Chapter 14
--Ce ne serait qu'un à-peu-près bien vague: cependant, je t'engage à faire cette enquête et à l'étendre autant que tu pourras; tâches d'apprendre, non seulement tout ce qui touche à sa maladie, mais encore ce qui se rapporte à elle: quelle est sa situation, quelles sont ses relations, cela est important pour un témoin qui s'impose autant par ce qu'il est que par ce qu'il dit: tu comprends qu'une déposition qui détruit tout le système de l'accusation sera sévèrement discutée, et qu'elle ne sera acceptée que si madame Dammauville a, par son caractère et sa position, une autorité suffisante pour briser les résistances.
--Je tâcherai aussi de savoir quel est son médecin; peut-être le connais-tu. Ce qu'il te dirait vaudrait mieux que tous les propos que je pourrai te rapporter.
--Nous serions tout de suite fixés sur la paralysie, et nous verrions quel crédit nous pouvons accorder aux paroles de cette femme.
Tout en écoutant Philis et tout en parlant lui-même, il avait eu le temps d'envisager la situation que lui créait ce coup de foudre: évidemment, la première chose à faire était d'empêcher le soupçon de naître dans l'esprit de Philis, et c'était à quoi il s'était appliqué en se jetant dans des explications sur les divers genres de paralysie: il la connaissait assez pour voir qu'il avait réussi. Si tout d'abord elle avait été surprise de son émoi, elle lui trouvait maintenant des raisons suffisantes pour ne s'en inquiéter plus tard que dans le cas où des accusations directes s'élèveraient contre lui et la feraient revenir en arrière. Mais il ne devait pas s'en tenir à ce résultat; il fallait plus. Qu'allait-elle faire maintenant? Comment entendait-elle se servir de la déclaration de madame Dammauville? En avait-elle parlé à quelqu'un avant lui? Son intention était-elle d'aller raconter à Nougarède ce qu'elle venait d'apprendre? Tout cela devait être éclairci. Et autant que possible, il fallait qu'elle ne fît rien qu'à l'avance il ne connût et n'eût approuvé. Les circonstances étaient assez critiques pour qu'il ne laissât pas le hasard maître de les diriger et de les conduire à l'aveugle.
--Quand as-tu vu madame Dammauville? demanda-t-il.
--A l'instant.
--Et maintenant, que veux-tu faire?
--Je croyais que je devais avertir M. Nougarède.
--Évidemment, quelle que soit la valeur de la déclaration de madame Dammauville, il doit la connaître: ce sera à lui d'apprécier; seulement, comme il est bon de lui expliquer ce qui peut vicier cette déclaration, je vais, si tu veux, aller le trouver?
--Certainement je le veux et je t'en remercie.
--Toi, pendant ce temps-là, remonte auprès de ta mère, et dis-lui ce que tu as appris; mais, pour qu'elle ne se laisse par aller à un espoir exagéré, dis-lui aussi que s'il y a des chances, et de grandes, en faveur de ton frère, d'un autre côté, il y en a contre. Demain ou ce soir tu reviendras rue Sainte-Anne et tu commenceras ton enquête auprès de la concierge; si la vieille femme ne te dit rien d'intéressant, tu retourneras auprès de madame Dammauville, que tu demanderas à voir sous un prétexte quelconque: tu la feras parler en écoutant bien le rythme de sa voix, tu noteras si ses idées s'enchaînent, tu examineras sa face et ses yeux; enfin tu ne négligeras rien de ce qui te paraîtra caractéristique. Pour avoir soigné ta mère, tu connais presque aussi bien qu'un médecin les symptômes de la myélite et tu pourras voir tout de suite s'il en existe d'analogues chez madame Dammauville; ce sera déjà un point d'obtenu.
--Si j'osais! dit-elle timidement après une courte hésitation.
--Quoi?
--Je te demanderais de venir avec moi chez la concierge, tout de suite.
--Y penses-tu? s'écria-t-il.
Depuis le soir où il avait constaté la mort de Caffié, il n'était jamais retourné rue Sainte-Anne, et ce n'était pas quand le signalement donné par madame Dammauville courait déjà le quartier, sans doute, qu'il allait commettre l'imprudence de se montrer.
Mais il fallait expliquer cette exclamation.
