Considerations politiques sur les coups d'estat
Part 4
Les Athées, qui trouvent à glosser sur tous les passages de la sainte Ecriture, tiennent que celuy-cy du Deuteronome, (cap. 34.) [82]_non cognovit homo sepulchrum ejus usque in præsentem Diem_, se doit entendre de la même sorte, & que Moyse s’ensevelit en quelque precipice ou abysme, pour estre puis aprés élevé dans les cieux par les Israëlites; au lieu qu’ils devroient plûtost croire, & demeurer d’accord avec les Chrestiens, qu’il cacha veritablement son corps, pour empescher les Juifs de l’idolatrer aprés sa mort, connoissant fort bien qu’ils estoient portez non moins de leur naturel, que par la hantise qu’ils avoient eu avec les Egyptiens, à adorer tous ceux desquels ils avoient receu quelque bien, ou de qui ils croyoient que la vertu estoit singuliere & extraordinaire. L’on peut faire encore le même jugement de ce que Diogenes Laërce rapporte de la Cuisse d’or de Pythagore, puis que Plutarque en la vie de Numa dit ouvertement que ce fut une feinte & stratageme de ce Philosophe, pour établir aussi-bien que les autres l’opinion de sa divinité. Mais ce que fit Hercules fut beaucoup plus ingenieux; car estant fort versé en Astrologie, témoin les Fables de sa vie qui luy font porter le Ciel avec Atlas, il choisit justement l’heure & le temps de l’apparition d’une grande Comete, pour se mettre sur le bucher ardant, où il vouloit finir ses jours, afin que ce nouveau feu du Ciel assistast comme témoin, & fist croire de luy ce que les Romains par aprés vouloient persuader de leurs Empereurs, au moyen de l’aigle qui s’envoloit du milieu des flammes, comme pour porter l’ame du defunct entre les bras de Jupiter. Beaucoup d’autres, qui estoient plus modestes & retenus en leurs desseins, se sont contentez de nous donner à connoistre le soin que les Dieux prenoient de leurs personnes, par la continuelle assistance de quelque Genie, ou particuliere divinité; comme firent entre les Anciens Socrate, Plotin, Porphyre, Brutus, Sylla, & Apollonius, pour ne rien dire de tous les Legislateurs; & parmy les modernes Pic de la Mirandole, Cecco d’Ascoli, Hermolaus, Savonarole, Niphus, Postel, Cardan, & Campanelle, qui se vantent tous d’en avoir eu & de leur avoir parlé, sans toutefois qu’on les puisse accuser d’avoir pratiqué les ceremonies Theurgiques, du livre faussement attribué à Virgile [83]_de videndo Genio_; ou les mentionnées par Arbatel dans je ne sçay quel fatras de semblables Livres, que l’on a grand tort de publier sous le nom d’Agrippa. Aussi pour moy j’aimerois beaucoup mieux établir la verité de ces Histoires, sur la merveilleuse force des contractions d’esprit fort bien expliquées par Marsile Ficin & Jordanus Brunus, desquels aussi Palingenius en trois ou quatre endroits de son Zodiaque ne semble pas se beaucoup éloigner. Si nous n’aimons encore mieux dire que tous ces Messieurs ont joüé de l’imposture, & ont voulu imiter les fables de Numa, Zamolxis, & Minos, ou plustost celles que les Rabins & Cabalistes (_Reuchlin. libr. de Cabala._) ont plaisamment forgées sur les Patriarches du Vieil Testament, & nous voulant faire croire de bonne foy, qu’Adam avoit esté gouverné par son Ange Raziel, Sem par Jophiel, Abraham par Frza-d-Kiel, Isaac par Raphaël, Jacob par Piel, & Moyse par Mittaron,
[84]_Sed credat Judæus apella, Non ego._
[82] L’homme n’a point connu son sepulchre jusques à ce jourd’huy.
[83] Du moyen de voir les Genies.
[84] Mais que le Juif circoncis le croye, & non pas moy.
