Considerations politiques sur les coups d'estat
Part 10
Si à ses mœurs & façons de faire, [202]_Hi vulgi mores, odisse præsentia, ventura cupere, præterita celebrare._ Si à toutes ses autres qualitez, Saluste nous la represente, [203]_ingenio mobili, seditiosam, discordiosam, cupidam rerum novarum, quieti & otio adversam_. Mais moy je passe plus outre, & dis qu’elle est inferieure aux bestes, pire que les bestes, & plus sotte cent fois que les bestes mêmes; car les bestes n’ayant point l’usage de la raison, elles se laissent conduire à l’instinct que la Nature leur donne pour regle de leur vie, actions, passions & façons de faire, dont elles ne se departent jamais, sinon lors que la méchanceté des hommes les en fait sortir. Là où le peuple (j’entens par ce mot le vulgaire ramassé, la tourbe & lie populaire, gens sous quelque couvert que ce soit de basse, servile, & mechanique condition) estant doüé de la raison; il en abuse en mille sortes, & devient par son moyen le Theatre où les Orateurs, les Predicateurs, les faux Prophetes, les imposteurs, les rusez politiques, les mutins, les seditieux, les dépitez, les superstitieux, les ambitieux, bref tous ceux qui ont quelque nouveau dessein, representent leurs plus furieuses & sanglantes tragedies. Aussi sçavons nous que cette populace est comparée à une mer sujette à toutes sortes de vents & de tempestes: au Cameleon qui peut recevoir toutes sortes de couleurs excepté la blanche; & à la sentine & cloaque dans laquelle coulent toutes les ordures de la maison. Ses plus belles parties sont d’estre inconstante & variable, approuver & improuver quelque chose en même temps, courir toujours d’un contraire à l’autre, croire de leger, se mutiner promptement, toujours gronder & murmurer: bref tout ce qu’elle pense n’est que vanité, tout ce qu’elle dit est faux & absurde, ce qu’elle improuve est bon, ce qu’elle approuve mauvais, ce qu’elle louë infame, & tout ce qu’elle fait & entreprend n’est que pure folie. Aussi est-ce ce qui a fait dire à Seneque, (_de vita B. cap. 2._) [204]_Non tam bene cum rebus humanis geritur ut meliora pluribus placeant: argumentum pessimi est turba._ Et le même ne donne autre avis pour connoistre les bonnes opinions & comme parle le Poëte Satyrique, [205]_quid solidum crepet_, sinon de ne pas suivre celle du peuple, [206]_Sanabimur si modo separemur à cœtu._ Que Postel luy persuade que Jesus-Christ n’a sauvé que les hommes, & que sa mere Jeanne doit sauver les femmes, il le croira soudain. Que David George se dise fils de Dieu, il l’adorera. Qu’un tailleur enthousiaste & fanatique contrefasse le Roy dans Munster, & dise que Dieu l’a destiné pour chastier toutes les Puissances de la terre, il luy obeïra & le respectera comme le plus grand Monarque du monde. Que le Pere Domptius luy annonce la venuë de l’Antechrist, qu’il est âgé de dix ans, qu’il a des cornes, il témoignera de s’en effrayer. Que des imposteurs & Charlatans se qualifient freres de la Rose-Croix, il courra aprés eux. Qu’on luy rapporte que Paris doit bien-tost abismer, il s’enfuira. Que tout le monde doit estre submergé, il bastira des Arches & des basteaux de bonne heure pour n’estre pas surpris. Que la mer se doit secher & que des chariots pourront aller de Genes à Jerusalem, il se preparera pour faire le voyage. Qu’on luy conte les fables de Melusine, du sabat des sorcieres, des loups garoux, des lutins, des fées, des Paredres, il les admirera. Que la matrice tourmente quelque pauvre fille, il dira qu’elle est possedée, ou croira à quelque Prestre ignorant ou méchant, qui la fait passer pour telle. Que quelque Alchimiste, Magicien, Astrologue, Lulliste, Cabaliste, commencent un peu à la cajoller, il les prendra pour les plus sçavans, & pour les plus honnestes gens du monde. Qu’un Pierre l’Hermite vienne prescher la croisade, il fera des reliques du poil de son mulet. Qu’on luy dise en riant qu’une Canne ou un Oison sont inspirées du S. Esprit, il le croira serieusement. Que la peste ou la tempeste ruine une province, il en accusera soudain des graisseurs ou Magiciens. Bref si on le trompe & befle aujourd’huy, il se lairra encore surprendre demain, ne faisant jamais profit des rencontres passez, pour se gouverner dans les presentes ou futures; & en ces choses consistent les principaux signes de sa grande foiblesse & imbecillité. Pour ce qui est de son inconstance, nous en avons un bel exemple dans les Actes des Apostres en ce que les habitans de Lystrie & de Derben, n’eurent pas plutost apperceu S. Paul & S. Barnabé, que [207]_levaverunt vocem suam Lycaonicè dicentes; Dii similes facti hominibus descendunt ad nos; & vocabant Barnabam Jovem, Paulum quoque Mercurium_; & neanmoins incontinent aprés voila que [208]_lapidantes Paulum, traxerunt eum extra civitatem, existimantes mortuum esse_. Les Romains adorent le matin Seianus, & le soir
[209]_Ducitur unco Spectandus._
(Juven. Sat. 10.)
