Conscience

Chapter 13

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--Précisément.

Et longuement il avait expliqué l'intérét qu'il portait à Florentin, fils d'une de ses clientes, ainsi que la situation de cette cliente.

--Eh bien, mon cher, le conseil que j'ai à vous donner, c'est de confier l'affaire à Nougarède. Vous me direz: Nougarède, est ceci et cela. Tout ce que vous voudrez, si vos objections remontent à deux ans; à ce moment, j'en conviens, elles étaient fondées: un peu creux et vide, c'est vrai. Mais depuis il s'est formé; sa parole n'a rien perdu de son charme entraînant, et son esprit s'est affermi; il a gagné en étendue autant qu'en profondeur; enfin, selon moi, c'est l'homme qu'il vous faut. Je l'ai entendu, dans ses deux dernières affaires aux assises; avec sa faconde méridionale, ses manières séduisantes et câlines, la sympathie qu'il inspire à première vue, la chaleur, l'émotion, la tendresse dont il use sans en abuser, il a enlevé le jury. Sans doute, ce n'est pas un maître; mais votre cliente peut-elle se payer un maître, et ce maître, occupé de cinquante affaires importantes, se donnerait-il à la vôtre comme le fera Nougarède? Sans compter que Nougarède subira votre influence, la mienne, et, qu'il s'emploiera à obtenir une ordonnance de non-lieu si c'est possible, ce qui vaudra mieux qu'un acquittement.

Crozat avait appuyé dans ce sens, en recommandant d'aller voir Nougarède dès le lendemain:

--Le matin, n'est-ce pas? parce qu'après le Palais Nougarède est tout à son mariage, qui, comme vous le voyez, l'a empêché de venir ce soir.

--Comment! Nougarède se marie? s'était écrié Saniel, surpris que le disciple préféré donnât ce démenti à la doctrine et aux exemples du maître.

--Mon Dieu, oui; il ne faut pas trop lui en vouloir. Il subit les fatalités d'un milieu spécial. Sans que nous le sachions, Nougarède, on peut le dire maintenant et même on doit le dire, était l'amant heureux d'une jeune personne charmante, fille d'une de nos plus gracieuses comédiennes de genre et élevée dans un couvent à la mode; vous voyez la situation. De cette liaison était né un enfant, un délicieux petit garçon. Il semblait tout naturel, n'est-ce pas, qu'ils vécussent en union libre, puisqu'ils s'aimaient, et n'affaiblissent point par des liens légaux, la force de ceux qui les attachaient à cet enfant. Mais il y avait la mère, comédienne comme je vous l'ai dit, et qui en cette qualité, pour son passé, pour son milieu, voulait que sa fille reçût tous les sacrements que la loi--et l'Eglise peuvent conférer. Elle a si bien manoeuvré que le pauvre Nougarède a cédé; il va à la mairie, il va à l'église, il légitime l'enfant, et même il accepte une dot de deux cent mille francs. Je le plains, le malheureux; mais j'avoue que j'ai la faiblesse de ne pas le condamner comme il le mériterait sil se mariait dans un milieu honnête.

Saniel avait été un peu surpris de ces points de ressemblance avec la jeune personne charmante que Caffié lui avait proposée. Fille d'une de nos plus gracieuses comédiennes de genre, élevée dans un couvent à la mode, mère d'un délicieux petit garçon, dotée de deux cent mille francs: la rencontre était pour le moins curieuse; mais, s'il s'agissait d'une seule et même femme, il n'était pas fâché de voir que Nougarède avait été moins difficile que lui.

II

En se rendant chez Nougarède, Saniel s'imaginait vaguement que l'avocat allait lui dire qu'un acquittement était certain si Florentin passait aux assises et même qu'une ordonnance de non-lieu était probable. Mais son espérance ne s'était point réalisée.

