Considerations politiques sur les coups d'estat
Part 2
D’ailleurs il ne faut pas craindre que le narré de tous ces tragiques accidens puisse offenser les oreilles de V. E. ou troubler tant soit peu la douceur & facilité de vostre nature. L’entiere connoissance que vous vous estes acquise des affaires Politiques, la longue pratique & experience que vous avez de la Cour des plus grands Monarques, où ces Machiavellismes sont assez frequens, ne permettent pas que l’on vous prenne pour apprenty à les connoistre. Et puis, encore que la justice, & la clemence soient deux vertus bien sortables à un grand homme; il n’est pas toutefois à propos qu’il ait pareille inclination à la misericorde: Seneque en donne cette raison, en son traitté de la Clemence, (lib. 2. c. 5.) [23]_Quemadmodum_, dit-il, _Religio deos colit, superstitio violat, clementiam mansuetudinemque omnes boni præstabunt, misericordiam autem vitabunt; est enim vitium pusilli animi ad speciem alienorum malorum subsidentis_. Or ce seroit un crime de penser qu’il y eût rien en V. E. de vil, rempant & abject, d’autant que s’il est vray, comme dit le même, que [24]_nihil æque hominem quàm magnus animus decet_; avec combien plus de raison, cet esprit fort se doit-il rencontrer en V. E. pour accompagner dignement, & rehausser cette grande dignité qu’elle soustient, non seulement de Prince de l’Eglise, mais encore de principal conseiller de sa Sainteté, & quasi de tous les plus puissans Princes d’Europe; [25]_Magnam enim fortunam magnus animus decet, qui nisi se ad illam extulit, & altior stetit; illam quoque infra terram deducit_; au moins fait-il qu’elle en est administrée avec beaucoup moins d’autorité & de reputation. Ainsi voyons nous dans les histoires que le Roy Epiphanes, pour avoir méprisé sa dignité, & ne s’estre pas gouverné en Roy, fut surnommé l’Insensé: & que Ramire d’Arragon, qui n’avoit quitté toutes les façons de faire des Moines, en sortant du Convent pour prendre la Couronne, fut grandement mocqué & méprisé de tous ses Courtisans. Nostre temps même nous fournit les exemples d’un Roy de la grande Bretagne, lequel [26]_è stato schernito & besseggiato per haver voluto comporte libri & fare del letterato_; (Tassoni lib. 7. cap. 4.) & de Henry III, tant chanté & remarqué dans nos Histoires modernes, lequel pour avoir vescu parmy les Moines, & dans un excés de devotion mal reglée, abandonnant son Sceptre & le Gouvernement de son Estat, donna sujet au Pape Sixte V, de dire: _Ce bon Roy fait tout ce qu’il peut pour estre Moine, & moy j’ay fait tout ce que j’ay pû pour ne l’estre point._ Et pour ce un des meilleurs avis que donna jamais Monsieur de Villeroy à Henry le Grand, qui avoit vescu en soldat & carrabin pendant les guerres qui se firent à son advenement à la Couronne, fut, lors qu’il luy dit, _qu’un Prince qui n’estoit pas jaloux des respects de sa Majesté, en permettoit l’offense & le mépris. Que les Roy ses predecesseurs dans les plus grandes confusions avoient toujours fait les Roys: qu’il estoit temps qu’il parlast, écrivist & commandast en Roy._ Mais à quoy bon chercher des exemples chez les Princes étrangers, puis que l’histoire de ceux qui ont gouverné la Ville où se treuve à present V. E. nous represente deux Souverains Pontifes, qui pour n’avoir accompagné cette grandeur de leur dignité supreme avec celle de l’esprit, servent encore de fables & de sujet de médisance, & de risée à la posterité: la grande pieté & religion qu’ils portoient empreinte sur leur face n’ayant pas eu le pouvoir d’empescher, que Masson ne dit du premier, qui fut Celestin cinquiéme, [27]_Vir fuit simplex, nec eruditus, & qui humana negotia ne capere quidem posset._ (in Episcop. Rom.) Et Paul Jove du second, en parlant d’une certaine sorte de poisson, qui estoit beaucoup encherie pendant son Pontificat: [28]_Merluceo plebeio admodum pisci, Hadrianus sextus sicuti in Republica administranda hebetis ingenii, vel depravati judicii, ita in esculentis insulsissimi gustus, supra mediocre pretium ridente toto foro Piscatorio jam fecerat._ (Libr. de piscib. Rom.) En quoy neanmoins il s’est monstré beaucoup plus retenu & moderé, que Pierre Martyr, non l’Heretique de Florence, mais le Protonotaire Apostolique natif d’une petite bourgade du Duché de Milan, lequel avoit dit en parlant de l’élection de ce même Pape: [29]_Cardinalibus hoc loco accidit quod in fabulis de Pardo ac Leone super Agno raptando scribitur; sortibus illis strenuè se dilacerantibus, quodcumque quadrupes iners aliud prædæ se dominum fecit._ De maniere qu’il faut éviter les grandes charges, ou les administrer avec une force & generosité d’esprit si relevée par dessus le commun, qu’elle soit capable de donner envie à la Fortune de la seconder, & favoriser en toutes ses entreprises: la Maxime estant tres-asseurée, que quiconque apporte ce principe & fondement, qu’il faut bien souvent avoir de la nature ([30]_bona enim mens, nec emitur, nec comparatur_, dit Seneque) à la conduite de son bonheur, il ne peut manquer d’estre le propre ouvrier & createur de sa fortune; [31]_Sapiens pol ipse fingit Fortunam sibi._ (Plaut. in Trinum.) Alexandre se propose-t-il, quoyque jeune & tres-mal fourny d’argent & de soldats, de subjuguer les Perses, & de passer jusques aux Indes, il en vient à bout. Cesar entreprend-il de gouverner seul cette grande Republique qui commandoit à toutes les autres, il en treuve le moyen. Deux Pastres Romulus & Tammerlan ont-ils volonté de fonder deux puissans Empires, ils l’executent; Mahomet se veut-il faire de Marchand Prophete, & de Prophete Souverain d’une troisiéme partie du Monde, il luy reüssit: Et quel pensez-vous, MONSEIGNEUR, avoir esté le principal ressort qui a causé tous ces merveilleux effets, nul autre en verité, sinon celuy que Juvenal nous enseigne de toujours mettre & placer entre les premiers de nos souhaits avec son [32]_fortem posse animum_. (Satyr. 10.) Or de vouloir maintenant specifier quelles sont les parties qui bastissent, & composent ce fort esprit, ce seroit vouloir enchasser un discours dans un autre, & faire comme Montaigne, qui suit plustost les caprices de sa phantaisie, que les titres de ses Essais. Il suffit pour le present de dire, que l’une des premieres & plus necessaires pieces, est de penser souvent à ce dire de Seneque: [33]_O quam contempta res est homo, nisi supra humana se erexerit_: (In proœm. nat. quæst.) C’est à dire, s’il n’envisage d’un œil ferme & asseuré, & quasi comme estant sur le dongeon de quelque haute tour, tout ce Monde, se le presentant comme un theatre assez mal ordonné, & remply de beaucoup de confusion, où les uns jouënt des comedies, les autres des tragedies, & où il luy est permis d’intervenir [34]_tanquam Deus aliquis ex machina_, toutes fois & quantes qu’il en aura la volonté, ou que les diverses occasions luy pourront persuader de ce faire. Que si par avanture, MONSEIGNEUR, il vous semble extraordinaire, & hors de saison de mon âge, & peut-estre aussi de la bien-seance de ma condition, que je me fasse si resolu en ces matieres fort chatoüilleuses & delicates d’elles-mêmes, & beaucoup plus encore en la bouche d’un jeune homme, lequel est appellé par Horace, (de Arte Poët.) [35]_Utilium tardus provisor_, & n’a pas accoustumé de s’adonner à des estudes si serieuses & importantes,
[36]_Quæque decent longa decoctam ætate senectam._
[23] Ainsy comme la religion revere les Dieux, & que la superstition les offense, tous les gens de bien embrasseront la clemence & la douceur; mais ils éviteront la compassion. Car c’est une marque d’un cœur bas, & d’un esprit foible, de se laisser toucher aux maux que l’on voit souffrir aux autres.
