Conscience

Chapter 22

Chapter 223,868 wordsPublic domain

Sans doute, elle arriva heureuse, souriante, toute pénétrée de tendresse; mais il l'observait de trop près pour ne pas voir qu'il y avait en elle comme une arrière-pensée, quelque chose qui l'embarrassait et qu'elle ne disait pas.

Il n'était pas en disposition d'admettre qu'elle pouvait se cacher de lui et ne pas tout lui dire.

Tout de suite il la questionna:

--Que me caches-tu?

--Comment peux-tu supposer que je te cacherais quelque chose?

--Enfin qu'as-tu? Tu comprends, n'est-ce pas, qu'il ne peut rien se passer en toi que je ne lise dans tes yeux? Eh bien, tes yeux parlent quand tes lèvres se taisent.

--C'est que j'ai une demande à t'adresser, une prière.

--Pourquoi ne la dis-tu pas?

--Parce que je n'ose.

--Il me semble cependant que je ne montre pas des dispositions qui puissent te faire croire que je te refuse rien.

--C'est justement de là que vient mon embarras et ma réserve: j'ai peur de te peiner au moment où je voudrais te prouver tout ce qu'il y a de gratitude et d'amour dans mon coeur.

--Si tu dois me peiner, le mieux est de ne pas me faire attendre.

Elle hésita; puis, devant un geste impatient, elle se décida.

--Je voulais te demander comment tu entends que se fera notre mariage?

Il la regarda surpris.

--Mais comme tous les mariages!

--Tous? dit-elle en insistant.

--Est-ce qu'il en est qui se font d'une façon différente des autres?

--Mais oui.

--Tu sais que je ne comprends rien à cette manière d'interroger en énigmes; si tu veux faire allusion à un usage mondain que je ne connaisse pas, dis-le franchement: cela n'est pas pour me blesser, puisque je suis le premier à avouer que je n'en connais aucun. Que veux-tu?

Elle sentait l'irritation croître, et pourtant elle ne pouvait se décider.

--J'ai mal commencé, reprit-elle; j'aurais dû te dire tout d'abord que tu trouveras toujours en moi une femme respectueuse de tes idées et de tes croyances, qui ne se permettra jamais de les juger, encore moins de chercher à les combattre ou les modifier: cela, tu le sens, n'est-ce pas, ne serait ni de ma nature, ni de mon amour?

--Conclus, dit-il impatiemment.

--Je pense donc; dit-elle avec une hésitation embarrassée et craintive, que tu n'admettras pas que je manque de respect à tes idées en te demandant que notre mariage se fasse à l'église.

--Mais c'était mon intention.

--Vrai! s'écria-t-elle, oh! cher, et moi qui avais si grande crainte de te blesser!

--Pourquoi veux-tu que cela me blesse? dit-il en souriant.

--Tu consens à aller à confesse?

Instantanément le sourire qui était dans ses yeux et sur ses lèvres fut remplacé par un éclair de fureur.

--Et pourquoi n'irais-je pas à confesse? s'écria-t-il.

--Mais...

--Tu supposes que je puis avoir peur de me confesser Pourquoi supposes-tu cela? Dis-le, ce pourquoi.

Il la regardait avec des yeux qui la perçaient jusqu'au coeur, comme s'ils voulaient fouiller en elle.

Stupéfaite de cet accès de fureur qui éclatait sans que rien l'eût fait prévoir, puisqu'il venait de répondre en souriant à la demande du mariage religieux qu'elle avait cru si dangereuse, elle ne trouvait rien à dire, ne comprenant pas en quoi ce simple mot «à confesse» avait pu l'exaspérer ainsi. Et cependant elle ne pouvait pas s'y tromper, c'était bien celui-là et non un autre qui l'avait mis dans cet état.

Il continuait de l'examiner; alors elle voulut essayer de s'expliquer:

--Je n'ai supposé qu'une chose, dit-elle, c'est que je pouvais te blesser en te demandant un acte en contradiction avec tes croyances.

La colère folle qui venait de l'emporter si maladroitement commençait à perdre de sa violence initiale: un mot ajouté à ce qui lui avait échappé serait un aveu. Ne se débarrasserait-il donc jamais, même alors que son esprit se trouvait dans les meilleures conditions, de l'idée fixe qui l'obsédait? Un homme comme lui pouvait avoir de la répugnance pour se confesser, mais il ne devait pas admettre l'idée qu'on supposât qu'il avait peur de cette confession: pourquoi peur?

