Consequences Du Systeme De Cour Etabli Sous Francois 1er Premie
Chapter 7
La satisfaction que le roi témoigna à la représentation de l'_Impromptu_ prouve que Molière, non seulement exprimait l'opinion du prince et même de sa cour, mais exprimait aussi celle du public; car Louis XIV était trop ami des bienséances pour rire publiquement de personnages qui n'auraient fait rire que lui. Pourquoi le public en riait-il? pourquoi le roi en riait-il avec le public? Les motifs du roi étaient dans la chose même. Les marquis étaient modernes, et la nouveauté est un ridicule en fait de noblesse; ils étaient la création des Italiens et des Italiennes qui ont gouverné la France depuis Catherine de Médicis, bru de François Ier, jusqu'au cardinal Mazarin; et Louis XIV avait du dégoût pour tout ce qui venait de cette source. Le petit nombre de seigneurs qui avait préféré un titre étranger à des titres inhérents, comme ceux de comte et de baron, à l'antique monarchie, soit pour faire leur cour aux Italiennes ou aux Italiens par qui la France était gouvernée, soit pour gagner un rang sur leurs pairs, devaient lui paraître, ainsi qu'à la noblesse de la cour, fort ridicules, surtout depuis qu'ils s'étaient trouvés mêlés avec les parvenus et les aventuriers qui s'étaient fait revêtir ou s'étaient revêtus du même titre qu'eux.
Les motifs communs au monarque, à la cour et au public, étaient ce mélange d'hommes de toute condition, qui, sous le titre de marquis, inondaient la société, fatiguaient les gens sensés de leurs prétentions, infectaient la jeunesse de leurs moeurs, de leurs manières, de leur langage, tournaient la tête aux femmes, en un mot, ajoutaient leur maligne influence aux causes déjà trop actives de la corruption générale[64].
[Note 64: Voyez ci-après une note en réponse à une opinion de M. Aimé Martin concernant les motifs de Molière et de Louis XIV à l'égard des marquis. C'est des marquis que date en France la vermine des petits-maîtres. «On n'a rien vu de semblable en France, dit Vigneul-Marville, t. I, p. 314, que depuis François Ier. Henri III donna beaucoup de crédit aux petits-maîtres, et ce sont eux que l'on appelait les mignons de cette cour, qui était très corrompue.»]
PREMIÈRE NOTE,
qui se rapporte à la page 98.
LISTE DES MARQUIS QUI FURENT CRÉÉS CHEVALIERS DU SAINT-ESPRIT PENDANT CENT ANNÉES, À COMPTER DE LA CRÉATION DE L'ORDRE.
LE 31 DÉCEMBRE 1578.
Honorat de Savoie, maréchal et amiral de France, _marquis de Villars_. Son père, René de Savoie, était _comte de Villars_.
Jacques, sire d'Humières et de Mouchi, _marquis d'Ancre_. Le _marquisat d'Ancre_ fut créé pour son fils Charles.
Christophe-Juvénal des Ursins, gouverneur de Paris, _marquis de Trainel_. Fils du _baron de Trainel_. Trainel n'avait été qualifié que de baronnie dans les titres de tous ses ancêtres.
LE 31 DÉCEMBRE 1583.
Jean de Vivonne, sénéchal de Saintonge, _marquis de Pisani_, hérita la _seigneurie de Pisani_ de son père Arthus de Vivonne, qui l'avait reçue en don de Hélie de Torette, _seigneur de Pisani_.
LE 31 DÉCEMBRE 1585.
François Chabot, _marquis de Mirebeau_. Tenait ce bien de sa mère, qui se qualifiait _dame de Mirebeau_, et non marquise.
Gilles de Souvré, maréchal de France, _marquis de Courtenveaux_. Son père, Antoine, prenait le titre de _seigneur de Courtenveaux_.
François d'Escoubleau, seigneur de Jouy, depuis _marquis d'Allaye_. Titre créé pour lui.