--Comment veux-tu qu'un médecin se livre à une pareille enquête? De ta part, elle est toute naturelle. De la mienne, elle serait déplacée et ridicule; ajoute qu'elle serait dangereuse: tu as besoin de te concilier les bonnes grâces de cette madame Dammauville; et ce serait vraiment s'y prendre bien maladroitement que de lui donner prétexte à croire que tu cherches à savoir si elle a ou n'a pas sa raison.
--C'est vrai, dit-elle. Je n'avais pas pensé à cela. Je me disais que, tandis que je ne peux qu'écouter tout ce que voudra bien me raconter la concierge, tu saurais, toi, l'interroger d'une façon utile pour l'amener à dire ce que tu as intérêt à apprendre.
--J'espère que ton enquête me l'apprendra; en tout cas, ne brusquons rien; si demain tu ne me rapportes que des choses insignifiantes, nous verrons à aviser; en attendant, retourne chez la concierge ce soir même, interroge-la; s'il est possible, monte chez madame Dammauville, et ne rentre chez ta mère qu'après avoir obtenu quelques renseignements sur ce que nous avons si grand intérêt à apprendre. Moi, de mon côté, je vais chez Nougarède.
IV
Ce n'était point pour fausser le récit de Philis que Saniel avait tenu à voir Nougarède: à quoi bon? ce serait une maladresse qui tôt ou tard se découvrirait toute seule et tournerait alors contre lui; il aurait voulu, avec l'autorité du médecin, expliquer que ce témoignage d'une paralytique pouvait n'avoir pas plus d'importance que celui d'une folle.
Mais, aux premiers mots de son explication, Nougarède l'avait arrêté:
--Ce que vous dites-là est très possible, mon cher ami; mais je vous ferai remarquer que ce n'est pas à nous de soulever des objections de ce genre. Voilà, un témoignage qui peut sauver notre client: acceptons-le tel qu'il est et d'où qu'il vienne. C'est l'affaire de l'accusation de prouver que notre témoin n'a pas pu voir ce qu'il raconte avoir vu, ou que son état mental ne lui permet pas de savoir ce qu'il dit. Et, soyez sans crainte, les recherches ne manqueront pas. Ne donnons donc pas nous-mêmes l'éveil de ce côté; ce serait naïf.
Ce n'était certes pas là ce que Saniel avait voulu; seulement il avait cru devoir, en sa qualité de médecin, indiquer à quels écueils on pouvait se heurter.
--Notre devoir, poursuivit l'avocat, est donc de manoeuvrer de façon à les éviter, et voici comment je comprendrais le rôle de ce témoin réellement providentiel, s'il est encore possible de le lui faire prendre. Puisqu'il vous est venu à l'esprit, vous qui souhaitez l'acquittement de ce pauvre garçon, que le témoignage de madame Dammauville pouvait être vicié par cela seul qu'il émanait d'une femme malade, il est incontestable, n'est-ce pas, que cette même idée se présentera à ceux qui tiennent à la condamnation. Ce témoignage serait irréfutable, il s'imposerait de telle sorte qu'on ne pourrait élever contre lui aucun reproche, qu'il enlèverait l'acquittement à quelque moment qu'il se produisit: c'est de cinq heures un quart à cinq heures et demie que Caffié a été assassiné: à cinq heures un quart juste, une femme respectable par sa position, et que ses facultés intellectuelles aussi bien que ses facultés physiques rendent digne de toute croyance, aurait vu dans le cabinet de Caffié un homme, qu'il est matériellement impossible de confondre avec Florentin Cormier, tirer les rideaux de la fenêtre et préparer ainsi le crime; elle ferait sa déposition dans ces conditions et dans ces termes, que l'affaire serait finie: il n'y aurait pas de juge d'instruction, après confrontation, pour envoyer Florentin Cormier devant les assises, et y en eût-il un qu'il ne se trouverait assurément pas dans le jury deux voix pour la condamnation. Mais ce n'est pas ainsi que les choses se présentent et se passeront. Sans doute, madame Dammauville porte un nom qui lui vaut crédit, surtout au palais: son mari était un avoué estimé, un frère de celui-ci a été notaire à Paris; ce n'est pas la première venue, il s'en faut.
--Vous êtes-vous jamais trouvé en relations avec elle? demanda Saniel.
