette Province, laquelle est maintenant plus sujette & soumise au Roy d’Espagne qu’aucune autre.
Au contraire lors qu’il faut établir quelque loy notable, quelque reglement ou arrest de consequence, il est bon de se servir des mêmes moyens, & d’avoir recours à ces maximes; & qu’ainsi ne soit nous en avons tant d’exemples pratiquez par les Romains, & autres peuples estimez des plus sages, qu’il n’est pas même bien-seant d’en douter: Y a-t-il rien de plus cruël que de decimer toute une legion, pour la fuite ou lascheté de quelques soldats particuliers? & neanmoins cette loy fut établie & soigneusement observée par les Romains, afin de tenir tous les soldats en leur devoir par la terreur de ces supplices. Et les mêmes Romains, voulant empescher les attentats que les esclaves domestiques pouvoient faire sur la vie de leurs Maistres, ils ordonnerent, que lors qu’un tel delit auroit esté commis en quelque maison, tous les esclaves qui s’y rencontreroient seroient égorgez aux funerailles de leur Maistre; & cette loy fut si religieusement observée, que Pedanius Prefect de la ville ayant esté tué par un de ses esclaves, il y en eut 400 de compte fait qui furent executez, nonobstant les intercessions que fit pour eux tout le peuple de Rome, & nonobstant même l’avis de quelques Senateurs, ausquels Cassius s’opposa ouvertement, & avec tant de raisons, que l’opinion contraire, quoy que jugée totalement inhumaine, fut suivie, comme il est rapporté par Tacite. (_l. 4. Annal._) Aussi est-ce le precepte de Ciceron, (_1. Officior._) que [152]_ita probanda est mansuetudo atque clementia, ut Reipublicæ causa adhibeatur severitas, sine qua administrari civitas non potest_. Les Perses avoient anciennement étably cette loy pour asseurer la vie de leur Prince, que quiconque entreprenoit sur elle, n’estoit pas seulement puny en sa personne, mais en celle de tous ses parens, que l’on faisoit mourir du même supplice, comme on le remarque particulierement de Bessus; & Fernand Pinto dit avoir esté en un Royaume, où il vit pratiquer la même coustume, sur plus de cinquante ou soixante personnes, qui estoient toutes parentes d’un jeune Page, lequel en l’âge de dix ou douze ans avoit bien eu la hardiesse de tuër son Roy. Le grand Tamerlan ayant sceu qu’un soldat de son armée avoit beu une chopine de laict sans l’avoir voulu payer, il le fit éventrer en presence de tous ses compagnons, afin de les tenir par cet exemple si extraordinaire, dans l’obeïssance de ses commandemens. Les crimes de fausse monoye & d’heresie n’estoient pas plus griefs il y a cent ans qu’à cette heure, & neanmoins en ce temps-là, les Faux Monoyeurs estoient bouillis tout vifs dans de l’huile, & les Heretiques brulez, le tout non à autre fin, que pour imprimer la terreur de ces supplices, és esprits de ceux que la simple defense du Prince n’estoit pas suffisante de retenir en leur devoir, [153]_& sic multorum saluti potiùs quàm libidini consulendum_. (Salust. ad Cæsar.)
[152] Il faut user de douceur & de clemence en la temperant de quelque severité pour le bien public, sans laquelle on ne sçauroit gouverner une ville.
[153] Et ainsy il faut plustost pourvoir au salut de plusieurs, qu’à leur appetit particulier.
Une autre occasion de demeurer roide en l’execution de ces maximes, est lors qu’il est necessaire de ruiner quelque puissance, laquelle pour estre trop grande, nombreuse, ou étenduë en divers lieux, on ne peut pas facilement abatre par les voyes ordinaires,
[154]_Cùm illam Defendat numerus, junctæque umbone phalanges._
[154] Parce qu’elle est defenduë par des troupes nombreuses & par des regimens armés.
Et quoy qu’il fut grandement à desirer que l’on pust en venir toujours aussi facilement à bout, que les Roys d’Espagne ont fait des Morisques & Marans, qu’ils chasserent par deux fois de leurs Royaumes, jusques au nombre de plus de deux cens quarante mille familles, & ce en vertu d’un simple Edict & Commandement: Neanmoins parce que toutes les affaires ne sont pas semblables en leurs circonstances, ny les maladies accompagnées de mêmes symptomes ou accidens; aussi faut-il bien souvent changer de remedes, & en pratiquer quelquefois de plus violens les uns que les autres,
[155]_Ulcera possessis altè suffusa medullis, Non leviore manu, ferro curantur & igne; Ad vivum penetrant flammæ, quo funditus humor Defluat, & vacuis corrupto sanguine venis Arescat fons ille mali._
(Claudian. 3. in Eutrop.)
