Considerations politiques sur les coups d'estat
Part 3
Mais pour ne pas demeurer toujours en ces prefaces, & parler enfin du sujet pour lequel elles sont faites, ce grand homme Juste Lipse traitant en ses Politiques de la prudence, il la definit en peu de mots, _un choix & triage des choses qui sont à fuïr, ou à desirer_; & aprés en avoir amplement discouru comme on la prend d’ordinaire dans les Ecoles, c’est à dire pour une vertu morale, qui n’a pour objet que la consideration du bien; il vient en suite à parler d’une autre prudence, laquelle il appelle meslée, parce qu’elle n’est pas si pure, si saine & entiere que la precedente; participant un peu des fraudes & des stratagemes qui s’exercent ordinairement dans les Cours des Princes, & au maniement des plus importantes affaires du Gouvernement: Aussi s’efforce-t-il de monstrer par son eloquence, que telle sorte de Prudence doit estre estimée honneste, & qu’elle peut estre pratiquée comme legitime, & permise. Aprés quoy il la definit assez judicieusement, [52]_Argutum consilium à virtute, aut legibus devium, Regni Regisque bono_; & de là passant à ses especes & differences, il en constitue trois principales: la premiere desquelles, que l’on peut appeller une fraude ou tromperie legere, fort petite, & de nulle consideration, comprend sous soy la défiance, & la dissimulation; la seconde qui retient encore quelque chose de la vertu, moins toutefois que la precedente, a pour ses parties, [53]_conciliationem & deceptionem_, c’est à dire le moyen de s’acquerir l’amitié & le service des uns, & de leurer, decevoir, & tromper les autres, par fausses promesses, mensonges, presens & autres biais, & moyens, s’il faut ainsi dire, de contrebande, & plutost necessaires que permis ou honnestes. Quant à la derniere, il dit qu’elle s’éloigne totalement de la vertu & des loix, se plongeant bien avant dans la malice, & que les deux bases, & fondemens plus asseurez sont la perfidie & l’injustice.
[52] Un conseil fin & artificieux qui s’écarte un peu des loix & de la vertu, pour le bien du Roy & du Royaume.
[53] La conciliation & la deception.
Il me semble toutefois, que pour chercher particulierement la nature de ces secrets d’Estat, & enfoncer tout d’un coup la pointe de nostre discours jusques à ce qui leur est propre & essentiel, nous devons considerer la _Prudence_ comme une vertu morale & politique, laquelle n’a autre but que de rechercher les divers biais, & les meilleures & plus faciles inventions de traitter & faire reüssir les affaires que l’homme se propose. D’où il s’ensuit pareillement que comme ces affaires & divers moyens ne peuvent estre que de deux sortes, les uns faciles & ordinaires, les autres extraordinaires, fascheux & difficiles; aussi ne doit-on établir que deux sortes de prudence: la premiere ordinaire & facile, qui chemine suivant le train commun sans exceder les loix & coustumes du païs: la seconde extraordinaire, plus rigoureuse, severe & difficile. La premiere comprend toutes les parties de prudence, desquelles les Philosophes ont accoustumé de parler en leurs traittez moraux, & outre plus ces trois premieres mentionées cy-dessus, & que Juste Lipse attribue seulement à la prudence meslée & frauduleuse. Parce que, à dire vray, si on considere bien leur nature & la necessité qu’ont les Politiques de s’en servir, on ne peut à bon droit soupçonner qu’elles soient injustes, vicieuses ou deshonnestes. Ce que pour mieux comprendre, il faut sçavoir comme dit Charon, (Lib. 3. c. 2.) que la justice, vertu & probité du Souverain, chemine un peu autrement que celle des particuliers; elle a ses alleures plus larges & plus libres à cause de la grande, pesante & dangereuse charge qu’il porte, c’est pourquoy il luy convient marcher d’un pas qui peut sembler aux autres detraqué & déreglé, mais qui luy est necessaire, loyal, & legitime; il luy faut quelquefois esquiver & gauchir, mesler la prudence avec la justice, & comme l’on dit, [54]_cum vulpe junctum vulpinari_: C’est en quoy consiste la _pedie_ de bien gouverner. Les Agens, Nonces, Ambassadeurs, Legats sont envoyez, & pour épier les actions des Princes étrangers, & pour dissimuler, couvrir, & déguiser celles de leurs Maistres. Louys XI, le plus sage & avisé de nos Roys, tenoit pour Maxime principale de son Gouvernement, que [55]_qui nescit dissimulare nescit regnare_; & l’Empereur Tibere, [56]_nullam ex virtutibus suis magis quàm dissimulationem diligebat_. Ne voit-on pas que la plus grande vertu qui regne aujourd’huy en Cour, est de se défier de tout le monde, & dissimuler avec un chacun, puis que les simples & ouverts, ne sont en nulle façon propres à ce mestier de gouverner, & trahissent bien souvent eux & leur Estat. Or non seulement ces deux parties de se défier & dissimuler