--Jamais; je vous dis ce qui est de notoriété publique dans le monde des affaires. Moralement, elle est donc irréprochable. Mais physiquement, intellectuellement, en est-il de même? Pas du tout, par malheur. C'est une femme atteinte d'une maladie qui bien souvent ne laisse intactes ni les facultés de l'esprit ni celles des sens; sa vue peut subir des aberrations, son esprit des hallucinations. Donc, on peut argumenter sur ce qu'elle dit, et, s'il se trouve un médecin pour affirmer que sa paralysie ne donne lieu ni à ces aberrations ni à ces hallucinations, il s'en trouvera bien un autre qui contestera ces affirmations et arrivera à une conclusion radicalement opposée. Voilà pour le témoin lui-même; maintenant passons au témoignage. Il ne dit pas, ce témoignage, que l'homme qui a tiré les rideaux à cinq heures un quart était fait de telle sorte qu'il est matériellement impossible de le confondre avec Florentin Cormier, parce qu'il était petit, ou bossu, ou chauve, ou vêtu en rôdeur de barrière, tandis que Florentin est grand, droit, chevelu, barbu et vêtu en monsieur; simplement, il dit que l'homme qui a tiré les rideaux était de taille élevée, avec des cheveux longs, une barbe blonde frisée, et vêtu en monsieur. Mais ce signalement est précisément celui de Florentin Cormier comme il est le vôtre d'ailleurs....
--Le mien! s'écria Saniel.
--Le vôtre, comme celui de bien des gens. Et c'est là ce qui, malheureusement pour nous, lui enlève cette irréfutabilité qu'il nous faudrait. Comment est-elle certaine que cet homme de taille élevée, aux cheveux longs et à la barbe frisée n'est pas Florentin Cormier, puisque celui-ci se caractérise par cela même? Et c'est la nuit, à douze ou quinze mètres de distance, à travers une fenêtre aux vitres obscurcies par la poussière des paperasses et par le brouillard, que cette femme malade, dont les yeux sont troublés, dont l'esprit est affaibli par la souffrance, a pu, dans un espace de temps très court, alors qu'elle n'avait aucun intérêt à se graver dans la mémoire ce qu'elle voyait, saisir des signes certains qu'elle se rappelle aujourd'hui assez fortement pour affirmer que l'homme qui a tiré les rideaux n'est pas Florentin Cormier, contre qui tant de charges se sont accumulées de divers côtés, et qui n'a pour lui que ce témoignage... que toute personne sensée ne pourra pas ne pas trouver suspect!
--Mais c'est vrai, dit Saniel, heureux de se laisser prendre à ce plaidoyer qui était le sien.
--Ce qui fait la vérité d'une chose, mon cher, c'est la manière de la présenter; changeons cette manière et nous allons la fausser. Pour arriver à la conclusion qui vous a fait dire: «C'est vrai!» je suis parti de l'idée que dès demain le récit de madame Dammauville était connu de la justice, qu'on entendait la brave dame dans l'instruction, et qu'on avait tout le temps d'examiner ce témoignage que vous-même trouvez suspect. Maintenant partons d'un point opposé. Le récit de madame Dammauville n'est pas connu de la justice ou, s'il en transpire quelque chose, nous nous arrangerons pour que ce quelque chose soit tellement vague que l'instruction n'y attache que peu d'importance; et cela est possible si nous-même ne basons pas sur ce témoignage toute une nouvelle défense. Nous arrivons au jugement, et, quand l'instruction a fait entendre ses témoins qui nous ont accablés: l'agent d'affaires Savoureux, le tailleur Valérius, etc.; c'est le tour de madame Dammauville: elle raconte simplement ce qu'elle a vu, et affirme que l'homme qui est sur le banc des accusés n'est pas le même que celui qui, à cinq heures un quart, a tiré les rideaux. Voyez-vous le coup de théâtre? L'accusation ne l'a pas prévu: elle n'a pas fait d'enquête sur la santé du témoin; elle n'a pas là de médecin tout prêt à alléguer les troubles de la vision et de la raison; très probablement, elle ne pense pas à la vitre obscurcie, pas plus qu'à la distance; enfin tous les arguments qu'on pourrait nous opposer si on avait le temps de les mettre en bon ordre manquent, et nous emportons haut la main l'acquittement.
