Consequences Du Systeme De Cour Etabli Sous Francois 1er Premie
Chapter 6
Louis XI s'était le premier, entre les rois de France, attribué à lui-même _la majesté_; François Ier fut le premier qui en obtint la reconnaissance de la part des princes étrangers. Il avait donné le titre de majesté à Charles-Quint, dans le traité de Cambrai, sans le recevoir; il l'obtint de ce prince dans le traité de Crespy. Au camp du drap-d'Or, son digne ami Henri VIII et lui se donnèrent mutuellement la majesté; et l'un et l'autre l'ont conservée depuis[50].
[Note 50: Histoire de François Ier, par Gaillard, t. VII, p. 229.]
Des relations diplomatiques, la majesté passa fort aisément dans les relations intérieures des sujets avec le monarque. Pasquier remarque que l'usage en était général sous Henri II, en 1559, douze ans après le règne de François Ier. Il s'en indignait avec son ami Pibrac, à qui il adressa sur ce sujet un sonnet dans lequel on lit ces vers:
On ne parle à la cour que de sa majesté; Elle va, elle vient; elle est, elle a été. N'est-ce faire tomber la couronne en quenouille?
«C'est, dit-il dans sa lettre, faire passer le nom du roi du masculin au féminin... Nos ancêtres n'en usèrent ainsi, et m'asseure qu'ils n'en respectoient avecq' moins de dévotion leurs rois que nous[51].»
[Note 51: Recherches de la France, livre VII, pages 283 et 284.]
Mais revenons à François Ier. Bientôt il fut interdit par l'étiquette de parler en phrases directes à sa majesté; il fallut prendre la troisième personne: on ne put pas même dire votre majesté; on dit sa majesté. On prit la forme oblique qui dispense celui à qui l'on parle de faire une réponse, qui fait mieux encore, qui annonce qu'on ne se flatte pas même d'être écouté.
Il fut interdit aux femmes de rien présenter au roi, ou de rien recevoir de sa main sans la baiser[52]. C'étaient les femmes qui, au grand couvert, donnaient au roi la serviette mouillée[53]. Les femmes étaient assises par terre dans la chambre de la reine[54]. Ces sujétions orientales et d'autres étaient imposées par l'étiquette.
[Note 52: Brantôme.]
[Note 53: _Idem._]
[Note 54: _Idem._]
Les personnes royales étant ainsi séparées de celles qui étaient ou pouvaient être admises près de leurs majestés, il fallut séparer celles-ci de celles qui ne devaient pas l'être.
Avant le règne de François Ier, les preuves de noblesse pour entrer dans la _maison du roi_, consistaient en de simples traditions, qui étaient constatées par enquête, et souvent par la commune renommée. Point de généalogies, point de généalogistes; les premiers qu'on connaisse se voient après le règne de François Ier, vers la fin du seizième siècle. De plus, les preuves n'étaient point exigées à compter d'une époque précise; elles devaient être d'une certaine ancienneté et à peu près pareilles, mais non d'une même année et d'un même jour: il suffisait pour les arrivants, que l'opinion les rangeât sur la même ligne que les officiers en place. On demandait de cent à cent trente, à cent quarante ans de noblesse notoire: c'était l'équivalent d'une succession de quatre à cinq générations; c'était le temps suffisant pour que l'aspirant ne fût pas exposé à s'entendre réclamé comme cousin, comme neveu, par quelque malheureux plébéien. C'est cette noblesse séculaire qui est le fonds des preuves exigées pour des institutions nobiliaires de nouvelle création, et qui paraît l'avoir toujours été. La possession séculaire de la noblesse équivaut aux titres, et a souvent suffi pour en créer.
La noblesse d'armes était alors la seule admise; il fallait qu'elle fût sans mélange, et il fallait qu'on n'en vît pas le commencement, à quelque époque qu'on en montrât l'existence: mais c'étaient les traditions de cour qui le voulaient ainsi, et aucune règle n'était écrite sur ce sujet; aucun officier spécial n'était chargé de maintenir la sévérité des traditions, aucun registre public ne tenait note des preuves produites par les aspirants ou prétendants. Il n'existait point, il n'a jamais existé en France de matricule de la noblesse.