[202] Voicy les mœurs du menu peuple, haïr les choses presentes, desirer les futures, & celebrer celles qui sont passées.
[203] D’un naturel inconstant, seditieuse, querelleuse, convoiteuse de choses nouvelles, & ennemie du repos & de la tranquillité.
[204] Les choses humaines n’ont pas tant de bonne fortune, que les plus saines & les meilleures soient agreables au plus grand nombre: La foule est ordinairement une marque du peu de prix que valent les choses.
[205] Qu’est-ce qu’il y a de solide.
[206] Nous serons gueris pourveu que nous nous separions de la foule.
[207] Ils éleverent leur voix & dirent en langue Lycaonienne: Les Dieux sont descendus vers nous sous la forme d’hommes: Et ils appeloient Barnabé Jupiter & Paul Mercure.
[208] Ayant lapidé Paul, ils le traisnerent hors de la ville croyant qu’il fust mort.
[209] Il est traîné avec un croc pour servir de spectacle au peuple.
Les Parisiens en font de même du Marquis d’Ancre, & aprés avoir déchiré la robe du Pere à Jesus Maria, pour en conserver les pieces comme reliques, ils le befflent, & s’en mocquent deux jours aprés. Que s’il entre en colere, ce sera comme le jeune homme de Horace, lequel
[210]_Iram Colligit & ponit temerè, & mutatur in horas._
(ad Pison.)
[210] Se courrouce & s’appaise facilement, & change à toute heure.
S’il rencontre quelque homme d’autorité lors qu’il est en sa plus boüillante mutinerie & sedition, il s’enfuira & abandonnera tout; s’il se presente quelque gueux temeraire, ou hardy qui luy remette, comme on dit communément, le cœur au ventre, & le feu aux étoupes, il reviendra plus furieux qu’auparavant; bref nous luy pouvons particulierement attribüer ce que disoit Seneque (_de vita B. cap. 28._) de tous les hommes, [211]_fluctuat, aliud ex alio comprehendit, petita relinquit, relicta repetit, alternæ inter cupiditatem suam, & pœnitentiam vices sunt_. Or d’autant que la force gist toujours de son costé, & que c’est luy qui donne le plus grand branle à tout ce qui se fait d’extraordinaire dans l’Estat, il faut que les Princes ou leurs Ministres s’estudient à le manier & persuader par belles paroles, le seduire & tromper par les apparences, le gagner & tourner à ses desseins par des predicateurs & miracles sous pretexte de sainteté, ou par le moyen des bonnes plumes, en leur faisant faire des livrets clandestins, des manifestes, apologies & declarations artistement composées pour le mener par le nez, & luy faire approuver ou condamner sur l’etiquete du sac tout ce qu’il contient.
[211] Il est toujours en doute, il fait toujours de nouveaux desseins, il quitte ce qu’il avoit demandé, & il redemande aussi-tost ce qu’il vient de quitter: le desir & le repentir commandent chez luy tour à tour, & possedent l’un aprés l’autre la domination de son ame.