Les choses, arrangées ainsi, étaient trop favorables à Saniel; pour qu'il n'accueillît pas avec un sentiment de soulagement cette combinaison qui amenait l'acquittement de Florentin plus sûrement, semblait-il, que tout ce qu'ils avaient combiné jusqu'à ce jour pour sa défense; cependant il lui vint à la pensée une objection qu'il communiqua aussitôt à Nougarède:
--Voudra-t-on admettre que madame Dammauville ait gardé le silence sur un fait aussi grave et attendu l'audience pour le révéler?
--Ce silence, elle l'a bien gardé jusqu'à hier; pourquoi ne pas lui passer quelques jours de plus? il est évident que, si elle n'a pas raconté ce qu'elle avait vu, c'est qu'elle avait des raisons pour se taire, il est vraisemblable que, étant malade, elle n'a pas voulu s'exposer aux ennuis et aux fatigues d'un interrogatoire, alors que sa déposition, pouvait, à ses yeux, n'avoir pas grande importance. Qu'aurait-elle révélé à l'instruction? Que l'homme qui avait commis le crime était de grande taille, avec la barbe blonde frisée? Cet homme, la justice le tenait, ou elle en tenait donc un, le signalement répondait à celui-là, ce qui pour madame Dammauville était la même chose; elle n'avait donc pas à appeler les gens de la police, le juge d'instruction; pour leur révéler des choses... insignifiantes: pour sa tranquillité et aussi parce qu'elle jugeait n'avoir rien d'intéressant à dire, elle n'a pas parlé. C'est quand le hasard lui a mis sous les yeux un portrait de l'accusé qu'elle a reconnu que la justice ne tenait pas le vrai coupable, et alors elle a rompu le silence. Le moment où le hasard lui a mis ce portrait sous les yeux n'est pas à préciser; je me charge d'arranger cela. Ce n'est pas là qu'est la difficulté.
--Où la voyez-vous?
--Dans ceci: que madame Dammauville peut avoir déjà raconté son histoire à tant de personnes qu'elle soit tombée dans le domaine public, où l'instruction l'a ramassée; alors plus de coup de théâtre; on l'interroge, on examine la déposition, on lui oppose tout ce que nous disions tout à l'heure, et nous n'avons plus qu'un témoignage suspect. La première chose à faire est donc, dès aujourd'hui, de savoir à quel point cette histoire s'est répandue et; s'il en est temps encore, d'empêcher qu'elle ne se répande davantage.
--Cela n'est guère facile, il me semble.
--Je crois que mademoiselle Philis peut l'obtenir. En voilà une brave fille, vaillante, intelligente, décidée, que rien n'abat ni ne déconcerte, et qui est la preuve vivante que nous ne valons que par la force et la souplesse du ressort intérieur; au reste, je n'ai pas à faire son éloge, puisque vous la connaissez mieux que moi, et ce que je dis n'a d'autre but que d'expliquer la confiance que je mets en elle. Puisque je ne peux pas intervenir moi-même, j'estime que personne mieux qu'elle n'est en état d'agir sur madame Dammauville, sans l'inquiéter comme sans la blesser, et d'amener le résultat que nous cherchons. Je suis sûr qu'elle a déjà gagné madame Dammauville et qu'elle sera écoutée avec sympathie.
--Voulez-vous que je lui écrive de venir vous voir demain?
--Non; le mieux serait que vous la vissiez vous-même ce soir, si cela est possible.
--Je vais aller aux Batignolles en vous quittant.
--Elle entrera parfaitement dans son rôle, j'en suis certain; et elle réussira, j'en ai l'espoir; mais tout ne sera pas dit.
--Il me semble que votre combinaison repose surtout sur le coup de théâtre de la non-reconnaissance de Florentin par madame Dammauville: comment amènerez-vous cette paralytique à l'audience?
--C'est sur vous que je compte.
--Et comment?
--Vous l'examinerez.
--Que j'aille chez elle!
--Pourquoi pas?
--Parce que je ne suis pas son médecin.
--Vous le deviendrez.
--C'est impossible.
