Considerations politiques sur les coups d'estat

Part 5

Chapter 53,727 wordsPublic domain

Finalement la derniere chose que nous avons dit cy-dessus devoir estre considerée en la Politique, est celle des Coups d’Estat, qui peuvent marcher sous la même definition que nous avons déja donnée aux Maximes & à la raison d’Estat, [108]_ut sint excessus juris communis propter bonum commune_, ou pour m’étendre un peu davantage en François, _des actions hardies & extraordinaires que les Princes sont contraints d’executer aux affaires difficiles & comme desesperées, contre le droit commun, sans garder même aucun ordre ny forme de justice, hazardant l’interest du particulier, pour le bien du public_. Mais pour les mieux distinguer des Maximes, nous pouvons encore ajouster, qu’en ce qui se fait par Maximes, les causes, raisons, manifestes, declarations, & toutes les formes & façons de legitimer une action, precedent les effets & les operations, où au contraire és Coups d’Estat on void plustost tomber le tonnerre qu’on ne l’a entendu gronder dans les nuées, [109]_ante ferit quam flamma micet_, les matines s’y disent auparavant qu’on les sonne, l’execution precede la sentence; tout s’y fait à la Judaique; l’on y est pris [110]_de Gallico_ sur le vert & sans y songer; tel reçoit le coup qui le pensoit donner, tel y meurt qui pensoit bien estre en seureté, tel en patit qui n’y songeoit pas, tout s’y fait de nuit, à l’obscur, & parmy les brouillars & tenebres, la Deesse Laverne y preside, la premiere grace qu’on luy demande est,

[111]_Da fallere, da sanctum justumque videri, Noctem peccatis, & fraudibus objice nubem._

(Horat.)

[108] Qu’elles sont un excés du droit commun, à cause du bien public.

[109] Il frape avant que d’éclater.

[110] Selon le proverbe François.

[111] Fai qu’on se trompe & que je paroisse juste & saint, couvre mes pechés d’une nuit & mes fraudes d’une nuée.