Tout ce système de preuves concernait l'admission dans la maison du roi; il était encore plus vague et moins sévère en ce qui regardait l'admission à la cour. Du règne de François Ier datent le positif et la précision établis à la cour en cette matière; l'arbitraire en fut banni, l'incertain fut éclairci: François Ier y régla tout. Il voulut que les preuves à faire pour être admis à la cour remontassent à l'année 1400; c'était à cent quinze ans avant le commencement de son règne. Il eut l'attention de n'exiger cette preuve que dans la ligne masculine: dispenser les courtisans de lui présenter des femmes nobles, c'était les inviter à en prendre de riches et de belles; soin digne d'un prince voluptueux et prodigue.
Les généalogies commencèrent à être en usage; un généalogiste royal fut institué. La présentation des femmes fut établie; l'admission des hommes fut marquée par la permission de monter dans les carrosses du roi. Des titres furent exigés sur chacun des degrés nécessaires pour atteindre à 1400. Il fut ordonné au généalogiste de rejeter les actes qui indiqueraient un anoblissement par charge de robe ou autre, ou par titres[55].
[Note 55: Il m'a été impossible de me procurer les ordonnances de François Ier sur ce sujet; mais j'en présume la date, 1° parceque les écrivains versés dans la science héraldique, notamment Robinet (Bibliothèque de l'homme d'État), trouvent _vers la fin du seizième siècle_ les premières généalogies connues; or François Ier est mort au milieu du seizième siècle; 2° parceque dans les règnes subséquents, particulièrement sous celui de Charles IX, on voit des instructions de Catherine de Médicis sur les honneurs de cour établis de son temps; il régna peu d'années après François Ier, son père. 3° On trouve ces règles rappelées dans une ordonnance de Louis XV, du 17 avril 1760, fondée _sur l'exemple de ses prédécesseurs_.]
Alors finirent pour jamais les aimables familiarités que les reines et princesses se permettaient souvent, dans la vie privée, avec des femmes de notables bourgeois, avant que le règne des jeunes femmes et filles de qualité fût établi à la cour. «Nos moeurs sont bien changées depuis deux cents ans» disait en 1670 Argonne, sous le nom de Philippe de Marville. Il rappelle que nos rois allaient manger à la ville et à la campagne, avec leurs sujets; il cite Louis XI qui, en 1462, alla dîner chez M{e} Guillaume de Corbie, conseiller au parlement; en 1477, à Ablon-sur-Seine, chez son ami un élu de Paris; une autre année chez Denis Hesselin, autre élu de Paris, son compère. Argonne raconte ensuite «que le jeudi 7 septembre 1467, la reine, accompagnée de madame de Bourbon et mademoiselle Bonne de Savoie, soeur de la reine et sa compagnie, soupèrent dans l'hôtel de M{e} Jean Dausset, premier président au parlement, et que de beaux bains étaient préparés (le bain en ce temps-là faisait partie des fêtes); que la reine se sentant mal disposée ne se baigna point; mais que madame de Bourbon et mademoiselle de Savoie se baignèrent dans l'un des bains, et madame de Montglat avec _Perrette de Châlons_ dans l'autre.» Perrette de Châlons était une belle bourgeoise qui se trouvait à toutes les fêtes, et qu'on retrouve dans un autre récit d'Argonne, relatif à un dîner donné au roi par Armenonville, trésorier des finances; dîner où se trouvait avec mademoiselle d'Armenonville, la duchesse de Longueil, «_et pour bourgeoises_, dit le narrateur, Estiennette de Paris, Perrette de Châlons et Jeanne Baillette, ce qui nous apprend que les bourgeoises de ce temps-là faisoient comparaison avec les plus grandes dames... Les reines de ces temps-là, aussi bien que les rois, se familiarisoient fort aisément.» Henri IV a repris de ces habitudes anciennes; mais, dit Argonne, il a fermé la porte aux familiarités des vieux siècles[56].
[Note 56: Mélanges d'histoire et de littérature de Vigneul Marville, tom. III, page 334 et suiv.]