Quoy que c’en soit, on peut remarquer dans les Historiens, que ces ruses n’ont pas toujours esté inutiles, puis que Scipion les ayant judicieusement pratiquées il s’acquit la reputation d’un grand homme de bien parmy les Romains, & fut envoyé conquester les Espagnes n’ayant encore atteint l’âge de XXIV ans; Mais voyez aussi de quelle façon T. Live (Libr. 6.) en parle: [85]_Fuit Scipio non tantùm veris artibus mirabilis, sed arte quoque quadam adinventa in ostentationem composita, pleraque apud multitudinem, aut per nocturnas visas species, aut veluti divinitus mente monita agens._ Ainsi en ont fait beaucoup de Princes & particuliers, & quand leur esprit n’a pas esté capable de ces finesses & inventions si relevées, ils se sont contentez de donner par quelques autres, le plus de lustre & de splendeur à leurs actions qu’il leur a esté possible. C’est pourquoy Tacite a dit que Vespasien estoit, [86]_omnium quæ diceret atque ageret arte quadam ostentator_, (Annal. lib. 3.) & Corbulo nous est representé dans le même, [87]_super experientiam sapientiamque, etiam specie inanium validus_; & ce avec grande raison, puis que comme il dit en un autre endroit, [88]_Principibus omnia ad famam dirigenda_, veu que suivant la remarque de Cardan, [89]_Æstimatio & opinio rerum humanarum Reginæ sunt_. (Lib. 3. de utilit.)
[85] Scipion ne se faisoit pas seulement admirer par les veritables arts & sciences qu’il possedoit, mais aussi par un certain artifice qu’il avoit trouvé & dont il se servoit fort utilement à se faire paroistre; & faisoit plusieurs choses devant le peuple ou par le moyen des visions qu’il disoit avoir euës de nuit, ou comme s’il en avoit esté divinement averti & qu’on le luy eût inspiré du ciel.
[86] Fort artificieux à donner du lustre à tout ce qu’il faisoit & à tout ce qu’il disoit.
[87] Considerable par la belle apparence dont il sçavoit colorer même les choses vaines, outre l’experience & la sagesse qu’il avoit.
[88] Les Princes doivent gouverner, & avoir soin de tout, pour leur propre renommée.
[89] L’estime & l’opinion sont les Reines de toutes les choses humaines.
L’on pourroit encore faire beaucoup plus de remarques sur ce qui touche le gouvernement particulier des hommes; mais parce que cette matiere n’est pas moins triviale que de peu de consequence, je m’en remettray à ce qu’en a dit Cardan au livre cité un peu auparavant; & passeray aux secrets de l’œconomie, ou reglement & administration des familles, entre lesquels je me contenteray de remarquer seulement & pour exemple, quelques-uns de ceux qui ont esté pratiquez pour reprimer, & comme parer aux mauvais tours que joüent les femmes à leurs maris,
[90]_Dum avidæ affectant implere voraginis antrum._
[90] Quand elles veulent remplir le trou de leur goufre insatiable.
A propos de quoy il me souvient d’en avoir leu un dans les contes facetieux de Bouchet, ou de Chaudiere, qui passera maintenant pour serieux, comme estant beaucoup plus propre à corriger ces humeurs gaillardes, que celuy de la Mule qui fut huit jours sans boire, dont parle Cardan en son livre [91]_de sapientia_. Certain Medecin, disent-ils, ayant eu avis que sa femme pour quelquefois se desennuyer
[92]_Intrabat calidum veteri Centone lupanar_,
(Juvenal.)
[91] De la sagesse.
[92] Elle entroit dans le lieu infame qui fumoit de l’ardeur des impudiques débauches sur les vieux tapis de diverses couleurs.
