Chapter 15
--C'est justement la question à laquelle la concierge n'a pas pu répondre; alors je me suis décidée à me présenter de nouveau chez madame Dammauville.
--Es-tu brave! dit madame Cormier avec fierté.
--Je t'assure que je ne l'étais guère en montant l'escalier: après ce que je venais d'apprendre de son caractère, c'était vraiment de l'audace de venir une seconde fois, à deux heures d'intervalle, troubler sa tranquillité; mais il le fallait. Elle voulut bien me recevoir. En montant, j'avais cherché une raison pour justifier ou tout au moins pour expliquer ma seconde visite, et je n'en avais trouvé qu'une aventureuse pour laquelle je dois demander votre indulgence.
Elle dit cela en se tournant vers Saniel, mais les yeux baissés, sans oser le regarder et avec une émotion pour lui inquiétante.
--Mon indulgence? dit-il.
--J'ai agi sans avoir le temps de bien réfléchir et sous la pression de la nécessité immédiate. Comme madame Dammauville se montrait surprise de me revoir, je lui dis que ce qu'elle m'avait appris était si grave et pouvait avoir de telles conséquences pour la vie et l'honneur de mon frère, que j'avais pensé à revenir le lendemain accompagnée d'une personne au courant des affaires, devant laquelle elle répéterait son récit, et que c'était la permission de me présenter avec cette personne que je lui demandais; cette personne, c'était vous.
--Moi!
--Et voilà pourquoi, dit-elle faiblement, sans lever les yeux sur lui, j'ai besoin de votre indulgence.
--Mais je vous avais dit... s'écria-t-il avec une violence que le mécontentement qu'on eût ainsi disposé de lui ne suffisait pas à justifier.
--....Que vous ne pouviez pas vous présenter chez madame Dammauville en qualité de médecin sans qu'elle vous eût fait appeler, je ne l'avais pas oublié; aussi n'était-ce pas comme médecin que je voulais vous prier de m'accompagner... mais comme ami, si vous me permettez de parler ainsi, comme l'ami le plus dévoué, le plus ferme, le plus généreux que nous ayons eu le bonheur de rencontrer dans notre détresse.
--Ma fille parle en mon nom comme au sien, dit madame Cormier avec une gravité émue, et je tiens à ajouter que c'est une amitié respectueuse, une reconnaissance profonde que nous vous avons vouée.
Bien que Philis fût tremblante de voir l'effet qu'elle avait produit sur Saniel, elle continua avec fermeté:
--Vous m'accompagniez donc et, sans rien faire ostensiblement, sans rien dire qui fût d'un médecin, pendant qu'elle parlait, vous pouviez l'examiner. A ma demande, madame Dammauville répondit par son consentement donné avec une parfaite bonne grâce. Je retournerai donc demain chez elle et, si vous jugez que c'est utile, si vous croyez devoir accepter le rôle que je vous ai attribué sans vous avoir consulté, vous pouvez m'accompagner.
Il ne répondit pas à ces dernières paroles, qui étaient une invitation en même temps qu'une question.
--Ne l'avez-vous pas examinée comme je vous l'avais dit? demanda-t-il après un moment de réflexion.
--Avec toute l'attention dont j'étais capable dans mon angoisse: le regard m'a paru être droit et sans aucun trouble; la voix est régulière, bien rythmée; les paroles se suivent sans hésitation, les idées s'enchaînent, elles s'expriment avec ordre. Il n'y a aucune trace de souffrance sur ce visage jaune, qui porte seulement la marque d'une douleur résignée; elle remue les bras librement; mais les jambes, autant que j'ai pu en juger sous la couverture qui les cachait, sont immobiles; par plusieurs points il me semble que sa paralysie se rapproche de celle de maman; il est vrai que, par d'autres, elle s'en écarte; elle doit être extrêmement frileuse, car, bien que le temps ne soit pas froid aujourd'hui, la température de sa chambre m'a paru très élevée.
--Voilà un examen, dit Saniel, qu'un médecin n'eût pas mieux conduit, à moins d'interroger la malade, et j'aurais été avec vous dans cette visite que nous n'en saurions pas plus que ce que vous avez observé. Il paraît certain que madame Dammauville est en pleine possession des facultés qui rendent son témoignage inattaquable.