--Ne parlons plus de cela, dit-il; surtout n'y pensons plus.

--Permets-moi un seul mot, répondit-elle. J'aurais été dans la situation de tout le monde, que je ne t'aurais rien demandé; les idées que je peux avoir au fond du coeur se seraient inclinées devant les tiennes, je t'aime assez pour cela; mais pour toi, pour ton avenir, pour ton honneur, tu ne dois pas paraître te marier en cachette, honteusement, avec une paria.

--Sois tranquille; je sens comme toi, plus que toi, la nécessité pour nous des cérémonies consacrées.

Elle ne tarda pas à comprendre que dans cette voie il allait beaucoup plus loin qu'elle.

Pour ne pas rester sous l'impression fâcheuse qu'aurait pu avoir le mot malencontreux d'où était partie cette explosion, il lui proposa de visiter l'appartement qu'il avait arrêté la veille, et tout de suite ils allèrent rue d'Estrée.

Pour la première fois, ils marchaient franchement la tête haute, côte à côte, dans les rues de Paris, sans craindre des rencontres: quel orgueil pour elle! Son mari! c'était au bras de son mari qu'elle s'appuyait! Quand ils traversèrent les Tuileries, elle fut presque surprise qu'on ne se retournât pas pour les voir passer; volontiers elle eût crié à ces indifférents, à ces ignorants: «C'est lui! Mères qui couvez si tendrement vos enfants d'un regard ému, c'est lui qui vous les guérira; enfants qui embrassez vos mères, c'est lui qui les conservera longtemps à votre affection.»

Dans les dispositions où elle était, elle ne pouvait que trouver admirable ce qu'il avait choisi: admirable la rue, admirable la maison, admirable l'appartement.

Comme il comprenait trois chambres à coucher donnant sur une terrasse où il logerait les bêtes destinées à ses expériences, Saniel voulut qu'elle décidât laquelle de ces chambres elle choisissait; puisqu'elle devait la partager avec lui, elle voulut prendre la plus belle, mais il n'accepta point cet arrangement.

--C'était entre les deux petites que je te demandais de choisir, dit-il; la grande et la belle doit être réservée à ta mère, qui, ne pouvant pas sortir, a besoin plus que nous d'espace, d'air et de lumière.

Comment n'eût-elle pas été transportée de reconnaissance en le trouvant en toutes choses, les petites comme les grandes, si parfaitement bon, plein de prévenance, de délicatesse, de générosité? Jamais elle ne l'aimerait assez pour s'élever jusqu'à lui.

Par une chance heureuse, les pièces principales, le salon et le cabinet se trouvaient à peu près de même dimension que celles de la rue Louis-le-Grand; il n'y aurait donc rien ou presque rien à changer à l'ameublement; si les rideaux n'allaient pas tout à fait bien, on tricherait un peu. Pour les autres pièces, peu importait; on se contenterait de ce qu'on avait, en le complétant avec le mobilier de la rue des Moines: ce n'était pas du présent qu'ils devaient prendre souci, c'était de l'avenir; plus tard, on verrait.

Ce bavardage féminin, coupé d'effusions et d'élans passionnés, charmait Saniel, qui avait oublié l'incident de la confession, sa colère aussi bien que son obsession, ne pensant qu'à Philis, ne voyant qu'elle, ravi par sa gaieté, sa vivacité, remué dans tout son être par les tendres caresses de ses beaux yeux sombres.

Comment ne serait-il pas heureux avec cette femme délicieuse, qui avait pris tant d'empire sur lui, et qui l'aimait si ardemment? Une inspiration inconsciente ne l'aurait pas poussé au mariage, que la raison et le calcul devraient l'y amener. Pour lui, un seul danger, désormais,--la solitude,--elle l'en préservait; avec son entrain, sa belle humeur, sa vaillance, son amour, elle ne le laisserait pas retourner à ses pensées; le travail ferait le reste.

