Considerations politiques sur les coups d'estat

Part 6

Chapter 63,089 wordsPublic domain

Mais toutes les maximes & precautions susdites ne servant que pour nous rendre mieux instruits & disposez à l’execution de ces Coups d’Estat, il faut maintenant voir en quelles rencontres & occasions on les peut pratiquer. Charon sans faire semblant de rien en propose 4 ou 5 dans son livre de la sagesse (l. 3. c. 2.) mais brievement [135]_à la sfugita_, & faisant comme les Scythes qui décochent leurs meilleures fléches lors qu’ils semblent fuïr le plus fort. Je les étendray davantage par raisons & exemples, & y en ajouteray beaucoup d’autres, qui serviront comme de titres, ausquels on pourra rapporter celles qui se rencontreront aprés dans les Auteurs & Historiens.

[135] A la dérobée.

Or entre ces occasions il n’y a point de doute qu’on doit faire marcher les premieres, quoy qu’elles soient à mon avis les plus injustes, celles qui se rencontrent en l’établissement & nouvelle erection ou changement des Royaumes & Principautez: Et pour parler premierement de l’erection, si nous considerons quels ont esté les commencemens de toutes les Monarchies, nous trouverons toujours qu’elles ont commencé par quelques-unes de ces inventions & supercheries, en faisant marcher la Religion & les miracles en teste d’une longue suite de barbaries & de cruautez. C’est Tite Live (l. 4. decad. 1.) qui en a le premier fait la remarque: [136]_Datur_, dit-il, _hæc venia antiquitati, ut miscendo humana divinis, primordia urbium augustiora faciat_. Ce que nous montrerons cy-aprés estre tres-veritable, mais pour cette heure, il nous faut demeurer dans le general, & commencer nostre preuve par l’établissement des quatre premieres & plus grandes Monarchies du monde. Cette tant renommée Reyne Semiramis qui fonda l’Empire des Assyriens, fut assez industrieuse pour persuader à ses peuples, qu’ayant esté exposée en son enfance, les oiseaux avoient eu le soin de la nourrir, luy apportant la becquée comme ils ont coustume de faire à leurs petits: & voulant encore confirmer cette fable par les dernieres actions de sa vie, elle ordonna qu’on feroit courir le bruit aprés sa mort qu’elle avoit esté convertie en pigeon, & qu’elle s’estoit envolée, avec une grande quantité d’oiseaux qui l’estoient venu querir jusques dans sa chambre. Elle eut encore la resolution de feindre & changer son sexe, & de femme qu’elle estoit devenir masle, joüant le personnage de son fils Ninus, & le contrefaisant en toutes ses actions: & pour mieux venir à bout de cette entreprise, elle s’avisa d’introduire une nouvelle sorte de vestemens parmy le peuple, qui estoient grandement favorables à couvrir & cacher ce qui pouvoit le plus facilement la faire reconnoistre pour femme. [137]_Brachia enim ac crura velamentis, caput tiara tegit, & ne novo habitu aliquid occultare videretur, eodem ornatu populum vestiri jubet, quem morem vestis exinde gens universa tenet_, & par ce moyen, [138]_primis initiis sexum mentita, puer credita est_. (Just. initio.) Cyrus qui établit la Monarchie des Perses, voulut aussi s’autoriser par la vigne que son grand pere Astyages avoit veu naistre [139]_ex naturalibus filiæ, cujus palmite omnis Asia obumbrabatur_; & du songe que luy-même eut lors qu’il prit les armes, & qu’il choisit un esclave pour compagnon de toutes ses entreprises; mais il faisoit encore mieux valoir l’opinion qu’une chienne l’avoit nourry & alaité dans les bois, où il avoit esté exposé par Harpago, jusques à ce qu’un Pasteur l’ayant rencontré fortuitement, il le porta à sa femme, & le fit soigneusement nourrir dans sa maison. Pour Alexandre & Romulus, comme leurs desseins estoient plus relevez, aussi jugerent-ils qu’il estoit necessaire de prattiquer davantage & de beaucoup plus puissans stratagemes. C’est pourquoy encore qu’ils commençassent aussi-bien que les precedens par celuy de leur origine, ils le porterent toutefois le plus haut qu’il se pouvoit faire, d’où Sidonius a eu occasion de dire,

[140]_Magnus Alexander, nec non Romanus habentur Concepti serpente Deo._

[136] On permet à l’Antiquité qu’en mélant des choses humaines parmy les divines, elle rende plus augustes les commencemens des villes.