Ils ont toutefois cela de bon que la même justice & equité s’y rencontre que nous avons dit estre dans les Maximes & raisons d’Estat; mais en celles-là il est permis de les publier avant le coup, & la principale regle de ceux-cy est de les tenir cachées jusques à la fin. Et qu’ainsi ne soit les executions notables du Comte de S. Paul sous Louys XI, du Maréchal de Biron sous Henry IV, du Comte d’Essex sous Isabelle Reyne d’Angleterre, du Marquis d’Ancre sous le Roy à present regnant, des deux freres sous Henry III, de Majon sous Guillaume premier Roy de Sicile, de David Riccio sous Marie Stuart Reine d’Escosse, de Spurius Melius Chevalier Romain sous Ahala Servilius Colonel de la Cavallerie Romaine, & de Seianus & Plautian sous divers Empereurs ont esté toutes aussi legitimes & necessaires les unes que les autres, & toutefois les trois premieres doivent estre rapportées aux Maximes & raisons d’Estat, parce que le procés fut instruit auparavant l’execution; & toutes les autres aux secrets & Coups d’Estat, parce que le Procés ne fut fait qu’en suite de l’execution. Nous y pouvons aussi apporter cette difference, que quand bien les formalitez auroient precedé l’execution, si neanmoins la religion y est grandement profanée, comme lors que les Venitiens disent, [112]_somo Venetiani, dopo Chrestiani_; qu’un Prince Chrestien appelle le Turc à son secours; que Henry VIII fit revolter son Royaume contre le saint Siege; que le Duc de Saxe fomenta l’Heresie de Luther, que Charles de Bourbon prit Rome & fut cause de la prison du Pape & de la mort de trois Cardinaux: ou que l’affaire est du tout extraordinaire & de tres-grande consequence pour le bien & le mal qui en peut arriver; alors on se peut encore servir du terme de Coup d’Estat, comme on pourra juger par le denombrement suivant de quelques-uns, qui ont esté pratiquez, non par des Turcs infideles ou Canibales; mais par des Princes Chrestiens, tels qu’ont esté pour ne point flater ny épargner nostre Nation, les Roys de France, entre lesquels Clovis premier Roy Chrestien, en commit de si étranges, & de si éloignez de toute sorte de justice, que je ne sçay pas quelle pensée a eu le bon homme Savaron, de faire un livre de sa sainteté: Charles VII se contenta de pratiquer celuy de Jeanne la Pucelle; Louys XI viola la foy donnée au Connestable, trompoit un chacun, sous le voile de Religion, & se servoit du Prevost l’Hermite pour faire mourir beaucoup de personnes sans aucune forme de procés; François I fut cause de la descente du Turc en Italie, & ne voulut observer le traitté fait à Madrit; Charles IX fit faire cette memorable execution de la Saint Barthelemy, & fit assassiner secretement Lignerolles & Bussy; Henry III se défit de Messieurs de Guise; Henry IV fit la Ligue offensive & defensive avec les Hollandois, pour ne rien dire de sa conversion à la Foy Catholique; & Louys le Juste, duquel toutes les actions sont des miracles, & les Coups d’Estat des effets de sa justice, en a pratiqué deux notables en la mort du Marquis d’Ancre, & au secours des Valtelins. Pour les Venitiens s’il est vray qu’ils tiennent la maxime rapportée cy-dessus, il faut avoüer qu’ils demeurent plongez dans un continuel Machiavelisme, afin de passer sous silence beaucoup d’autres qu’ils commettent tous les jours: Les Florentins en se réjoüissant de la captivité de S. Louys en la terre Sainte, ne commirent pas un secret d’Estat; mais une action tres-blasmable & honteuse, [113]_e nota_, dit le Villani, _che quando questa novella venne in Firenze signoreggiando, Gibellini ne fecero festa à grandi fallo_. Entre les Papes on peut remarquer la prison de Celestin, le poison d’Alexandre sixiéme, l’assassinat intenté & non parfait du fra Paulo, comme preuves tres-certaines, qu’ils ne dépoüillent pas toute leur humanité lors de l’élection. Charles d’Anjou Roy de Sicile fit decapiter Conradin & Frederic d’Austriche: Pierre d’Arragon autorisa les Vespres Sicilienes. Alphonse Roy de Naples, & Alexandre sixiéme eurent recours à Bajazet contre les forces de nostre Charles VIII: Henry VIII fit revolter l’Angleterre contre le saint Siege; Charles V ne tint conte d’infeoder le Milanois au Duc d’Orleans, comme il avoit promis lors qu’il passa par la France; le même pouvant ruiner les Protestans, il s’en servit pour nous faire la guerre, & les appella ses bandes noires; il détourna ce que l’Allemagne avoit contribué pour la guerre du Turc à ruiner François premier, sa haine contre le Roy d’Angleterre à cause de sa tante fit roidir Rome contre Henry VIII, & donna occasion par ce moyen au schisme qui en survint, aprés lequel il se ligua avec luy, & le fit armer contre le Royaume de France: son Lieutenant Charles de Bourbon prit Rome, & y établit une telle persecution contre les Ecclesiastiques, [114]_che non vi era Huomo che havesse ardire, di andar per la via in habito di chierico, ò di frate_: (Il dialogo di Charonte.) Bref il se fit de son temps, & par son commandement un tel carnage d’hommes aux Indes, & païs nouvellement découverts, qu’il ne s’en est jamais fait un pareil. Philippes second ne voulut jamais permettre que le Pape se meslast de l’affaire de Portugal; & fit pendre tous les soldats François, qui allerent au secours de Dom Antonio; & qui ne sçait par quels moyens il traversa la reduction à l’Eglise de Henry IV & sa reconciliation avec le saint Siege, il le peut apprendre du Cardinal d’Ossat, qui a fort bien enregistré dans ses lettres tous les artifices qui furent lors pratiquez contre nostre Monarchie. Or ces exemples tirez de l’Histoire de dix ou douze Princes seulement, estant en si grand nombre, je croy qu’ils pourront aussi servir de preuve tres-veritable, pour monstrer, qu’encore que les écrits de Machiavel soient defendus, sa doctrine toutefois ne laisse pas d’estre pratiquée, par ceux même qui en autorisent la censure & la defense.

[112] Nous sommes Venitiens, & puis Chrestiens.

[113] Et remarquez que quand cette nouvelle vint à Florence, les Gibellins en firent une grande réjoüissance, mais mal à propos.