à propos, qui consistent en l’omission, sont necessaires aux Princes; mais il est encore souventefois requis de passer outre, & de venir à l’action & commission, comme par exemple de gagner quelque avantage, ou venir à bout de son dessein par moyens couverts, equivoques, & subtilitez; affiner par belles paroles, lettres, ambassades; faisant & obtenant par subtils moyens, ce que la difficulté du temps & des affaires empesche de pouvoir autrement obtenir; [57]_& si rectà portum tenere nequeas, idipsum mutata velificatione assequi_. (Cicero lib. 11. ad Lentul.) Il est pareillement besoin de faire & dresser des pratiques & intelligences secretes, attirer finement les cœurs & affections des Officiers, serviteurs, & confidens des autres Princes & Seigneurs étrangers, ou de ses propres sujets; ce que Ciceron appelle au premier des Offices, [58]_conciliare sibi animos hominum & ad usus suos adjungere_. A quoy faire doncques établir une prudence particuliere & meslée, de laquelle ces actions dépendent particulierement, comme fait Juste Lipse, puis qu’elles se peuvent rapporter à l’ordinaire, & que telles ruses sont tous les jours enseignées par les Politiques, inserées dans leurs raisonnemens, persuadées par les Ministres, & pratiquées sans aucun soupçon d’injustice, comme estant les principales regles & maximes pour bien policer & administrer les Estats & Empires. Aussi ne meritent-elles d’estre appellées secrets de Gouvernement, Coups d’Estat, & [59]_Arcana Imperiorum_, comme celles qui pour estre comprises sous cette derniere sorte de prudence extraordinaire, qui donne le branle aux affaires plus fascheuses & difficiles, meritent particulierement & privativement à toutes autres, d’estre appellées _Arcana Imperiorum_, puis que c’est le seul titre que non seulement moy, mais tous les bons Auteurs qui ont écrit auparavant moy leur ont donné.
[54] Renarder, ou user de finesse, avec le renard.
[55] Qui ne sçait pas dissimuler ne sçait pas aussi regner.
[56] De toutes les vertus qu’il possedoit il n’y en avoit point qu’il aimast plus que la dissimulation.
[57] Et si on ne peut aller tout droit au port, y arriver en louvoyant & en changeant de cours.
[58] S’acquerir les cœurs des hommes, & les employer à son usage.
[59] Secrets des Empires.
Et en cela certainement nous pouvons remarquer la faute de beaucoup de Politiques, & principalement de Clapmarius, lequel voulant faire un gros Livre de _Arcanis Imperiorum_, & les reduire sous quelques preceptes generaux, il dit premierement, que les secrets d’Estat ne sont rien autre chose que les divers moyens, raisons & conseils desquels les Princes se servent pour maintenir leur Autorité, & l’estat du public, sans toutefois transgresser le droit commun, ou donner aucun soupçon de fraude & d’injustice. Ce qu’ayant presupposé comme bien étably & veritable, il les divise en deux sortes, & dit que les premiers se doivent appeller secrets d’Empire, ou de Republiques, lesquels à raison des trois sortes de Gouvernemens il subdivise encore en six autres manieres, d’autant, par exemple, que l’Estat Monarchique doit avoir de certains moyens & raisons particulieres pour se donner de garde d’estre commandé par plusieurs qui le reduiroient en Aristocratie; d’autres pour obvier au Gouvernement d’une populace & ne se changer en Democratiques: & ainsi ces deux derniers doivent faire en sorte de ne point devenir Monarchiques, ou de ne point tomber en quelque autre forme de Gouvernement qui leur soit opposé. Les seconds sont ceux qu’il nomme & qualifie du titre de secret de domination, lesquels ceux qui commandent sont obligez de pratiquer pour se conserver en leur autorité soit Monarchique, populaire ou Aristocratique. Ce qu’il confirme par une curieuse enumeration de tous ces moyens, suivant qu’il les a pû remarquer dedans Tite Live, Saluste, Amarcellin, & beaucoup d’Auteurs, lesquels semblent demeurer tous d’accord de la signification de ces mots, de la même façon que Clapmarius s’en est servy en tout son livre. Or cela me feroit aucunement redouter l’indignation de tous ces grands personnages, si je m’emancipois sans leur avoir demandé permission, de leur dire qu’usurpant ce mot de secrets d’Estat, selon qu’il a esté exposé cy-dessus, ils semblent s’éloigner de sa signification, & ne pas bien comprendre la nature de la chose; estant certain que ces dictions Latines, [60]_secretum & arcanum_, desquels ils se servent pour l’exprimer, ne doivent point estre attribuez aux preceptes & maximes d’une science, laquelle est commune, entenduë & pratiquée par un chacun: mais seulement à ce que pour quelque raison ne doit estre ny connu ny divulgué, parce que suivant que remarque le Poëte Marbodæus,
[61]_Non secreta manent, quorum fit conscia turba._
(Libr. de Gem.)