[137] Car elle couvrit ses bras & ses jambes d’une robe, & la teste d’un turban; & afin qu’elle ne semblast pas cacher quelque chose sous ce nouvel habit, elle ordonna que tout son peuple en prist de semblables, laquelle mode ce peuple garde encore.

[138] Au commencement s’estant travestie elle fut prise pour un garçon.

[139] De sa fille, dont l’ombre des sarmens couvroit toute l’Asie.

[140] Le grand Alexandre & le Romain sont estimés avoir esté conceus d’un serpent & d’un Dieu.

Car pour Alexandre il fit croire que Jupiter avoit accoustumé de venir voir & de se réjouïr avec sa mere Olympias sous la figure d’un serpent, & que lors qu’il vint au monde, la Déesse Diane assista si assiduement aux couches de ladite Olympias, qu’elle ne songea pas à secourir le temple qu’elle avoit en Ephese, lequel dans cet intervalle fut entierement consommé, par un fortuït embrasement. Quoy plus, afin de mieux établir l’opinion de sa divinité dans la croyance de ses sujets, il disposa les Prestres de Jupiter Ammon en Egypte, [141]_ut ingredientem templum statim ut Ammonis filium salutarent_; (Justin. l. 11.) & pour mieux joüer encore son personnage, [142]_Rogat num omnes patris sui interfectores sit ultus, respondent patrem ejus, nec posse interfici, nec mori_; il en vint même aux effets, commandant à Parmenion de démolir tous les temples, & d’abolir les honneurs que les peuples de l’Orient rendoient à Jason, [143]_ne cujusquam nomen in Oriente venerabilius quam Alexandri esset_. Ajoustons à cela que certains captifs luy ayant donné la connoissance du remede dont on se pouvoit servir contre les fléches empoisonnées des Indiens, il fit croire auparavant que de le publier, que Dieu le luy avoit revelé en songe. Mais cette insatiable cupidité l’ayant conduit jusques à se faire adorer, il reconnut enfin par les remonstrances de Callisthenes, par l’obstination des Lacedemoniens, & par les blessures qu’il recevoit tous les jours en combatant, que toutes ses forces ne seroient jamais suffisantes pour pouvoir établir cette nouvelle Apotheose, & qu’il faut une plus grande fortune pour gagner une petite place dans le ciel, que pour dompter icy bas & dominer toute la terre. Que si l’on veut ajouster à ces histoires celles de la mort de son Pere Philippe, de laquelle il fut consentant avec sa mere Olympias, & celle aussi de Clytus, qu’il tua de sa propre main, parce qu’il s’estoit acquis trop d’autorité entre les soldats, l’on trouvera qu’Alexandre pratiquoit en secret ce que Cesar a fait depuis tout ouvertement, [144]_si violandum est jus, regnandi causa_. Quant à Romulus, il se mit en credit par les histoires du Dieu Mars, qui pratiquoit familierement avec sa mere Rhea; par celle de la Louve qui le nourrit; par la tromperie des Vautours, la mort de son frere, l’Asile qu’il établit à Rome, le ravissement des Sabines, le meurtre de Tatius qu’il laissa impuny, & finalement par la mort en se noyant dans des marests, pour faire croire que son corps avoit esté enlevé dans les cieux, puis qu’on ne le pouvoit trouver en terre. Or si l’on ajouste à ces Coups d’Estat de Romulus, ceux que Numa Pompilius son successeur prattiqua au moyen de sa nymphe Egerie, & des superstitions qu’il établit pendant son Regne, il sera facile en suite de juger,

[145]_Quibus auspiciis illa inclita Roma Imperium Terris animos æquavit Olympo._

(Virgil.)

[141] Que dés qu’il entreroit au temple ils le salüassent comme le fils de Jupiter Ammon.

[142] Il demanda s’il ne s’estoit pas vengé de tous les meurtriers de son pere, & ils répondirent que son pere ne pouvoit ni estre tué ni mourir.

[143] Afin qu’il n’y eût point de nom en Orient plus venerable que celuy d’Alexandre.