LE 7 JANVIER 1595.
Antoine de Brichanteau, _marquis de Nangis_. Les Brichanteau furent qualifiés _seigneurs de Nangis_ jusqu'à Henri III.
Jean de Beaumanoir, _marquis de Lavardin_. Avant 1586 les Beaumanoir n'étaient qualifiés que de _seigneurs de Lavardin_.
François de la Magdelein, _marquis de Ragni_. Ce nom ne se trouve pas dans _Moréri_.
Charles de Choiseul, _marquis de Praslin_. Son père, mort en 1569, ne prenait que le titre de _seigneur de Praslin_.
LE 7 JANVIER 1597.
Urbin de Laval, seigneur de Bois-Dauphin, maréchal de France, _marquis de Sablé_. On ne voit pas dans _Moréri_ d'où lui vient _Sablé_.
Jacques Chabot, comte de Charni, etc., _marquis de Mirabeau_. L'aïeule de Jacques Chabot, Françoise de Longin, se qualifie simplement _dame de Mirabeau_, en 1526. François Chabot, son fils, prit le premier le titre de _marquis_.
Louis de l'Hospital, _marquis de Vitri_, fils de François l'Hospital, _seigneur de Vitri_, en 1540.
Pons de Lauzières, Thémines, Cardaillac, marquis de Thémines, fils de Jean, seigneur de Thémines, en 1576.
Antoine d'Aumont de Châteauroux, _marquis de Nolai_, fils de Jean IV, _seigneur de Nolai_, en 1562.
LE 3 JANVIER 1599.
René de Rieux, seigneur de Sourdéac, _marquis d'Oixant_, fils de René, possesseur de l'_Île d'Ouessant_, érigée en _marquisat_ en 1599.
Brandelis de Champagne, _marquis de Vilaine_. (Ne s'est pas trouvé dans _Moréri_.)
Jacques de l'Hospital, _marquis de Choisi_, fils de Jean de l'Hospital, qui prenait le titre de _comte de Choisi_, en 1547.
François-Juvénal des Ursins, _marquis de Trainel_. (Voyez l'article _Christophe_, ci-dessus page 97.)
EN 1618.
René du Bec, _marquis de Vardes_, fils de Pierre du Bec, _seigneur de Vardes_.
Henri, vicomte de Bourdeilles, _marquis d'Archiac_. (Ne s'est pas trouvé dans _Moréri_.)
Jean-Baptiste d'Ornano, _marquis de Montlor_, tenait cette terre de sa femme, Marie de Raymond, née _comtesse de Montlor_, morte en 1626.
Henri de Beaufremont, _marquis de Sennecey_, fils de Claude de Beaufremont, _baron de Sennecey_, mort en 1596.
Charles d'Augennes, _marquis de Rambouillet_. (Ne s'est pas trouvé dans _Moréri_.)
Louis de Crevant, _vicomte de Brigueil_, _marquis d'Humières_. Sa femme était fille de Jacques, _sire d'Humières_. Il tenait d'elle ce marquisat.
Léonor de la Magdeleine, _marquis de Ragni_. (Ne s'est pas trouvé dans _Moréri_.)
Melchior, Mitte de Miolans, _marquis de Saint-Chaumont_, fils de Jacques Mitte, _seigneur de Saint-Chaumont_.
Nicolas de Brichanteau, _marquis de Nangis_. Son aïeul Nicolas, _seigneur de Nangis_, mourut en 1562.
Nicolas de l'Hospital, _marquis_, puis duc _de Vitri_, petit-fils de François de l'Hospital, _seigneur de Vitri_, qui vivait sous le règne de François Ier.
Jean de Souvré, _marquis de Courtenveaux_. (Voyez l'article _Gilles_, à la page précédente.)
Louis de la Marck, _marquis de Mauni_. On voit _Mauni_ qualifié de baronnie en 1538.
