Part 2
Tout livre est susceptible de donner une sensation; cette sensation diffère suivant les lecteurs. C’est nous qui faisons la signification d’un ouvrage. Un volume ne contient jamais que ce que nous y mettons, et ne nous plaît que si nous y trouvons l’écho de nos sentiments et de nos idées. C’est en partant de ce principe que le docteur Roubakine a écrit son _Introduction à la psychologie bibliographique_[6], où il examine la possibilité d’une enquête à faire sur l’influence intellectuelle et morale des livres. Le docteur Roubakine voudrait établir cette enquête en demandant directement aux lecteurs comment ils lisent, ce qui les frappe, ce qu’ils cherchent, ce qu’ils aiment, ce qui les froisse... Le résultat de ce referendum pourrait être curieux.
[6] Deux vol. Povolovsky.
Le succès d’un volume se fait surtout sous forme de conversations, de relations sociales. L’admiration est contagieuse. «La gloire d’un écrivain, dit Flaubert, ne relève pas du suffrage universel, mais d’un petit nombre d’intelligences qui, à la longue, impose son jugement.» Il suffit même parfois d’une seule personne pieusement obstinée. Mlle Read a plus fait pour Barbey d’Aurevilly que cent réclames d’éditeurs. En continuant à publier ses œuvres posthumes, elle a donné à la mémoire de Barbey une survivance de gloire que le grandiloquent romantique n’eût peut-être pas obtenue après sa mort.
La critique littéraire crée quelquefois la renommée et le succès. Gœthe fit connaître Manzoni; Balzac signala Stendhal; La Boétie fut mis en lumière par Montaigne; Lamartine lança Mistral; Mirbeau découvrit Maeterlinck; Scherer inventa Amiel. _Dominique_ de Fromentin n’a commencé à être lu que depuis l’article de Paul Bourget en 1882, et c’est l’étude de Taine qui a définitivement établi la réputation de Stendhal. Le nom est lancé, l’œuvre s’impose, le public suit. C’est en ce sens qu’on peut dire très justement que les critiques sont des créateurs de valeur.
Les auteurs les plus célèbres n’ont pas toujours conquis la gloire du premier coup. Balzac avait contre lui la critique et le journalisme. «Personne ne prononçait le nom de la _Chartreuse de Parme_ dans le Paris lettré de 1838.» Le livre de _l’Amour_ eut une vente dérisoire. Les Goncourt ne connurent jamais les grands tirages. Les livres de Jules Vallès, ces monographies si vivantes d’un homme «qui avait de l’inouï plein ses poches», n’ont eu que très peu d’éditions. M. d’Alméras a publié deux volumes d’interviews où nos contemporains les plus notoires ont raconté les difficultés de leurs débuts. Un premier ouvrage n’est pas toujours une réussite, mais une amorce, un commencement de capital, les premiers cent sous d’un livret de caisse d’épargne.
Aujourd’hui, pour lancer un ouvrage, ce n’est plus à la critique qu’on s’adresse. On exploite des moyens plus violents, exorbitantes réclames, fausses éditions, surenchères de publicité, insertions à prix d’or. Le moindre volume est présenté comme un événement: «Œuvre magistrale... Chef-d’œuvre attendu... Immense retentissement...» Cette débauche de réclame a pris des proportions qui dépassent tout ce qu’ont pu faire nos aïeux dans l’art d’exploiter la vente et d’attirer les lecteurs. «En Afrique, disait Henri Heine, cité par Stapfer, quand le roi du Darfour sort en public, un panégyriste va criant devant lui de sa voix la plus éclatante: «Voici le buffle, le vrai buffle, le seul buffle!» Ainsi Sainte-Beuve, chaque fois que Victor Hugo se présentait au public avec un nouvel ouvrage, courait jadis devant lui, embouchait la trompette et célébrait le buffle de la poésie. Le doux Lamartine lui-même répondait aux amis qui lui reprochaient d’utiliser la réclame: «Dieu lui-même a besoin qu’on le sonne.» Quant à Victor Hugo, il s’entendait comme pas un à se mettre en valeur. La veille de la publication du _Roi s’amuse_, il fit annoncer que mille exemplaires étaient retenus d’avance. La huitième édition de _Notre-Dame de Paris_ n’était, en réalité, que la seconde, et Victor Hugo accuse quinze éditions des _Orientales_ en trois mois, ce qui est un colossal mensonge.»
Très souvent, c’est le scandale qui pousse un livre. 55 000 exemplaires de _Nana_ se vendirent en un jour, après _l’Assommoir_, il est vrai. Sans le procès intenté à l’auteur, _Madame Bovary_ eût-elle si bien réussi? Le manuscrit avait été vendu 400 francs à l’éditeur.
Il y a des succès spontanés, que rien ne fait prévoir. Personne n’a lancé Pierre Loti. Célèbre le lendemain de la publication de _Rarahu_, Loti ne fréquentait ni les journaux ni les salons et n’habitait même pas Paris. Il a conservé sa réputation jusqu’au bout; on n’a jamais cessé de la lire.
Par contre, certains auteurs n’arrivent pas à prolonger leur vogue. Georges Ohnet a toujours gardé son dialogue dramatique, sa séduction romanesque, le même art de camper ses personnages, la même artificielle supériorité d’exécution; et pourtant le succès est toujours allé décroissant. Essayez de relire _le Maître de forges_ ou _la Comtesse Sarah_, vous vous demanderez ce qui a bien pu causer un tel engouement.