Madame Cormier attira sa fille, et passionnément elle l'embrassa.
--Je n'aurais donc rien à faire chez cette dame, continua Saniel, avec la précipitation d'un homme qui vient d'échapper à un danger; mais votre rôle à vous, mademoiselle, n'est pas fini, et vous devrez retourner demain chez elle pour remplir celui que Nougarède vous confie.
Il expliqua ce que Nougarède attendait d'elle.
--Certainement, dit-elle, je ferai pour Florentin tout ce qu'on me conseillera: je retournerai chez madame Dammauville, j'irai partout; mais me permettez-vous de m'étonner qu'on ne profite pas tout de suite de cette déclaration pour obtenir la mise en liberté de mon frère?
Il répéta les raisons que Nougarède lui avait données pour ne pas procéder de cette manière.
--Je ne voudrais rien dire qui ressemblât à un reproche, répliqua madame Cormier avec plus de décision qu'elle n'en mettait ordinairement dans ses paroles; mais peut-être M. Nougarède fait-il entrer des considérations personnelles dans son conseil. Nous, notre intérêt est que Florentin soit rendu au plus vite à notre affection, et qu'on lui épargne les souffrances de la prison. Mais je comprends qu'à une ordonnance de non-lieu dans laquelle il ne paraît pas, M. Nougarède préfère le grand jour de l'audience, où il pourra prononcer une belle plaidoirie, utile à sa réputation.
--Qu'il ait ou n'ait pas fait ce calcul, dit Saniel, les choses sont ainsi. Moi aussi, j'aurais préféré l'ordonnance de non-lieu, qui avait le grand avantage de tout terminer immédiatement. Nougarède ne croit pas que cette route soit bonne à prendre: il faut suivre celle qu'il nous trace.
--Nous la suivrons, dit Philis, et je crois qu'elle pourra amener le résultat qu'attend M. Nougarède, car madame Dammauville ne doit avoir parlé du portrait qu'à très peu de personnes. Quand j'ai tâché de la faire s'expliquer sur ce point, sans lui poser directement cette question, elle m'a dit qu'elle n'avait raconté à sa concierge la non-ressemblance entre le portrait et l'homme qu'elle a vu tirer les rideaux, que pour que celle-ci, qui plusieurs fois l'avait entretenue de Florentin et de mes démarches, m'avertit. Je verrai donc demain dans quelle mesure son récit a pu se répandre et j'irai vous en avertir vers cinq heures, à moins que vous ne préfériez que j'aille tout de suite chez M. Nougarède.
--Commencez par moi, et nous irons ensemble chez lui, s'il y a lieu. Je vais lui écrire.
--Si je comprends bien le plan de M. Nougarède, il me semble qu'il repose sur la comparution de madame Dammauville à l'audience. Cette comparution sera-t-elle possible? C'est ce que je ne pourrai pas savoir; un médecin seul pourrait répondre. Saniel ne voulut pas laisser paraître qu'il avait compris ce nouvel appel.
--J'oubliais de vous dire, continua Philis, que celui qui la soigne est le docteur Balzajette, demeurant rue de l'Échelle; le connaissez-vous?
--Un solennel qui cache sa nullité sous la dignité de ses manières.
Il n'eut pas plutôt lâché ces quelques mots qu'il en sentit la maladresse; elle devait avoir un excellent médecin, madame Dammauville, et si haut placé dans l'estime de ses confrères que, s'il ne la guérissait point, c'était parce qu'elle était incurable.
--Alors, comment pouvons-nous espérer qu'il la guérira en temps pour qu'elle paraisse à l'audience? dit Philis.
--Il ne répondit pas et se leva pour se retirer. Timidement, madame Cormier répéta son invitation; mais il n'accepta pas, malgré le tendre regard que Philis attachait sur lui; il était obligé de rentrer sans pouvoir attendre davantage.
VI
Pourrait-il résister à la pression qui de tous les côtés à la fois le poussait vers la rue Sainte-Anne? Il semblait que rien n'était plus facile que de ne pas commettre la folie d'y céder, et cependant telle était la persistance des efforts qui se réunissaient contre lui, qu'il devait se demander si un jour il ne serait pas amené malgré lui à leur obéir: Philis, Nougarède, madame Cormier; maintenant d'où viendrait la nouvelle attaque?