[114] Qu’il n’y avoit homme qui osast entreprendre d’aller par la ruë en habit de Clerc ou de religieux.

Mais d’autant qu’aprés avoir amplement discouru sur la definition des Coups d’Estat, il est aussi fort à propos de considerer quelle division l’on en peut faire; il semble que la premiere & plus legitime est, de les diviser en secrets d’Estat justes & injustes, c’est à dire en Royaux & Tyranniques; & que l’on peut rapporter aux premiers la mort de Plautian, de Seianus, du Mareschal d’Ancre, comme aux seconds celle de Remus & de Conradin.

Mais outre cette division, que je croy devoir estre suivie comme la principale, on peut encore les diviser en ceux qui concernent le bien public, & les autres qui ne regardent que l’interest particulier de ceux qui les entreprennent. Hannibal voulant pratiquer les premiers, commanda qu’on fist mourir ce prisonnier Romain, lequel en sa presence avoit combatu & surmonté un Elephant, [115]_dicens eum indignum vita qui cogi potuerat cum bestiis decertare_; bien qu’il soit plus vray-semblable, comme a judicieusement remarqué Sarisberiensis, [116]_eum noluisse captivum inauditi triumphi gloria illustrari, & infamari bestias, quarum virtute terrorem orbi incusserat_. (Polycrat. cap. 2. lib. 1.) Et les Eliens, peuples de la Grece, ayant fait venir le sculpteur Phidias de la Ville d’Athenes, pour leur faire la statuë d’un Jupiter Olympien, comme ils virent que cette statuë estoit merveilleusement bien faite, & que, s’ils laissoient retourner Phidias à Athenes où il estoit rappellé, il y en pourroit faire quelque autre qui terniroit la gloire de celle-là; ils l’accuserent de sacrilege, & luy ayant coupé les deux mains le renvoyerent en tel estat; [117]_nec puduit illos Jovem debere sacrilegio_, dit Seneque: & le pauvre Phidias, [118]_talem fecit Jovem, ut hoc ejus opus Elii ultimum esse vellent_. Quant à ceux des particuliers ils ont esté pratiquez par tous les Legislateurs & nouveaux Prophetes, comme nous dirons cy-aprés.

[115] Disant que celuy qu’on avoit pû contraindre ou obliger à se battre contre une beste estoit indigne de vivre.

[116] Qu’il ne voulut pas qu’un prisonnier fust honoré de la gloire d’un triomphe inouï, & que les bestes, par la vertu desquelles il avoit donné de la terreur à tout le monde, fussent ainsy diffamées.

[117] Et ils n’eurent pas honte de devoir Jupiter à un sacrilege.

[118] Fit un tel Jupiter que les Eliens voulurent que ce fust son dernier ouvrage.

De plus on peut aussi les diviser en fortuits ou casuels, comme lors que Colomb persuada à certains habitans du nouveau monde, qu’il leur osteroit la Lune (qui se devoit bien-tost eclipser) s’ils ne luy fournissoient des vivres en abondance; & en ceux qui sont premeditez, & que l’on entreprend aprés une meure deliberation, pour le bien evident que l’on juge en pouvoir avenir, tels que sont presque tous ceux desquels nous avons parlé.

Il y en a pareillement de simples qui se terminent par un seul coup, comme la mort de Seianus, & de composez qui pour lors sont ou suivis, ou precedez de quelques autres. Precedez, comme la saint Barthelemy de la mort de Lignerolle, des nopces du Roy de Navarre, & de la blessure de l’Admiral; Suivis, comme l’execution du Mareschal d’Ancre, de celle de Travail, de sa femme la Marquise, & de l’exil de la Reine Mere.

