Chapter 21
Elle devait croire qu'il avait raison et voyait clair dans son état; pourtant elle ne pouvait pas ne pas se tourmenter. Elle ne connaissait rien à la médecine, ne savait pas ce que c'était que le surmenage et l'anémie qui en résultait, cependant elle trouvait que cette anémie ne suffisait pas pour tout expliquer, pas plus ses brusqueries d'humeur et ses accès de colère à propos de rien, que ses élans de tendresse, ses défaillances et ses abattements, ses préoccupations et ses absences.
Par cela même qu'elle l'observait de près, elle avait très bien remarqué l'effet qu'elle produisait sur lui, et comment, par sa seule présence, elle égayait cette humeur sombre et relevait cet accablement à la seule condition de ne pas lui adresser des questions maladroites sur certains sujets qu'elle n'était pas encore arrivée à déterminer, mais qu'elle espérait bien éviter. Aussi aurait-elle voulu ne pas le quitter et s'ingéniait-elle à faire naître des occasions qui lui permissent de venir le voir jusqu'à deux fois par jour, le matin en allant à ses leçons; l'après-midi ou le soir, sous un prétexte quelconque: il se montrait si heureux lorsqu'elle lui faisait une de ces surprises!
Un soir, tard, elle sonna à sa porte d'une main que la joie rendait nerveuse.
--Je viens pour jusqu'à demain, dit-elle d'une voix triomphante.
Elle s'attendait à ce qu'il allait répondre à sa joie, par une étreinte de bonheur; il n'en fut rien.
--Est-ce que tu as à sortir?
--Pas du tout; ce n'est pas à moi que je pense, c'est à ta mère.
--Crois-tu donc que je l'aurais laissée seule dans l'état de faiblesse nerveuse et morale qui est le sien maintenant, ayant peur de tout? Il nous est arrivé une cousine de la province qui va coucher dans mon lit, et j'en ai profité bien vite pour dire que je resterais à la pension. Et me voilà.
Malgré l'envie qu'il en avait eue plus d'une fois, jamais il n'avait osé demander qu'elle lui donnât une nuit; le jour, il ne se trahissait que par son humeur chagrine ou fantasque; mais la nuit, avec le sommeil halluciné, qui était le sien, ne se trahirait-il pas par quelque parole grave qui lui échapperait?
Cependant, puisqu'elle était venue, il y avait impossibilité à la renvoyer; il ne le pouvait ni pour elle, ni pour lui. Quel prétexte trouver pour dire: «Va-t'en; je ne veux pas de toi»? Justement il la voulait: il voulait la regarder, l'écouter, entendre sa voix, qui berçait et engourdissait ses angoisses, la sentir près de lui, rien que pour l'avoir là et n'être pas face à face avec ses pensées.
A la dérobée, elle l'examinait, se demandant la cause de ce singulier accueil, debout dans le cabinet où elle était entrée à sa suite, n'osant se débarrasser de son chapeau. Comment son arrivée produisait-elle un effet si différent de celui sur lequel elle comptait en accourant heureuse et légère?
--Tu ne retires pas ton chapeau? dit-il.
--Je me demandais si tu n'avais pas à travailler.
--Pourquoi te demandais-tu cela?
--De peur de te déranger.
--Quelle rage as-tu de te demander toujours quelque chose? s'écria-t-il violemment. Que cherches-tu en moi? Qui t'étonne? Pourquoi me dérangerais-tu? En quoi? Voyons, parle une bonne fois: explique-toi.
Le temps était loin où ces explosions la stupéfiaient; mais elles la peinaient toujours, et chaque fois qu'elles éclataient, davantage: comme il était irritable, inquiet! Mais elle ne laissait plus voir sa peine et sa surprise.
--J'ai encore été maladroite à m'expliquer, dit-elle! Que veux-tu? je suis ainsi; pardonne-moi.
Ce seul mot: «Pardonne-moi!» était pour lui plus cruel que tous les reproches, car il savait bien qu'il n'avait rien à lui pardonner, puisqu'elle était la victime, et qu'il était, lui, le coupable. Ne serait-il donc jamais maître de ces emportements aussi imprudents qu'injustes?
Il la prit dans son bras, en la faisant asseoir près de lui:
--C'est à toi, de pardonner.