N'y avait-il pas là quelque chose d'extraordinaire qu'il eût même qualifié de providentiel ou de fatal, s'il avait cru à la Providence ou à la Fatalité?
Depuis plusieurs mois il était arrivé à une sécurité complète, qui l'avait convaincu que tout danger était à jamais écarté; mais voilà que tout à coup ce danger éclatait dans de telles conditions qu'il devait reconnaître qu'il ne pouvait plus y avoir de sécurité pour lui: aujourd'hui madame Dammauville le menaçait; demain ce serait un autre. Qui? il n'en savait rien. Tout le monde. Et c'était l'angoisse de sa situation d'être condamné à vivre désormais dans la crainte et sur la défensive, sans repos, sans oubli.
Mais ce n'était pas du lendemain qu'il devait en ce moment s'inquiéter, c'était de l'heure présente, c'est-à-dire de madame Dammauville.
Pour qu'elle eût dit avec tant de fermeté, sur la vue d'un simple portrait, que l'homme qui avait fermé les rideaux n'était pas Florentin, il fallait qu'elle eût une excellente mémoire des yeux, en même temps qu'une résolution d'esprit et une décision dans les idées qui lui permettaient d'affirmer sans hésitation ce qu'elle croyait la vérité.
S'ils se rencontraient jamais, elle le reconnaîtrait donc, et, le reconnaissant, elle parlerait.
Serait-elle crue?
C'était là que se trouvait la question décisive, et il semblait qu'étant donné le caractère de cette femme entourée de considération et de respect, qui était intelligente, circonspecte, réservée, on ne devait guère douter qu'elle ne le fût, ou tout au moins qu'elle ne soulevât contre lui des présomptions contre lesquelles il serait obligé de se défendre.
Des négations ne suffiraient pas. Il n'était pas venu chez Caffié à cinq heures un quart. Où était-il à ce moment? Quel témoignage pourrait-il invoquer pour justifier de l'emploi de son temps dans cette soirée? Ne serait-ce pas alors que sa présence dans le café serait signalée, et se dresserait contre lui pour l'écraser? La blessure de Caffié avait été faite par une main habile à donner la mort, et précisément cette main savante était la sienne plus encore que celle d'un tueur de profession. Sa situation au moment du crime était désespérée, tout le monde le savait: aux abois, harcelé par ses créanciers, poursuivi par les huissiers, menacé d'être mis dans la rue; et c'était à ce moment que tout à coup, miraculeusement, il avait payé ses dettes. Avec quoi? Qui pourrait accepter l'histoire de Monte-Carlo, bonne quand il n'y avait pas de charges contre lui, détestable et accusatrice au contraire quand ces charges s'étaient élevées.
Un mot, une simple insinuation de madame Dammauville et il était perdu, sans défense, sans lutte possibles.
A la vérité, et par bonheur, puisqu'elle était paralysée, et retenue sur son lit, il n'était pas exposé à se trouver face à face avec elle au coin d'une rue ou dans une maison tierce, ni à entendre le cri de surprise qu'elle ne manquerait pas de pousser en le reconnaissant; mais cela ne suffisait pas pour qu'il s'endormît dans une imprudente sécurité en se disant que cette rencontre était invraisemblable. Il était invraisemblable aussi d'admettre que quelqu'un se trouvait précisément en face de la fenêtre de Caffié au moment où il avait tiré les rideaux, plus invraisemblable encore de croire que ce fait insignifiant en soi, que cette vision d'un court instant, se graveraient assez solidement dans une mémoire de femme pour se retrouver vivaces après plusieurs mois; comme s'ils dataient de la veille, et cependant, de toutes ces invraisemblances, il s'était formé une réalité qui l'enserrait si bien que d'un moment à l'autre elle pouvait l'étouffer.
Malgré les instances de Philis, de madame Cormier, de Nougarède et de toutes celles, quelles qu'elles fussent, qui pourraient encore surgir, il ne serait pas assez fou pour aller affronter le danger d'une reconnaissance dans la chambre où cette paralytique était clouée,--au moins cela était probable, car, après ce qui venait d'arriver, il n'était certain de rien,--mais elle pourrait très bien se faire ailleurs, cette reconnaissance.