Charles, _marquis_, puis duc de _la Vieuville_. Ce fut en faveur de son père Robert que la terre de _Sy_ fut érigée en _marquisat_ sous le nom de _La Vieuville_, vers 1580 ou 1600.
Louis d'Aloigny, _marquis de Rochefort_, est le premier de sa famille qui ait pris le titre de _marquis_ de Rochefort; avant lui ce n'étaient que les _seigneurs_.
Alexandre de Rohan, _marquis de Marigni_. On ne trouve pas ce titre de _Marigni_ dans ceux de ses prédécesseurs.
Antoine-Hercule de Budos, _marquis de Portes_. (Ne s'est pas trouvé dans _Moréri_.)
EN 1625.
Antoine Coiffier, dit Ruzé, _marquis d'Effiat_, petit-fils de Gilbert Coiffier, _seigneur d'Effiat_, etc., trésorier en 1538.
LE 14 MAI 1633.
François-Annibal d'Estrées, _marquis de Coeuvres_, petit-fils de Jean d'Estrées, _seigneur de Coeuvres_, etc. Mort en 1567.
Henri de Saint-Nectaire, _marquis de La Ferté-Nabert_. Son père François était _seigneur et comte de La Ferté-Nabert_. Mort en 1588.
René aux Épaules, dit de Laval, maréchal de camp, _marquis de Nesle_. C'est le troisième fils de René II qui, ayant épousé la fille de Bertrand-André de Mouchi, _marquis de Montcarvel_, et de _Marguerite aux Épaules_, dite de Laval, _marquise de Nesle_, prit le nom de _marquis de Nesle_ en 1648.
Guillaume Simiane, _marquis de Gordes_. Un Charles-Jean-Baptiste de Simiane, mort en 1677, était petit-fils de Bertrand de Simiane, _seigneur de Gordes_.
François de Nagu, _marquis de Varennes_. (Ne s'est pas trouvé dans _Moréri_.)
Urbain de Maillé, _marquis de Brézé_, fils de Charles de Maillé, _seigneur de Brézé_, marié en 1597.
Charles de Livron, _marquis de Bourbonne_. (Ne s'est pas trouvé dans _Moréri_.)
Louis, vicomte, puis duc d'Arpajon, _marquis de Sévérac_, fils de Jean IV, _baron de Sévérac_.
François de Wignerot, _marquis de Pont-Courlai_, fils de René Wignerot, _seigneur du Pont de Courlai_.
Charles de La Porte, _marquis_, puis duc _de La Meilleraye_, fils de Charles de La Porte, qui acquit _la terre_ de _La Meilleraye_.
Gabriel de Rochechouart, _marquis de Mortemart_, petit-fils de René de Rochechouart, _baron de Mortemart_, mort en 1587.
Hector de Gelas et de Voisins, _marquis de Laberon et d'Ambres_. (Ne s'est pas trouvé dans _Moréri_.)
Henri de Beaudeau, comte de Peralen, _marquis de Lamothe-Sainte-Éraye_. (Ne s'est pas trouvé dans _Moréri_.)
Jean de Mouchi, _marquis de Montcarvel_, né _seigneur de Montcarvel_, etc.
Roger Duplessis, seigneur de Liancourt, _marquis de Guercheville_. Dans l'article qui le concerne, le nom de _Guercheville_ ne s'est pas trouvé.
Charles de Saint-Simon, seigneur Duplessis, depuis _marquis de Saint-Simon,_ fils puîné de Titus, _seigneur de Saint-Simon_, mort en 1609.
EN 1642.
Antoine de Villeneuve, _marquis de Trans_. _La baronnie de Trans_ fut érigée en _marquisat_ l'an 1505. C'est la première terre en France décorée de ce titre avec enregistrement au parlement. (_Moréri_, t. X, p. 314 et 632.)
EN 1661.