Autant il avait été brutal, autant il se fit tendre et caressant; il était fou de s'imaginer qu'elle pouvait avoir des soupçons, et le plus sûr moyen d'en faire naître était, précisément, de montrer de la peur qu'elle en eût; se trahir par ces maladresses était aussi grave que de laisser échapper une plainte ou un aveu pendant son sommeil.
D'ailleurs pour cette nuit il avait trouvé un moyen qui, en réalité, n'était guère difficile, de ne pas s'exposer à parler en dormant: c'était de ne pas dormir; quand le sommeil le prendrait, il ferait en sorte de se tenir éveillé. Après avoir passé tant de nuits sans fermer les yeux, il les tiendrait bien ouverts cette nuit toute entière, sans doute.
Mais il se trompait; quand il entendit la respiration calme et régulière de Philis, et que sur son épaule, où elle avait appuyé sa tête, il sentit la douce chaleur qui se dégageait d'elle le pénétrer, dans l'immobilité qu'il s'était imposée, sans s'en apercevoir, se croyant loin du sommeil et bien convaincu dès lors qu'il n'avait aucun effort à faire pour n'y pas succomber, tout à coup, il s'endormit.
Quand il s'éveilla, un rayon de soleil pâle emplissait un des coins de la chambre; accoudée sur le traversin, Philis le regardait.
Il fit un brusque mouvement et se jeta en arrière.
--Qu'est-ce qu'il y a? s'écria-t-il. Qu'ai-je dit?
Instantanément son visage pâlit, ses lèvres frémirent; il sentit son coeur battre tumultueusement et sa gorge serrée par une constriction douloureuse.
--Mais il n'y a rien, répondit-elle en le regardant tendrement, tu n'as rien dit.
Au fait pourquoi aurait-il parlé? Il n'y avait pas de raisons pour cela, si ce n'est sa peur même de se trahir: dans ses sommeils troublés, sous l'effroi de ses hallucinations, il avait pu gémir, crier, parler, mais il ne savait pas si réellement il avait jamais crié ou parlé, personne ne s'étant jamais trouvé près de lui pour l'observer et l'entendre. D'ailleurs, ce n'était pas d'un de ces sommeils agités qu'il venait de s'éveiller; au moins rien en lui ne révélait qu'il eût été agité. Malgré son trouble et sa frayeur, ces réflexions s'étaient faites instantanément dans son esprit, et son visage s'était détendu.
--Quelle heure est-il?
--Bientôt six heures.
--Six heures!
--N'entends-tu pas les voitures rouler dans la rue? Les pierrots piaillent.
Il devait être à peu près une heure lorsque ses yeux s'étaient clos; il avait donc dormi cinq heures, et d'un sommeil profond, complet, celui qu'il avait si longtemps poursuivi sans l'obtenir, «le baume des âmes affligées, le bain du travail douloureux», et il sortait de ce bain, calme, reposé, rajeuni, le corps dispos, l'esprit tranquille, en tout l'homme qu'il était autrefois en ses années de jeunesse heureuse, et non celui de ces derniers temps effroyablement durs.
Un soupir gonfla sa poitrine libre.
--Ah! si je t'avais toujours, murmura-t-il, s'adressant ces paroles à lui-même autant qu'à elle.
Et il attacha sur elle un long regard dans lequel brillait un sourire ému; puis, lui passant un bras autour des épaules, il l'attira contre lui.
--Chère petite femme!
Jamais elle n'avait senti une tendresse si profonde, si vibrante, dans sa voix; jamais elle n'avait pu, comme en entendant ces trois mots, mesurer la grandeur de l'amour qu'elle lui inspirait, et même il semblait que c'était comme la déclaration d'un amour nouveau.
La serrant passionnément, il répétait:
--Chère petite femme!
Éperdue, elle ne répondait rien, anéantie dans son bonheur.
Tout à coup il l'écarta doucement, et, la regardant avec son même sourire:
--Ce mot ne te dit rien?
--Il me dit que tu m'aimes.
--Et c'est tout?
--Que puis-je souhaiter de plus? Tu le dis, je le sens, tu me donnes la plus grande joie que je puisse rêver.
--Elle te suffit?
--Elle me suffirait si elle ne devait pas être interrompue: mais c'est là le malheur de notre vie que nous devions nous séparer au moment où les liens qui nous unissent sont le plus fortement tendus.