De plus il y en a qui se font par les Princes, quand la necessité & la conjoncture des affaires le requierent ainsi, comme sont ceux desquels nous pretendons de parler seulement en ce discours; & d’autres qui s’executent par leurs ministres, lesquels se servent bien souvent de l’Autorité de leurs Maistres pour conclure beaucoup d’affaires, soit pour leur utilité particuliere ou celle du public, sans neanmoins que le Prince en puisse connoistre les premiers ressorts ou mouvemens; ainsi voyons nous que l’avancement de Postel sous François I, fut un petit Coup d’Estat du Chancelier Poyet; que le mauvais rapport, que l’on fit du Philosophe Bigot au même Roy, en fut un de Castellan Evesque de Mascon; & de nos jours la mort de Reboul, la prison de l’Abbé du Bois, le Chapeau rouge de Monsieur le Cardinal d’Ossat, ont esté attribuez à Monsieur de Villeroy; ne plus ne moins que celuy de du Perron à Monsieur de Sully, & l’execution de Travail à Monsieur de Luynes. Mais parce qu’il seroit trop long & peut-estre ennuyeux, de rapporter icy toutes les divisions que l’on peut faire sur cette matiere, & que d’ailleurs elles sont presque inutiles & superfluës, je me contenteray des precedentes, & laisseray la liberté à un chacun d’en introduire & inventer telles autres que bon luy semblera.

Chapitre III.

Avec quelles precautions & en quelles occasions on doit pratiquer les Coups d’Estat.

Je viens maintenant à ce qui est de plus essentiel à ce discours, & puis que les bons & sages Medecins n’ordonnent jamais les remedes dangereux & violens, sans prescrire quand & quand toutes les precautions moyennant lesquelles on s’en peut legitimement servir; il faut aussi que je fasse le même en cette occasion, & je le feray d’autant plus volontiers, que ces Coups d’Estat sont comme un glaive duquel on peut user & abuser, comme la lance de Telephe qui peut blesser & guerir, comme cette Diane d’Ephese qui avoit deux faces, l’une triste & l’autre joyeuse; bref comme ces medailles de l’invention des Heretiques, qui portent la face d’un Pape & d’un diable sous mêmes contours & lineamens; ou bien comme ces tableaux qui representent la mort & la vie, suivant qu’on les regarde d’un costé ou d’autre; joint que c’est le propre de quelque Timon seulement, de dresser des gibets pour occasioner les hommes de s’y pendre; & que pour moy je defere trop à la nature, & aux regles de l’humanité qu’elle nous prescrit, pour rapporter ces histoires afin qu’on les pratique mal à propos,

[119]_Tam felix utinam, quàm pectore candidus essem: Extat adhuc nemo saucius ore meo._

[119] Plût à Dieu que je fusse aussi heureux que j’ay le cœur sincere. Il n’y a encore personne que ma bouche ait blessé.

C’est pourquoy voulant prescrire les regles que l’on doit observer pour s’en servir avec honneur, justice, utilité, & bien-seance, j’auray recours à celles qu’en donne Charon (lib. 3. cap. 2.) & mettray pour la premiere, que ce soit à la defensive & non à l’offensive, à se conserver, & non à s’agrandir, à se preserver des tromperies, méchancetez, & entreprises ou surprises dommageables, & non à en faire. Le monde est plein d’artifices & de malices: [120]_Per fraudem & dolum Regna evertuntur_, dit Aristote, _tu servari per eadem nefas esse vis_, ajouste Lipse; il est permis de joüer à fin contre fin, & auprés du Renard, contrefaire le Renard: Les loix nous pardonnent les delits que la force nous oblige de commettre: [121]_Insitum est unicuique animanti_, dit Saluste, _ut se vitamque tueatur_; & au rapport de Ciceron (3. de offic.) [122]_communis utilitatis derelictio contra naturam est_, & pour lors il est besoin de biaiser quelquefois, de s’accommoder au temps & aux personnes, de mesler le fiel avec le miel, d’appliquer le cautere où les corrosifs ne font rien, le fer, où le cautere n’a point de puissance, & bien souvent le feu où le fer manque.

[120] On renverse les royaumes, par le moyen des fraudes & des finesses; & tu veux qu’il soit defendu de les conserver par les mêmes moyens.

[121] C’est de la nature de tous les animaux qu’ils se defendent & leur vie aussi.

[122] L’abandon de l’utilité commune est contre la nature.