[24] Qu’il n’y a rien qui soit si bienseant à un homme qu’un grand courage.
[25] Car pour ménager une grande fortune il faut un grand esprit, & tel que s’il ne s’est élevé jusques à elle & ne s’est placé au dessus, il la renverse & la met plus bas que la terre.
[26] A esté méprisé & moqué pour avoir voulu composer des livres, & faire l’homme de lettres.
[27] Ce fut un homme simple, sans erudition, & qui ne pouvoit pas même comprendre les affaires humaines.
[28] Adrien sixiéme qui avoit le goust insipide pour toutes sortes de viandes aussi-bien que l’esprit hebeté, & le jugement depravé pour l’administration de la Republique, avoit déja mis un prix excessif au Merlus, qui est un poisson assés commun, ce qui attira la risée de tout le marché aux poissons.
[29] Il arriva en ce rencontre aux Cardinaux ce que la fable raconte du Leopard & du Lion sur l’enlevement d’un agneau; que pendant que ces deux genereux animaux se déchiroient en disputant vaillamment à qui auroit la proye, une autre beste à quatre pieds, des plus brutes & lâches, s’en rendit la maitresse.
[30] Car on ne peut acheter l’esprit, ni l’acquerir par aucune autre voie.
[31] En verité l’homme sage se fabrique sa fortune lui-même.
[32] Demandés un fort esprit qui soit gueri des craintes de la mort.
[33] O que l’homme est une chose méprisable, s’il ne s’éleve au dessus des choses humaines.
[34] Comme quelque divinité qui sort d’une machine.
[35] Negligent aux choses qui lui sont utiles.
[36] Et qui convienent à la vieillesse consumée dans l’âge.
Je puis premierement répondre à V. E. que l’âge auquel je me treuve, n’est aucunement disproportionné à la matiere & au sujet que je traitte. Le Poëte qui a le premier proféré ces deux beaux vers,
[37]_Optima quæque dies miseris mortalibus ævi Prima fugit, subeunt morbi tristisque senectus._
(Virgil. 3. Georg.)
[37] Le meilleur de nos jours passe & fuit le premier: les maux marchent ensuite & la triste vieillesse.
passeroit à un besoin pour garend & caution de mon dire, puis qu’il luy donne une si belle epithete; sur lequel Seneque voulant glosser à sa mode, [38]_Quare optima?_ dit-il, _quia juvenes possumus facilem animum, & adhuc tractabilem ad meliora convertere; quia hoc tempus idoneum est laboribus, idoneum agitandis per studia ingeniis_. (Epist. 108.) Et si beaucoup de personnes ont executé plusieurs belles entreprises, auparavant la fleur de leur âge; pourquoy me sera-t-il defendu de les suivre de loin, & de produire sinon des actions genereuses & relevées, au moins quelques fortes & hardies conceptions? Veu principalement que je me suis toujours efforcé d’acquerir certaines dispositions d’esprit, qui ne m’y doivent pas estre maintenant inutiles. Car il est vray que j’ay cultivé les Muses sans les trop caresser; & me suis assez plû aux estudes sans trop m’y engager: j’ay passé par la Philosophie Scholastique sans devenir Eristique, & par celle des plus vieux & modernes sans me partialiser,
[39]_Nullius addictus jurare in verba magistri._
[38] Pourquoy le meilleur? pource que nous pouvons beaucoup apprendre en nostre jeunesse, & faire tourner nostre ame encore facile & traitable du costé de la vertu; parce que ce temps-là est le plus propre à supporter la peine, à exercer l’esprit dans l’estude & le corps dans le travail.
[39] Ne m’estant point obligé par serment, de suivre l’opinion d’aucun maistre.