--Pourquoi nous séparer?
--Hélas! Et maman? Et la vie?
--Si tu ne quittais pas ta mère; si tu n'avais plus à prendre souci de ta vie.
Elle le regarda, sans oser l'interroger, ne trahissant la marche de sa pensée que par un frémissement que malgré ses efforts elle ne parvenait pas à comprimer.
--J'entends: si tu devenais ma femme.
--Oh! mon bien-aimé!
--Ne le veux-tu point?
Elle se jeta dans ses bras, défaillante; mais après un court instant, elle se redressa.
--Hélas! murmura-t-elle, c'est impossible.
--Pourquoi impossible?
--Ne me le demande pas, ne m'oblige pas à le dire.
--Mais, au contraire, je veux que tu le dises.
Elle détourna la tête et, d'une voix à peine perceptible, dans un souffle étouffé:
--Mon frère...
--C'est beaucoup pour ton frère que je veux ce mariage.
Puis, tout de suite, se reprenant:
--Me crois-tu homme à subir les sots préjugés du monde?
III
Saniel n'avait pas attendu ce jour pour reconnaître l'influence salutaire que Philis,--par sa seule présence, exerçait sur lui. Cependant, l'idée de la prendre pour femme ne s'était jamais imposée à son esprit: il était si peu fait, croyait-il, pour le mariage; il se sentait si peu mari; jusqu'à ces derniers temps, il avait eu si peu besoin d'un intérieur!
C'était tout à coup que cette idée lui était venue et l'avait frappé fortement, au moins autant par le calme qu'il sentait en lui, que par le charme qui se dégageait d'elle, la santé, le bonheur, la gaieté et la vie.
--Ah! si je t'avais toujours!
Ce mot qui lui avait échappé caractérisait la situation,--ce qui lui manquait et ce qu'il espérait.
Ce n'était pas seulement le calme corporel qu'elle lui donnait par une affinité mystérieuse à laquelle sa médecine n'entendait rien, mais dont il ne sentait pas moins toute la force; c'était encore le calme moral.
Il avait des devoirs envers elle, et terriblement lourds, envers sa mère, envers Florentin.
Pour celui-là, il avait fait ce qu'il pouvait, et même plus qu'il ne pouvait, devenant tout à coup solliciteur, assiégeant les gens, importun, osant tout pour adoucir son sort et empêcher son embarquement, ce à quoi jusqu'à présent il était parvenu, en attendant mieux.
Mais ce n'était vraiment pas là tout ce qu'il leur devait: Florentin n'en était pas moins emprisonné avec des misérables; madame Cormier, tombée dans un morne désespoir, s'affaiblissait chaque jour, et Philis, malgré son ressort et sa vaillance, se courbait écrasée sous le poids de l'injuste fatalité.
Combien la situation changeait s'il l'épousait,--et pour eux, et pour lui!
Quel soulagement! De là son cri: «C'est beaucoup pour ton frère que je veux ce mariage»; au moins il aurait fait le possible pour racheter, dans la mesure des moyens humains, ce qu'il avait été impuissant à empêcher.
Quand Philis fut un peu remise de son trouble de joie, elle l'interrogea:
--Quand s'était-il décidé à ce mariage?
Il ne voulut pas mentir et répondit que c'était à l'instant que la pensée lui en était venue, assez précise, assez forte pour donner un corps aux idées qui depuis plusieurs mois flottaient en lui vaguement.
--Au moins as-tu bien réfléchi? demanda-t-elle craintivement, n'as-tu pas cédé à un entraînement d'amour?
--Valait-il mieux céder à un calcul longuement raisonné? Je t'épouse parce que je t'aime, et aussi parce que je suis certain que, sans toi, je ne peux pas être heureux: franchement, je reconnais que j'ai besoin de toi, de ta tendresse, de ton amour, de ta force de caractère, de ton égalité d'humeur, de ta foi invincible dans l'espérance, qui pour moi, tel que je suis organisé, valent la plus belle dot.
--C'est que justement je n'ai pas la moindre dot à t'apporter. Je pouvais bien, quand tu étais aux abois, désespéré et écrasé, demander à devenir la femme du pauvre médecin de village que tu allais être; mais aujourd'hui, dans ta position, surtout dans celle que tu occuperas avant peu, la pauvre petite Philis est-elle digne de toi? Tu me fais aujourd'hui la plus grande joie que je peux goûter, celle à laquelle je ne rêvais qu'en me disant que ce serait folie d'en espérer la réalisation; mais justement cela me donne la force de te demander de réfléchir, et de voir si tu ne regretteras jamais ce moment d'entraînement qui me rend si heureuse.