[144] S’il faut violer le droit, c’est pour regner.

[145] Par quelle fortune cette fameuse Rome, a maistrisé toute la terre, & a porté son ambition aussi haut que l’Olympe.

Il est encore à propos de remarquer, que tout ainsi que cette domination Monarchique ne s’estoit pû établir sans beaucoup de ruses & de tromperies, il n’en fallut aussi gueres moins pour la détruire, lors que les Tarquins estant chassez de Rome à cause du violement de Lucresse, on changea l’Estat d’un Royaume en celuy d’une Republique. Car nous y pouvons premierement remarquer la folie simulée de Junius Brutus, sa cheute feinte, son baston de sureau presenté à l’oracle, & en suite l’execution qu’il fit faire de ses deux fils, tant parce qu’ils estoient amys des Tarquins, & accusez de les avoir voulu remettre dans la ville, qu’aussi parce que l’education qu’ils avoient receuë durant l’Estat Monarchique, estoit directement contraire à celuy qu’il vouloit établir: & pour couronner toutes ces actions par quelque grand Coup d’Estat, & par un vray [146]_arcanum Imperii_, il fit chasser de Rome Tarquinius Collatinus, quoy qu’il fust mary de Lucresse, qu’il eust esté son compagnon au Consulat, & qu’il n’eust pas moins contribué que luy à la ruine des Tarquins: car quoy qu’il prist pour pretexte que le nom des Tarquins estoit devenu si odieux aux Romains, qu’ils ne pouvoient pas même le souffrir en la personne de leurs amis; son principal but neanmoins estoit de ne laisser aucun reste de ceux qu’il avoit poussez jusques à la derniere extremité, & aussi de ne partager la gloire de cette action avec une personne dont luy-même avoüoit & publioit le merite: [147]_Meminimus, fatemur, ejecisti Reges, absolve beneficium tuum, aufer hinc regium nomen_. (ap. Liv. l. 2.) Que si nous voulions examiner toutes les autres Monarchies & tous les Estats qui sont inferieurs à ces quatre, nous pourrions emplir un gros volume de semblables histoires. C’est pourquoy ce sera assez pour la derniere preuve de nostre maxime, d’examiner ce que pratiqua Mahomet, à l’établissement non moins de sa Religion, que de l’Empire lequel est aujourd’huy le plus puissant du monde. Certes comme tous les grands esprits (_Postellus & alii_) ont toujours eu l’industrie de prendre avantage des plus signalées disgraces qui leur sont arrivées, cettuy-cy pareillement voulut faire de même; de façon que voyant qu’il estoit fort sujet à tomber du haut mal, il s’avisa de faire croire à ses amis que les plus violens paroxismes de son epilepsie, estoient autant d’extases & de signes de l’esprit de Dieu qui descendoit en luy; il leur persuada aussi qu’un pigeon blanc qui venoit manger des grains de bled dans son oreille, estoit l’Ange Gabriel qui luy venoit annoncer de la part du même Dieu ce qu’il avoit à faire: En suite de cela il se servit du Moine Sergius pour composer un Alcoran, qu’il feignoit luy estre dicté de la propre bouche de Dieu; finalement il attira un fameux Astrologue pour disposer les peuples par les predictions qu’il faisoit du changement d’Estat qui devoit arriver, & de la nouvelle loy qu’un grand Prophete devoit établir, à recevoir plus facilement la sienne lors qu’il viendroit à la publier. Mais s’estant une fois apperceu que son Secretaire Abdala Ben-salon, contre lequel il s’estoit picqué à tort, commençoit à découvrir & publier telles impostures, il l’égorgea un soir dans sa maison, & fit mettre le feu aux quatre coins, avec intention de persuader le lendemain au peuple que cela estoit arrivé par le feu du Ciel, & pour chastier ledit Secretaire qui s’estoit efforcé de changer & corrompre quelques passages de l’Alcoran. Ce n’estoit pas toutefois à cette finesse que devoient aboutir toutes les autres, il en falloit encore une qui achevast le mystere, & ce fut qu’il persuada au plus fidelle de ses domestiques, de descendre au fond d’un puits qui estoit proche d’un grand chemin, afin de crier lors qu’il passeroit en compagnie d’une grande multitude de peuple qui le suivoit ordinairement, _Mahomet est le bien-aymé de Dieu, Mahomet est le bien-aymé de Dieu_: & cela estant arrivé de la façon qu’il avoit proposé, il remercia soudain la divine bonté d’un témoignage si remarquable, & pria tout le peuple qui le suivoit de combler à l’heure même ce puits, & de bastir au dessus une petite Mosquée pour marque d’un tel miracle. Et par cette invention ce pauvre domestique fut incontinent assommé, & ensevely sous une gresle de cailloux, qui luy osterent bien le moyen de jamais découvrir la fausseté de ce miracle,