Après avoir marqué des distances entre la royauté et la cour, entre la cour et la ville, entre la noblesse de cour et la noblesse inférieure, il fallait en marquer entre les courtisans eux-mêmes. L'égalité eût été une déchéance pour quelques grands de première ligne. D'ailleurs les gradations sont utiles au pouvoir; elles excitent dans les inférieurs l'ambition de s'élever; elles font jouer sur le grand nombre la crainte de l'oubli et l'espérance de l'avancement; elles entretiennent dans toutes les âmes l'émulation de plaire qui va toujours au-delà de la soumission: au lieu que l'égalité, qui blesse les plus grands, suffit à la vanité de tous les autres, et laisse en repos et leur ambition et le désir de se faire remarquer par leurs empressements.
La gradation des rangs se trouvait établie dans l'État par la féodalité. François Ier la perfectionna à sa manière; il multiplia les degrés et les rapprocha: son instinct lui faisait sentir combien la multiplicité et le rapprochement des degrés étaient propres à entretenir et échauffer l'esprit des courtisans.
La féodalité, qu'il ne faut pas confondre, comme nous l'avons dit, avec le gouvernement féodal, avait établi, sous la première race, des barons ou seigneurs de différents degrés. Le roi avait fait de plusieurs de ces barons des ducs et des comtes pour gouverner les provinces. Ceux de ces ducs ou comtes qui gouvernaient des provinces frontières de l'étranger, étaient chargés de faire respecter les limites, bornes ou _marques_, qui les séparaient du territoire limitrophe: en conséquence ils joignaient à leur qualité le titre de _marquis_, ou gardes des _marques_ établies sur les frontières. Il y eut aussi des marquis qui n'étaient ni ducs ni comtes, mais leurs subordonnés.
Sous la deuxième race, les ducs et comtes s'érigèrent en souverains; ce fut alors que la féodalité devint le _gouvernement féodal_. Sous ce régime nouveau, le titre et la fonction de _marquis_ disparurent. Les ducs, les comtes, s'étant faits souverains, leurs États étaient frontières les uns des autres: il n'y avait plus lieu à la conservation des frontières du royaume du côté de l'étranger, puisqu'ils étaient eux-mêmes étrangers à l'égard du territoire qui restait au roi de France. Aussi durant tout le gouvernement féodal, à compter de Charles-le-Simple, on ne voit pas de marquis en France; ce titre n'y fut porté par personne pendant plus de cinq siècles.
Sous la troisième race, les grands fiefs furent successivement réunis à la couronne; mais les titres de duc et de comte, sous lesquels ils avaient été possédés, furent conservés: leur souveraineté fut convertie en _duché-pairie_. Ainsi quand François Ier monta sur le trône, la France reconnaissait des ducs et pairs, des comtes et pairs; elle reconnaissait aussi des ducs, des comtes, quelques princes et des barons que lui avait transmis le gouvernement féodal, avec des duchés, des comtés, des principautés et des baronnies: il n'y avait été ajouté que le duché de Longueville, créé par Louis XII, et deux marquisats, celui de Trans, créé aussi par Louis XII, et celui de Nesle, créé postérieurement.
François Ier créa durant son règne six duchés: le duché-pairie du Vendômois, le 14 mars 1514; le duché de Guise, au mois de janvier 1527; celui d'Étampes, pour la Pisseleu, sa maîtresse, en 1536; le duché-pairie de Nevers, en janvier 1538, et dans la même année le duché-pairie de Montpensier; celui d'Aumale, en 1547. Cette année est celle de la mort de François Ier. Ce fut cinq ans après, en 1552, que la baronnie de Montmorenci fut érigée en duché-pairie. L'exemple de François Ier a été suivi par ses successeurs. Le cardinal Mazarin se faisait un jeu, durant la minorité de Louis XIV, de multiplier les ducs; les mémoires de La Farre rapportent qu'il disait: J'en ferai tant qu'il sera ridicule de l'être et de ne l'être pas. Louis XIV lui-même, vers 1664, fit quatorze ducs et pairs, et quelques années après, quatre autres encore.