Mais comme il n’y a jamais eu que deux moyens capables de maintenir les hommes en leur devoir, sçavoir la rigueur des supplices établis par les anciens legislateurs pour reprimer les crimes, dont les juges pouvoient avoir connoissance; & la crainte des Dieux & de leur foudre, pour empescher ceux dont par faute de témoins ils ne pouvoient estre suffisamment informez, conformément à ce que dit le Poëte Palingenius: (_in Libra._)
[212]_Semiferum vulgus frænandum est relligione Pœnarumque metu, nam fallax atque malignum Illius ingenium est semper, nec sponte movetur Ad rectum._
[212] C’est par la religion & par la crainte des supplices, qu’il faut brider la populace à demy sauvage, car son esprit est toujours trompeur & malin, & de soi-même ne se porte point à ce qui est droit.
Aussi les mêmes Legislateurs ont bien reconnu, qu’il n’y avoit rien qui dominast avec plus de violence les esprits des peuples que ce dernier, lequel venant à se trouver en butte de quelque action, il porte soudain toute la poursuite que l’on en peut faire à l’extremité; la prudence se change en passion, la colere, s’il y en a tant soit peu, se tourne en rage, toute la conduite s’en va en confusion, les biens mêmes & la vie ne se mettent pas en consideration, s’il les faut perdre pour defendre la divinité de quelque dent de singe, d’un bœuf, d’un chat, d’un oignon, ou de quelque autre idole encore plus ridicule, [213]_nulla siquidem res efficacius multitudinem movet quàm superstitio_. (Q. Curt. l. 4.) Et en effet ç’a toujours esté le premier masque que l’on a donné à toutes les ruses & tromperies pratiques aux trois differences de vie, ausquelles nous avons déja dit, que l’on pouvoit rapporter les Coups d’Estat. Car pour ce qui est de la Monastique, nous avons l’exemple dans S. Hierôme (_epist. 13. lib. 2._) de ces vieux moines de la Thebaïde, qui [214]_dæmonum contra se pugnantium portenta fingunt, ut apud imperitos & vulgi homines miracula sui faciant & lucra sectentur_. A quoy nous pouvons rapporter la tromperie que firent les prestres du Dieu Canopus, pour le rendre superieur au feu qui estoit le Dieu des Perses; l’invention du Chevalier Romain Monde, pour jouïr de la belle Pauline sous le nom d’Esculape, les visions supposées des Jacobins de Berne, & les fausses apparitions des Cordeliers d’Orleans, qui sont toutes trop communes & triviales pour en faire icy un plus long recit. Que si l’on doute qu’il ne se commette un pareil abus dans l’œconomie, il ne faut que lire ce que Rabby Moses écrit des Prestres de l’Idole Thamuz ou Adonis, qui pour augmenter leurs offrandes, le faisoient bien souvent pleurer sur les iniquitez du peuple, mais avec des larmes de plomb fondu, au moyen d’un feu qu’ils allumoient derriere son image; & certes il n’y aura plus d’occasion d’en douter, aprés avoir leu dans le dernier Chapitre de Daniel, comme en couvrant de cendres le pavé de la Chapelle de l’Idole Bel, il découvrit que les Prestres avec leurs femmes & enfans venoient enlever de nuict par des conduits sousterrains, tout ce que le pauvre peuple abusé croyoit estre mangé par ce Dieu qu’ils adoroient sous la figure d’un dragon. Finalement pour ce qui est de la Politique, il faut un peu s’y étendre davantage, puis que c’est nostre principal dessein, & montrer en quelle façon les Princes ou leurs Ministres, [215]_quibus quæstui sunt capti superstitione animi_, (Livius l. 4.) ont bien sceu ménager la Religion, & s’en servir comme du plus facile & plus asseuré moyen, qu’ils eussent pour venir à bout de leurs entreprises plus relevées. Je trouve doncques qu’ils en ont usé en cinq façons principales, sous lesquelles par aprés on en peut rapporter beaucoup d’autres petites. La premiere & la plus commune & ordinaire est celle de tous les Legislateurs & Politiques, qui ont persuadé à leurs peuples, d’avoir la communication des dieux, pour venir plus facilement à bout de ce qu’ils avoient la volonté d’executer: comme nous voyons qu’outre ces anciens que nous avons rapportez cy-dessus, Scipion voulut faire croire qu’il n’entreprenoit rien sans le Conseil de Jupiter Capitolin, Sylla que toutes ses actions estoient favorisées par Apollon de Delphe, duquel il portoit toujours