Chapter 23
--Eh bien, reste là, ne t'en retourne pas tout de suite; je ne suis jamais si heureux, je ne travaille jamais si bien que lorsque je t'ai près de moi.
Cela était vrai, elle le voyait et le sentait; par cela seul qu'elle était près de lui, qu'elle parlât ou ne parlât point, rien que par sa présence il était heureux.
Encore fallait-il qu'elle ne parût pas le regarder trop attentivement, avec l'intention manifeste de l'observer; car, cela ayant eu lieu dans les premiers temps de leur mariage, il s'était emporté et fâché comme lorsqu'elle avait eu la maladresse de lui tomber sur le dos à l'improviste:
-Pourquoi m'examines-tu ainsi? Que cherches-tu en moi?
Elle se l'était tenu pour dit et, lorsqu'elle restait ainsi près de lui elle s'observait pour garder une attitude discrète qui ne le fâchât point: pas de regards curieux, pas de questions, il était content. Cependant, comme cette attitude n'était pas toujours commode, elle lui demandait de l'aider, et après lui elle revoyait en secondes des épreuves, ou bien elle lui mettait au net des dessins un peu grossiers qu'il faisait lui-même pour ses recherches microscopiques: alors le temps passait vite. S'il avait voulu rester ainsi et, dans cette douce intimité, laisser passer les heures de la soirée, sans parler de sortir, comme elle eut été heureuse! Mais il n'oubliait jamais l'heure:
--Allons, disait-il en s'interrompant, il faut sortir.
Elle n'avait jamais osé demander les raisons vraies de ce «il faut».
VI
Si elle n'osait pas lui adresser franchement cette question: «Pourquoi faut-il sortir?» pas plus celle-là que les autres, d'ailleurs: «Pourquoi est-il convenable que je me fasse voir à la messe?--Pourquoi dois-je porter des toilettes qui nous ruinent?--Pourquoi acceptes-tu des décorations sans valeur à tes yeux?--Pourquoi recherches-tu la compagnie de gens qui n'ont d'autre mérite que celui qu'ils tirent de leur situation officielle ou de leur fortune?--Pourquoi nous imposons-nous des devoirs mondains qui nous ennuient autant l'un que l'autre, au lieu de rester en tête à tête dans une tendre et intelligente intimité qui nous est aussi douce à l'un qu'à l'autre?» elle ne pouvait pas ne pas se les adresser à elle-même.
Elles eussent toutes appartenu à cet ordre d'idées, qu'elle eût sans doute trouvé à les expliquer: disposition de caractère; exigences d'une ambition pressée de réaliser ses désirs; susceptibilité ou fierté ombrageuse; mais il y en avait d'autres qui reposaient sur des observations ou des souvenirs n'ayant avec celles-là aucun rapport,--au moins lui semblait-il.
Elle eût commencé à connaître son mari le lendemain de son mariage, qu'elle aurait pu croire qu'il avait toujours été tel qu'il se révélait à elle; mais ce n'était pas là son cas et l'homme qu'elle avait aimé ressemblait si peu à celui dont elle était devenue la femme, qu'on aurait pu croire qu'ils faisaient deux.
A la vérité, ce n'était point le mariage qui avait amené dans son humeur les changements qui la frappaient; mais ils n'en étaient pas moins caractéristiques par cela qu'ils remontaient à une époque antérieure à ce mariage.
Comment ils avaient commencé, elle se le rappelait avec une netteté qui ne laissait place ni au doute ni à l'hésitation: c'était au moment où les poursuites de ses créanciers l'avaient mis en relation avec Caffié. Pour la première fois, lui, toujours si ferme qu'elle le croyait au-dessus de la faiblesse, avait eu un moment de découragement en annonçant qu'il allait peut-être être obligé de quitter Paris; mais ce découragement n'avait rien des colères ou des défaillances qu'elle avait trouvées en lui plus tard: c'était la juste douleur d'un homme qui voit son avenir brisé, rien de plus. La seule surprise qu'elle eût alors éprouvé avait été causée par l'idée d'étrangler Caffié et de prendre dans sa caisse l'argent qu'il lui fallait pour se tirer d'affaire, et aussi parce qu'il lui avait dit--comme conséquence de cet acte--du remords chez l'homme intelligent, qui n'a jamais à supporter les reproches de sa conscience, puisque pour lui la conscience n'existe pas. Mais c'était là évidemment une simple théorie philosophique, non un trait de caractère; un mot de plaisanterie ou un argument de discussion.