[155] On guerit par le fer & le feu, & non par quelque remede doux, les ulceres qui se sont attachés au plus profond des mouëlles; les flammes penetrant jusques au vif, font entierement evacuer l’humeur peccante, & tarir ensuite la cause du mal, ayant tiré tout ce qu’il y avoit de mauvais sang dans les veines.
La main basse que Mithridates fit faire en un seul jour sur quarante mille Citoyens Romains épandus en divers endroits de l’Asie, estoit un des Coups d’Estat dont je pretens parler. Comme aussi les Vespres Sicilienes, autorisées par Pierre Roy d’Arragon, & subtilement tramées par Prochyte grand Seigneur du païs, lequel déguisé en Cordelier noüa si bien la partie, qu’un jour de Pasques ou de Pentecoste de l’an M CC LXXXII, lors qu’on sonnoit le premier coup des vespres, les Siciliens massacrerent tous les François qui estoient dans leur Isle, sans même pardonner aux femmes ny aux petits enfans. Pareille histoire se passa encore il n’y a pas vingt ans dans l’Isle de Magna, où les habitans de la ville de Corme, se delivrerent par un semblable moyen, & en une seule nuit d’une armée de trente mille hommes, qui y avoit esté envoyée par Arcomat Lieutenant du Roy de Perse. Mais puis que nous avons dans nostre Histoire de France l’exemple de la Saint Barthelemy, qui est un des plus signalez que l’on puisse trouver en aucune autre, il nous y faut particulierement arrester, pour la considerer suivant toutes ses principales circonstances. Elle fut doncques entreprise par la Reyne Catherine de Medicis, offensée de la mort du Capitaine Charry; par Monsieur de Guise, qui vouloit venger l’assassinat de son Pere, commis par Poltrot à la sollicitation de l’Amiral & des Protestans; & par le Roy Charles & le Duc d’Anjou; le premier se voulant vanger de la retraite que lesdits Protestans luy firent faire plus viste qu’il ne vouloit de Meaux à Paris, & tous deux pensant de pouvoir par ce moyen ruiner les Huguenots, qui avoient esté cause de tous les troubles & massacres survenus pendant l’espace de trente ou quarante ans en ce Royaume. L’affaire fut concertée fort long-temps, & avec une telle resolution de la tenir secrete, que Lignerolles Gentilhomme du Duc d’Anjou, ayant témoigné au Roy, encore bien que couvertement, d’en sçavoir quelque chose, il fut incontinent aprés dépesché, par un duel que le Roy même sous main luy suscita. Le lieu choisi pour y attirer tous les plus riches & autorisez d’entre les Huguenots fut Paris. L’occasion fut prise sur la réjoüissance des noces entre le Roy de Navarre, qui estoit de la Religion, & la Reyne Marguerite. La blessure de l’Amiral causée par le Duc de Guise son ancien ennemy, fut le commencement de la tragedie: les moyens de l’executer en faisant venir douze cens Arquebusiers, & les compagnies des Suisses à Paris furent mêmement approuvez par l’Amiral, sur la croyance qu’il eut que c’estoit pour le defendre contre la Maison de Lorraine: bref tout fut si bien disposé, que l’on ne manque en chose quelconque sinon en l’execution, à laquelle si on eust procedé rigoureusement il faut avoüer que c’eust esté le plus hardy Coup d’Estat, & le plus subtilement conduit, que l’on ait jamais pratiqué en France ou en autre lieu. Certes pour moy, encore que la Saint Barthelemy soit à cette heure également condamnée par les Protestans & par les Catholiques, & que Monsieur de Thou nous ait rapporté l’opinion que son pere & luy en avoient par ces vers de Stace,
[156]_Occidat illa dies ævo, neu postera credant Sæcula; nos certè taceamus, & obruta multa Nocte, tegi propriæ patiamur crimina gentis._
[156] Qu’il ne se parle jamais plus de ce jour, & que les siecles avenir ne croyent point qu’il ait esté; & pour nous gardons le silence & couvrons les crimes de nostre propre nation, les ensevelissant dans des profondes tenebres.