Jacques d'Estampes, maréchal de France, _marquis de La Ferté-Imbault_. Son père, Claude d'Estampes, ne prenait point ce titre de _La Ferté-Imbault_.
François-René du Bec, _marquis de Vardes_. Son bisaïeul, Pierre du Bec, était _seigneur de Vardes_, vers 1580.
Charles-Maximilien de Belle-Forière, _marquis de Soyecourt_, descendait sans doute de Maximilien de Belle-Forière, _seigneur de Soyecourt_.
François-Paul de Clermont, _marquis de Monglat_. Son père, Hardouin de Clermont, avait épousé, en 1598, une fille de Robert, _baron de Montglat_.
François de Simiane, _marquis de Gordes_. (Voyez l'article _Guillaume_, ci-dessus, en 1633.)
Jacques-François, _marquis de Hautefort_. (Ne s'est pas trouvé dans _Moréri_.)
François d'Espinay, _marquis de Saint-Luc_. Son père, Timoléon d'Espinay, ne prend pas ce titre de _Saint-Luc_.
Antoine de Brouilli, _marquis de Piennes_. (Ne s'est point trouvé dans _Moréri_.)
Jean, _marquis de Pompadour_, fils de Léonard-Philibert, _vicomte de Pompadour_, chevalier des ordres en 1633.
Henri de Baylens, _marquis de Poyanne_. (Ne s'est point trouvé dans Moréri.)
Jacques Esthuer, comte de La Vauguyon, _marquis de Saint-Mégrin_, fils de Louis de Esthuer de Caussade, _comte de Saint-Mégrin_.
Jean du Bouchet, _marquis de Sourches_. La _baronnie de Sourches_ fut érigée en sa faveur en _marquisat_ l'an 1652.
Nicolas-Joachim Ronault, _marquis de Gamaches_, fils de Nicolas Ronault, en faveur de qui la _terre de Gamaches_ fut érigée en _marquisat_ en 1620.
René-Gaspard de La Croix, _marquis de Castries_, fils de Jean de La Croix, _comte de Castries_, mort en 1632.
DEUXIÈME NOTE,
qui se rapporte à la page 101.
Tous les commentateurs, dit M. Aimé Martin, se sont étonnés de la hardiesse de Molière. Sa remarque s'applique à cette phrase de l'auteur, dans la scène 1re de l'_Impromptu de Versailles_: «Comme dans les comédies anciennes on voit toujours un valet bouffon qui fait rire les auditeurs, de même dans toutes nos pièces de maintenant _il faut toujours un marquis ridicule qui divertisse la compagnie_.» «Aucun, continue M. Aimé Martin, n'a deviné le but de ces attaques. En effet Louis XIV, laissant tourner _la noblesse en ridicule_, offre un spectacle singulier, et qui semble en contradiction avec la fierté de son caractère; mais la contradiction n'est qu'apparente, _et nous retrouvons ici la grande idée politique_ qui inspira toutes les actions de son règne. Témoin des troubles de la Fronde, _victime des excès des grands_, il sentit de bonne heure la nécessité de les _soumettre_, et il le fit. Cependant l'ancien souvenir de leur puissance vivait encore parmi le peuple; et peut-être, _comme sous la régence de Médicis, ils auraient trouvé des secours dans les provinces contre le roi lui-même_. Louis XIV voulut leur ôter cette dernière ressource, et Molière servit ses projets en égayant le peuple aux dépens de ceux mêmes que jusqu'alors il avait craints et honorés. On sait que plusieurs fois Louis désigna à Molière les caractères _qui pouvaient le plus frapper la multitude_. C'est ainsi que les grands perdirent peu à peu leur influence, c'est-à-dire qu'ils partagèrent les plaisirs de la cour, et cessèrent de la menacer. Sans doute cette politique _fut poussée trop loin_; car le roi diminuait sa puissance en affaiblissant trop celle de la noblesse. Mais ce n'est point ici le lieu d'examiner cette grave question; il me suffit d'avoir essayé d'expliquer les raisons qui portèrent Louis à protéger les attaques que Molière renouvela, _toujours_ avec succès, dans _le Misanthrope_, _le Bourgeois gentilhomme_, _Georges Dandin_, etc.»