Débarrassé de ses créanciers avec l'argent gagné à Monaco, il avait repris son calme, travaillant plus que jamais, passant ses concours, et, quand il était dans les conditions les mieux faites pour se montrer nerveux, violent, injuste, brutal, restant, au contraire, l'homme qu'il avait toujours été depuis qu'elle le connaissait. Puis, tout à coup, peu de temps avant que Florentin passât aux assises, avaient éclaté ces bizarreries d'humeur, ces colères, ces inquiétudes pour elle inexplicables, se manifestant précisément au moment même où, par l'intervention de madame Dammauville, on pouvait espérer que Florentin allait être sauvé. Elle n'avait pas oublié la colère furieuse avec laquelle il avait repoussé sa demande de voir madame Dammauville, sans que rien expliquât et justifiât cet accès: il l'avait chassée durement, il voulait rompre, et, avant d'en avoir été témoin, elle n'imaginait pas qu'on pût mettre une pareille violence dans l'exaspération; puis à cette scène en avait succédé une autre, tout opposée, qui ne l'avait pas moins frappée, quand, dans leur dîner au coin du feu, il avait laissé paraître une si profonde désolation en lui recommandant de garder le souvenir de cette soirée le jour où elle voudrait le juger, et en lui annonçant d'une façon en quelque sorte prophétique qu'une heure viendrait où elle voudrait connaître celui qu'elle aimait.
Et voilà que cette heure, dont elle avait rejeté bien loin la pensée, avait sonné; voilà qu'elle cherchait à combiner les éléments de ce jugement qui, alors, lui paraissait criminel, et, maintenant, s'imposait à ses préoccupations quoi qu'elle fît pour le repousser.
Que de fois lui était revenu ce souvenir, à ce point qu'on pouvait dire qu'il ne l'avait pas quittée, doux et douloureux en même temps, et moins doux, plus douloureux à mesure que de nouveaux sujets d'inquiétude s'étaient ajoutés les uns aux autres, en insistant sur l'impression mystérieuse et troublante qui lui en était restée!
Le juger! Pourquoi voulait-il qu'elle le jugeât? Et sur quoi?
Et cependant, ce n'était pas là, chez lui, une parole insignifiante, mais bien la constatation d'un état particulier de sa conscience, qui, plusieurs fois depuis, s'était affirmé. N'était-ce pas, en effet, à cet ordre d'idées qu'appartenait le cri qui lui avait échappé dans la nuit où, se réveillant tout à coup, il avait demandé avec émoi, avec effroi: «Qu'ai-je dit?» Et aussi au même qu'appartenait encore la colère qui l'avait emporté lorsque, à propos de leur mariage religieux, elle avait parlé de la confession: «Pourquoi admets-tu que je puisse avoir peur d'aller à confesse?»
Comment imaginait-il qu'elle pouvait admettre chez lui l'idée de cette peur? Jamais elle ne s'était présentée à son esprit jusqu'à ce moment; et, si maintenant le souvenir de son étonnement lui revenait, c'était parce que d'autres petits faits, s'ajoutant les uns aux autres avec le temps écoulé, l'évoquaient.
Combien nombreux et significatifs étaient-ils, ces faits: son constant souci de se voir observé par elle; son irritation quand il pouvait supposer qu'elle pensait à l'interroger; ses accès d'emportement quand, par mégarde ou maladresse, par oubli, ou simplement par hasard, elle lui adressait une question sur certains sujets, et aussitôt les retours de tendresse qui suivaient, si brusques qu'ils paraissaient plutôt voulus en vue d'un but déterminé que naturels et spontanés.
Elle avait été longtemps à admettre le calcul sous les douces paroles qui la rendaient si heureuse; mais, à la fin, il avait bien fallu qu'elle ouvrît les yeux à l'évidence et vît qu'elles étaient, chez lui, la conséquence de la même et constante préoccupation,--celle de ne pas se livrer.
De là à se demander ce qu'il ne voulait pas livrer, il n'y avait qu'un pas.