& qu’elle avoit même pris heure au lendemain pour luy joüer à fausse compagnie, il ne s’en émeut point, & n’en fit aucun semblant; mais sur la minuit, & lors que sa femme ne songeoit à rien moins, il se réveille en sursaut feignant que les voleurs estoient dedans sa chambre, met la main à ses armes, tire deux ou trois coups de pistolet, crie au meurtre, à l’aide, frappe de son épée sur les tables & chenets, bref il fait tout ce qu’il peut pour mettre la terreur & l’épouvante en sa maison; le matin tout estant appaisé il ne manque de taster le poux à sa femme, lequel il feint de trouver grandement alteré & oppressé à cause de la peur qu’elle avoit euë, & pour ce il luy fait tirer dix ou douze onces de sang, & cette evacuation ayant amené une petite émotion, il commence de s’épouvanter comme si c’eust esté quelque grosse fievre, fait redoubler sept ou huit bonnes saignées, par aprés vient à la raser, ventouser, & purger magistralement; ce qu’il reïtera si souvent, qu’il la fit demeurer plus de six mois au lict, sans avoir esté malade, pendant lequel temps il eut tout loisir de rompre ses pratiques & connoissances, de luy diminuer son enbonpoint vermeil & attrayant, & sur tout de tellement refroidir, matter, & adoucir la ferveur, & les humeurs picquantes & acrimonieuses de son temperament, qu’il assoupit en elle ce feu plus inextinguible que celuy de la pierre Asbestos,
[93]_Qui nulla moritur, nullaque extingitur arte._
(Trigault.)
[93] Qu’on ne peut éteindre ny faire mourir par aucun artifice.
Mais le secret que pratiquerent les peuples de la Chine, pour remedier au même desordre qui s’estoit glissé dans leurs familles, fut beaucoup plus gentil & industrieux. Car ils ordonnerent & établirent pour une des premieres Loix du Royaume, que toute la bonne grace des femmes, ne dépendroit doresnavant que de la petitesse de leurs pieds; & que celles-là seroient jugées les plus belles, qui les auroient plus petits & mignons: ce qui ne fut pas plûtost publié, que toutes les Meres sans regarder à la consequence, commencerent de resserrer, estressir, & si bien envelopper les pieds de leurs filles qu’elles ne pouvoient plus sortir de la maison ny se soustenir droites, que sur les bras de deux ou trois servantes. Ainsi cette figure artificielle ayant passé en conformation naturelle, aussi-bien que celle des Macrocephales dont parle Hippocrates, les Chinois ont insensiblement arresté & fixé le Mercure que leurs femmes avoient dans les pieds, les faisant ressembler à la Tortuë nommée par les Poëtes,
[94]_Tardigrada, & domi porta, Sub pedibus Veneris Cous quam finxit Apelles._
[94] Marchant lentement & portant sa maison, laquelle Apelles natif de l’isle de Coos a peinte & placée sous les pieds de Venus.
Ils ont empesché par ce moyen, qu’elles n’allassent plus à la promenade des bons hommes, & à leurs passe-temps accoustumez: De même que les Dames Venitiennes sont forcées de garder la maison plus souvent qu’elles ne voudroient, par l’usage & les incommoditez nompareilles de leurs grands patins. Mais l’histoire rapportée par Mocquet est bien plus étrange, & sent beaucoup mieux son Coup d’Estat; car il dit avoir appris, & veu mêmement pratiquer entre les Caribes, peuples barbares & farouches, qu’arrivant la mort du mary pour quelque cause que ce soit, la femme est contrainte sous peine de demeurer infame, abandonnée, & mocquée de tous ses amis & parents, de se faire aussi mourir, & d’allumer un grand feu au milieu duquel elle se precipite avec autant de pompe & de réjoüissance, comme si elle estoit au jour de ses nopces; de quoy ledit Mocquet s’étonnant fort, & en demandant la cause, on luy répondit que cela avoit esté sagement étably, pour remedier à la grande malice & lubricité des femmes de ce païs, qui avoient accoustumé devant la publication de cette loy, d’empoisonner leurs maris, lors qu’elles en estoient lasses ou qu’elles avoient envie d’en épouser quelque autre plus robuste & gaillard,
[95]_Quique suo melius nervum tendebat Ulysse._
[95] Et qui fût plus vigoureux que son Ulysse.