Nous voyons déjà, sous le règne de François Ier, deux dignités de grade différent sous le titre de duc: le duc et pair, et le duc possédant un duché sans la pairie; ajoutons en un troisième, c'est celui des ducs à brevet, c'est-à-dire des ducs sans duchés. L'expédient des brevets fut porté loin sous ce règne; il s'étendit à toutes les qualités: on fit des comtes à brevet, des princes à brevet, des barons à brevet, des chevaliers, des écuyers à brevet. Cet abus entra en France avec les marquis d'Italie dont nous parlerons dans un moment.
Les comtes venaient après les ducs entre les dignités féodales[57].
[Note 57: La Roque, des Dignités féodales et politiques, chap. 83, page 297.]
Après les comtes venaient les princes. «Les dignités de prince de Chabanais, de Marillac, de Talmon, et autres, dit La Roque, sont mouvantes, de comtés; aussi l'on tient que ces principautés, entre les dignités féodales, étaient inférieures aux comtés[58].»
[Note 58: La Roque, des Dignités féodales et politiques, chap, 83, page 297. Cet ordre a été interrompu sous Henri IV, par l'érection du comté d'Épinai en principauté.]
Les brevets ont multiplié les comtes et les princes, comme ils ont multiplié les ducs.
Il faut remarquer que la gradation féodale établie par la mouvance des principautés à l'égard des comtés, fut intervertie par le système qui marqua les rangs entre les dignités de prince et de comte à brevet. Les princes à brevet furent créés non par analogie avec les princes à fiefs, mais par analogie avec des princes de famille souveraine; de sorte que le titre de prince fut donné comme supérieur non seulement à celui de comte, mais même à celui de duc et de duc et pair, quoique aucune réalité n'accompagnât cet avantage de rang.
Ces brevets de prince se sont donnés à des princes nés de maisons souveraines, comme les princes lorrains, comme ceux de Luxembourg et de Foix; ou à des grands «qui ont toujours _côtoyé la souveraineté par mariage et alliances de filles de rois_, tels que ceux de la maison de Rohan; ou à d'autres personnages de noms illustres _dont les femmes pouvaient porter hermine mouchetée_, comme celles de La Trimouille, de Laval, de Rieux, de Bretagne; ou à enfin d'autres qui se sont mis en ce rang, par de grands états, rangs et faveurs qu'ils ont reçus des rois[59].»
[Note 59: Voir le Cérémonial manuscrit de Théodose et Denis Godefroy, tome III, page 191. Ce manuscrit est à la Bibliothèque de l'Institut.]
C'est ici le lieu de parler des marquis. J'ai dit qu'il n'en existait que deux avant le règne de François Ier, le marquis de Trans et le marquis de Nesle. Catherine de Médicis vint en France en 1533, et fut mariée à Henri, fils puîné du roi, qui depuis fut Henri II. Alors arrivèrent à sa suite des marquis d'Italie; ils furent accueillis et favorisés du roi comme tout ce qui appartenait à Catherine, sa bru bien-aimée[60]. Catherine, devenue reine, ensuite régente, les combla de faveurs: plusieurs se fixèrent en France; ils prirent à la cour le rang qu'ils avaient en Italie, après les ducs, avant les comtes.
[Note 60: Brantôme.]
L'introduction des marquis et leur distinction à la cour blessa des droits bien établis, et mit en mouvement tous les amours-propres. Les comtes qui avaient dans leur mouvance des princes, ces princes, les barons, se voyaient tous reculés d'un rang; les comtes à pairie voyaient entre les ducs et pairs et eux, un rang intermédiaire, au moins dans l'opinion: cette intolérable innovation fit que chacun à la cour voulut monter d'un degré, et beaucoup les franchir tous de plein saut. On demanda en foule l'érection des marquisats en duchés, des comtés en marquisats, des baronnies en comtés; on sollicitait pour de simples seigneuries l'érection en marquisats et en duchés. L'importunité devint si grande, que peu après le règne de François Ier, Charles IX, son petit-fils, fut obligé de la modérer et d'en prévenir les conséquences. Pour cet effet un édit, de juillet 1566, ordonna que les terres érigées sous un nouveau titre, seraient réversibles à la couronne, au défaut d'héritiers mâles. Les premiers états de Blois demandèrent, sous Henri III, la confirmation de l'édit de Charles IX, et en 1579 ce prince le confirma par l'article 279 de la loi donnée sur les cahiers des états.