--J'ai réfléchi, et ce que tu me dis en ce moment prouve, mieux que tout, que je ne me suis pas trompé; c'est une femme qui m'aime que je veux, tu es cette femme-là.
--Plus que je ne peux le dire en ce moment, étourdie par le bonheur, mais pas plus que je ne te le prouverai dans la continuité de notre amour.
--D'ailleurs, chère petite, ne te fais pas d'illusions sur les splendeurs de cette position dont tu parles; il est plus que probable qu'elles ne se réaliseront jamais, car je ne suis pas un homme d'argent et ne ferai rien pour en gagner; à moins qu'il ne vienne tout seul...
--Il viendra.
--Ce n'est pas le but que je poursuivrai: celui que je voulais, je l'ai en grande partie obtenu; si maintenant je gagnais de l'argent et me créais une riche clientèle, la jalousie de mes confrères me ferait manquer ou attendre trop longtemps ce que je veux encore et ce que mon ambition préfère à la fortune. Pour le moment cette position sera donc modeste: mes quatre mille francs de traitement d'agrégé, ce que je gagnerai au bureau central, en attendant que je sois en titre médecin d'hôpital, et en plus cinq cents francs par mois que mon éditeur me propose pour des travaux et une revue de bactériologie, nous donneront environ une douzaine de mille francs, et il est à croire que pendant assez longtemps nous devrons nous contenter de cela.
--Pour moi, c'est la fortune.
--Pour moi aussi; mais je n'ai pas moins tenu à t'avertir.
--Et pour quand veux-tu notre mariage?
--Tout de suite, aussitôt après les délais exigés par la loi, et aussi après que je me serai installé dans un nouvel appartement, car tu ne peux pas entrer, ma femme dans celui-ci, où on t'a vue venir si souvent: cela te blesserait de passer devant le concierge et me gênerait d'y passer avec toi. J'espère que je trouverai facilement, et tu voudras bien, je le pense, n'être pas plus exigeante que moi.
--Oh! cher!
--D'ailleurs, nous ne ferons pas cette fois la folie de nous mettre à la discrétion des tapissiers: la première a coûté assez cher.
Il dit ces derniers mots avec une énergie farouche; mais tout de suite il continua:
--Que nous faut-il, d'ailleurs? Un salon pour les clients, s'il en vient; un cabinet pour moi, une pièce qui me servira de laboratoire; une chambre pour nous, une pour ta mère...
--Tu veux...
--Mais sans doute! Croyais-tu donc que je te demanderais de te séparer d'elle?
Elle lui prit la main et, la lui baisant avec un élan passionné:
--Oh! le plus cher, le plus généreux des hommes.
--Ne parlons pas de cela, dit-il avec une gêne évidente. Dans l'état de prostration morale où est ta mère, ce serait la tuer que de la laisser seule; le médecin ne le permettrait pas: elle a besoin de toi, la pauvre femme, et je te promets de t'aider à adoucir sa douleur. Précisément parce qu'elle n'a pas ta force de résistance; nous devrons nous occuper d'elle beaucoup. Nous lui organiserons un intérieur pour lui plaire, où elle ne soit pas tristement; et, bien que je n'aie pas une nature très tendre, je tâcherai de lui remplacer celui dont elle est séparée: ce sera du bonheur pour elle si elle te voit heureuse.
Longuement il s'étendit sur ce qu'il voulait, éprouvant un sentiment de satisfaction à parler de ce qu'il ferait pour madame Cormier, en qui en ce moment il voyait bien plus la mère de Florentin que celle de Philis.
--Crois-tu que nous lui ferons oublier? disait-il de temps en temps.
--Oublier, non; ni elle ni moi n'oublierons jamais; mais enfin il est certain que notre chagrin se noiera dans notre bonheur; et, ce bonheur, nous te le devrons. Oh! comme tu seras adoré, respecté, béni.