Cependant, si court qu'il fût, elle avait longtemps résisté à la curiosité qui la poussait: c'était son devoir de femme aimante et dévouée de ne pas chercher au delà de ce qu'on lui montrait, et ce devoir était en parfait accord avec les dispositions de son amour; mais la force même des choses vues l'avait emporté sur la volonté et la raison: elle pouvait ne pas appliquer son esprit à chercher ce qui l'angoissait, elle ne pouvait pas fermer ses yeux et ses oreilles à ce qui les frappait.
Et, ce qui les frappait, c'étaient les mêmes observations, tournant toujours dans le même cercle, s'appliquant aux mêmes sujets et aux mêmes personnes:
Le nom de Caffié l'agaçait;
Celui de madame Dammauville le fâchait ou le troublait;
Celui de Florentin le rendait positivement malheureux.
Pour ceux de Caffié et de madame Dammauville, elle avait pu empêcher qu'ils ne fussent prononcés, lorsqu'elle avait vu l'effet qu'ils produisaient infailliblement.
Mais, pour celui de Florentin, elle ne pouvait pas faire, pas plus qu'elle ne voulait, qu'il en fût ainsi: comment aurait-elle dit à sa mère de ne jamais prononcer le nom de celui qui occupait constamment leur pensée; comment elle-même l'aurait elle arrêté sur ses lèvres?
Malgré les démarches et les sollicitations de Saniel, appuyées de celles de Nougarède, Florentin avait été embarqué pour la Nouvelle-Calédonie, d'où il écrivait aussi souvent qu'il le pouvait: ses lettres avaient raconté ses tortures dans le bagne du transport où il avait été enfermé dans sa traversée, et depuis elles n'étaient qu'une longue plainte qui se continuait de l'une à l'autre comme un récit sans fin, roulant toujours sur le même sujet: ses souffrances matérielles, son humiliation, ses dégoûts au milieu des misérables dont il était le compagnon, son découragement.
Quand ces lettres arrivaient, c'était, chez la mère et la soeur, une désolation qui emplissait la maison de pleurs pendant plusieurs jours; et alors il se fâchait de cette douleur que ni l'une ni l'autre ne pouvait dissimuler.
--Que feriez-vous, s'il était mort? disait-il à Philis?
--Ne serait-il pas moins à plaindre?
--Enfin, il reviendra!
--Dans quel état?
--Sommes-nous maîtres de la fatalité?
--Nous pleurons; nous ne nous plaignons pas.
Mais lui se plaignait des visages éplorés qui l'entouraient, des larmes qu'on lui cachait, des soupirs qu'on étouffait. D'ordinaire, il était doux et affectueux avec sa belle-mère, d'une prévenance et d'une déférence qui, par certains côtés, avaient même quelque chose d'affecté, comme si c'était par volonté plutôt que par sentiment naturel qu'il fût ainsi; mais alors il oubliait cette douceur et c'était durement qu'il la traitait, si injustement que plus d'une fois madame Cormier n'avait pas pu ne pas s'en plaindre à sa fille:
--Comment ton mari, qui est si bon avec moi, devient-il si impitoyable quand il s'agit de Florentin? On dirait que notre chagrin fait sur lui l'effet d'un reproche que nous lui adresserions.
Un jour que les choses avaient été plus loin que de coutume, elle avait eu le courage de s'en expliquer avec lui.
--Pardonnez-nous de vous imposer l'ennui de notre chagrin, lui dit-elle: quand je me plains de tout, des hommes et des choses, vous devez bien penser que vous êtes excepté, vous qui avez tout fait pour le sauver.
Mais ces quelques mots, qui, croyait-elle; devaient calmer l'irritation de son gendre, l'avaient, au contraire, exaspéré; il était parti furieux.
--Je ne comprends rien à ton mari, avait-elle dit à sa fille. Ne m'expliqueras-tu pas ce qu'il a?
Comment eût elle donné à sa mère cette explication qu'elle ne pouvait se donner à elle-même? Arrivée devant un abîme insondable, elle n'osait même pas se pencher au-dessus pour regarder au fond, et, au lieu d'aller de l'avant dans la voie où elle s'était engagée malgré elle, elle faisait effort pour revenir en arrière, ou tout au moins pour s'arrêter.