Sous le règne du même Henri III, un arrêt du conseil privé, du 15 mars 1578, et une déclaration du 17 août 1579[61], défendent de faire aucune érection de seigneuries en nouvelles dignités, que les impétrants ne soient de qualité requise, et que l'érection ne soit conforme aux coutumes.
[Note 61: Ces arrêts sont cités par La Roque, Traité de la noblesse.]
La châtellenie, suivant l'arrêt du 15 mars 1579, devait avoir d'ancienneté, haute, moyenne et basse justice, marché, foire, église, etc., et être tenue à un seul hommage du roi;
La baronnie devait être composée de trois châtellenies;
Le comté, de deux baronnies et trois châtellenies, ou d'une baronnie et six châtellenies;
Le marquisat, de trois baronnies et trois châtellenies, ou deux baronnies et six châtellenies.
Ces règlements, s'ils furent exécutés, tombèrent bientôt en désuétude. Mais ce qui fit des titres de marquis une calamité nationale, ce fut qu'une multitude d'aventuriers italiens, sous prétexte qu'ils n'avaient pas de terres en France, ayant obtenu des brevets de marquis, une foule de Français, sans naissance et sans seigneuries, en sollicitèrent, en achetèrent, en obtinrent. Ces exemples redoublèrent l'empressement et les facilités pour toutes les dignités à brevet. La contagion des marquis à brevet remplit la France de princes sans principauté, de ducs sans duchés, de comtes sans comté, de chevaliers sans la moindre impression de chevalerie, et d'écuyers sans rapport avec aucun chevalier.
Ces brevets s'accordaient d'autant plus facilement qu'ils étaient sans autre conséquence que de charger la société du poids de vanités ridicules, et d'en infecter la jeunesse. Point d'exemption d'impôt, point d'honneurs particuliers, point d'entrée à la cour, point d'accès dans les corps privilégiés qui exigeaient des preuves; pas même le droit de se produire devant les tribunaux: jamais un marquis à brevet, un comte, un chevalier à brevet n'eût osé prendre son titre à l'audience d'un parlement. Il fallait des titres autorisés par quelque loi, ou qui en eussent la forme, pour faire passer de l'état de simple citoyen à celui de noble, et de noble à celui de noble qualifié. Un brevet n'avait pas plus d'autorité qu'une lettre close, et ne suffisait pas pour conférer une dignité légale.
Les brevets sans conséquence amenèrent un dernier abus qui comblait la mesure, ce furent les qualifications sans brevet; et comme les brevets de marquis étaient les premiers et les plus nombreux, et que l'exemple des aventuriers italiens enhardissait les aventuriers français, le titre de marquis fut celui que l'usurpation multiplia davantage. Les basses vanités faisaient ce raisonnement: Puisque de simples brevets ne confèrent pas de titre légal, qu'est-il besoin de tels brevets pour porter ces titres? quelle raison a-t-on de se refuser ces titres sans avoir de brevet?