[148]_Excepit sed terra sonum, calamique loquaces._

(Petron. in Epigram.)

[146] Secret d’Empire.

[147] Il nous en souvient, nous le confessons, tu as chassé les Roys, paracheve cette bonne action, & oste d’icy le nom royal.

[148] Mais la terre & les plumes babillardes en receurent le son.

La seconde occasion que l’on peut avoir de pratiquer ces coups fourrez, est la conservation, ou rétablissement, & restauration des Estats & Principautez, lors que par quelque malheur ou par la seule longueur du temps, qui mine & consomme toutes choses, ils commencent à pancher vers leur ruine, & à menacer d’une prochaine cheute, si bien-tost l’on n’y donne ordre. Et certes d’autant plus que toutes les choses ayment leur conservation, & sont obligées de maintenir autant qu’il est possible les principes de leur estre, ou au moins de leur bien estre; je me persuade aussi qu’il est alors permis, voire même necessaire que ce qui a servy à les établir, serve aussi à les maintenir. J’ajouste encore que si l’opinion d’Ovide est veritable,

[149]_Non minor est virtus quàm quærere parta tueri: Casus inest illic, hic erit artis opus,_

[149] Il n’y a pas moins de vertu à conserver qu’à aquerir du bien: en celui-cy il y a de la fortune, mais celui-là est une œuvre de l’industrie.

on doit raisonnablement conclure, que ces Coups d’Estat sont plus necessaires pour la conservation & manutention des Monarchies, que pour leur établissement; au moins seront-ils plus justes, puis que auparavant qu’un Estat soit formé & dressé, il n’y a nulle necessité de l’établir; tant s’en faut, c’est le plus souvent un coup de hazard, ou l’effet de la puissance & ambition de quelque particulier; mais au contraire quand il est étably & policé, l’on est en suite obligé de le maintenir. Or puis qu’il ne seroit pas à propos de ressembler à ces vagabonds & Cingaristes,

[150]_Quos aliena juvant, propriis habitare molestum._

[150] Qui se plaisant chés autruy, ne sçauroient demeurer dans leur propre maison.