Je ne craindray point toutefois de dire que ce fut une action tres-juste, & tres-remarquable, & dont la cause estoit plus que legitime, quoy que les effets en ayent esté bien dangereux & extraordinaires. C’est une grande lascheté ce me semble à tant d’Historiens François d’avoir abandonné la cause du Roy Charles IX, & de n’avoir monstré le juste sujet qu’il avoit eu de se défaire de l’Amiral & de ses complices: on luy avoit fait son procés quelques années auparavant, & ce fameux arrest estoit intervenu en suite, qui fut traduit en huit langues, & intimé ou signifié, si l’on peut ainsi dire, à toutes ses troupes; on avoit donné un second arrest en explication du premier, & tous les Protestans avoient esté si souvent declarez criminels de leze Majesté, qu’il y avoit un grand sujet de loüer cette action, comme le seul remede aux guerres qui ont esté depuis ce temps-là, & qui suivront peut-estre jusques à la fin de nostre Monarchie, si l’on n’eust point manqué à l’axiome de Cardan, qui dit: [157]_Nunquam tentabis, ut non perficias._ (in Proxen.) Il falloit imiter les Chirurgiens experts, qui pendant que la veine est ouverte, tirent du sang jusques aux defaillances, pour nettoyer les corps cacochymes de leurs mauvaises humeurs. Ce n’est rien de bien partir si l’on ne fournit la carriere: le prix est au bout de la lice, & la fin regle toujours le commencement. On me pourra toutefois objecter qu’il y a trois circonstances à cette action qui la rendent extremement odieuse à la posterité. La premiere que le procedé n’en a pas esté legitime, la seconde que l’effusion de sang y a esté trop grande, & la derniere que beaucoup d’innocens ont esté envelopez avec les coupables. Mais pour y satisfaire je répondray à ce qui est de la premiere, qu’il faut entendre là-dessus nos Theologiens lors qu’ils traittent [158]_de fide Hæreticis servanda_, & cependant je diray de mon chef, que les Huguenots nous l’ayant rompuë plusieurs fois, & s’estant efforcez de surprendre le Roy Charles, à Meaux & ailleurs, on pouvoit bien leur rendre la pareille; & puis ne lisons nous pas dans Platon (_5. de Rep._) que ceux qui commandent, c’est à dire les Souverains, peuvent quelquefois fourber & mentir quand il en doit arriver un bien notable à leurs sujets? Or pouvoit-il arriver un plus grand bien à la France, que celuy de la ruine totale des Protestans? Certes ils nous la baillerent si belle par leur peu de jugement, que c’eust presque esté une pareille faute à nous de les manquer, comme à l’Amiral de s’estre venu enfermer avec toute la fleur de son party, dans la plus grande ville & la plus ennemie qu’il pust avoir, sans se défier de la Reyne mere, à laquelle il avoit tué Charry, de ceux de Lorraine desquels il avoit fait assassiner le Pere, & du Roy qu’il avoit fait galloper depuis Meaux jusques à Paris. Ne sçavoit-il pas que sa Religion estant haïe aux personnes mêmement les plus douces & traitables, elle ne pouvoit estre qu’abominée & detestée en la sienne, & en celle de tant de coupejarets desquels il estoit ordinairement accompagné? D’ailleurs le bruit qu’on fit courir en même temps qu’ils avoient entrepris de nous traitter comme on les traitta incontinent aprés leur dessein découvert, ne pouvoit-il pas estre veritable? beaucoup le tiennent pour tres-asseuré, & pour moy j’estime qu’excepté les Politiques, chacun le peut tenir pour constant. Quant à ce qui est de l’effusion de sang qu’on dit y avoir esté prodigieuse, elle n’égaloit pas celle des journées de Coutras, de Saint Denys, de Moncontour, ny tant d’autres tuëries, desquelles ils avoient esté cause. Et quiconque lira dans les Histoires, que les habitans de Cesarée tuërent quatre-vingts mille Juifs en un jour; qu’il en mourut un million deux cens quarante mille en sept ans dans la Judée; que Cesar se vante dans Pline d’avoir fait mourir un million cent nonante & deux mille hommes en ses guerres étrangeres; & Pompée encore davantage; que Quintus Fabius envoya des Colonies en l’autre monde, de 100000 Gaulois, Caius Marius de 200000 Cimbres, Charles Martel de 300000 Theutons; que 2000 Chevaliers Romains, & 300 Senateurs, furent immolez à la passion du Triumvirat, quatre legions entieres à celle de Sylla, 40000 Romains à celle de Mithridate; que Sempronius Gracchus ruina 300 villes en Espagne, & les Espagnols toutes celles du Nouveau monde, avec plus de 7 ou 8 millions d’habitans: Qui considerera, dis-je, toutes ces sanglantes tragedies, une bonne partie desquelles se trouve enregistrée dans le traitté de la Constance de Juste Lipse, il aura assez de quoy s’étonner parmy tant de barbaries, & de croire aussi que celle de la Saint Barthelemy n’a pas esté des plus grandes, quoy qu’elle fust une des plus justes & necessaires. Pour la troisiéme difficulté elle semble assez considerable, veu que beaucoup de Catholiques furent enveloppez dans la même tempeste, & servirent de curée à la vengeance de leurs ennemis; mais il ne faut que la maxime de Crassus dans Tacite (_Annal. 