Or si ce remede estoit bien proportionné à la nature de ceux qui l’avoient ordonné; celuy que pratiqua Denys Tyran de Syracuse pour empescher les assemblées & banquets qui se faisoient de nuit, n’estoit pas aussi trop éloigné de la sienne: car sans témoigner qu’elles luy dépleussent, ou monstrer qu’il craignist qu’on ne les fist à dessein de conspirer contre son Estat, il se contenta d’introduire peu à peu l’impunité pour toutes les voleries & larcins qui se commettoient de nuit, les tournant plûtost en risée, & donnant la hardiesse par cette tolerance à tous les mauvais garçons de ladite Ville, de si mal traitter ceux qu’ils rencontroient la nuit par les ruës, que personne ne pouvoit sortir de sa maison aprés le Soleil couché qu’il ne se mist au hazard d’estre dévalisé, ou de perdre la vie par cette sorte de voleurs. Venons maintenant à quelques autres moins serieux & par consequent aussi moins fascheux & dangereux, en ce qui estoit de leur pratique; Les Republiques de Grece voulant par regle de Police faire manger le poisson frais & à bon marché à leurs sujets, ils n’eurent point recours à quelque tariffe particuliere, de laquelle peut-estre que les ἰχθυοπώλαι, ou poissonniers (comme nous les appellons) auroient eu raison de se plaindre; mais en se servant de l’avis que le Poëte Comique Alexis dit leur avoir esté proposé par Aristonique, ils defendirent sous grieve peine ausdits Marchands de poisson, de se pouvoir seoir dans le marché ny en vendant leurs marchandises, [96]_ut ii standi tædio lassitudineque confecti, quàm recentissimos venderent_. Ainsi les Romains defendoient aux Prestres de Jupiter de jamais monter à Cheval, _ne_, comme dit Festus Pompeius, [97]_si longius urbe discederent, sacra negligerentur_; & pour moy j’ose dire, que si l’on vouloit remedier à la grande confusion qu’apporte le nombre excessif des carosses dans la Ville de Paris, il ne faudroit que confisquer ceux que l’on trouveroit par les ruës avec moins de cinq personnes dedans, puis qu’au moyen de cette ordonnance, ceux qui y vont tous les jours seuls, prendroient la housse, & les autres qui ne pourroient augmenter leur famille de trois ou quatre personnes, se resoudroient facilement de la diminuer de trois ou quatre bouches inutiles telles que seroient pour lors celles d’un cocher & de deux chevaux.
[96] Afin que lassés & ennuyés de se tenir debout ils les vendissent tout fraix.
[97] De peur qu’ils ne s’éloignassent par trop de la ville, & qu’ainsy le service divin fust negligé ou discontinué.
Il seroit facile d’augmenter le nombre de semblables exemples & secrets d’œconomie; si les precedens ne pouvoient facilement nous faire juger des autres, & nous tracer le chemin pour passer de ce second degré au troisiéme, qui est celuy de la Politique & du Gouvernement des peuples, sous l’administration d’un seul, ou de plusieurs. Or est-il qu’en ce qui regarde celui-cy, pour ne rien laisser à dire de tout ce qui peut servir à son éclaircissement, nous pouvons remarquer trois choses, c’est à sçavoir la science generale de l’établissement & conservation des Estats & Empires pour la premiere; laquelle science ne comprend pas seulement la traditive de Platon & d’Aristote, mais encore tout ce que Ciceron en son Livre des loix, Xenophon en son Prince, Plutarque en ses preceptes, Isocrate, Synesius, & les autres Auteurs ont jugé devoir estre entendu & pratiqué par ceux qui gouvernent: Aussi est-il vray qu’elle consiste en certaines regles approuvées & receuës universellement d’un chacun, comme par exemple que les choses n’arrivent pas fortuïtement ny necessairement, qu’il y a un Dieu premier Auteur de toutes choses, qui en a le soin, & qui a étably la recompense du Paradis pour les bons, & les peines des enfers pour les méchans: Que les uns doivent commander, & les autres obeïr: Qu’il est du devoir d’un homme de bien de defendre l’honneur de son Dieu, de son Roy, & de sa patrie envers tous & contre tous: Que la principale force du Prince gist en l’amour & union de ses sujets: Qu’il a droit de faire des levées d’argent sur eux pour subvenir aux necessitez de la guerre, & de l’estat de sa Maison: & ainsi des autres que Marnix, Ammirato, Paruta, Remigio, Fiorentino, Zinaro, Malvezzi & Botero ont fort bien expliquées dans leurs discours & raisonnemens Politiques.