Il était ainsi. Eh bien, à cela elle ne pouvait rien. A quoi bon chercher pourquoi il était ainsi, et ce qui se trouvait sous ce qu'il prenait tant de soins à cacher? Ce ne pouvait être là qu'une curiosité coupable dont un jour ou l'autre elle serait punie.
A tourner et retourner continuellement ces pensées, elle avait perdu son entrain, sa force de résistance aux coups du sort, comme aux contrariétés de la vie, qui la faisaient autrefois si vaillante; le ressort si vigoureux en elle s'était affaissé sous le poids trop lourd qui le chargeait, et ses yeux souriants exprimaient maintenant plus souvent l'anxiété que le bonheur et la confiance.
Si attentive qu'elle fût à s'observer, elle n'avait pas pu cacher ces changements à Saniel, car ils se manifestaient en tout: sur sa physionomie autrefois ouverte et qui maintenant portait l'empreinte de la douleur enfermée, dans son attitude concentrée, dans ses silences et ses distractions.
Qu'avait-elle? Il l'avait interrogée: elle n'avait rien répondu qui fût pour lui un éclaircissement, autrement que par la prudence même qu'elle mettait dans ses réponses. Il l'avait examinée en médecin, et n'avait rien trouvé qui indiquât un état maladif, et qui, par conséquent, justifiât ses changements.
Si elle ne voulait pas répondre à ses questions,--et il avait la preuve qu'elle ne voulait pas; si, d'autre part, elle n'était pas malade, et il avait la conviction qu'elle ne l'était pas,--il fallait qu'il se passât en elle quelque chose de grave, pour que la femme en qui il lisait si facilement naguère fût devenue l'énigme troublante qui l'inquiétait.
Et quelle chose, si ce n'était celle dont il portait lui-même le poids écrasant sur ses épaules qui fléchissaient? Elle avait deviné; elle avait compris, sinon tout, au moins une partie de la vérité!
Quelle situation extraordinaire que la sienne et bien faite, en vérité, pour dérouter sa raison.
Rien à craindre des autres, tout de soi: la justice, la loi, le monde, de tous les côtés on le laisse tranquille; on ne lui demande rien: ce qui était dû a été payé; mais lui, par une aberration maladive, va réveiller les morts qui dorment dans leur tombe d'où personne ne pense à les tirer, et en fait des spectres qu'il est seul à voir, seul à entendre.
Et il s'était cru fort. Fou qu'il était, et plus encore ignorant, d'avoir pris une pareille charge quand, par l'exercice de sa volonté il ne s'était pas mis en état de la porter! Vouloir! Mais il n'avait pas appris à vouloir, pas plus qu'à se servir de ce frein que le cerveau fait manoeuvrer, de sorte qu'il en était de lui comme des animaux inférieurs chez qui les mouvements réflexes s'accentuent par l'ablation du cerveau.
VII
Le calme relatif que Saniel avait éprouvé depuis son mariage, c'était à Philis qu'il le devait, à la force, à la confiance, à la paix qu'il puisait en elle. Philis sans force, sans confiance, sans paix intérieure, telle qu'il la voyait maintenant, ne pouvait lui donner ce qu'elle n'avait plus, et il revenait aux temps bouleversés qui avaient précédé son mariage, avec les mêmes agitations désordonnées et stériles, les mêmes angoisses, le même affolement. Les belles relations, la considération mondaine, le succès, les décorations, les honneurs, c'était bon pour les autres; mais, pour son repos, il fallait la tranquillité et la sérénité de sa femme, sa bonne santé morale qui passaient en lui lorsqu'elle dormait sur son épaule; alors, pas de brusques réveils, pas d'insomnies: au bruit de sa douce respiration, il se rassurait et les spectres restaient dans leur tombe.
Mais que cette respiration fût agitée, qu'il ne sentît plus en elle cette tranquillité et cette sérénité, qu'il la vît faible, inquiète, il n'en était plus ainsi: c'était sa fièvre qu'elle lui donnait, non son sommeil.
--Tu ne dors pas? Pourquoi ne dors-tu pas?
--Et toi?
Il fallait qu'il sût.
Il avait recommencé ses questions, mais elle s'était toujours défendue, dérobée plutôt, sans qu'il pût rien tirer d'elle, arrêté qu'il était par la peur de se livrer, ce qui semblait facile au point où l'on devait croire qu'elle était arrivée; un mot maladroit, une insistance trop appuyée faisaient en elle la lumière.