une petite image; & Sertorius que sa biche luy apportoit les nouvelles de tout ce qui estoit conclu dans le concile des Dieux. Mais pour venir aux Histoires qui nous sont plus voisines, il est certain que par de semblables moyens Jacques Bussularius domina quelque temps à Pavie, Jean de Vicence à Boulogne, & Hierôme Savanarole à Florence, duquel nous avons cette remarque dans Machiavel: (sur T. Liv.) _Le peuple de Florence n’est pas beste, auquel neanmoins F. Hierôme Savanarole a bien fait croire qu’il parloit à Dieu._ Il n’y a pas plus de soixante ans que Guillaume Postel en voulut faire de même en France, & depuis peu encore Campanelle en la haute Calabre: mais ils n’en purent venir à bout, non plus que les precedens, pour n’avoir pas eu la force en main; car comme dit Machiavel, cette condition est necessaire à tous ceux qui veulent établir quelque nouvelle Religion. Et en effet ce fut par son moyen que le Sophi Ismaël, ayant par l’avis de Treschel Cuselbas introduit une nouvelle secte en la religion de Mahomet, il usurpa en suite l’Empire de Perse, & il arriva presque en même temps, que l’Hermite Schacoculis, aprés avoir bien joüé son personnage l’espace de sept ans dans un desert, leva enfin le masque, & s’estant declaré autheur d’une nouvelle secte, il s’empara de plusieurs villes, defit le Bascha d’Anatolie, avec Corcut fils de Bajazet, & eut bien passé plus outre, s’il n’eust irrité par le sac d’une caravane le Sophi de Perse, qui le fit tailler en pieces par ses soldats. Lipse met encore avec ceux-cy un certain Calender, qui par une devotion simulée ébranla toute la Natolie, & tint les Turcs en cervelle, jusques à ce qu’il fust défait en une bataille rangée; & un Ismaël Africain qui prit cette voye pour ravir le sceptre à son maistre le Roy de Maroc.
[213] Il n’y a rien qui fasse agir plus efficacement la populace, que la superstition.
[214] Feignent des monstres & Demons qui se batent contre eux, pour persuader leurs miracles aux idiots & au menu peuple, & pour aquerir du bien.
[215] Qui font leur profit des esprits adonnés à la bigoterie.
La seconde invention de laquelle ont usé les Politiques pour se prevaloir de la religion parmy les peuples, a esté de feindre des miracles, controuver des songes, inventer des visions, & produire des monstres & des prodiges:
[216]_Quæ vitæ rationem vertere possent, Fortunasque omnes magno turbare timore._
[216] Qui pussent changer la façon de vivre, & troubler toutes les fortunes par une grande crainte.
Ainsy voyons nous qu’Alexandre ayant esté avisé par quelque Medecin d’un remede souverain contre les flesches empoisonnées de ses ennemis, il fit croire que Jupiter le luy avoit revelé en songe: & Vespasian attitroit des personnes qui feignoient d’estre aveugles & boiteuses, afin qu’il les guerist en les touchant; c’est aussi pour cette raison que Clovis accompagna sa conversion de tant de miracles; que Charles Sept augmenta le credit de Jeanne la Pucelle, & l’Empereur d’apresent celuy du Pere à Jesus Maria; sous esperance peut-estre de gagner encore quelque bataille non moindre que celle de Prague.
La troisiéme a pour fondement les faux bruits, revelations, & propheties, que l’on fait courir à dessein pour épouvanter le peuple, l’étonner, l’ébranler, ou bien pour le confirmer, enhardir & encourager, suivant que les occasions de faire l’un ou l’autre se presentent. Et à ce propos Postel remarque, que Mahomet entretenoit un fameux Astrologue, qui ne faisoit autre chose que prescher une grande revolution, & un grand changement qui se devoit faire, tant en la religion, qu’en l’Empire, avec une longue suite de toutes sortes de prosperitez, afin de frayer par cette invention le chemin au même Mahomet, & preparer les peuples à recevoir plus volontiers la religion qu’il vouloit introduire, & par même moyen intimider ceux qui ne la voudroient pas approuver, par le soupçon qu’ils pouvoient avoir de combattre contre l’ordre des destinées, en s’opposant à ce nouveau favory du Ciel, celuy-là estant toujours le plus avantagé,
[217]_Cui militat æther Et conjurati veniunt ad classica venti._
[217] Pour qui le ciel combat, & les vents d’un commun accord vienent au son de ses trompettes.