Dans le plan de Nougarède, madame Dammauville venait à l'audience faire sa déclaration; lui-même était témoin: ils devaient donc, à un moment donné, se rencontrer, et il n'était pas impossible que ce fût en pleine audience que la reconnaissance éclatât par un coup de théâtre autrement dramatique que celui qu'avait arrangé Nougarède.
Sans doute, il y avait bien des chances pour que madame Dammauville ne pût pas quitter son lit et venir à l'audience; mais n'y en eût-il qu'une pour qu'elle le quittât, qu'il devait la prévoir et prendre ses précautions.
Une seule offrait des garanties: se rendre méconnaissable, couper sa barbe, couper ses cheveux, n'être plus l'homme aux cheveux longs et à la barbe blonde frisante qu'elle se rappelait: il eût été comme tout le monde qu'elle ne l'aurait sans doute pas remarqué lorsqu'il était venu à la fenêtre, et certainement, elle l'eût oublié, ou du moins confondu avec d'autres, tandis que la singularité de sa physionomie et de sa tournure, son air gaulois avaient marqué ce souvenir d'une empreinte caractéristique que le temps n'avait point effacée: il ne faut se permettre une originalité que quand on est sûr à l'avance de n'avoir jamais rien à craindre.
Assurément, rien n'était plus facile que de se faire couper la barbe et les cheveux: il n'y avait pour cela qu'à entrer chez le premier coiffeur qu'il allait rencontrer sur son chemin: en quelques minutes la transformation serait radicale.
Chez les indifférents, il n'avait pas trop à s'inquiéter de la curiosité que ce changement pourrait produire; plus d'un ne le remarquerait pas, et ceux qui seraient surpris au premier abord n'y penseraient bientôt plus, sans doute; d'ailleurs, pour ceux-là, il y avait une réponse facile: à la veille de devenir un personnage grave, il abandonnait les dernières excentricités du vieil étudiant, et passait les ponts sans esprit de retour sur la rive gauche.
Mais ce n'était pas seulement aux indifférents qu'il devait des comptes, il appartenait encore et bien plus à ceux avec lesquels il se trouvait en relations suivies: à Philis, à Nougarède.
Ne les avait-il pas remarqués, ces cheveux longs et cette barbe frisante, l'avocat, quand il avait constaté les points de ressemblance qui existaient entre les deux signalements, et, dès lors, n'était-ce pas une imprudence de l'amener à se demander pourquoi tout à coup, ce qui constituait cette ressemblance disparaissait chez l'un des deux.
Dangereuse chez l'avocat, cette question le devenait bien plus encore chez Philis: Nougarède ne pouvait marquer que de la surprise; Philis pouvait demander des explications.
Et il devrait lui répondre d'autant plus nettement que, quatre ou cinq fois déjà, il avait failli se trahir à propos de madame Dammauville, et que, si elle avait laissé passer ses exclamations ou ses moments d'embarras, ses hésitations ou ses refus sans l'interroger franchement, elle n'en avait pas moins été étonnée certainement: qu'il se montrât devant elle sans cheveux et sans barbe, ce serait un nouvel étonnement qui s'ajouterait aux autres, des rapprochements s'établiraient, et logiquement, par la force même des choses; malgré elle, malgré son amour et sa foi, elle arriverait à des conclusions auxquelles elle ne pourrait pas se soustraire:--Comme ça, tout à coup; pourquoi?--Déjà cinq ou six mois auparavant, cette question des cheveux longs et de barbe de Fleuve mythologique s'était agitée, entre eux: comme il se plaignait un jour des bourgeois qui ne voulaient pas venir à lui, elle lui avait doucement expliqué que, pour plaire à ces bourgeois et les attirer, le moyen n'était peut-être pas très bon d'étonner ceux qu'on ne choquait pas: que des redingotes moins longues, des chapeaux moins larges de bord, des cheveux plus courts, une barbe moins hirsute, un ensemble enfin qui le rapprochait d'eux leur serait peut-être plus agréable; et, à ce moment, il s'était fâché, lui répondant nettement qu'il était à prendre tel quel ou à ne pas prendre, et que ces concessions n'entraient pas dans son caractère. Comment maintenant brusquement entrer dans ces concessions, et cela précisément à l'heure même où le succès de ses concours le mettait au-dessus de ces petites compromissions: il avait résisté quand il avait besoin de tout le monde et qu'un client était pour lui affaire de vie ou de mort; il cédait quand il n'avait plus besoin de personne et qu'il se moquait des clients. La contradiction serait vraiment trop forte et telle qu'elle ne pourrait pas ne pas frapper Philis, dont l'attention n'avait déjà eu que trop d'occasions de s'éveiller.