Aussi affectait-il de ne parler que comme médecin lorsqu'il l'interrogeait, et de ne chercher en elle que des explications médicales à son état: Si tu ne dors pas, c'est que tu es souffrante; quelle est cette souffrance? D'où provient-elle?
N'ayant pas de raisons à donner pour la justifier, puisqu'elle n'osait même pas parler de son frère, elle la niait obstinément.
--Mais je n'ai rien, répétait-elle; je t'assure que je n'ai rien. Que veux-tu que j'aie?
--C'est ce que je te demande.
--Alors, moi, je te demande: «Que veux-tu que je te cache?»
Il ne pouvait pas avouer qu'il la soupçonnait de vouloir lui cacher quelque chose.
--Tu t'observes mal.
--Je n'y puis rien.
--Je te forcerai à t'observer mieux et à parler.
--Et comment?
--En t'endormant.
La menace était si terrible, qu'elle la jeta hors d'elle-même.
--Ne fais pas cela! s'écria-t-elle.
--Pourquoi ne le ferais-je pas?
Ils se regardèrent quelques instants en silence, aussi épouvantés l'un que l'autre: elle de la menace, lui de l'aveu qu'il venait d'arracher; mais montrer cette épouvante était, de son côté, en lâcher un autre plus grave encore.
--Pourquoi ne chercherais-je pas, par tous les moyens, à découvrir en toi les causes de ces malaises qui se dérobent à mon examen comme au tien; pour cela, le somnambulisme provoqué nous en offre un excellent.
--Mais puisque je ne suis pas malade, essaya-t-elle, que te dirai-je de plus endormie que ce que je te dis éveillée?
--Nous verrons.
--C'est une expérience que je te demande de ne pas tenter: essayerais-tu un poison sur moi?
--Le somnambulisme n'est pas un poison.
--Qui sait?
--Ceux qui l'ont manié.
--Tu n'es pas de ceux-là.
--Encore en sais-je assez pour que tu ne coures aucun danger entre mes mains.
Elle crut qu'il lui ouvrait une porte pour s'échapper.
--C'est égal, j'aurai trop grand peur; si jamais tu veux que je parle en état de somnambulisme provoqué, demande à celui de tes confrères en qui tu as confiance de m'endormir.
Devant un confrère, elle était certaine qu'il ne lui serait pas posé de questions dangereuses.
Il comprit qu'elle voulait encore se dérober.
--Peur de quoi? dit-il. Peur que je t'interroge sur le passé, sur ce qu'a été ta vie avant que nous nous connaissions, et te demande une confession qui serait une blessure pour mon amour.
--Oh! Victor, s'écria-t-elle éperdue, quelle blessure plus cruelle au mien pouvais-tu faire que celle de ces paroles: ma confession! Mais elle tient dans deux mots: je t'aime, je n'ai jamais aimé que toi; je n'aimerai jamais que toi; de passé, je n'en ai point: ma vie a commencé avec mon amour.
Il ne pouvait pas la presser davantage sans montrer l'importance qu'il attachait à cet interrogatoire:
--Je n'insiste pas, dit-il; c'était un moyen comme un autre, meilleur qu'un autre; tu n'en veux pas, n'en parlons plus.
Mais il avait cédé trop vite pour qu'elle pût espérer qu'il renonçait à son projet, et elle resta sous le coup d'une frayeur stupéfiante. Que dirait-elle s'il la faisait parler? Tout n'était-il pas possible, alors qu'elle ne savait même pas quelles pensées se cachaient au fond de son cerveau et qu'elle ignorait entièrement ce qu'était ce somnambulisme provoqué dont elle était menacée.
A cette époque, les travaux de l'_École de Nancy_ sur le sommeil, l'hypnotisme et la suggestion n'avaient pas encore été publiés, ou tout au moins le livre qui leur a servi de point de départ n'était pas connu, et elle ne savait rien des procédés qu'on peut employer pour provoquer le sommeil hypnotique, en étant restée à ce qu'elle avait lu, sans y prêter grande attention d'ailleurs, sur Cagliostro. Aussitôt que son mari fut parti, elle chercha dans la bibliothèque les livres qui pouvaient l'éclairer; mais le dictionnaire qu'elle trouva ne fournit à sa curiosité que des renseignements obscurs ou confus au milieu desquels elle se noya; le seul point précis qui la frappa fut la formule à employer pour provoquer le sommeil; faire regarder au sujet qu'on veut endormir un objet brillant placé à 15 ou 20 centimètres au-dessus de ses yeux; si cela était vrai, elle n'avait pas à craindre d'être jamais endormie.