La seconde, que ce soit pour la necessité, ou evidente & importante utilité publique de l’Estat, ou du Prince, à laquelle il faut courir; c’est une obligation necessaire & indispensable, c’est toujours estre en son devoir que de procurer le bien public, [123]_semper officio fungitur_, dit Ciceron (ibid.) _utilitati hominum consulens & societati_. Cette loy si commune & qui devroit estre la principale regle de toutes les actions des Princes, [124]_Salus populi suprema lex esto_, les absout de beaucoup de petites circonstances & formalitez, ausquelles la justice les oblige: Aussi sont-ils maistres des loix pour les allonger ou accourcir, confirmer ou abolir, non pas suivant ce que bon leur semble; mais selon ce que la raison & l’utilité publique le permettent: l’honneur du Prince, l’amour de la patrie, le salut du peuple equipollent bien à quelques petites fautes & injustices; & nous appliquerons encore le dire du Prophete, si toutefois il se peut faire sans rien profaner: [125]_Expedit ut unus Homo moriatur pro populo, ne tota gens pereat._

[123] Celuy qui pourvoit au bien & à la societé des hommes fait toujours son devoir.

[124] Que la conservation du peuple soit la souveraine loy.

[125] Il est necessaire qu’un homme meure pour le peuple, afin que toute la nation ne perisse pas.

La troisiéme, que l’on marche plûtost en ces affaires au petit pas qu’au galop, puisque

[126]_Nulla unquam de morte hominis cunctatio longa est._

(Claudien.)

& que l’on n’en fasse pas mestier & marchandise, crainte que le trop frequent usage n’attire aprés soy l’injustice. L’experience nous apprend, que tout ce qui est émerveillable & extraordinaire, ne se monstre pas tous les jours: les Cometes n’apparoissent que de siecles en siecles: les monstres, les deluges, les incendies du Vesuve, les tremblemens de terre, n’arrivent que fort rarement, & cette rareté donne un lustre & une couleur à beaucoup de choses, qui le perdent soudain que l’on en use trop frequemment,

[127]_Vilia sunt nobis, quæcunque prioribus annis Vidimus, & sordet quicquid spectavimus olim._

[126] Il n’y a jamais de retardement qui soit long quand il est question de faire mourir un homme.

[127] Nous méprisons tout ce que nous avons veu les années passées, & estimons comme de la bouë tout ce que nous ayons déja veu.

J’ajouste que si le Prince se tient dans la retenuë de ces pratiques, il ne pourra facilement en estre blasmé, ny ne passera à cette occasion pour tyran, perfide, ou barbare, d’autant que l’on ne doit proprement donner ces qualitez, qu’à ceux qui en ont contracté les habitudes, & ces habitudes dépendent d’un grand nombre d’actions souventefois repetées, [128]_habitus est actus multoties repetitus_, tout ainsi que la ligne est une suite de points, la superficie une multiplication de lignes, l’induction un amas de plusieurs preuves, & le syllogisme un entre-las de diverses propositions.

[128] L’habitude est un acte reïteré par plusieurs fois.

La quatriéme, que l’on choisisse toujours les moyens les plus doux & faciles, & que l’on prenne garde au precepte que donne Claudien à l’Empereur Honorius,

[129]_Metii satiabere pœnis? Triste rigor nimius._

(de 4. Consul.)

[129] Te contenteras-tu de la punition de Metius? C’est une chose triste que la trop grande rigueur.

Il n’appartient qu’à des tyrans de dire, [130]_sentiat se mori_, & qu’à des diables de se plaire aux tourmens des hommes; il ne faut pas imiter en ces actions les chevaux des Courses Olympiques, lesquels on ne pouvoit plus retenir lors qu’une fois ils avoient pris carriere, il y faut proceder en juge, & non comme partie; en Medecin, & non pas en bourreau; en homme retenu, prudent, sage, & discret, & non pas en colere, vindicatif & abandonné à des passions extraordinaires & violentes: cette belle vertu de Clemence,

[131]_Quæ docet ut pœnis hominum, vel sanguine pasci, Turpe ferumque putes._

[130] Qu’il se sente mourir.