aprés avoir tiré tant de preuves & d’exemples des Histoires étrangeres, il ne sera pas comme je croy hors de propos de feüilleter un peu la nostre, puis qu’elle peut nous en fournir d’aussi remarquables que celles des Grecs & des Romains. Et à la verité quand je considere ce que fit Clovis nostre premier Roy Chrestien, il faut avoüer que je n’ay encore rien veu de semblable en toute l’antiquité. Car la Gaule se trouvant divisée lorsqu’il vint à la Couronne en quatre diverses nations, dont le Visigoth possedoit la Gascogne, le Bourguignon estoit Maistre du Lionnois, les Romains commandoient à Soissons & à toutes ses appartenances, & les François qui pour lors estoient encore presque tous Payens, gouvernoient le demeurant: Il luy prit envie de reünir & rassembler ces quatre pieces separées sous son Empire, comme Esculape fit les membres d’Hippolyte. Et pour ce faire, considerant que la Religion Payenne commençoit insensiblement à vieillir, & à se diminuer, aprés avoir gagné la bataille de Tolbiac sur un Prince Allemand, il prit resolution de se faire Chrestien, & de se concilier par ce moyen la bienveillance non seulement de la Reyne Clothilde sa femme, mais encore de beaucoup de Prelats, & de tout le commun peuple de la France. Surquoy je dois remarquer comme en passant, qu’encore qu’il me seroit plus seant de rapporter les premiers motifs d’un changement si remarquable à quelque sainte inspiration, octroyée au Roy Clovis par les prieres de la bonne Reyne Clothilde, & que je ferois mieux d’interpreter toutes ces choses douteuses en bien; il faut neanmoins que je me range icy du costé des Politiques, qui seuls ont le privilege de les interpreter en mal, ou au moins d’y remarquer quelque ruse & stratageme, afin de demeurer toujours du costé des plus fins, & d’aiguiser l’esprit de ceux qu’ils instruisent par le recit de ces actions remarquables & judicieuses à la verité, mais qui ne sont fondées le plus souvent que sur de vaines conjectures, & sur des soupçons qui ne donnent & ne peuvent en aucune façon prejudicier à la verité de l’Histoire. Continuant doncques à parler de cette conversion de Clovis suivant les sentiments de Pasquier, & de quelques autres Politiques, nous dirons que l’Escu descendu du Ciel, les miracles du Sacre, & l’Auriflamb, dont Paul Emile ne dit mot, furent de petits Coups d’Estat pour autoriser le changement de Religion, duquel il se vouloit servir comme d’une puissante machine pour ruiner tous les petits Princes qui estoient ses voisins. Et en effet il commença par le Romain, contre lequel la haine commune des nations étrangeres combatoit, puis par le Visigoth & Bourguignon, sous ombre qu’ils estoient Arriens, & ensuite il entreprit les Princes Ragnacaire, Cacarie, Sigebert & son fils, descendans de Clodion, qui occupoient encore quelques petits échantillons de la France; & il les fit tous frauduleusement assassiner, sans autre pretexte que pour eviter le ressentiment qu’ils pourroient avoir un jour du tort que leur avoit fait Merové son ayeul. Et aprés cela je laisse à juger comme j’ay déja fait cy-dessus, quelle raison a pû avoir Monsieur Savaron de faire un livre afin de prouver & établir la sainteté de Clovis. Pour moy je croy que la meilleure preuve qu’il nous en pouvoit donner, estoit de luy faire dire comme fit un certain Poëte à Scipion,

[151]_Si fas cædendo cælestia scandere cuiquam, Mi soli Cæli maxima porta patet._

[151] Si par des meurtres on peut monter au ciel, la porte n’en est ouverte qu’à moy seul.

Neanmoins comme la sagesse des hommes n’est que pure folie devant Dieu, il arriva que ses successeurs se laissant conduire par les Maires du Palais comme des bufles par le nez, le Royaume aprés avoir changé de diverses mains, aboutit finalement à Pepin rejetton de la famille de Clodion, comme il est fort bien expliqué par Pasquier; & ainsi Clovis augmenta à la verité, & unit le Royaume de France, mais il ne put toutefois le conserver long-temps à sa maison, ny à ceux qui en sont descendus. La France doncques ayant esté reünie de la sorte par Clovis, & un peu aprés baucoup augmentée par Charlemagne, elle se conserva long-temps en un estat assez florissant, jusques à ce que les Anglois sortant de leur nid, ils y apporterent la guerre, & la continuerent si obstinément, qu’en estant presque devenus maistres, il fut necessaire sous Charles VII, d’avoir recours à quelque Coup d’Estat pour les en chasser: ce fut doncques à celuy de Jeanne la Pucelle, lequel est avoüé pour tel par Juste Lipse en ses Politiques, & par quelques autres Historiens étrangers, mais particulierement par deux des nostres, sçavoir du Bellay Langey en son art militaire, & par du Haillan en son Histoire, pour ne citer icy beaucoup d’autres Ecrivains de moindre consideration. Or ce Coup d’Estat ayant si heureusement reüssi que chacun sçait, & la Pucelle n’ayant esté brulée qu’en effigie, nos affaires commencerent un peu aprés à s’empirer, tant par les guerres precedentes, que par celles qui vinrent ensuite, & la France devint comme ces corps cachectiques & mal sains qui ne respirent que par industrie, & ne se soustiennent que par la vertu des remedes: car elle ne s’est depuis ce temps là maintenuë que par le moyen des stratagemes pratiquez par Louïs XI, François I, Charles IX, & par ceux encore qui leur ont succedé, desquels je ne diray rien presentement, puis que toutes nos Histoires en sont pleines, & qu’il y aura lieu cy-aprés de rapporter ceux qui me sembleront les plus remarquables.