Seneque m’a plus servi qu’Aristote; Plutarque que Platon: Juvenal & Horace qu’Homere & Virgile: Montaigne & Charon que tous les precedens. Je n’ay pas eu la pratique du Monde, pour découvrir par effet les ruses & méchancetez qui s’y commettent, mais j’en ay toutefois veu une grande partie dans les Histoires, Satyres & Tragedies. Le Pedantisme a bien pû gagner quelque chose pendant sept ou huit ans que j’ay demeuré dans les Colleges, sur mon corps & façons de faire exterieures, mais je me puis vanter asseurément qu’il n’a rien empieté sur mon esprit. La Nature, Dieu mercy, ne luy a pas esté marastre, elle luy a donné une bonne base & fondement, la lecture de divers Auteurs l’a beaucoup aidé, mais celle du Livre de S. Anthoine luy a fourny ce qu’il a de meilleur. En suite de quoy je ne croy pas que V. E. puisse treuver mauvais qu’estant tout plein de zele & de bonne affection à son service, j’employe ces pensées qui me sont particulieres, pour honnestement le divertir: sans avoir dessein de rencontrer quelque Agamemnon, lequel me dise comme à ce jeune homme de Petrone qui venoit faire une longue declamation, [40]_Adolescens, quoniam sermonem habes non publici saporis, & quod rarissimum est amas bonam mentem, non fraudabere arte secreta_: (Init. Satyr.) Et je n’estime pas aussi de manquer d’occasion pour faire valoir mon petit talent dans la vie contemplative, à laquelle j’ay voüé & destiné tout le reste de la mienne, sans me vouloir empescher & empestrer dans l’active, sinon autant que le service de V. E. à laquelle j’ay fait le premier vœu d’obeïr, m’y pourroit engager.
[40] Jeune homme, parce que vos discours ont un agrément particulier, & que vous avez de la passion pour les bons esprits, ce qui est tres-rare, vous ne manquerés pas d’avoir de talens particuliers.
Reste doncques maintenant à voir, si je n’outrepasse point les bornes de ma capacité, en voulant traitter de ces choses autant éloignées semble-t-il de ma connoissance, que le jour l’est de la nuit; qui est la derniere difficulté que je me suis proposé cy-dessus de resoudre. Et à cela je pourrois répondre brievement, que la difficulté seroit bientost vuidée, si l’on en vouloit passer par cet arrest de Seneque, [41]_Paucis ad bonam mentem opus est literis._ Mais pour en specifier quelque chose davantage, j’avoüe ingenûment que je n’ay point tant de presomption, & de bonne opinion de moy-même que de penser gagner le prix en cette course, où je suis encore tout nouveau. Neanmoins puis que suivant le dire du Poëte, (Horat. 1. Ep. 1.)
[42]_Est aliquid prodire tenus, si non datur ultra_;
[41] Un bon esprit n’a pas besoin de beaucoup de lettres.
[42] C’est toujours faire quelque progrés, si on ne peut pas passer outre.