Après la question de l'ameublement, ils réglèrent celle du mariage lui-même, c'est-à-dire de la cérémonie; et ce fut alors qu'elle eut l'étonnement de voir en lui des idées et des exigences qu'elle ne soupçonnait pas, et qui étaient même la négation de ce qu'elle avait cru jusqu'à ce jour.

La toilette avait été décidée,--robe de taille aussi simple que possible qu'elle ferait elle-même comme toutes ses robes,--et ils étaient arrivés aux témoins.

--Nous n'avons plus de relations, dit Philis.

--Vous en aviez autrefois; ton père avait des amis, des camarades.

--Je ne suis plus la fille de mon père, je suis la soeur de mon frère; je n'oserai pas leur demander d'être témoin de mon mariage.

--C'est justement parce que tu es la soeur de ton frère qu'ils ne peuvent pas te refuser: ce serait une cruauté doublée d'une grossièreté! La cruauté passe, mais la grossièreté! Parmi les gens de talent, quel était le meilleur camarade de ton père?

--Cintrat.

--Est-ce que ce n'est pas un bohème, un ivrogne?

--Mon père le regardait comme le plus grand peintre de notre temps, le plus original...

--Il ne s'agit pas du talent, mais du nom; je suis sûr qu'il n'est pas seulement décoré. Ton père avait bien d'autres amis, plus incontestablement arrivés, plus bourgeoisement, si tu veux?

--Glorient.

--Le membre de l'Institut, parfait?

--Casparis, le statuaire.

--Académicien aussi. C'est ce qu'il nous faut, et tous deux archi-décorés. Inutile de chercher plus loin; tu iras les inviter, tu diras qui je suis: professeur agrégé à l'École de médecine, médecin des hôpitaux; je te promets qu'ils accepteront. Pour moi, je prendrai mon vieux maître, Carbonneau, en ce moment président de l'Académie de médecine, et Claudet, l'ancien ministre, qui en sa qualité de député de mon département, ne pourra pas se dérober plus que les autres; et ça nous donnera des témoins décoratifs qui feront bien dans les journaux.

Ce ne fut pas seulement dans les journaux qu'ils firent bien, ce fut aussi dans l'église Sainte-Marie des Batignolles quand on les vit en tête du cortège défiler sur le tapis qui, dans la nef un peu sombre, montait de la rue jusqu'à l'autel.

--Glorient! Casparis! Carbonneau! Claudet! Les arts, la science, la politique. A moins d'avoir des diplomates, on ne pouvait espérer des boutonnières plus fleuries.

Il fallut la beauté et le charme de la mariée pour qu'elle ne fût pas éclipsée par ces glorieux témoins; mais quand on la vit passer au bras de Glorient, si libre dans sa modestie, si rayonnante de grâce, des exclamations d'admiration ou de sympathie l'accompagnèrent jusqu'au sanctuaire.

Pendant qu'à l'autel le prêtre célébrait la messe, dehors, devant la grille, un homme, vêtu d'un costume en velours marron et coiffé d'un feutre cabossé, se promenait en fumant une bouffarde: c'était M. le comte de Brigard, à qui ses principes interdisaient, aussi bien aux mariages qu'aux enterrements, l'entrée des églises et qui péripatétisait sur le trottoir avec ses disciples, en attendant la sortie, pour féliciter le marié. Quand elle eut lieu, il coupa le cortège et, prenant la main de Saniel, il la lui serra chaleureusement, en le séparant de sa femme:

--C'est bien, c'est noble, dit-il; c'est la situation qui a fait ce mariage sans elle inutile. J'ai compris; pour cela je l'excuse; je fais plus, je l'applaudis. Mon cher, vous êtes un homme.

Et comme c'était un mercredi, le soir, à la parlotte chez Crozat, il revint publiquement sur cette approbation qui, dans les conditions où elle avait été donnée, ne suffisait pas à sa conscience.

--Messieurs, nous avons assisté aujourd'hui à un grand acte réparateur, le mariage de notre ami Saniel avec la soeur de ce pauvre garçon, victime d'une injustice qui crie vengeance. Un soir, dans cette même salle, j'ai parlé de Saniel légèrement, quelques-uns de vous s'en souviennent peut-être, malgré le temps écoulé; je tiens à lui en faire publiquement réparation, aujourd'hui qu'il s'est affirmé homme de devoir et de conscience, se mettant bravement au-dessus des faiblesses sociales.