[131] Qui enseigne à estimer sale & cruël, de se repaitre des tourmens & du sang des humains.

est toujours plus estimée que la rigueur & severité; la masse d’Hercules, disent les Poëtes, luy avoit esté donnée pour vaincre les Geans, punir les tyrans, & exterminer les monstres, & neanmoins elle estoit faite de la fourche d’un olivier, en symbole de paix & de tranquillité; l’on peut souventefois remedier à un grand arbre qui s’en va mourant, en taillant seulement quelques-unes de ses branches; & une simple seignée faite à propos, rompt bien souvent le cours à de grandes maladies; bref il faut imiter les bons Chirurgiens qui commencent toujours par les operations les plus faciles à supporter; & les Juifs qui donnoient certains breuvages aux condamnez à mort pour leur oster les sentimens, & la douleur du supplice; la seule teste de Seianus devoit contenter Tibere; Hannibal pouvoit bien rendre tous ses captifs inutiles à la guerre sans les tuer; le Sac de Rome eut esté moins odieux, si l’on eust porté plus de respect aux temples & à leurs ministres; & le Marquis d’Ancre n’eut pas esté moins justement puny, quand on ne l’eust point traisné & dechiré. [132]_Illos crudeles vocabo_, dit Seneque (de clem. cap. 4.) _qui puniendi causam habent, modum non habent._

[132] J’appelleray ceux-là cruëls qui ont des raisons de punir, mais qui ne peuvent suivre de regles, & qui n’ont point de moderation.

La cinquiéme, que pour justifier ces actions, & diminuer le blâme qu’elles ont accoustumé d’apporter quand & soy, lors que les Princes se trouvent reduits & necessitez de les prattiquer, ils ne les fassent qu’à regret, & en souspirant, comme le pere qui fait cauteriser ou couper un membre à son enfant pour luy sauver la vie, ou luy arracher une dent pour avoir du repos; c’est ce que le Poëte Claudien n’oublie pas en la description qu’il fait d’un bon Prince:

[133]_Sit piger ad pœnas Princeps, ad præmia velox, Quique dolet quoties cogitur esse ferox._

[133] Que le Prince soit lent au chastiment & prompt aux recompenses; & qu’il ait du regret quand il est contraint à estre severe & rigoureux.

Il faut doncques retarder, ou au moins ne precipiter ces executions, les mascher & ruminer souvent dans son esprit, s’imaginer tous les moyens possibles pour les gauchir & éviter si faire se peut, si non pour les adoucir & faciliter; & en un mot ne s’y point resoudre, qu’avec autant de difficulté que feroit un homme attaqué sur mer par la tempeste, à sacrifier tout son bien à la fureur de cet Element, ou un malade à se voir couper la jambe.

Aussi n’est-ce pas mon intention de finir icy le nombre de ces precautions par quelqu’une, que l’on puisse croire estre la derniere de celles qu’il y faut observer: l’ajouste qui voudra à ses écrits, pour moy je ne la mettray jamais aux miens, n’estimant pas raisonnable, de prescrire des fins & des limites à la clemence & humanité; qu’elle étende ses bornes si loing qu’elle voudra, elles me sembleront toujours trop courtes & resserrées. Quand on n’a point peur que son cheval bronche on luy peut lascher la bride asseurément; lors que le vent est bon on peut deployer toutes les voiles; on ne doit borner les vertus que par les vices qui leur sont contraires, & tant qu’elles s’en éloignent assez pour n’y point tomber, on n’a que faire de les retenir. Il est bien vray qu’elles n’ont pas leur carriere si franche au sujet que nous traitons maintenant, comme en beaucoup d’autres, mais aussi sera-ce assez que le Prince qui ne peut estre du tout bon, le soit à demy, & que celuy qui par une raison superieure ne peut estre du tout juste, ne soit pas aussi du tout cruel, injuste & meschant. Mais quand bien nous n’aurions que ces cinq regles & precautions, je croy, qu’elles sont suffisantes de faire juger à ceux qui auront tant soit peu d’esprit & d’inclination au bien, ce qui sera de la raison, & encore que je ne les eusse point specifiées, la discretion toutefois & le jugement des hommes sages ne permettent pas qu’ils les puissent ignorer, veu que

[134]_Quid faciat, quid non, homini prudentia monstrat._

(Paling. in Virgine.)

[134] La Prudence montre à l’homme ce qu’il doit ou ce qu’il ne doit pas faire.

Aussi est-ce bien mon intention que de toutes les Histoires que j’ay rapportées cy-dessus & que je cotteray encore dans la suite de ce discours, celles-là passent seulement pour legitimes, lesquelles estant appliquées à ces cinq regles ou à celles de la prudence en general, se rencontreront conformes à ce qui sera du droit & de la raison.