Je crains bien que M. Aimé Martin n'ait voulu expliquer par un système tout entier d'imagination, une assertion tout-à-fait imaginaire elle-même. Je suis obligé d'attaquer et le système et la supposition sur laquelle il se fonde, parcequ'il en résulterait que Louis XIV, au lieu de faire servir à son despotisme l'organisation de sa maison et de sa cour, comme je le crois, aurait interrompu le système établi par François Ier, qui voulut faire servir l'organisation de la cour au gouvernement de la nation.
C'est d'abord une supposition dénuée de tout fondement, et de plus démentie par la scène même à laquelle s'applique la note du commentateur, que Molière ait tourné la noblesse en ridicule, et par conséquent que le roi l'_ait laissé faire_, et qu'il ait protégé les attaques sans cesse renouvelées contre elle par le poète. Il n'a attaqué que les marquis; les marquis seuls ont été pour lui des objets de dérision et de mépris habituels, et les marquis n'étaient pas toute la noblesse, et tous n'étaient pas même nobles. Molière n'a pas écrit une ligne qui tournât en dérision ni la noblesse en général, ni les gens de qualité, ni les ducs, ni les comtes, ni les barons, ni les gentilshommes. S'il a attaqué quelques vices particuliers des gens de cour, ç'a été comme ceux des autres classes de la société, au lieu qu'il a vilipendé les marquis en général, comme marquis, comme affublés de ridicules inhérents à la qualité de marquis. À ses yeux, la vanité et l'impertinence sont des exceptions dans les autres classes; ce sont les attributs inséparables de tous les marquis; c'est leur caractère propre et distinctif, et le poète n'y fait pas d'exception. Comment donc M. Aimé Martin a-t-il pu considérer comme une attaque contre la noblesse en général une phrase où l'auteur parle uniquement des _marquis_? Comment n'a-t-il pas remarqué que Molière lui-même, dans la même scène, quelques lignes plus bas, fait sentir qu'il ne faut pas les confondre avec les gens de qualité, dont ils diffèrent essentiellement? Il dit à Brécourt, qui joue le rôle d'_un homme de qualité_ (voyez les _personnages_): «_Pour vous, vous faites un homme de cour_, comme dans la _Critique de l'École des femmes_ (il y jouait _Dorante_), c'est-à-dire que vous devez prendre un air posé, un ton de voix naturel, et gesticuler le moins qu'il vous sera possible.» Et quand Brécourt se représente (sc. III), il lui reproche de prendre le ton d'un marquis: «Ne vous ai-je pas dit, observe-t-il, que vous faites un rôle où l'on doit parler naturellement?» Notez que le rôle de Dorante, que jouait Brécourt dans _la Critique de l'École des femmes_, est un rôle de bon ton, de bon goût, de bon sens. Ce n'était donc pas des hommes de qualité ou de la noblesse en général que parlait Molière quand il disait: «Le marquis aujourd'hui est le plaisant de la comédie, comme le _valet bouffon_ dans les comédies anciennes.»
Le _Bourgeois gentilhomme_ est la seule des pièces de Molière où l'on voie un comte jouant un rôle méprisable et s'abaissant à une espèce d'escroquerie; mais le poète ne l'a mis sur la scène que pour faire ressortir la sottise du bourgeois qui veut fréquenter les gens, de qualité, et en second lieu l'action de ce comte est dans le genre de celles qui, à la honte des moeurs du temps, n'étaient pas déshonorantes, et appartenait à ce qu'on a depuis appelé des _roueries_: M. Aimé Martin observe lui-même que c'était là la vie du comte de Grammont, qui était fort recherché à la cour de Louis XIV et fort aimé de ce prince. Malgré l'exemple du comte de Grammont, il n'y avait pas à la cour un chef de grande et illustre famille qui eût voulu que ses enfants lui ressemblassent, et pas un individu, quelque corrompu qu'il fut, qui eût osé se plaindre du poète qui montrait des habitudes aussi condamnables sous un aspect odieux. Molière n'affrontait donc point la cour ni la noblesse par ce rôle, il en servait la partie saine et la plus nombreuse.