Adoré, respecté! Tout bas il se répétait ces paroles. On pouvait donc être heureux à faire des heureux. Il avait eu si peu l'occasion, jusqu'à ce jour, de s'occuper des autres, que c'était là en quelque sorte la révélation d'un sentiment qu'il s'étonnait d'éprouver, mais qui, pour être nouveau, n'en était que plus doux pour lui.
Il voulut se donner la satisfaction d'en goûter toute la douceur.
--Où vas-tu ce matin? demanda-t-il.
--Je retourne à la pension faire travailler mes élèves, qui font leurs compositions pour les prix; c'est cette circonstance qui m'a fourni un prétexte à donner pour y coucher: il faut des beaux sous-verres pour emporter chez les parents aux vacances.
--Eh bien, pendant que tu seras à ta pension, ce matin même, j'irai chez ta mère. Le procédé de demande en mariage que nous venons d'employer est peut-être original et conforme aux lois de la nature,--si la nature admet le mariage, ce que j'ignore, mais il ne l'est pas certainement à celles du monde, et maintenant il convient que j'adresse cette demande à ta mère.
--Quelle joie tu vas lui faire!
--Je l'espère bien.
--C'est égal, je voudrais être là pour jouir de son bonheur. Imagine-toi que maman a la manie du mariage; elle passe son temps à marier les gens qu'elle connaît ou même ne connaît pas; elle ne lit de romans que pour le mariage de la fin, heureuse s'il a lieu, désespérée s'il manque; et elle était convaincue, la pauvre femme,--comme moi d'ailleurs--que je mourrais dans la peau jaunie d'une vieille fille. Enfin, ce soir elle aura le bonheur de m'annoncer ta visite et ta demande. Pour cette visite, ne la fais qu'après midi, n'est-ce pas? parce qu'à ce moment notre cousine sera partie.
Saniel employa sa matinée à chercher l'appartement qu'il voulait, et, comme il n'avait pas d'autres exigences que celles d'une distribution appropriée à ses besoins, il en trouva un dans une rue déserte du quartier des Invalides, qu'il arrêta. Peut-être ce quartier n'était-il guère à portée de la clientèle; mais aurait-il jamais de la clientèle? En tout cas, s'il lui en arrivait une, ce ne serait plus celle d'Auvergne, et celle-là pourrait venir le chercher aux Invalides!
Ce fut vers une heure qu'il monta aux Batignolles, où il trouva madame Cormier en train de mettre de l'ordre dans son petit logement, après le départ de la cousine. Comme toujours, lorsqu'il venait, elle lui jeta, en le voyant entrer, un regard de curiosité anxieuse dont il ne connaissait que trop la signification: Qu'avait-on obtenu pour Florentin? ne partirait-il pas?
--Ce n'est pas de lui que j'ai à vous parler aujourd'hui, dit-il sans prononcer de nom, ce qui était inutile.
Le visage de madame Cormier exprima une déception douloureuse.
--C'est de mademoiselle Philis...
--Est-ce que vous la trouvez malade? s'écria madame Cormier, qui n'admettait que des malheurs.
--Pas du tout; c'est d'elle et de moi. Ne vous inquiétez pas: j'espère que ce que j'ai à vous dire ne sera pas une cause de chagrin pour vous.
--Il faut me pardonner si je vois partout des sujets de crainte; nous avons été si effroyablement éprouvés, si injustement!
Il lui coupa la parole, car ses plaintes n'étaient pas pour lui plaire:
--Depuis longtemps, dit-il vivement, mademoiselle Philis m'a inspiré un profond sentiment d'estime et de tendresse: je n'ai pas pu la voir si courageuse, si vaillante dans l'adversité, si décidée dans la vie, si bonne avec vous, si charmante en tout, sans l'aimer, et je viens vous demander de me la donner pour femme.
Aux premiers mots de Saniel, les mains de madame Cormier avaient été agitées d'un tremblement qui avait été en augmentant:
--Est-ce possible? murmura-t-elle en fondant en larmes. A ma fille un si grand bonheur! à nous un tel honneur, à nous, à nous!
--Je l'aime.