--L'aventure du bouton nous serait arrivée, à vous ou à moi, qu'elle n'aurait pas la même gravité que pour ce garçon; nous n'avons pas d'antécédents sur lesquels on puisse établir des présomptions, lui en a: les quarante-cinq francs qui constituent un détournement par homme à gages seront certainement le point de départ de l'accusation; on commence par une faiblesse, on finit par un crime. Entendez-vous l'avocat général? il débute par le portrait du clerc d'autrefois, laborieux, exact, scrupuleux, content de peu et mettant sa satisfaction dans le devoir accompli; puis, en opposition, il passe à celui du clerc d'aujourd'hui: aussi irrégulier dans son travail que dans sa conduite, dévoré de besoins, pressé de jouir, mécontent de tout et de tous, des autres comme de lui-même. «Est-il exemple plus frappant que celui que vous avez en ce moment devant vous, messieurs les jurés? Le voilà cet irrégulier dont je vous parlais; sans instruction spéciale, il a la bonne fortune inespérée de trouver une situation honorable; mais il faut travailler et le travail le gêne, surtout parce qu'il l'empêche de s'amuser; ce qu'il veut, ce sont les plaisirs de la vie mondaine, celle des heureux de ce monde qu'il envie. Sa situation, il la quitte pour une autre qui lui laissera la liberté de satisfaire ses appétits. Qu'en fait-il, de cette, liberté? Il se livre à la débauche et se plonge dans cette existence désordonnée qu'il voulait. De dangereuses sirènes l'attirent, le charment, le fascinent, et il est perdu. Elles aussi sont dévorées par le besoin du luxe. Où trouverait-il l'argent qu'elles exigent de lui, et que sa passion n'a pas la force de refuser? Dans la caisse de son patron. Il commence par détourner quarante-cinq francs et finit par en voler trente-cinq mille après un assassinat.» Soyez sûr que, si l'affaire vient aux assises, comme je le crois, vous entendrez ces paroles, ou tout au moins ce thème, et je vous affirme que nous aurons du mal à détruire l'impression qu'il aura produite sur les jurés; mais nous y arriverons... je l'espère.

Il avait fallu renoncer à l'ordonnance de non-lieu et se dire que l'affaire viendrait aux assises; mais de ce qu'on est accusé il n'en résulte pas qu'on sera condamné, et Saniel avait persisté dans sa croyance que Florentin ne pouvait pas l'être: assurément la prison préventive était dure pour le pauvre garçon, et la comparution devant le jury, avec toute l'ignominie qui en est l'accompagnement obligé, serait plus dure encore; mais enfin tout cela disparaîtrait dans la joie de l'acquittement: à ce moment on trouverait bien quelque idée ingénieuse, sympathie, appui effectif, pour lui payer ce qu'il aurait souffert. Certainement les choses se passeraient ainsi, et l'acquittement serait enlevé haut la main.

Il se l'était dit et redit sur tous les tons, et, du jour où il avait remis l'affaire à Nougarède, il avait été souvent voir celui-ci pour se l'entendre répéter.

--N'est-ce pas qu'il ne peut pas être condamné?

--On peut toujours être condamné, même quand on est innocent, comme on peut toujours mourir, vous le savez, même avec une excellente santé.

Cette réserve, qui l'avait contrarié, ne l'avait pas autrement inquiété sur le résultat final: Nougarède, en malin qu'il était, exagérait le danger possible pour grandir son importance et, en fin de compte, son succès.

Dans une de ces visites, il s'était rencontré avec madame Nougarède, mariée depuis quelques jours, et, en reconnaissant en elle la jeune vierge à l'enfant dont Caffié lui avait montré le portrait, il s'était affermi dans son idée que la conscience, telle qu'on la comprend, était décidément un singulier instrument de pesage, à qui l'on faisait dire ce qu'on voulait: à quoi bon toutes ces hypocrisies et qui croyait-on tromper?

Bien qu'il eût toujours répété à Philis que l'acquittement était certain, et qu'il lui eût promis de s'occuper de Florentin,--ce qu'il avait réellement fait d'ailleurs,--elle ne s'en était complètement remise ni à lui ni à Nougarède du soin de défendre son frère, et avec eux elle avait travaillé à cette défense.