--Je ne trouve pas du tout impossible que vous soyez appelé en consultation; je n'ai pas oublié que votre thèse a été faite sur les paralysies dues à l'affection de la moelle, et elle a été assez remarquable pour que nous nous en soyons occupés dans notre parlotte de la rue de Vaugirard; vous avez donc autorité en la matière.
--Ce n'est pas pour avoir fait quelques travaux sur l'anatomie pathologique des lésions médullaires, et spécialement sur les altérations des racines antérieures de la moelle, qu'on acquiert de l'autorité dans une question aussi étendue et aussi délicate.
--Ne soyez pas trop modeste, cher ami; j'ai eu à consulter dernièrement l'article _Paralysie_ dans mon Dictionnaire de médecine, et j'ai vu votre travail cité à chaque page. De plus, la façon dont vous venez de passer votre concours vous a mis en lumière; on ne parle que de vous. Il n'y a donc rien d'impossible à ce que mademoiselle Philis, racontant que sa mère a été guérie par vous d'une paralysie précisément, n'amène madame Dammauville à l'idée de vous consulter, et que son médecin ne vous appelle.
--Vous ne ferez pas cela!
--Et pourquoi ne le ferais-je pas?
Ils se regardèrent un moment en silence, et Saniel détourna les yeux.
--Je ne déteste rien tant que de paraître me mettre en avant.
--Dans l'espèce, il ne s'agit pas de ce que vous détestez ou de ce que vous aimez: il s'agit de sauver ce malheureux jeune homme que vous savez innocent; et vous pouvez, pour une bonne part, nous aider. Vous examinez madame Dammauville: vous voyez de quelle paralysie elle est atteinte et, conséquemment, quels reproches on peut opposer à son témoignage; en même temps vous voyez, si vous pouvez la guérir, ou tout au moins la mettre en état de venir à l'audience.
--Et s'il est constaté qu'elle ne pourra pas quitter son lit?
--Alors j'apporte un changement à mon ordre de bataille, et c'est pour cela qu'il est d'une importance capitale--vous savez que c'est le mot--que je sois averti à l'avance.
--Vous faites recevoir sa déposition par le juge d'instruction?
--En aucun cas; mais je fais écrire une lettre par elle que je lis au moment voulu, et je cite son médecin pour qu'il explique qu'il n'a pas permis à sa cliente de venir à l'audience: sans doute, l'effet produit ne serait pas celui que je cherche, mais enfin, nous en aurions toujours un.
V
Après Philis, voilà que Nougarède voulait qu'il vît madame Dammauville, et cette coïncidence n'était pas le moindre danger de la situation qui s'ouvrait.
Qu'elle le vît, et les chances étaient pour qu'elle reconnût en lui l'homme qui avait tiré les rideaux; car, s'il avait pu parler à Philis et à Nougarède de troubles de vision ou de raison, il ne croyait pas à ces troubles, qui n'étaient pour lui que des échappatoires.
Philis, lorsqu'il arriva chez madame Cormier, n'était pas encore rentrée, et il eut à expliquer à la mère inquiète pourquoi sa fille se trouvait en retard.
Alors ce fut un délire de joie devant lequel il se sentit embarrassé. Comment briser l'espérance de cette malheureuse mère?
Ce qu'il avait dit à Philis et à Nougarède, il le répéta: Avant de voir Florentin libre, il fallait savoir ce que valait le témoignage de madame Dammauville; et il expliqua comment la valeur de ce témoignage pouvait se trouver compromise.
--Mais il est possible aussi qu'un paralytique jouisse de toutes ses facultés! s'écria madame Cormier avec une décision qui n'était ni dans ses habitudes ni dans son caractère.
--Assurément.
--N'en suis-je pas un exemple?
--Sans doute.
--Alors Florentin serait sauvé.
--C'est ce que nous devons espérer. Je ne vous prémunis contre un excès de joie que par un excès de prudence; au reste, il est probable que mademoiselle Philis va pouvoir nous fixer en rentrant.
--Vous auriez peut-être mieux fait d'aller rue Sainte-Anne: vous l'auriez encore trouvée.
C'était donc une manie universelle de vouloir l'envoyer rue Sainte-Anne!
Ils attendirent; mais la conversation fut difficile et lente entre eux; ce n'était ni à Philis ni à Florentin que Saniel pensait, c'était à lui et à ses propres craintes; de son côté, madame Cormier courait au-devant de sa fille: alors il y avait de longs silences que madame Cormier interrompait en allant dans la cuisine surveiller son dîner, prêt depuis plus de deux heures et qu'elle tenait au chaud.