--N'est-ce pas une faiblesse sociale, dit Glady, d'avoir pris pour les témoins de cet acte réparateur des personnages qui semblent n'avoir été choisis que pour le côté décoratif de leurs situations oficielles?

--Profonde ironie, au contraire! dit Brigard, en assurant son feutre, leçon puissante et féconde que celle gui fait concourir à la démolition des préjugés ceux-là mêmes qui en sont les défenseurs professionnels! Saniel est un homme.

V

Le dimanche qui suivit son mariage, Philis éprouva une surprise à laquelle elle réfléchit longtemps, sans lui trouver une explication satisfaisante.

Comme elle s'habillait, Saniel entra dans sa chambre:

--Que comptes-tu faire aujourd'hui?

--Ce que je fais tous les jours.

--Tu ne vas pas à la messe?

Elle le regarda étonnée, n'étant pas maîtresse de son premier mouvement, et, comme toujours lorsqu'elle paraissait vouloir lire en lui, il montra de la mauvaise humeur.

--En quoi ma question est-elle extraordinaire? dit-il.

--La messe n'est pas précisément le sujet habituel de tes préoccupations, il me semble.

--Elle peut le devenir exceptionnellement quand je pense aux autres, et c'est le cas: n'allais-tu pas à la messe quelquefois?

--Quand je pouvais.

--Eh bien, tu peux aujourd'hui si tu veux; voilà ce que j'avais à te dire: et j'ai cru que cela devait être dit. Je n'ai pas oublié la promesse que tu m'as faite d'être respectueuse de mes idées et de mes croyances: je veux te rendre la pareille, c'est bien simple.

--Tout ce qui est bon et généreux te paraît simple.

--Alors?

--Je vais y aller tout de suite.

--Comment! tout de suite? il n'est pas huit heures. Va plutôt à la grand'messe, c'est plus convenable.

Convenable! Quel mot étrange dans sa bouche! Ce n'était pas par respect pour les convenances qu'elle allait quelquefois à la messe, et plus souvent en ces derniers temps qu'autrefois, mais parce qu'il y avait en elle un fond de sentiments religieux et de piété un peu vague, que les malheurs de Florentin avaient avivés.

--J'irai à la grand'messe, dit-elle sans rien laisser paraître de ce que ce mot avait suggéré en elle, et en continuant de s'habiller.

--C'est cette robe que tu vas mettre? demanda-t-il en montrant celle qui était posée sur une chaise.

--Mais oui; à moins qu'elle ne te déplaise.

--Je la trouve un peu simple.

En effet, elle était d'une simplicité extrême, faite d'une étoffe à bas prix, ne valant que par l'originalité de façon que Philis lui avait donnée en la taillant elle-même.

--N'oublie pas, continua-t-il, que Saint-François-Xavier n'est pas une église de besoigneux; quand on est charmante comme toi, on se fait partout remarquer: on voudra savoir qui tu es.

--Tu as raison; je vais prendre ma robe de distribution de prix.

--C'est cela, et ton chapeau fermé, n'est-ce pas? plutôt qu'un chapeau rond; la première impression produite doit être la bonne.

Ce mélange de préoccupation religieuse et mondaine n'était-il pas tout à fait surprenant chez lui? Elle l'avait donc bien mal connu jusqu'à ce jour? Après tout, peut-être n'était-ce qu'une exception: au départ, il avait voulu lui donner un conseil qu'il jugeait sage.

Mais ces exigences pour la toilette se répétèrent.