M. Aimé Martin cite _le Misanthrope_ comme une des pièces où la noblesse est montrée sous un jour odieux; en effet Molière y a mis en scène deux personnages faisant métier de séduction, de corruption, de subornation. Mais d'abord, dans les moeurs du temps de Louis XIV, ces habitudes n'étaient rien moins que déshonorantes; en second lieu, ces deux personnages sont qualifiés de _marquis_. M. Aimé Martin pense que l'un d'eux représentait le _comte_ de Guiche: cela est probable; mais quand cela serait évident, qu'en conclure, si ce n'est que Molière a attaqué un vice répandu à la cour, mais qui n'y était pourtant pas général, parcequ'il n'est ni de tous les âges, ni de tous les caractères, ni de toutes les positions; un vice dont le grand nombre des gens de cour eux-mêmes auraient été bien aises de la voir purger? En l'attaquant dans un individu, il n'a donc pas voulu offenser toutes les personnes du même rang; et il serait toujours remarquable qu'il eût épargné au comte sa censure, pour la faire peser sur un marquis. Au reste, le but de la pièce est manifestement de donner une leçon à la vanité des bourgeois qui ont la prétention de vivre habituellement avec des grands.
Quand Molière prend ses modèles dans le tiers-état, personne ne l'accuse d'avoir eu l'intention d'avilir le tiers-état: pourquoi aurait-il eu davantage celle d'avilir la noblesse quand il a peint quelque vice de gens de cour auxquels aucun chef des plus grandes familles n'aurait été bien aise que ses enfants ressemblassent, et dont ils étaient les premiers à se féliciter que le théâtre fît justice? Enfin s'il était vrai que Molière eût fait le rôle de son _marquis Clitandre_ pour représenter le comte de Guiche, parcequ'il était l'amant de sa femme, que Célimène fût sa femme même, et enfin que dans le rôle d'Alceste il eût voulu exhaler ses propres chagrins, comment chercher dans la politique de Louis XIV, et dans des vues politiques quelconques, le principe de cette belle composition? Et toujours il faudrait remarquer l'attention de charger de ses griefs un _marquis_, au lieu d'un homme autrement qualifié, et de renvoyer, comme à leur source, tous les vices à tous les marquis.
M. Aimé Martin cite mal à propos _Georges Dandin_ comme une des pièces où la noblesse est maltraitée. Cette pièce ne livre au ridicule que l'excessive et extravagante vanité d'un gentilhomme de campagne, dont l'_aïeul_, _Bertrand de Sottenville_, _fut si considéré dans son temps que d'avoir permission de vendre tout son bien pour le voyage d'outre-mer_, et la sottise du bourgeois qui épouse sa fille.
Dans Pourceaugnac, l'auteur a voulu faire ressortir la vanité du noble de petite ville, privé de toute éducation, qui rougit d'être pris pour un légiste, ne veut pas s'être abaissé jusqu'à faire _son droit_, et assure que quelques mots de chicane, qui lui sont échappés très à propos, _sont des mots qui lui viennent sans qu'il les sache_, et _présume qu'il les a retenus en lisant des romans_.
Dans l'_Avare_, Molière attaque la vanité de ces _larrons de noblesse_, de ces imposteurs qui _tirent avantage de leur obscurité, et s'habillent insolemment du premier nom illustre qu'ils s'avisent de prendre_.