je feray quelque petit effort, & marcheray jusques à ce que je sois las ou hors du droit chemin, alors je me reposeray, & attandray quelque nouvelle connoissance ou instruction pour passer plus outre. Le bon homme Aratus qui n’entendoit pas grand’chose en l’Astrologie, fit toutefois un beau Livre de ses Phenomenes; Celse qui n’estoit que pur Grammairien, a nonobstant composé un livre de grande importance en Medecine: Dioscoride estoit soldat, Macer Senateur, & tous deux ont fort bien écrit des plantes; Hippodamus même de simple architecte & masson devint grand Politique, & auteur d’une Republique mentionnée par Aristote. Aussi j’ay toujours esté de cette opinion, que quiconque a tant soit peu de naturel & d’acquis par les estudes, il peut inferer & deduire de cinq ou six bons principes, toutes sortes de conclusions, comme Pline dit, que les Peintres anciens faisoient leurs plus belles pieces par le meslange de quatre ou cinq sortes de couleurs seulement. On peut aussi ajouster, que les sciences semblent estre comme enchainées, & cadenacées les unes avec les autres, & avoir une telle correspondance, que qui en possede une, possede aussi toutes celles qui luy sont subalternes. Et de plus que le siecle où nous sommes, semble beaucoup favoriser ce dessein, puis que l’on peut à peu prés sçavoir & découvrir tous les plus grands secrets des Monarchies, les intrigues des cours, les cabales des factieux, les pretextes & motifs particuliers, & en un mot, [43]_quid Rex in aurem Reginæ dixerit, Quid Juno fabulata sit cum Jove_, (Plaut.) par le moyen de tant de relations, memoires, discours, instructions, libelles, manifestes, pasquins, & semblables pieces secrettes, qui sortent tous les jours en lumiere, & qui sont en effet capables de mieux & plus facilement former, dégourdir, & deniaiser les esprits, que toutes les actions qui se pratiquent ordinairement és Cours des Princes, dont nous ne pouvons qu’à grand’peine connoistre l’importance, faute d’avoir penetré dans leurs causes, & divers mouvemens. Bref pour finir en peu de mots ce qui concerne le particulier de ma personne,
[44]_Quod Cato, quod Curius sanctissima nomina quondam Senserunt, non quid vulgus, plebsque inscia dicat, Mente agito, atque mihi propono exempla bonorum._
(Paling. in Tauro.)
[43] Ce que le Roy a dit en secret à la Reine, & les discours que Junon a tenus à Jupiter.
[44] Je ne pense point à ce que pourra dire le vulgaire, & la populace ignorante, mais je medite sur les sentimens qu’ont eu jadis Caton & Curius, dont les noms sont en grande veneration, & me propose toujours l’exemple des gens de bien.
Il est bien vray que ce dessein estant un des plus relevez que l’on puisse choisir en toute la Politique, il en sera d’autant plus difficile; mais aussi me fait-il esperer que la fin en sera plus glorieuse; pour moy je me suis toujours plû de dire avec Properce,
[45]_Magnum inter ascendo, sed dat mihi gloria vires; Non juvat ex facili lecta corona jugo._
[45] J’entreprens quelque chose de grand & qui surpasse ma portée, mais la gloire que j’espere y acquerir me donne des forces pour le faire; je n’aime point les couronnes qu’on remporte sans peine.
Et au pire aller, aux choses grandes l’oser est honorable, aux perilleuses l’entreprise est hardie, aux hautes & relevées, la cheute glorieuse; aux grandes mers si la route n’est heureuse, le naufrage est celebre: J’ébauche, un autre achevera; j’ouvre la lyce, un autre touchera le but; je sonne la trompette, un autre gagnera le prix, il y a assez de personnes en ce monde qui ne peuvent marcher que sur les chemins tracez par ceux qui les ont precedé; le nombre des esprits, qui travaillent tous les jours à imiter les autres est assez grand, sans que je captive encore le mien sous cet esclavage: & puis que tous les Auteurs qui traittent de la Politique, ne mettent point de fin à leurs discours ordinaires de la Religion, Justice, Clemence, Liberalité, & autres semblables vertus du Prince, ou du Ministre, il vaut mieux que je m’écarte un peu, pour n’estre atteint de cette contagion, ny envelopé d’une telle foule; & que pour n’arriver des derniers, je passe par un nouveau chemin, qui ne soit point fréquenté par le [46]_servum pecus_ d’Horace, ny entrecoupé de ces grands Fangears & Marais relentis, où il y a si long-temps que
[47]_Veterem in limo Ranæ cecinere querelam._
[46] Les esclaves, ou gens de basse condition.
[47] Les grenouilles ont chanté leurs vieilles plaintes dans la bouë.