Ce qui avait retardé le renvoi devant les assises, croyait Nougarède, c'étaient les recherches tentées pour savoir si, pendant son séjour en Amérique, Florentin n'avait pas travaillé dans quelque grande usine de viande, dans quelque bergerie, quelque garderie de troupeaux, où il aurait appris à se servir du couteau des égorgeurs de bestiaux, ce qui était le point capital pour l'accusation. Afin de parer à ce danger, Philis, de son côté, avait écrit dans les diverses villes où Florentin avait passé, pour prouver que, pendant ces deux années de séjour, son temps avait été employé de telle sorte qu'il n'avait pas pu faire cet apprentissage: à la vérité, il avait travaillé à la Plata comme comptable, pendant six mois, dans les bureaux d'une grande bergerie de Bahia-Blanca; mais de ce qu'il avait tenu les écritures d'une bergerie il ne résultait pas qu'il en eût jamais égorgé les moutons.

Quand elle recevait une lettre, elle l'apportait tout de suite à Saniel, puis après à Nougarède; et, en même temps, de tous les côtés, à Paris, parmi ceux qui avaient eu des relations avec son frère, elle cherchait des témoignages qui prouvassent au jury qu'il ne pouvait pas être l'homme que l'accusation croyait. C'était ainsi que, toute seule, sans autres moyens d'action que ceux qu'elle trouvait dans sa tendresse fraternelle et sa vaillance, elle avait organisé une instruction parallèle à celle de la justice, qui, au jour du jugement, pèserait d'un certain poids, semblait-il, sur la conviction du jury, en lui montrant quelle avait été la vie vraie de cet irrégulier et de ce débauché, capable de tout pour assouvir son appétit et satisfaire ses besoins.

Chaque fois qu'elle avait obtenu une déposition favorable, elle accourait chez Saniel pour lui en faire part, et alors en duo ils se répétaient qu'une condamnation était impossible.

--Tu crois, n'est-ce pas?

--Ne l'ai-je pas toujours dit?

Il avait dit aussi qu'on ne pouvait pas arrêter Florentin en basant l'accusation sur le bouton arraché; de même il avait dit que certainement une ordonnance de non-lieu serait rendue par le juge d'instruction; mais ils ne voulaient s'en souvenir ni l'un ni l'autre.

Les choses en étaient là quand, un samedi soir, Saniel avait vu Philis tomber chez lui radieuse.

Dès la porte, elle s'écria:

--Il est sauvé!

--Ordonnance de non-lieu?

--Non, mais maintenant peu importe; nous pouvons aller aux assises.

Elle poussa un soupir qui disait combien étaient grandes ses craintes, malgré la confiance qu'elle affirmait quand elle répétait qu'une condamnation était impossible.

Il avait quitté le bureau devant lequel il travaillait et, venant à elle, il l'avait prise dans son bras pour la faire asseoir près de lui sur le divan:

--Tu vas voir que je ne me laisse pas enlever par l'illusion et que, comme je te le dis, il est sauvé, bien sauvé. Tu sais qu'un journal illustré a publié son portrait?

--Je ne lis pas les journaux illustrés.

--Tu aurais pu le voir à la montre des kiosques où il s'étale; c'est là que je l'ai vu, moi, hier matin, en sortant, et je suis restée pétrifiée, rouge de honte, éperdue, ne sachant où me cacher: «Florentin Cormier, l'assassin de la rue Sainte-Anne.» N'est-ce pas infâme qu'on puisse ainsi déshonorer un innocent? C'était ce que je me disais en baissant les yeux devant les kiosques que je rencontrais sur mon chemin, sans me douter de la joie qu'allait m'apporter la publication de ce portrait. Où le journal s'est-il procuré la photographie d'après laquelle la gravure a été exécutée? je n'en sais rien. On était venu nous en demander une; mais tu peux imaginer comment j'avais accueilli celui qui s'était présenté, n'imaginant pas qu'il pût résulter quelque chose de bon pour nous de ce que je considérais comme une honte.

--Et qu'est-il résulté?

--La preuve que ce n'est pas Florentin qui était chez Caffié au moment où l'assassinat a été commis. Toute la journée d'hier et toute la matinée d'aujourd'hui, j'étais restée sous l'impression de honte qui me poursuivait, quand à trois heures j'ai reçu ce petit mot de la concierge de la rue Sainte-Anne.

Elle sortit de sa poche un morceau de papier plié en forme de lettre, avec une adresse grossièrement écrite, qu'elle tendit à Saniel.

«Mademoiselle,

Si vous voulez passer rue Sainte-Anne, j'ai quelque chose à vous apprendre qui vous fera bien plaisir, à ce que je crois.