Dans l'_École des femmes_, il livre au ridicule un bourgeois qui se _débaptise_, quitte le nom d'Arnolphe pour celui de _monsieur de La Souche_, et d'un vieux tronc pourri de sa métairie veut faire dans le monde un nom de seigneurie; ou un certain gros Pierre,
Qui n'ayant pour tout bien qu'un seul quartier de terre, Y fit tout à l'entour faire un fossé bourbeux, Et de monsieur de l'Isle en prit le nom pompeux.
Dans M. Jourdain, il berne le bourgeois qui veut être gentilhomme, marier sa fille à un marquis, et si on le fâche, à un duc.
Dans _les Précieuses_, il fait servir le marquis de Mascarille et le vicomte de Jodelet à punir la vanité des bourgeoises qui ne veulent faire société qu'avec des gens de qualité. Il n'y a dans tout cela que des leçons pour la roture vaniteuse et rien contre la noblesse.
Si Molière n'a point attaqué la noblesse, il ne faut pas chercher à expliquer d'où il a tiré l'audace de l'attaquer; on n'a aucune raison de supposer l'autorisation, ni les ordres de Louis XIV, ni de chercher les motifs de cette autorisation chimérique. Et quand il serait certain que ce prince a autorisé l'attaque de la noblesse, ce ne pourrait être par les raisons que M. Aimé Martin a malheureusement rencontrées. Jamais Louis XIV n'a été _victime des excès des grands_; jamais il n'a eu la plus faible raison de les craindre; il les a toujours vus très soumis. Le cardinal de Richelieu ne lui avait rien laissé à faire pour les dompter; les usages et les traditions de la cour de François Ier lui avaient apporté tout ce qui était nécessaire pour les corrompre. La Fronde ne lui a montré que les ennemis du cardinal Mazarin. Du moment qu'il a pris en main le pouvoir, il l'a exercé sans opposition; il a été le plus absolu de nos rois dès qu'il a voulu régner. Il a eu la cour la plus splendide, la plus respectueuse; il a été prodigue pour les grands et pour ses maîtresses; il a été le maître le mieux obéi, le potentat le plus flatté, le plus courtisé. La grande pensée de Louis XIV n'a jamais été de dégrader sa noblesse dans l'opinion, mais de l'employer utilement pour sa gloire au dehors, et de la faire servir au dedans à l'éclat de sa cour et à l'ascendant de sa puissance. En un mot, lui seul a recueilli les fruits de ce système d'opprimer l'État par la cour, et lui a donné tout son développement. Quant aux marquis, il suffit de demander si Louis XIV et Molière étaient moins clairvoyants que madame de Sévigné dans l'opinion publique? l'un avait-il besoin d'une si grande pensée politique, et l'autre d'une si haute et si puissante protection pour mépriser ce que conspuait toute la France?
Je termine cette note par deux observations: la première c'est que Scarron, en 1653, avant les grands éclats de Molière contre les marquis, les a drapés dans une comédie dédiée à Louis XIV. Il fait dire à Don Japhet:
La multiplicité des marquis m'importune; Depuis que dans l'État on s'est remarquisé, On trouve à chaque pas un marquis supposé.
Ma seconde observation c'est que, sous le règne de Louis XIV, Regnard a été le continuateur de Molière relativement aux marquis. Le _marquis_ du Joueur, ce malotru qui se donne pour homme de qualité, et qui est fils d'un huissier du Maine et cousin d'une revendeuse à la toilette, et d'après qui l'expression de _saute marquis_ est devenue proverbiale, prouve que trente ans après Molière les marquis étaient, comme de son temps, consacrés à l'amusement public, dévoués à la risée des honnêtes gens.
EXTENSION DU NOUVEAU SYSTÈME DE MAISON
ET DE COUR
ÉTABLI SOUS FRANÇOIS Ier;
LES NOBLES MULTIPLIÉS, ET AFFILIÉS À LA COUR COMME
DOMESTICITÉ ET COMME SERVICE DE CHEVALERIE.