Et cependant, si délicate que fût cette décision à prendre de se rendre méconnaissable, c'eût été démence de sa part de la reculer: le plus tôt serait le mieux; sa faute avait été de ne pas prévoir, le lendemain de la mort de Caffié, que des circonstances pourraient surgir un jour ou l'autre qui la lui imposeraient; à ce moment, elle n'eût pas présenté les mêmes dangers que maintenant; mais partant de l'idée qu'il n'avait été vu par personne, qu'il ne pouvait pas avoir été vu, il s'était complu dans la sécurité que lui donnait cette conviction et, tranquillement, il s'y était engourdi.
Le réveil avait sonné; les yeux ouverts il voyait l'abîme au bord duquel sa maladresse l'avait amené: combien ne serait-il pas fort si, depuis trois mois, il n'avait plus ces cheveux et cette barbe qui portaient contre lui le plus terrible témoignage; au lieu de se réfugier dans de misérables échappatoires quand Philis et Nougarède lui avaient demandé de voir madame Dammauville, il eût intrépidement tenu tête, et se fût rendu chez elle comme ils le voulaient: maintenant il serait sauvé et bientôt Florentin le serait aussi.
Et il s'était cru intelligent! et fièrement il s'était imaginé qu'il pourrait à l'avance combiner si bien les choses qu'il serait à l'abri de toute surprise! il arriverait ce qu'il aurait prévu, rien de plus: la leçon que lui donnait l'expérience était rude, et ce n'était pas la première: le soir de la mort de Caffié, il avait déjà eu la perception très nette qu'une situation nouvelle venait de s'ouvrir pour lui, qui, jusqu'à la fin de sa vie, le ferait le prisonnier de son crime. A la vérité, cependant, cette impression s'était assez vite affaiblie; mais voilà qu'elle reprenait plus forte que jamais, et à coup sûr, pour ne plus le lâcher; ce pressentiment dont il ne pouvait se dégager, n'en était-il pas lui-même la preuve?
Mais rien ne servait de revenir en arrière, c'était le présent, c'était l'avenir qu'il devait sonder d'un coup d'oeil clair et ferme, s'il ne voulait pas se perdre.
Tout bien pesé, bien examiné, il devait se faire couper les cheveux et la barbe; car, si aventureuse que fût cette résolution, si fâcheuse qu'elle pût devenir en provoquant la curiosité et les questions, c'était le seul moyen d'empêcher une reconnaissance possible.
Machinalement, par habitude, il se dirigea vers la rue Neuve-des-Petits-Champs, où demeurait son coiffeur; mais il n'avait pas fait quelques pas que la réflexion l'arrêta: ce serait certainement une maladresse de provoquer les bavardages de ce coiffeur qui le connaissait, et qui, pour le plaisir de causer, raconterait aux gens du quartier qu'il venait de couper les cheveux et la barbe du docteur Saniel.--Celui qui avait une si longue barbe?--Lui-même.--Tiens, c'est drôle.--Il fallait qu'il n'y eût rien de drôle en lui, ni sur son compte. Il revint donc vers le boulevard où certainement il n'était pas connu.
Mais prêt à mettre la main sur le bouton de la boutique où il avait décidé d'entrer, il changea encore d'avis: il venait de trouver l'explication qu'il fallait pour Philis, et comme il tenait à éviter la surprise qu'elle ne manquerait pas d'éprouver si, brusquement, elle le voyait sans cheveux et sans barbe, il lui donnerait cette explication avant de les faire couper, de façon que, tout d'abord et sans chercher autre chose, elle comprît que cette opération était indispensable.