Cependant elle ne se laissa pas rassurer, et comme à quelques jours de là elle se trouva dans un dîner à côté d'un confrère de son mari, qui, elle le savait, s'occupait de somnambulisme, elle eut le courage de vaincre sa timidité habituelle en tout ce qui touchait à la médecine, pour l'interroger:
--Est-ce qu'il n'y a que les personnes malades de certaines maladies qui peuvent être mises en état de somnambulisme?
--C'était une croyance autrefois admise par le public et par beaucoup de médecins qu'on ne pouvait provoquer le somnambulisme que chez les sujets atteints d'hystérie, de nervosisme, mais il y avait là une erreur: le somnambulisme artificiel s'obtient chez un grand nombre de sujets parfaitement sains.
--Conserve-t-on sa volonté dans le sommeil?
--Le sujet ne conserve de spontanéité et de volonté que ce que veut bien lui en laisser son hypnotiseur, qui, à son gré peut le rendre triste, gai, colère, tendre et jouer de son âme comme d'un instrument[1].
[Note 1: H. Beaunis: _Le Somnambulisme provoqué._]
--Mais c'est effroyable.
--Curieux au moins; il est certain qu'il y a une paralysie locale de telle ou telle cellule dont l'étude deviendra le point de départ de découvertes intéressantes.
--Une fois réveillé, le sujet se rappelle-t-il ce qu'il a dit pendant son sommeil?
--On n'est pas d'accord là-dessus: les uns sont pour l'affirmative, les autres pour la négative; quant à moi, je crois que le souvenir tient pour beaucoup au degré de sommeil du sujet: sommeil léger, il y a souvenir; sommeil profond, le sujet ne se rappelle ni ce qu'il a dit, ni ce qu'il a entendu, ni ce qu'il a fait.
Elle eût voulu continuer, et son interlocuteur, heureux de parler de ce qui l'occupait, l'eût volontiers suivie, mais elle vit son mari placé à l'autre bout de la table les regarder à plusieurs reprises, et de peur qu'il ne devinât le sujet de leur entretien, elle en resta là.
Ce qu'elle venait d'apprendre lui paraissait effroyable, son cri le disait; mais enfin, tant qu'elle ne se laisserait pas hypnotiser, elle n'avait rien à craindre; et s'en tenant à ce qu'elle avait lu, elle se promettait de ne jamais accepter qu'il la plaçât dans des conditions où il pourrait l'endormir: c'était pendant le sommeil que la volonté de l'hypnotiseur se substituait à celle du sujet, non pendant la veille.
S'appuyant sur cette croyance et aussi sur ce qu'il ne lui avait plus reparlé de l'endormir, elle se rassura: n'était-ce pas la marque qu'il acceptait la résistance qu'elle lui avait opposée et renonçait à son idée de somnambulisme provoqué?
Mais elle se trompait.
Une nuit qu'elle s'était couchée à son heure habituelle, tandis qu'il restait à travailler, elle s'éveilla brusquement et le vit debout près d'elle, la regardant avec des yeux dont la fixité l'effraya.
--Qu'y a-t-il? demanda-telle; que veux-tu?
--Il n'y a rien, je ne veux rien; je me couche.
Malgré l'étrangeté du regard qui l'avait frappée, elle n'insista pas: les questions ne lui auraient rien appris; et d'ailleurs, maintenant qu'il ne se mettait plus au lit en même temps qu'elle, il n'y avait rien d'extraordinaire dans son attitude.
Mais à quelques jours de là elle se réveilla encore dans la nuit sous une impression de gêne, et elle le vit penché sur elle, comme s'il voulait l'envelopper de ses deux bras.
Cette fois, si effrayée qu'elle fût, elle eut la force de ne rien dire; mais son angoisse n'en fut que plus intense: voulait-il donc l'hypnotiser pendant qu'elle dormait? Était-ce possible? Alors le dictionnaire l'avait donc trompée?