Ne sachant que dire et que faire en présence de la mine sombre de Saniel et de sa préoccupation, qu'elle ne s'expliquait pas, elle lui demanda s'il avait dîné.
--Pas encore.
Si vous vouliez accepter une assiette de potage; j'ai du bouillon d'hier, Philis ne l'a pas trouvé mauvais.
Mais il n'accepta point, ce qui peina madame Cormier. Il y avait longtemps que, pour elle, Saniel était une sorte de dieu, et, depuis qu'elle le voyait si zélé à s'occuper de Florentin, le culte qu'elle lui avait voué s'était fait encore plus fervent. Combien de fois parlant de lui avec Philis, s'était-elle écriée «Comment pourrons-nous jamais nous acquitter envers M. Saniel!» et voilà qu'au moment où elle espérait pouvoir lui être agréable il la refusait. Mais elle ne lui en voulut pas: sans doute, il avait ses raisons; rien de ce qui venait de lui ne pouvait être mal.
Cependant les minutes s'écoulaient et Philis n'arrivait pas; enfin, on entendit son pas précipité.
--Comment! vous êtes venu prévenir maman? s'écria-t-elle en apercevant Saniel.
D'ordinaire, madame Cormier l'écoutait respectueusement, mais elle lui coupa la parole.
--Et madame Dammauville? demanda-t-elle.
--Madame Dammauville a des yeux excellents; c'est une femme de tête qui, sans le secours d'aucun homme d'affaires, administre sa fortune.
Défaillante, madame Cormier se laissa tomber sur une chaise.
--Oh! le pauvre enfant! murmurait-elle.
Des exclamations de joie lui échappaient qui n'avaient pas de sens précis.
Philis, radieuse, regardait Saniel, qui faisait des efforts pour ne pas rester sombre, et paraître s'associer à cette joie.
--C'est bien ce que je pensais, dit-il; mais il était imprudent de s'abandonner aujourd'hui à des espoirs que demain aurait détruits.
Pendant qu'il parlait, il échappait au moins à l'embarras de sa situation et à l'examen de Philis.
--Qu'a dit M. Nougarède? demanda-t-elle.
--Je vous l'expliquerai tout à l'heure; commencez par nous raconter ce que vous avez appris de madame Dammauville; c'est son état qui décidera notre conduite, au moins celle que Nougarède conseille d'adopter.
--Quand la concierge m'a vue revenir, commença Philis, elle a montré une certaine surprise; mais n'est une bonne femme qui se laisse facilement apprivoiser, et je n'ai pas eu trop de peine à la faire raconter sur madame Dammauville tout ce qu'elle sait. Il y a trois ans que madame Dammauville est veuve, sans enfant; elle a environ quarante ans; et c'est depuis son veuvage qu'elle habite sa maison de la rue Sainte-Anne. Jusqu'à l'année dernière, elle n'était pas mal portante, cependant elle allait tous les ans aux eaux à Lamalou. Il y a un an, elle a été prise de douleurs qu'on a cru rhumatismales et à la suite desquelles s'est déclarée la paralysie qui la tient au lit. Elle souffre parfois à crier, mais ce sont des crises qui ne durent pas toujours. Dans les intervalles elle vit de la vie ordinaire, si ce n'est qu'elle ne se lève point: elle lit beaucoup, reçoit quelques amies, sa belle-soeur, veuve d'un notaire, ses neveux et nièces, un des vicaires de la paroisse, car elle est pieuse et surtout très charitable. Ses yeux sont excellents. Jamais elle n'a eu ni délire ni hallucination. Elle est très réservée, déteste les bavardages, et cherche par-dessus tout à vivre tranquille; aussi l'assassinat de Caffié l'a-t-il exaspérée: elle ne voulait pas qu'on lui en parlât et elle-même n'en parlait à personne; elle aurait même dit que, si elle était en état de quitter sa maison, elle la vendrait, pour ne plus entendre prononcer le nom de Caffié.
--Comment a-t-elle parlé du portrait et de l'homme qu'elle a vu dans le cabinet de Caffié? demanda Saniel.