Je suis votre servante.

Veuve ANAÏS BOUCHU.»

--Tu sais que la vieille concierge aux reins ankylosés n'a jamais voulu admettre que mon frère pouvait être coupable. Florentin avait été poli et bon avec elle pendant son séjour chez Caffié, et elle lui en est restée reconnaissante. Bien souvent, elle m'avait dit qu'elle était certaine qu'on découvrirait le coupable, que les cartes l'annonçaient, et que, quand cela arriverait, elle me priait de l'en avertir. Au lieu que ce soit moi qui ait eu à lui apporter cette bonne nouvelle, c'est elle, comme tu le vois, qui m'a écrit de venir la recevoir d'elle. Tu penses comme je suis descendue vivement des Batignolles à la rue Sainte-Anne. Si loin qu'allât mon imagination, elle restait cependant au-dessous de la réalité: je comptais sur quelque indice favorable, une découverte, un témoignage, non sur une preuve; et cette preuve, nous l'avons. Quand j'arrivai, la vieille femme me prit les deux mains et me dit qu'elle allait me conduire tout de suite auprès d'une dame qui avait vu l'assassin de Caffié.

Vu! s'écria Saniel, frappé d'un coup qui le secoua de la tête aux pieds.

--Parfaitement vu, comme je te vois. Elle ajouta que cette dame était la propriétaire de la maison et qu'elle habitait le second corps de bâtiment, au deuxième étage sur la cour, juste en face le cabinet de Caffié. Cette dame, qui s'appelle madame Dammauville, veuve d'un avoué, est atteinte de paralysie, elle ne quitte pas sa chambre depuis un an, je crois. Ce fut ce que la concierge m'expliqua en traversant la cour et en montant l'escalier, répétant toujours: «Vos chagrins sont finis, ma pauvre demoiselle», mais sans me dire comment et pourquoi. Quand je la pressais, elle répondait: «Attendez encore un peu, Madame vous l'expliquera mieux que moi, et puis elle n'aime pas qu'on bavarde.»

Si elle avait pu observer Saniel, elle l'aurait vu pâlir au point que ses lèvres étaient aussi blanches que ses joues; mais tout à son récit, elle s'absorbait dans ce qu'elle disait.

--Une domestique nous introduisit chez madame Dammauville, que je trouvai couchée sur un petit lit auprès d'une fenêtre, et la concierge lui dit qui j'étais. Elle m'accueillit d'une façon affable, et, après m'avoir fait asseoir en face d'elle, elle me dit qu'ayant su par sa concierge que je m'occupais de réunir des témoignages en faveur de mon frère, elle en avait un à me donner qui allait démontrer que l'assassin de Caffié n'était pas celui que la justice avait arrêté et retenait. Le soir de l'assassinat de Caffié, elle était dans cette même chambre, étendue sur ce même lit, devant cette même fenêtre, et, après avoir lu pendant toute la journée, elle réfléchissait et rêvait à son livre, en regardant vaguement dans la cour le soir qui descendait et déjà brouillait tout dans son ombre. Machinalement, elle avait fixé ses yeux sur la fenêtre du cabinet de Caffié qui lui faisait face; tout à coup, elle vit un homme de grande taille, qu'elle prit pour un tapissier, s'approcher de cette fenêtre et tâcher de manoeuvrer les rideaux; il n'y réussit pas; alors Caffié se leva, et, prenant la lampe, il vint l'éclairer, de telle sorte que la lumière tombait en plein sur le visage de ce tapissier. Tu comprends, n'est-ce pas?

--Oui, murmura Saniel.

--Elle le vit donc très bien, assez pour ne pas l'oublier et le confondre avec un autre: taille élevée, cheveux longs, barbe blonde frisée; le vêtement, celui d'un monsieur, non d'un pauvre diable. Les rideaux furent tirés; il était alors cinq heures un quart ou cinq heures vingt minutes; et c'est à ce moment même que Caffié a été égorgé par ce faux tapissier qui n'a évidemment tiré les rideaux que pour tuer Caffié en toute sécurité, sans être vu, n'imaginant pas que, précisément, on venait de le voir accomplissant un fait qui le dénonçait pour l'assassin aussi sûrement que si on l'avait surpris le couteau à la main. En lisant dans les journaux le signalement de Florentin, quand il avait été arrêté, madame Dammauville avait cru que la justice tenait le coupable: taille élevée, cheveux longs, barbe frisée, il y avait, en effet, des points de ressemblance; mais dans le portrait publié par le journal illustré qu'elle reçoit, elle n'a pas reconnu celui qui avait manoeuvré les rideaux, et elle a la certitude que la justice se trompe! Tu vois que Florentin est sauvé.