Ce fut par le moyen de ces folles creances que Ferdinand Cortez occupa le Royaume de Mexique, où il fut receu comme s’il eust esté le Topilchin, que tous les devins avoient predit devoir bien-tost arriver. Et François Pizarre dans celuy du Perou, où il entra avec le general applaudissement de tous les peuples, qui le prenoient pour celuy que le Viracoca devoit envoyer pour delivrer leur Roy de la captivité. Charlemagne même penetra bien avant dans l’Espagne au moyen d’une vieille idole, qui comme les devins avoient preveu laissa tomber une grosse clef qu’elle tenoit en la main; & les Alarbes ou Sarasins venant sous la conduite du Comte Julian, à inonder le même Royaume d’Espagne, on ne tint presque conte de les repousser, parce qu’on avoit veu quelque temps auparavant leurs faces depeintes sur une toile qui fut trouvée dans un vieil Chasteau proche la ville de Tolede, où l’on croyoit qu’elle avoit esté enfermée par quelque grand Prophete. Et j’ose bien dire avec beaucoup d’Historiens, que sans ces belles predictions, Mahomet II n’auroit pas si facilement pris la ville de Constantinople. Mais veut-on un exemple plus remarquable, que celuy qui arriva en l’an M DC XIII, au sujet d’Ascosta Cité principale de l’Isle de Magna, laquelle estant revoltée contre le Sophi, elle fut prise sans beaucoup de difficulté par son Lieutenant Arcomat, & ce en vertu d’une certaine prophetie receuë par tradition entre les citoyens, qui disoit que si cette ville ne se rendoit à Arcomat, elle seroit Arcomatée, c’est à dire que si elle ne se rendoit à _Dissipe_ elle seroit dissipée, encore que si elle eust voulu se defendre, elle n’eust peut-estre pas esté prise, veu qu’au rapport de Garcias _ab Horto_ Medecin Portugais, qui y avoit esté trente ou quarante ans auparavant, elle contenoit cinq lieuës de tour, cinquante mille feux, & rendoit au Sophi quinze millions six cens mille escus chaque année de revenu asseuré. C’est doncques un grand chemin ouvert aux Politiques pour tromper & seduire la sotte populace, que de se servir de ces predictions pour luy faire craindre ou esperer, recevoir ou refuser tout ce que bon luy semblera.
Mais celuy d’avoir des Predicateurs & de se servir d’hommes bien-disans est encore beaucoup plus court & plus asseuré, n’y ayant rien de quoy l’on ne puisse facilement venir à bout par ce stratageme. La force de l’eloquence & d’un parler fardé & industrieux, coule avec tel plaisir dans les oreilles, qu’il faut estre sourd, ou plus fin que Ulysses, pour n’en estre pas charmé; Aussi est-il vray, que tout ce que les Poëtes ont écrit des douze labeurs d’Hercules, trouve sa mythologie dans les differents effets de l’eloquence, par le moyen de laquelle ce grand homme venoit à bout de toutes sortes de difficultez; c’est pourquoy les anciens Gaulois eurent bonne raison de le representer avec beaucoup de petites chaisnes d’or qui sortoient de sa bouche, & s’alloient attacher aux oreilles d’une grande multitude de personnes qu’il trainoit ainsi enchainée aprés soy. Ce fut encore par ce moyen que
[218]_Sylvestres homines sacer interpresque deorum, Cædibus & victu fœdo deterruit Orpheus, Dictus ob hoc lenire Tygres, rabidosque Leones._
(Horat. de Art. poët.)
[218] Le divin Orphée interprete des Dieux a retiré du meurtre & de la barbarie les hommes sauvages; ce qui luy a donné le bruit d’avoir trouvé l’invention d’adoucir les Tygres & les Lyons furieux.