La seconde est proprement ce que les François appellent, _Maximes d’Estat_, & les Italiens, [98]_Ragion di stato_, quoyque Botero ait compris sous ce terme toutes les trois differences que nous voulons établir, disant, que la [99]_Ragione di stato, è notitia di mezzi atti à fundare, conservare, e ampliare un Dominio_, en quoy il n’a pas si bien rencontré à mon jugement, que ceux qui la definissent, [100]_excessum juris communis propter bonum commune_, d’autant que cette derniere definition estant plus speciale, particuliere & determinée, l’on peut au moyen d’icelle distinguer, entre ces premieres regles de la fondation des Empires, lesquelles sont établies sur les loix & conformes à la raison; & ces secondes que Clapmarius appelle mal à propos, [101]_Arcana Imperiorum_, & nous avec plus de raison, _Maximes d’Estat_; puis qu’elles ne peuvent estre legitimes par le droit des Gens, civil ou naturel; mais seulement par la consideration du bien, & de l’utilité publique, qui passe assez souvent par dessus celles du particulier. Ainsi voyons nous que l’Empereur Claudius ne pouvant par les loix de sa patrie prendre à femme sa niepce charnelle Julia Agrippina fille de Germanicus son frere, il eut recours aux loix d’Estat, pour fonder son evidente contradiction aux loix ordinaires & l’épousa, [102]_ne fœmina expertæ fœcunditatis_, dit Tacite, _integra juventa, claritudinem Cæsarum in aliam domum transferret_. (Libr. 12.) C’est à dire, de crainte que cette femme venant à se marier en quelque grande maison, le sang des Cesars ne s’étendist en d’autres familles, & ne produisist une multitude de Princes & Princesses, qui auroient eu avec le temps quelque pretension à l’Empire, & en suite occasion de troubler le repos public. Tibere pour cette même raison ne vouloit donner un mary à Agrippina veuve de Germanicus, & mere de celle dont nous venons de parler, bien qu’elle luy en demandast un avec pleurs & remonstrances, appuyées sur des raisons si puissantes & legitimes, qu’on ne pouvoit luy refuser sans commettre une injustice, laquelle neanmoins estoit legitimée par la loy de l’Estat, puis que Tibere n’ignoroit point [103]_quantum ex Republica peteretur_, (Tac. lib. 4. Annal.) c’est à dire de quelle consequence ce mariage estoit, & que les enfans qui en proviendroient, estant arriere-neveux d’Auguste la Republique Romaine tomberoit quelque jour en des grands troubles & partialitez, à cause des divers pretendans à la succession de l’Empire. Aucune loy ne permet pareillement, que nous procurions du mal & du desavantage, à celuy qui ne nous en a jamais fait; & neanmoins cette maxime d’Estat rapportée par Tite Live, (Lib. 2. dec. 5.) [104]_id agendum ne omnium rerum jus ac potestas ad unum populum perveniat_, nous oblige de donner secours à nos Voisins contre ceux qui ne nous ont jamais offensé, de crainte que leur ruine ne serve d’un échelon pour haster la nostre, & que tous nos compagnons, estant devorez par ces nouveaux Cyclopes, nous n’en attendions autre grace que celle qui fut donnée à Ulysse, d’estre reservé pour satisfaire à leur derniere faim. C’est le pretexte duquel se servirent les Etoliens pour obtenir secours du Roy Antiochus, & Demetrius Roy des Illyriens pour exciter Philippes Roy de Macedoine & pere de Perseus à prendre les armes contre les Romains. C’est encore la raison pourquoy ce grand homme d’Estat Cosme de Medicis, n’eut rien tant à cœur, que d’empescher Milan de tomber sous l’autorité des Venitiens, lors que la race des Vicomtes & Ducs de Milan fut éteinte: & Henry le Grand ayant sceu que le Duc de Savoye avoit failly à surprendre Geneve, il dit tout haut, que si son coup eust reüssi, il l’auroit assiegé dedans dés le lendemain. Mais neanmoins quand le Roy d’Espagne a voulu envahir les Estats du même Duc, la France en vertu de la susdite Maxime, est allée puissamment au secours: Et c’est elle aussi qui a fourny d’excuse legitime aux alliances d’Alexandre Sixiéme & de François Premier avec le Grand Seigneur; de pretexte aux traittez secrets de l’Espagnol avec les Huguenots de France; & de passeport à tant de troupes que nous avons fait glisser de temps en temps non moins en la Valteline qu’en Hollande, bien qu’en apparence contre les regles sinon de la religion, au moins de la pieté commune & de nostre conscience. Bref sans cette consideration l’on n’auroit pas rompu tant de ligues dans Guicciardin; Charles V n’auroit pas abandonné les Venitiens au Turc; Charles VIII n’eust pas esté si promptement chassé d’Italie; Paul V n’eust pas joüy si facilement du Duché de Ferrare; ny le Pape qui siege à present de celuy d’Urbin: Tant de Princes ne desireroient pas la restitution du Palatinat, ny tant de prosperité au Roy de Suede, ny que Casal demeurast au Duc de Mantouë, si ce n’estoit pour borner en vertu de cette maxime, l’ambition demesurée de certains peuples, qui voudroient pratiquer sur les Princes voisins, ce que les riches Bourgeois pratiquent sur les pauvres,
[105]_O si angulus ille Parvulus accedat qui nunc denormat agellum._
(Horat. 2. lib. serm.)