Bien qu'avant le mariage elle n'eût fait que passer dans la vie de Saniel, elle la connaissait assez cependant pour savoir qu'elle était rigoureusement employée au travail, sans rien donner de son temps aux distractions ou même simplement aux relations mondaines; et elle avait cru que les choses continueraient ainsi; marié, il travaillerait comme avant de l'être. Pour le travail, elle avait raisonné juste, faux pour les distractions ou plutôt les relations. Peu de temps après leur mariage, l'un de leurs témoins, l'ancien ministre Claudet avait rattrapé un bon portefeuille et, Saniel l'ayant guéri d'une névralgie faciale juste à point pour qu'il pût faire les courses et mener les négociations qui avaient abouti à sa nomination, il s'était pris d'une belle amitié pour ce jeune médecin à qui il devait son ministère: c'était un homme bon à avoir sous la main, que celui qui faisait ces miracles et vous permettait d'aller ou de ne pas aller à la Chambre selon les circonstances; sans compter qu'il vous enlevait à la main une douleur dont seuls peuvent parler ceux qui l'ont éprouvée. Étant donné le caractère de Saniel et ses habitudes, il semblait que cette amitié ne devait guère avoir d'influence sur lui: médecin, non courtisan; mais il s'était trouvé que le médecin et le courtisan n'avaient fait qu'une seule et même personne, et que Saniel était devenu le commensal du ministère; il n'y avait pas de réunions, pas de fêtes sans qu'il y fût invité, et toutes il les acceptait, pour lui aussi bien que pour sa femme.

Quel étonnement quand elle l'avait vu tout quitter pour aller s'asseoir à la table du ministre ou figurer dans ses salons, et aussi quand les observations à propos de la robe de la messe avaient recommencé pour celles des dîners et des soirées!

Tout d'abord la robe du mariage avait été appropriée à ces exigences par un habile décolletage; mais elle ne pouvait pas toujours aller: il avait fallu l'orner, la modifier, en faire avec une seule trois ou quatre, ce qui n'était pas facile; si ingénieuse qu'elle fût pour ces arrangements, quelques mètres de tulle et de gaze ne lui fournissaient pas des combinaisons indéfinies.

D'ailleurs, elles ne lui suffisaient point; il les trouvait trop simples et voulait des dentelles, du jais, des fleurs, du brillant, du clinquant, ce qu'il voyait aux autres femmes.

Comment le contenter avec les faibles ressources dont elle disposait? Elle avait apporté dans son ménage une économie d'avare; Joseph, congédié, était remplacé par une bonne qui faisait tout, l'appartement, la cuisine et même un peu de blanchissage; cette cuisine était d'une simplicité de pauvres gens; mais ces petites économies, gagnées d'un côté, fondaient vite d'un autre, dans les toilettes, dans les voitures qu'il fallait prendre, bon gré, mal gré, trop souvent.

Alors elle avait voulu se remettre au travail, non des leçons, ce qui n'était plus possible, mais des menus, qui lui donneraient une centaine de francs par mois assez facilement. Il n'y avait pas consenti, et, comme elle insistait doucement, il s'était fâché:

--Cela ne serait pas digne de toi; je ne veux pas qu'on dise que ma femme descend à ces besognes.

Il lui avait seulement permis la peinture; puisque autrefois elle avait peint dans l'atelier de son père pour s'amuser, et qu'elle n'avait renoncé aux tableaux, quand elle avait dû gagner sa vie, que parce que le temps lui manquait pour travailler honnêtement; elle pouvait s'y remettre, maintenant qu'elle n'était plus poussée par la tâche quotidienne; si le métier était honteux, l'art pouvait être honorable; qu'elle eût du talent, il en serait heureux, même glorieux; qu'elle vendît ses tableaux, ce serait une originalité qui ferait parler d'elle dans le monde.

Le salon avait été en partie transformé en atelier et elle avait essayé quelques petits tableaux qui, pour n'avoir aucune prétention au grand art, étaient cependant agréables, faciles, enlevés avec un chic brillant qui plaisait. Glorient, à qui elle les avait montrés, les avait trouvés «gentils comme tout», et il en avait fait acheter deux par son marchand, qui en avait commandé d'autres, à un prix doux, il est vrai, très doux même, mais enfin, pour elle, beaucoup au-dessus de ce qu'elle attendait.

Avec le courage et la constance que les femmes apportent à ce qui leur plaît, elle eût volontiers travaillé du matin au soir; mais les relations que Saniel s'était créées ne lui en laissaient pas la liberté. Par cela seul qu'il était assidu chez Claudet, on l'avait invité ailleurs, et comme au lieu de se dérober à ces invitations il les avait recherchées, il en était résulté pour elle des obligations mondaines qui lui dévoraient son temps; tous les jours elle avait une ou plusieurs visites à faire: elle devait aller aux enterrements, aux mariages, se montrer aux ventes de charité; elle-même avait son jour, et pendant trois heures il lui fallait écouter des papotages féminins sans intérêt pour elle.