III

Comme il n'avait rien répondu à ce cri de triomphe, surprise elle le regarda.

Elle le vit pâle, le visage bouleversé, sous le coup, bien évidemment, d'une émotion violente qu'elle ne s'expliquait pas.

--Qu'as-tu? demanda-t-elle avec inquiétude.

--Rien! répondit-il brutalement.

--Tu ne veux pas affaiblir mon espoir? dit-elle, n'imaginant pas qu'il pût ne pas penser à cet espoir et à Florentin.

Dans son désarroi, c'était une voie qu'elle lui ouvrait: en la suivant, il aurait le temps de se reconnaître.

--Il est vrai, dit-il.

--Tu ne trouves donc pas que ce que madame Dammauville a vu prouve l'innocence de Florentin?

--Ce qui peut être une preuve pour madame Dammauville, pour toi, pour moi, en sera-t-il une pour la justice?

--Cependant....

--Je te voyais si pleine de joie que je n'osais t'interrompre.

--Alors tu crois que ce témoignage est sans valeur, murmura-telle accablée.

--Je ne dis pas cela. Il faut réfléchir, peser le pour et le contre, envisager la situation à divers points de vue,--ce que j'essaye de faire; de là ma préoccupation qui t'étonne.

--Dis qu'elle m'écrase; je m'étais si bien laissée enlever.

--Il ne faut pas être écrasée, pas plus qu'il ne faut être envolée. Certainement, ce que cette dame vient de te dire constitue un fait considérable....

--N'est-ce pas?

--Sans aucun doute; mais, si le témoignage qu'elle apporte peut être gros de conséquences, c'est à condition que le témoin est digne de foi.

--Crois-tu que cette dame peut avoir inventé une pareille histoire?

--Je ne dis pas cela; mais avant tout il faut savoir ce qu'elle est.

--La veuve d'un avoué.

--Veuve d'avoué, propriétaire: évidemment, cela constitue un état social qui mérite considération pour la justice; mais l'état moral, quel est-il? Tu dis qu'elle est paralysée?

--Depuis plus d'un an.

--De quelle paralysie? C'est là un mot bien vague pour nous autres; il y a des paralysies qui troublent la vision, il y en a qui troublent la raison. Est-ce d'une de ces paralysies que cette dame est atteinte? ou bien est-ce d'une autre qui lui a permis de voir réellement, le soir de l'assassinat, ce qu'elle raconte, et qui laisse maintenant ses facultés mentales en état sain? C'est là, avant tout, ce qu'il serait important de savoir.

Philis était anéantie.

--Je n'avais pas pensé à tout cela, murmura-telle.

--Il est bien naturel que tu n'y aies pas pensé; mais je suis médecin, et, pendant que tu parlais, c'est le médecin qui t'écoutait.

--C'est vrai, c'est vrai! répéta-t-elle accablée; je n'ai vu que Florentin.

--A ta place, je n'aurais vu, comme toi, que mon frère, et me serais laissé emporter par l'espoir; mais je ne suis pas à ta place: c'est par ta voix que parle cette femme, que je ne connais pas et contre laquelle je dois me tenir en garde par cela seul que c'est une paralytique qui fait ce récit.

Elle ne put pas retenir les larmes qui lui étaient montées aux yeux, et silencieusement elle les laissa couler, ne trouvant rien à répondre.

--Je suis fâché de te peiner, dit-il.

--Je ne voyais que la liberté de Florentin.