14._) pour luy fournir en deux mots de réponse, [159]_habet aliquid ex iniquo omne magnum exemplum, quod contra singulos utilitate publica rependit_. D’où vient doncques que cette action, puis qu’elle estoit si legitime & raisonnable, a neanmoins esté & est encore tellement blâmée & décriée; pour moy, j’en attribue la premiere cause à ce qu’elle n’a esté faite qu’à demy, car les Huguenots qui sont restez, auroient mauvaise grace de l’approuver, & beaucoup de Catholiques qui voient bien qu’elle n’a de rien servy, ne se peuvent empescher de dire, qu’on se pouvoit bien passer de l’entreprendre, puis que l’on ne la vouloit pas achever; où au contraire si l’on eust fait main basse sur tous les Heretiques, il n’en resteroit maintenant aucun au moins en France pour la blâmer, & les Catholiques pareillement n’auroient pas sujet de le faire, voyant le grand repos & le grand bien qu’elle leur auroit apporté. La seconde raison est, que suivant le dire du Poëte,
[160]_Segnius irritant animos demissa per aures, Quam quæ sunt oculis subjecta fidelibus._
[157] Il ne faut jamais rien entreprendre si on ne le veut achever.
[158] De la foy qu’on doit tenir aux heretiques.
[159] Tout grand exemple a quelque chose d’injuste, qui est recompensé envers les particuliers par l’utilité publique qu’il procure.
[160] Ce qu’on dit doucement à l’oreille irrite bien plus lentement les esprits, que ce qu’on voit d’un œil fidelle.
Aussi voyons nous qu’on ne parle pas en si mauvais termes de cette execution en Italie & aux autres Royaumes étrangers, comme l’on fait en France, où elle a esté faite, au milieu de Paris, & en presence d’un million de personnes; & qu’ainsi ne soit les Polonois, qui en receurent l’histoire & le narré particulier, de la part même des plus seditieux & depitez Ministres, pendant que l’Evêque de Valence briguoit leurs suffrages pour l’élection de Henry III, ne firent pas grande difficulté de les luy accorder, parce qu’ils sçavoient bien, qu’il ne faut pas juger du naturel d’un Prince, sur le seul pied de quelque action extraordinaire & violente, à laquelle il aura esté forcé par de tres-justes & puissantes raisons d’Estat. J’ajouste que cette action n’est pas encore beaucoup éloignée de nostre memoire; Que la pluspart de nos Histoires ont esté faites depuis ce temps-là par des Huguenots, & enfin que nous en avons la description si ample, & si particuliere dans les Memoires de Charles IX, l’Histoire de Beze, les Martyrologes, & beaucoup d’autres livres composez à dessein par les Protestans, pour condamner cette action, que rien n’y estant oublié de tout ce qui la peut rendre blâmable & odieuse, il ne se peut pas faire aussi, que ceux qui entendent la deposition de ces témoins corrompus, ne soient de leur opinion; quoy que tous ceux qui la dépoüillent de ces petites circonstances, & qui en veulent juger sans passion, soient d’un sentiment contraire. Au reste personne ne peut nier, qu’il ne soit mort tant de factieux, & de personnes de commandement à la journée de la Saint Barthelemy, que depuis ce temps-là les Huguenots n’ont pû faire des armées d’eux-mêmes; & que ce coup n’ait rompu toutes les intelligences, toutes les cabales & menées qu’ils avoient tant au dedans qu’au dehors du Royaume, & qu’enfin ce n’ait esté peu de chose de tous leurs plus grands efforts, lors qu’ils n’ont point esté soustenus par les broüilleries & seditions des Catholiques. Il est vray aussi comme quelques Politiques ont remarqué, que la même journée a esté cause d’un mal, duquel on ne se pouvoit jamais douter, car toutes les villes qui firent la Saint Barthelemy, & qui tuerent les Huguenots pour obeïr au Roy, & chercher les moyens de mettre le Royaume en paix, ont esté les premieres à commencer la ligue, sur ce qu’elles craignoient, & non sans raison, que le Roy de Navarre, qui estoit Huguenot, venant à la Couronne, il n’en voulust faire quelque ressentiment; & par ce moyen l’on peut dire que la Saint Barthelemy, pour n’avoir pas esté executée comme il falloit, non seulement n’appaisa pas la guerre au sujet de laquelle elle avoit esté faite, mais en excita une autre encore plus dangereuse.