Or entre tous les points de la Politique, je ne voy pas qu’il y en ait un moins agité & moins rebatu, ny pareillement plus digne de l’estre que celuy des secrets, ou pour mieux dire des Coups d’Estat, car ce qu’en a dit Clapmarius en son traitté [48]_de Arcanis Imperiorum_, ne peut fournir une exception valable, puis que n’ayant pas seulement conceu ce que signifioit le titre de son livre, il n’y a parlé que de ce que les autres Ecrivains avoient déja dit & repeté mille fois auparavant, touchant les regles generales de l’administration des Estats & Empires. Et d’autant que cette matiere est si nouvelle, & relevée par dessus les communs sentimens des Politiques, qu’elle n’a presque encore esté effleurée par aucun d’eux, comme l’a remarqué Bodin au sixiéme de sa Methode en ces mots: [49]_Multi multa graviter & copiosè de ferendis moribus, de sanandis populis, de Principe instituendo, de legibus stabiliendis, leviter tamen de statu, nihil de conversionibus Imperiorum, & iis quæ Aristoteles Principum σοφίσματα, seu κρύφια Tacitus Imperii Arcana vocat, ne attigerunt quidem:_ Je marcheray toujours la bride en main, & apporteray toute la precaution, modestie, & retenuë possible, pour assaisonner & temperer ces discours, desquels on peut encore mieux dire, que Platon ne faisoit de ceux de Theologie, οὑτοί γε οἱ λόγοι χαλεποί, [50]_difficiles & cum discrimine hi sermones_. (Libr. de Repub.) Cardan & Campanelle font passer pour un precepte d’importance, que pour bien traitter, ou presenter quelque sujet, il en faut concevoir une parfaite idée, & y transmuer, s’il est possible, tout son esprit, & toute son imagination; d’où l’on voit souvent arriver, que ceux des Comediens qui sont le mieux pourveus de cette faculté imaginative joüent aussi toujours mieux leurs personnages. L’on dit en France, que Dubartas auparavant que de faire cette belle description du Cheval où il a si bien rencontré, s’enfermoit quelquefois dans une chambre, & se mettant à quatre pattes souffloit, hennissoit, gambadoit, tiroit des ruades, alloit l’amble, le trot, le galot, à courbette, & taschoit par toutes sortes de moyens à bien contrefaire le Cheval. Agrippa même avouë, que lors qu’il voulut composer sa declamation contre les sciences, il s’imagina d’estre comme un Chien qui abayoit à toutes sortes de personnes; & lors qu’il voulut écrire de la Pyrotechnie, ou des feux d’artifice, il se persuadoit d’estre changé en un Dragon, qui souffloit le feu, & le souphre par la gueule, les yeux, les oreilles & les narines. Pour moy lors que je traitteray ou écriray de quelque sujet absolument bon & profitable, je seray bien-aise de me servir de ces imaginations; mais en cette matiere qui est si panchante vers l’injustice, je ne m’imagineray jamais d’estre quelque Neron, ou Busiris, pour mieux treuver les moyens de perdre & d’exterminer le genre humain. Ce me sera assez de ne pas encourir le blasme & la censure, que Neron donnoit aux Politiques & Conseillers de son temps, [51]_quod tanquam in Platonis Republica, non tanquam in Romuli fæce sententiam dicerent_. Et si je sçavois que le peu que j’en diray pust causer quelque abus & desordre plus grand que celuy qui est aujourd’huy en pratique entre les Princes, je jetterois tout maintenant la plume & le papier dans le feu, & ferois vœu d’eternel silence, pour ne me point acquerir la loüange d’un homme fin & rusé dans les speculations Politiques, en perdant celle d’homme de bien, de laquelle seule je veux faire capital, & me vanter tout le reste de ma vie.
[48] Des secrets des Empires.
[49] Plusieurs ont traité au fond & fort amplement de l’établissement des mœurs, de la guerison des peuples, de l’institution des Princes, & de l’affermissement des loix; mais ils ont passé fort legerement sur les affaires d’Estat, & n’ont rien dit des revolutions des Empires, & de ce qu’Aristote appelle sophismes ou secrets des Princes; & Tacite, secrets de l’Empire.
[50] Ces discours sont fort difficiles & dangereux.
[51] Qu’ils donnoient leur avis ou opinoient comme s’ils estoient dans la Republique de Platon, & non parmy la populace abjecte & basse de Romulus.
Chapitre II.
Quels sont proprement les Coups d’Estat, & de combien de sortes.