--Je ne dis pas que ce témoignage de madame Dammauville n'aura pas d'influence sur la justice, et surtout sur les jurés; mais je dois t'avertir que tu t'exposerais à une terrible déception si tu croyais que, par cela seul qu'elle affirme que le portrait publié par un journal illustré n'est pas celui de l'homme qu'elle a vu ou cru voir, à cinq heures un quart dans le cabinet de Caffié, on va remettre ton frère en liberté. Ce n'est pas sur un témoignage de cette espèce et de cette qualité que la justice se décide; mieux que nous, elle sait à quelles illusions on peut se laisser prendre quand il s'agit d'un crime qui occupe et passionne la curiosité publique: il y a des témoins qui, de la meilleure foi du monde, croient avoir vu les choses les plus extraordinaires qui n'ont jamais existé que dans leur imagination; et il y a des gens qui s'accusent eux-mêmes plutôt que de n'avoir rien à dire.

Il entassait les mots par-dessus les mots, comme si, en cherchant à convaincre Philis, il pouvait espérer se convaincre lui-même; mais, quand le bruit de ses paroles s'affaiblissait, il était bien obligé de s'avouer que, quelle que fût la paralysie de cette femme, elle n'avait à cette occasion produit ni trouble dans la vision, ni trouble dans la raison: elle l'avait vu, bien vu, l'homme à la taille élevée, aux cheveux longs, à la barbe frisée, vêtu en monsieur, qui n'était pas Florentin; quand elle racontait l'histoire de la lampe et des cordons de tirage, elle savait ce qu'elle disait; toutes ses explications ne pouvaient donc avoir d'effet que sur Philis, et elles s'arrêteraient à elle.

Il est vrai que c'était quelque chose, car dans son premier mouvement de trouble il avait été bien près de se trahir. Sans doute il aurait dû se dire que cet incident des rideaux pouvait se traduire d'un moment à l'autre par un danger: mais tout s'était si rapidement passé qu'il n'avait jamais imaginé que, précisément au moment même où Caffié levait la lampe pour l'éclairer; il y avait une femme en face pour le regarder et le voir si bien, qu'elle ne l'eut pas oublié. Il avait cru mettre toutes les précautions de son côté en allant fermer ces rideaux, quand au contraire il aurait mieux fait de les laisser ouverts: sans doute la veuve de l'avoué aurait été témoin d'une partie de la scène, mais dans l'ombre elle n'aurait pas distingué ses traits comme elle avait pu le faire alors qu'il se posait lui-même en belle place, contre la fenêtre, sous la lumière; et avant qu'elle fût revenue de sa surprise, avant qu'elle eût appelé, qu'on fût arrivé à sa voix, qu'on eût descendu les deux étages, il aurait eu le temps de gagner la rue. Mais cette idée ne lui était pas venue à l'esprit, et, pour se mettre à l'abri d'un danger immédiat, il s'était jeté dans un autre qui, pour avoir une échéance incertaine, n'était pas moins grave.

Peu à peu Philis s'était retrouvée, et l'espérance que madame Dammauville avait mise dans son coeur, un moment écrasée par les observations de Saniel, s'était relevée.

--N'est-il pas possible que madame Dammauville ait réellement vu ce qu'elle raconte?

--Sans aucun doute, et même il y a des probabilités pour qu'il en soit ainsi, puisque l'homme qui a tiré les rideaux n'était pas ton frère, nous le savons, nous; malheureusement ce n'est pas nous qu'il faut convaincre, puisque d'avance notre conviction est faite; c'est ceux qui, d'avance aussi, en ont une qu'ils n'abandonneront que si on la leur arrache de force.

--Mais si madame Dammauville a bien vu?

--Ce qu'il faut avant tout savoir, c'est si elle est en état de bien voir; je n'ai pas dit autre chose.

--Un médecin le saurait sûrement en l'examinant?

--Sans doute.

--Si tu étais ce médecin?

--Moi?

Ce fut un cri plutôt qu'une exclamation: elle voulait qu'il se présentât devant cette femme; mais alors elle le reconnaîtrait!

Une fois encore, sous peine de trahir son émoi, il dut revenir sur ce premier mouvement.

--Mais comment veux-tu que j'aille examiner cette femme que je ne connais pas et qui ne me connaît pas. Tu sais bien que ce sont les malades qui choisissent leur médecin, et non les médecins qui choisissent leurs malades.

--Si elle t'appelait!

--A quel titre?

--Sans que tu la voies, par ce que j'apprendrais en faisant parler la concierge, ne pourrais-tu pas reconnaître son genre de paralysie.