[60] Secret & caché.
[61] Les choses qu’on communique à plusieurs personnes, ne demeurent pas secretes.
[62] Secret.
Aussi apprenons nous des Grammairiens, que ce mot [62]_d’arcanum_, peut estre derivé ab [63]_arce_, soit comme est d’avis Festus Pompeius, que les Augures eussent coustume d’y faire un certain sacrifice, qu’ils vouloient éloigner de la connoissance du peuple, ou parce que toutes choses secretes & de consequence sont mieux gardées [64]_in arce_, qu’en autre lieu. Ceux qui le tirent [65]_ab arca_ semblent aussi ne se pas éloigner de la même opinion, & les bons Auteurs ne se sont jamais servis de ces deux mots qu’en pareille signification. Virgile,
[66]_Longius & volvens fatorum arcana movebo._
(Æneid. 1.)
[63] Forteresse.
[64] Dans une forteresse.
[65] Coffre.
[66] Et je vous raconteray plus au long le secret des fatalités.
& en un autre lieu:
[67]_Te colere, arcanos etiam tibi credere sensus._
[67] T’honorer & te confier les plus secretes pensées & passions de mon cœur.
Horace,
[68]_Secretumque teges & vino tortus & irâ._
[68] Le vin ni la colere ne te doivent pas faire reveler le secret qu’on t’aura confié.
Et pour finir par celle de Lucain, n’a-t-il pas dit en parlant de la source du Nil, qui estoit totalement inconnuë aux Egyptiens mêmes,
[69]_Arcanum natura caput non protulit ulli, Nec licuit populis parvum te Nile videre, Amovitque sinus, & Gentes maluit ortus Mirari quam nosse tuos._
[69] La nature n’a découvert à personne ta source, ô Nil, & il n’y a point de peuple qui ait pû te voir en ton commencement: elle a éloigné tes replis, & a mieux aimé faire admirer ton origine aux nations, que de la leur faire connoître.
Je remarqueray toutefois comme en passant, que l’on peut tirer un beau parallele entre ce fleuve du Nil & les secrets d’Estat. Car tout ainsi que les peuples plus voisins de sa source en tiroient mille commoditez sans avoir aucune connoissance de son origine; ainsi faut-il que les peuples admirent les heureux effets de ces Coups de Maistre sans pourtant rien connoistre de leurs causes & divers ressorts. Or aprés avoir monstré que ces Ecrivains ont corrompu les mots, nous pouvons encore dire qu’ils ont pareillement depravé la nature de la chose, veu qu’ils nous proposent des preceptes generaux & des maximes universelles, fondées sur la justice & droit de Souveraineté, & par consequent permises & pratiquées tous les jours, au veu & sceu de tout le monde; lesquels neanmoins ils estiment estre des secrets d’Estat. Aussi ne prenoient-ils pas garde qu’il y a une grande difference entre ceux-là, & ceux dont nous voulons parler; puis que un chacun est fait sçavant, & rendu capable des premiers, pour si peu d’estude qu’il veüille faire dans les Auteurs qui en ont traitté; où au contraire ceux dont il est maintenant question, naissent dans les plus retirez cabinets des Princes, & ne se traittent ny deliberent en plein Senat, ou au milieu d’une Cour de Parlement; mais entre deux ou trois des plus avisez & plus confidens Ministres qu’ait un Prince. Et en effet, nous voyons qu’Auguste, lors qu’il eut dessein, aprés avoir gagné la bataille Actiaque, & appaisé les guerres civiles & étrangeres, de quitter le titre d’Empereur, & de rendre la liberté à sa patrie; il n’en communiqua pas au Senat, quoy qu’il l’eust augmenté de six cens Senateurs; ny à son Conseil particulier, qui estoit composé de vingt personnes les plus doctes & judicieuses qu’il avoit pû choisir; mais il proposa & remit toute cette affaire au jugement de ses deux principaux Amis, Ministres, & Confidens, Mecenas & Agrippa, [70]_quibuscum Imperii arcana communicare solebat_, dit Dion. (Libr. 53.) Et si nous voulons remonter jusques à ce grand homme qui luy avoit resigné sa fortune entre les mains, Jules Cesar; nous trouverons dans Suetone [71]_in Julio_, qu’il n’avoit que Quintus Pædius, & Cornelius Balbus, avec lesquels il communiquoit τὰ μυσικάτατα, c’est à dire ce qu’il avoit de plus secret & caché dans l’ame. Les Lacedemoniens qui