[98] Raison d’Estat.
[99] Raison d’Estat est la connoissance ou science des moyens propres à poser les fondemens d’une Seigneurie, à la conserver & à l’agrandir.
[100] Excés du droit commun à cause du bien public.
[101] Secrets des Empires.
[102] Afin que cette femme dont la fecondité estoit reconnuë, & qui estoit en la fleur de son âge, ne portast en une autre maison l’illustre tige des Cesars.
[103] Combien il y alloit de l’interest de la Republique.
[104] Il faut faire cela afin que toute l’autorité ne viene point entre les mains d’un seul peuple.
[105] O, si nous pouvions faire approcher ce petit coin, qui defigure maintenant nostre terre, & la rend inégale.
Ajoustons encore que le droit de guerre ne permet point, que ceux-là soient en aucune façon outragez, qui mettent les armes bas pour implorer la misericorde du vainqueur; & neanmoins lors que la quantité des prisonniers est si grande qu’on ne les peut facilement garder, nourrir & mettre en lieu de seureté, ou que ceux de leur party ne les veulent racheter, il est permis de les mettre tous bas par Maxime, d’autant qu’ils pourroient affamer une armée, la tenir en défiance, favoriser les entreprises de leurs compagnons, & causer mille autres difficultez. Et pour cette raison Alde Manuce (Discorso 3.) a creu, de pouvoir legitimement excuser Hannibal, de ce que en partant d’Italie il fit tuer au temple de la Deesse Junon tous les captifs Romains qui ne le voulurent pas suivre; encore qu’eu égard à cette action & à quelques autres, Valere Maxime ait dit de luy, [106]_Hannibal cujus majore ex parte virtus sævitia constabat_. On peut encore rapporter à semblables maximes, les façons de faire, ou coustumes particulieres de certains peuples en ce qui est de leur gouvernement; comme par exemple celle de nostre Loy Salique, si religieusement observée touchant la succession des Masles à la Couronne & l’exclusion des femmes, au moyen de laquelle le Royaume fut preservé pendant la Ligue de l’invasion des Espagnols: les bons & fideles François ayant protesté de nullité contre toutes les poursuites étrangeres, & donné congé à ces beaux Corrivaux par le texte formel de la Loy,
[107]_Francorum Regni successor masculus esto._
[106] Hannibal dont la vertu consistoit pour la plus grande partie en cruauté.
[107] Que le successeur du Royaume de France soit mâle.
De même nature est aux Chinois la loy qui defend sur peine de mort l’entrée de leur Païs aux étrangers; au Grand Turc la coustume de faire mourir tous ses parens; au Roy d’Ormus de les aveugler; à l’Ethiopien de les enfermer sur le plus haut coupeau d’une montagne inaccessible; l’Ostracisme aux Atheniens; la Matze aux peuples de Valaiz en Allemagne; le Conseil des Discoles aux Luquois; le Lac Orfane à Venise; l’Inquisition en Espagne & en Italie, & autres semblables loix & façons de faire particulieres à chaque nation, qui n’ont toutes pour fondement autre droit que celuy de l’Estat, & neanmoins sont tres-religieusement observées, comme estant du tout necessaires à la manutention & conservation des Estats qui les pratiquent.