Et il s'en alla dîner, furieux contre lui-même contre les choses de voir à quels misérables expédients il en était réduit.
VII
Le lendemain, à cinq heures, quand Philis sonna, ce fut lui qui alla ouvrir; car Joseph, qui n'était jamais venu le dimanche, ne venait pas davantage maintenant.
A peine entrée, elle voulut comme d'habitude se jeter à son cou, et avec un élan qui disait combien elle était heureuse de le voir; mais de la main il l'arrêta.
--Qu'as-tu? demanda-t-elle paralysée et pleine de craintes.
--Rien, ou tout au moins peu de chose.
--Contre moi?
--Certes non, chère petite.
--Tu es malade?
--Non pas malade, mais j'ai des précautions à garder qui m'empêchent de t'embrasser. Je vais t'expliquer cela. Ne n'inquiète pas, ce n'est pas grave.
--Vite, s'écria-t-elle, en l'examinant pour tâcher de le devancer par la pensée.
--Tu as des choses à me dire, toi?
--Oui, et de bonnes. Mais, je t'en prie, parle d'abord; ne me laisse pas dans cette inquiétude.
--Je t'assure que tu n'as pas à t'inquiéter, et, quand je te parle ainsi, tu sais que tu dois me croire; tu vois bien que je n'ai pas l'air inquiet moi-même.
--C'est pour les autres que tu t'inquiètes, jamais pour toi:
--Sais-tu ce que c'est que la pelade?
--Non.
--C'est une affection spéciale du système pileux, les cheveux, la barbe, due à la présence dans l'épiderme d'une sorte de champignon; eh bien, il est probable que j'ai gagné cette affection.
--C'est grave?
--Ennuyeux et gênant pour un homme, mais désastreux pour une femme, puisque avant tout traitement on doit commencer par couper les cheveux. Tu comprends donc que si, comme je le crois, j'ai la pelade, je ne vais pas t'exposer à te la donner en t'embrassant, car elle se transmet avec une extrême facilité par le contact, et alors il faudrait faire pour toi ce que je vais être obligé probablement de faire pour moi, c'est-à-dire te couper les cheveux. Chez moi, c'est insignifiant; mais ne serait-ce pas un meurtre de sacrifier ces belles mèches frisées qui donnent tant de charme à la physionomie.
--Tu dis: probablement.
--C'est que je ne suis pas encore tout à fait certain d'avoir la pelade. Il y a une quinzaine de jours, je me suis senti un léger prurit à la tête, et naturellement je n'y ai pas prêté attention; j'avais autre chose à faire et, d'ailleurs, je n'allais pas pour une démangeaison me croire atteint d'une maladie parasitaire. Mais, après un certain temps, mes cheveux sont devenus secs par plaques, ternes, et ils se sont arrachés facilement, puis ils sont tombés spontanément. Je me suis dit que je m'occuperais de cela; mais je n'ai pas eu le temps et les jours se sont écoulés; d'ailleurs, dans le surmenage que m'imposaient mes concours, il y avait des raisons plus que suffisantes pour expliquer la chute de mes cheveux. Enfin aujourd'hui, peu de temps avant ton arrivée, ayant un peu de liberté, j'ai voulu savoir à quoi m'en tenir et j'ai examiné au microscope un de ces cheveux malades; si je n'avais pas été dérangé je serais maintenant fixé.
--Reprends ton examen.
--J'ai le temps; d'ailleurs l'opération, pour être complète, ne se fait pas en quelques minutes; après avoir étudié le cheveu, il faut rechercher les spores dans les pellicules épidermiques. Si c'est bien la pelade, comme j'ai lieu de le croire, demain tu me verras sans cheveux et sans barbe; je n'hésiterai pas, malgré l'étonnement que je provoquerai en me montrant rasé.
--Qu'est-ce que cela te fait?
--Je ne peux pas dire à tout le monde: je me suis fait couper les cheveux et la barbe parce que je suis atteint d'une maladie parasitaire: on sait qu'elle est contagieuse, cette maladie, bien des gens se sauveraient.
--Les cheveux coupés, que deviendra la maladie?