augmenterent beaucoup leur Estat aprés la Victoire de Lisandre, établirent bien un conseil de trente personnes pour gouverner les affaires de leur Republique, mais non contens de ce, ils choisirent douze des plus judicieux & avisez de leurs Citoyens, pour estre comme les Oracles qui devoient par leur réponse conclure les Coups d’Estat. Les Venitiens font aujourd’huy de même avec leurs six Procureurs de Saint Marc; & il n’y a aucun Souverain tant foible soit-il & de peu de consideration, qui soit si mal avisé, que de remettre au jugement du public ce qui à peine demeure assez secret dans l’oreille d’un Ministre ou Favori. C’est ce qui a fait dire à Cassiodore, [72]_Arduum nimis est Principis meruisse secretum_, (Libr. 8. Epist. 10.) & en un autre lieu, où il parle d’un Conseiller secret de Theodoric, [73]_Tecum pacis certa, tecum belli dubia conferebat, & quod apud sapientes Reges singulare munus est, ille sollicitus ad omnia, tecum pectoris pandebat arcana._ (Lib. 8. Epist. 9.) Eust-il pas fait beau voir, que Charles IX eust deliberé de faire la Saint Barthelemy avec tous les Conseillers de son Parlement, & que Henry III eust conclu la mort de Messieurs de Guise au milieu de son Conseil? Je croy certes qu’ils y eussent aussi-bien reüssi, comme à vouloir prendre les lievres au son du tambour, ou les oiseaux avec des sonnettes. Et de plus je demanderois volontiers à ces Messieurs, si tant est qu’ils appellent les regles communes de regir & gouverner les Royaumes, [74]_Arcana Imperiorum_, quel nom ils pourront donner à ces secrets meslez d’un peu de severité, & sujets à la prudence extraordinaire, desquels nous venons maintenant de parler. Car de les appeller comme fait Clapmarius aprés Tacite, [75]_Flagitia Imperiorum_, c’est plustost remarquer ceux qui sont faits en consideration d’un bien particulier, & par quelque Tyran, que beaucoup d’autres qui se font pour l’interest public, & avec toute l’equité que l’on peut apporter en ces grandes entreprises, qui toutefois ne peuvent jamais estre si bien circonstanciées, qu’elles ne soient toujours accompagnées de quelque espece d’injustice, & sujettes par consequent au blasme & à la calomnie.
[70] Auxquels il avoit accoustumé de communiquer les secrets de l’Empire.
[71] Sur Julius.
[72] C’est par trop difficile d’avoir merité d’estre introduit dans le secret du Prince.
[73] Il conferoit avec toy des choses certaines de la paix & des douteuses de la guerre, &, ce qui est une faveur singuliere d’un Roy sage & prudent, comme il avoit soin de tout, il te reveloit les plus secretes pensées de son cœur.
[74] Les secrets des Empires.
[75] Fourberies des Empires.
Ces mots estant ainsi expliquez, il nous faut passer à la nature de la chose qu’ils signifient: Or pour la bien penetrer & comprendre, il est besoin d’en tirer la recherche de plus haut, & monstrer comme en la Monastique ou gouvernement d’un seul, & en l’œconomie ou administration d’une famille, qui sont les deux pivots de la Politique, il y a de certaines ruses, détours, & stratagemes, desquels beaucoup se sont servis, & se servent encore tous les jours pour venir à bout de leurs pretensions. Charon en son livre de la Sagesse, Cardan en ses œuvres intitulées [76]_Proxeneta, de utilitate capienda ex adversis, & de sapientia_; Machiavel en ses discours sur T. Live, & en son Prince, en ont donné assez amplement les preceptes. Pour moy ce me sera assez d’en rapporter quelques exemples; aprés avoir toutefois observé qu’encore que Juste Lipse (Civil. doctr. lib. 4. c. 13.) ait dit du dernier, [77]_Ab illo facile obtinebimus, nec maculonem Italum tam districtè damnandum (qui misera qua non manu hodie vapulat), & esse quandam, ut vir sanctus ait, καλὴν καὶ ἐπαινετὴν πανουργίαν, honestam atque laudabilem calliditatem_, (Basil. in Proverb.) & que Gaspar Schioppius ait fait un petit livre en sa defense; on luy peut neanmoins sçavoir mauvais gré, de ce que
[78]_Floribus Austrum Perditus, & liquidis immisit fontibus Apros._
(Virg. Bucol. Ecl. 2.)