Pour confirmer ce qui vient d'être dit sur la nouveauté des marquis en France, nous citerons l'autorité de deux livres consacrés à l'histoire nobiliaire de France, La Roque et Moréri. Voici ce que dit La Roque dans son Traité de la noblesse, publié en 1678[62]: «Le titre de marquis est commun en Italie... Ce même titre est aussi ancien en Allemagne; _mais il est moderne_ en France;» et il cite l'érection de la baronnie de Trans, en Provence, comme la plus ancienne qu'il connaisse. J'ai déjà dit qu'elle avait été créée par Louis XII: la position de Trans, à l'extrémité de la Provence, avait aisément persuadé à Louis XII que cette seigneurie avait été marquisat sous la première race. Moréri s'exprime ainsi à l'article d'Antoine Villeneuve, _marquis de Trans_: «La baronnie de Trans est érigée en marquisat en 1605; _c'est la première terre en France décorée de ce titre avec enregistrement au parlement_[63].» Avant de rencontrer ces autorités, j'avais observé que notre histoire, depuis la naissance du gouvernement féodal jusqu'à François Ier, ne présentait pas un seul nom propre accompagné du titre de marquis; et cette observation paraît être concluante. J'avais remarqué aussi que la pairie a été attachée à plusieurs comtés, tels que ceux de Mortain, d'Eu, d'Évreux, et qu'on ne peut citer de marquisat-pairie; qu'on n'a point vu de marquis entre les grands-officiers de la couronne; que les princes du sang et de la famille royale ont souvent porté le titre de comte, et jamais celui de marquis. Je ne m'en suis pas tenu là; j'ai extrait de la liste des chevaliers des ordres du roi (de Saint-Michel et du Saint-Esprit) le nom de tous les marquis à qui ils ont été conférés depuis la création de l'ordre du Saint-Esprit, par Henri III, en 1578, jusqu'en 1680, c'est-à-dire pendant cent ans: il s'en est trouvé soixante-cinq; c'étaient sans doute des plus illustres. J'ai cherché ensuite dans le dictionnaire de Moréri la généalogie de tous ces noms, et je n'en ai pas trouvé un seul auquel le titre de marquis fût attaché avant la fin du règne de François Ier, et dont la terre, soit comté, baronnie ou simple seigneurie, ait été qualifiée de marquisat avant la même époque.
[Note 62: Chapitre 83, page 297.]
[Note 63: Tome X, pages 314 et 632.]
En ce qui regarde la déconsidération du titre de marquis, on connaît la lettre de la marquise de Sévigné à son cousin, le comte de Bussy-Rabutin, qui l'avait priée de ne plus l'appeler _comte_, et lui disait qu'il était las de l'être. Elle l'assure qu'elle n'a encore vu personne qui se crût déshonoré de ce titre; mais elle avoue qu'il n'en est pas de même du titre de marquis. «Le titre de comte, dit-elle, n'a point été profané comme celui de marquis; quand un homme veut usurper un titre, ce n'est point celui de comte, c'est celui de marquis, qui est tellement gâté, qu'en vérité je pardonne à ceux qui l'ont abandonné; mais pour comte, etc.» Profané, usurpé, gâté, abandonné, voilà le témoignage que rend madame de Sévigné du titre de marquis; elle écrivait en 1675.
C'était dans le même temps que Molière égayait Louis XIV et Paris aux dépens des marquis: les rires qu'il excitait prouvent qu'il exprimait le sentiment général; car on ne fait pas rire le public malgré lui. Le plaisir que le roi prenait à ses comédies prouve que le roi pensait des marquis comme le public; l'_Impromptu de Versailles_ ne permet pas d'en douter. Cette pièce fut composée pour être jouée devant le roi, qui avait donné quelques jours seulement à l'auteur pour lui faire une pièce nouvelle. L'auteur met en scène les comédiens de sa troupe, sa femme, qui en faisait partie, et lui-même; et c'est leur embarras pour se mettre dans trois jours en état de représenter devant le roi une comédie nouvelle, qui est le sujet de l'_Impromptu de Versailles_. Dans la première scène, Molière s'adresse à Lagrange, un de ses camarades, et lui dit: Vous, prenez bien garde à bien représenter avec moi votre rôle de _marquis_. Madame Molière, sa femme, qui avait ses raisons pour prendre le parti de ce qu'elle croyait être des hommes de qualité, l'interrompt en s'écriant: «Toujours des marquis!--Oui, répond-il, toujours des marquis. Que diable voulez-vous qu'on prenne pour un caractère agréable de théâtre? Le marquis aujourd'hui est le plaisant de la comédie; et comme dans toutes les comédies anciennes on voit toujours un valet bouffon qui fait rire les auditeurs, de même dans toutes nos pièces de maintenant, il faut toujours un marquis ridicule qui divertisse la compagnie.»
Cela fut dit devant le roi et la cour.