--Pardonnez-moi si l'émotion m'emporte au delà des convenances, mais je perds la tête. Nous sommes si malheureuses, que notre âme est faible contre la joie. Je ne devrais pas parler ainsi, peut-être; mais, d'autre part, il me semble que je serais indigne du bonheur que vous nous apportez, si je ne vous répondais pas franchement. Peut-être aussi devrais-je cacher les sentiments de ma fille; mais, pour la même raison je ne peux pas ne pas vous dire que cette estime, que cette tendresse dont vous parlez, elle les partage; il y a longtemps que je l'ai deviné, bien qu'elle ne me l'ait jamais avoué; votre demande ne peut donc être accueillie qu'avec bonheur par la mère comme par la fille.
Cela avait été dit à mots entrecoupés, jetés évidemment par un coeur débordant, mais tout à coup son visage s'attrista:
--Je viens de vous parler, reprit-elle, dans la sincérité de mon âme; emportée dans un élan de joie que je ne croyais pas pouvoir éprouver encore. Mais la réflexion doit nous faire revenir en arrière. Vous êtes jeune, je ne le suis plus, et mon âge me fait un devoir de ne pas céder à l'entraînement. Nous sommes des malheureux, vous le savez mieux que personne; des parias écrasés. Vous, vous êtes un heureux de ce monde; bientôt vous serez un riche, un glorieux; est-il sage que vous embarrassiez votre vie d'une femme qui est dans la position de ma fille?
A quelques mots près, c'était la réponse de Philis, il fit à la mère celle qu'il avait faite à la fille.
Ce n'est pas pour vous que je parle, continua madame Cormier; je ne me permettrais pas de vous donner des conseils; c'est en me plaçant seulement au point de vue de ma fille, au mien, sa mère, qui dois avec l'expérience de mon âge, veiller à son avenir. Est-il certain que dans les luttes de la vie vous n'aurez jamais à souffrir de ce mariage, non parce que ma fille ne vous rendra pas heureux,--de ce côté, je suis tranquille,--mais parce que la situation que la fatalité nous a faite vous pèsera et vous entravera? Je connais ma fille, sa délicatesse, sa susceptibilité inquiète,--celle des malheureux,--sa fierté: celle des irréprochables; ce serait là pour elle une blessure qui ferait succéder le malheur au bonheur, car elle ne supporterait pas le mépris.
--Si cela est dans la nature humaine, ce n'est pas dans la mienne; je vous en donne ma parole.
--Vous pensez bien que je ne demande qu'à vous croire; je n'ai parlé ainsi que parce que je le devais.
Elle revint et d'un bond, à la joie de ce mariage: c'était donc vrai qu'il y avait des hommes, en ce monde, assez clairvoyants pour reconnaître les qualités d'une fille pauvre et ne lui demander que ces qualités?
Il expliqua comment il entendait organiser leur vie et, quand elle comprit qu'elle avait sa place entre eux, elle s'écria en joignant les mains:
--Oh! mon Dieu, qui m'avez pris mon fils, que vous êtes bon de m'en rendre un!
IV
Il ne demandait pas mieux que d'être un fils pour cette pauvre femme; en réalité il vaudrait bien ce malheureux garçon, mou et incapable. Que lui fallait-il, à cette affamée de maternité? Un fils à aimer. Elle le trouverait dans son gendre. En voyant sa fille heureuse, comment, pourquoi ne serait-elle pas heureuse elle-même?
Il pouvait se dire que personne n'était moins que lui disposé à l'infatuation; aussi n'était-ce que justice de reconnaître qu'il réparait dans la mesure du possible la fatalité dont elles avaient été victimes.
Évidemment elles seraient heureuses,--la mère comme la soeur,--et, quoi qu'en pensât Philis, encore sous le coup du chagrin, elles oublieraient. Elles lui devraient cette consolation. Pour lui, c'était quelque chose, c'était même beaucoup.
Il y avait longtemps qu'il n'avait travaillé avec la sérénité qui le soutint ce jour-là, et quand le soir, inquiet comme toujours de sa nuit, il se coucha, il s'endormit aussi tranquillement que si Philis avait appuyé sur son épaule sa tête charmante, dont il aurait respiré le parfum.
Décidément, faire des heureux était encore ce qu'il y avait de meilleur au monde, et, lorsqu'on pouvait se donner cette satisfaction, il n'y avait pas à craindre qu'on fût malheureux soi-même: quand on crée pour les autres une atmosphère de bonheur, on en profite en même temps que les autres.
Il attendait Philis avec impatience, car elle allait lui apporter certainement un écho de la joie de sa mère, et c'était une récompense qu'on lui devait bien.