Et lui, quel plaisir pouvait-il prendre à endosser un habit, quand il était las après une journée bien employée, pour s'en aller dans un salon, lui fils de paysan, resté paysan par tant de côtés, lui qui autrefois ne comprenait rien à la vie mondaine et n'avait pour elle que du mépris, la trouvant aussi ennuyeuse que ridicule.

Elle avait cherché à deviner la cause de ce changement, et quand, avec adresse, avec légèreté, d'une façon détournée, elle l'avait amené à s'expliquer là-dessus, elle n'en avait tiré qu'une réponse, qui pour elle n'en était pas une:

--Il faut être du monde.

Pourquoi donc tenait-il tant à être du monde? était-ce pour elle, parce qu'elle était la soeur d'un forçat, qu'il voulait l'imposer partout et la faire admettre la tête haute? Cela, elle l'eût jusqu'à un certain point compris, bien que ce rôle qu'il lui faisait jouer fût le plus cruel qu'on pût lui donner, et précisément le contraire de celui qu'elle aurait pris si elle avait été libre.

Mais il n'y avait pas que cela dans ce besoin d'être du monde. Lui, pour l'avoir épousée, n'était pas le frère d'un forçat, et cependant, en l'observant de près, on pouvait croire que ce qu'il demandait à ces relations et aux personnages dans de hautes situations qu'il recherchait, c'était une part de leur importance, de leur considération, de leur honneur, comme s'il voulait s'en couvrir. Il n'avait besoin cependant ni de cette importance, ni de cette considération, ni de cet honneur, et n'avait rien à leur prendre en se frottant à eux. Il était quelqu'un par lui-même. La place qu'il s'était faite était digne de son mérite. Son nom était honoré. On enviait son avenir.

Et pourtant, comme s'il ne sentait pas cela, il recherchait de petites satisfactions indignes d'une ambition sérieuse et d'une valeur incontestée; n'avait-elle pas eu la surprise, un soir que, par une belle nuit, ils s'en revenaient à pied, de lui entendre dire qu'on venait de lui proposer la décoration d'une république espagnole. Bien qu'elle eût appris à veiller sur ses paroles, une exclamation lui avait échappé:

--Qu'est-ce que tu ferais de ça?

--Je n'ai pas pu la refuser.

Non seulement il n'avait pas refusé celle-là, mais encore il en avait accepté d'autres: des bleues, des vertes, des jaunes, des tricolores aussi; il en avait porté à la boutonnière, autour du cou, et en plaque sur son habit. Quel bien pouvaient lui faire ces décorations qui l'amoindrissaient; et comment un homme de son mérite avait-il hâte d'obtenir la Légion d'honneur avant qu'elle lui tombât naturellement lorsqu'elle serait mûre pour lui?

Il y avait là des étonnements, des obscurités, des non-sens qui faisaient travailler son esprit lorsque, assise toute seule devant son chevalet, elle peignait, pendant qu'à côté d'elle, dans son laboratoire, il poursuivait ses expériences ou que dans son cabinet il écrivait un article pour sa Revue.

Mais ce n'était pas sans résistance qu'elle se laissait aller ainsi à le juger: on ne juge pas ceux qu'on aime, et elle l'aimait. N'était-ce pas manquer de respect à son amour que de ne pas l'admirer en tout? Quand ces idées la tourmentaient, elle abandonnait son chevalet et, se levant, elle allait le trouver là où il était: près de lui, elles se dissipaient. Les premières fois, pour ne pas le déranger, elle était entrée sur la pointe des pieds, marchant à pas étouffés, et elle s'était penchée sur son épaule, l'embrassant avant qu'il l'eût vue ou entendue; mais alors il avait trahi un tel effarement, une telle peur, qu'elle avait renoncé à cette manière de l'aborder.

--Pourquoi m'arrives-tu ainsi sur le dos? Que cherches-tu? Que veux-tu?

Pour cela, cependant, elle n'avait point cessé de venir le voir; mais elle avait procédé autrement; au lieu de le surprendre, elle avait annoncé son arrivée, claquant le pêne de la porte, traînant les pieds; et au lieu de l'accueillir d'une façon inquiète, il l'avait alors reçue avec une joie franche.

--Tu ne travailles plus?

--Je viens te voir un peu.