[76] Le Courtier, ou moyenneur, du profit qu’on peut tirer des infortunes, & de la sagesse.
[77] Nous obtiendrons facilement de luy, que ce broüillon d’Italien n’est pas tant à blâmer, quoy que les plus chetifs se mêlent de le condamner aujourd’huy; & qu’il y a de certaines ruses loüables & honnestes, comme dit le saint homme.
[78] Il a malheureusement jetté un vent furieux dans les fleurs, & des sangliers dans les fontaines pour en troubler les clairs ruisseaux.
Ayant le premier franchi le pas, rompu la glace, & profané, s’il faut ainsi dire, par ses écrits, ce dont les plus judicieux se servoient comme de moyens tres-cachez & puissans pour faire mieux reüssir leurs entreprises. Aussi ferois-je conscience d’ajouster quelque chose à ce qu’il en a dit, si les susnommez & beaucoup d’autres Politiques ne m’avoient devancé, & donné quand & quand sujet de dire en cette matiere, ce que Juvenal disoit de la Poësie.
[79]_Stulta est clementia, cum tot ubique Vatibus occurras, perituræ parcere chartæ._
(Satyr. 1.)
[79] C’est une sotte clemence d’épargner le papier perissable, puisque tu te rencontres si souvent en tant de lieux parmy les poëtes.
Or entre les secrets de la Monastique, je ne pense pas qu’il y en ait de plus relevez, eu égard à leur fin, que ceux qui ont esté pratiquez par certaines personnes, qui pour se distinguer du reste des hommes, ont voulu établir parmy eux quelque opinion de leur divinité. Ainsi voyons nous que Salmonée avoit fait élever un pont d’airain, sur lequel faisant rouler son carrosse attelé de puissans chevaux, & dardant d’un costé & d’autre des feux d’artifice, il s’imaginoit de bien contrefaire le foudre & les tonnerres de Jupiter, d’où le Poëte a pris occasion de dire,
[80]_Vidi & crudeles dantem Salmonea pœnas, Dum flammas Jovis, & sonitus imitatur Olympi._
(Virg. Æn. 6.)
[80] J’y vis aussi Salmonée qui soufroit d’étranges peines pour avoir imité les flammes de Jupiter Olympien, & pour avoir contrefait le bruit de ses foudres.
Psaphon, qui n’estoit pas moins ambitieux que le precedent, nourrissoit grande quantité de Pies, Merles, Jais, Perroquets & autres oiseaux semblables, & aprés leur avoir bien appris à prononcer ces paroles, _Psaphon est Dieu_, il les mettoit en liberté, afin que ceux qui entendoient tant & de si extraordinaires témoins de sa divinité, fussent plus facilement portez à la croire. Ainsi Heraclides le Pontique avoit commandé à un de ses plus affidez serviteurs, de cacher sous ses vestemens aprés qu’il seroit decedé, une grande Couleuvre, qu’il nourrissoit dés long-temps auparavant à ce dessein, afin que cet animal éveillé par le bruit que l’on feroit, portant son corps en terre, s’élançast au milieu des pleureurs, & donnast sujet à la populace de croire, que Heraclite avoit esté deïfié. Pour Empedocle il y proceda avec plus de courage & de generosité, comme il estoit bien-seant à un Philosophe; car estant assez âgé & comblé de gloire & d’honneur, il se precipita volontairement dans les souspiraux & volcans du mont Ætna en Sicile, pour faire croire son ravissement au Ciel, ne plus ne moins que Romulus établit l’opinion du sien, en se noyant dans les Marests des Chevres,
[81]_Deus immortalis haberi Dum cupit Empedocles, ardentem frigidus Æthnam Insiluit._
(Horat. de arte Poët.)
[81] Empedocle, voulant qu’on le tinst pour un Dieu immortel, se jetta froidement dans les flammes du mont Ætna.