Les auteurs peu lus s’indignent de voir le succès de certains confrères qui ne leur sont pas sensiblement supérieurs. Ils ont raison de s’étonner. On n’arrivera jamais à comprendre pourquoi tel auteur se vend et pourquoi tel autre auteur ne se vend pas. Je m’explique très bien la réputation des romans d’Henry Bordeaux; je m’explique beaucoup moins que les romans de Barracand soient si peu connus. Parmi les auteurs qui ne se vendent pas, beaucoup méritent leur sort; parmi ceux qui se vendent, en trouverez-vous beaucoup qui méritent leur vogue?
On croit quelquefois tenir le succès, et c’est la déroute qui arrive, comme pour la publication du _Député d’Arcis_ de Balzac. Imitant l’exemple du _Journal des Débats_ et du _Constitutionnel_, qui s’étaient très bien trouvés d’avoir publié l’un _les Mystères de Paris_, l’autre le _Juif errant_, un grand journal royaliste de l’époque voulut, pour refaire sa prospérité, donner en feuilleton la nouvelle œuvre de Balzac, _le Député d’Arcis_. La chose fut annoncée bruyamment et on comptait sur un triomphe. Le roman souleva de telles protestations chez les abonnés, qu’on dut en suspendre la publication. Balzac consentit à ne recevoir que 5 000 francs, au lieu des 15 000 qu’on lui devait, ce qui prouve qu’il n’était pas toujours un homme d’argent[7].
[7] _Anecdotes et souvenirs_, par Th. MURET, p. 64.
Si la Critique n’est plus capable aujourd’hui de créer le succès, elle peut encore l’arrêter, comme on l’a vu pour Georges Ohnet, après l’article de Jules Lemaître.
Les romanciers tiennent à l’estime de la Critique, mais ils tiennent encore plus à vendre leurs livres. Ceux qui écrivent bien et ne se vendent pas, méprisent ceux qui se vendent bien et écrivent mal. Le succès et le talent seront toujours deux choses distinctes et qui quelquefois se nuisent. Certains romans ne réussissent pas, uniquement parce qu’ils sont trop bien écrits. «Le style gêne le public», disait Girardin à Théophile Gautier, chargé de continuer dans _la Presse_ un roman d’Alexandre Dumas.
Un bon procès est souvent le meilleur des lancements. Il éclate parfois sans qu’on le cherche, comme pour les _Fleurs du mal_ et _Madame Bovary_, et c’est alors une chance que de mériter par son talent la notoriété que donne le scandale.
«Cependant aucun de nos écrivains, dit Paul Acker[8], n’a encore tenté ce que tenta dernièrement un journaliste américain. Il avait publié un roman dont personne ne parlait. Afin d’attirer l’attention sur lui, il tua un Chinois. Le jour du jugement, il avoua avec une grande aisance qu’il avait tué ce Chinois afin qu’on connût le meurtrier et qu’on achetât son roman. Je ne sais si on acheta le livre, mais lui fut condamné à mort. Je voudrais qu’on l’eût condamné à mort, moins encore pour avoir voulu tuer un Chinois, que pour s’être formé de la réussite littéraire une idée si méprisable.»
[8] _Correspondant_, 10 juillet 1906.
De nos jours, les grands dispensateurs de gloire, ce sont les prix littéraires (prix Goncourt, prix Balzac, _Vie heureuse_). Le public n’a plus confiance dans la critique, mais il éprouve toujours le besoin d’être guidé dans ses lectures. Malheureusement il y a trop de prix. Un prix ne prouve qu’une chose: c’est qu’un livre, comme dit Musset, a plu à une dizaine de personnes, ce qui peut arriver à bien des livres. La conséquence des prix officiels, c’est de frapper d’une présomption d’infériorité tous les ouvrages qui ne portent pas l’estampille d’une récompense. Il ne serait pourtant pas difficile de trouver chaque année vingt volumes qui méritent le prix qu’on accorde à un seul.
«Il nous fallait, dit Maurice Prax, cinq ou six prix littéraires pour couronner les cinq ou six beaux livres qui peuvent paraître chaque année. Nous les avons. C’est très bien... Il faut couronner les beaux livres...
«Mais s’il y a cent, deux cents, trois cents prix littéraires, ces prix, fatalement, ne peuvent aller à de bons livres--car il n’y a pas trois cents bons livres dans une année... Ces prix vont forcément à des œuvres sans mérite, à des œuvres nulles... Or, dans un pays où il y a des malheureux, des familles nombreuses écrasées de charges, des malades, des infirmes, c’est un gros péché d’aller pécuniairement encourager la nullité, le non-talent, le temps perdu...»
Le public n’est qu’à moitié dupe de cette comédie: il achète le volume couronné, mais il ne se croit pas tenu de suivre l’auteur. L’année d’après, c’est le nouveau prix qu’il achètera. Encore ne lit-on pas ces ouvrages pour le plaisir de les lire, mais pour pouvoir dire qu’on les a lus. Un auteur couronné est oublié le lendemain; les plus beaux débuts restent les trois quarts du temps stériles.
«Si je réprouve l’institution de ces innombrables jurys où mes maîtres et mes cadets s’unissent pour juger mes confrères, dit Binet-Valmer, c’est que le retentissement de leur verdict entraîne une confusion regrettable entre le talent d’un auteur et la valeur commerciale de son livre. Je sais des romans vendus à 300 000 exemplaires l’an dernier, qui ne se vendront plus l’an prochain. Je sais des romans vendus à 2 ou 3 000 exemplaires, il y a moins d’un siècle, et que des millions de Français ont lus aujourd’hui. Les prix littéraires procurent la vente immédiate, mais nuisent au développement du jeune homme qu’ils mettent en vedette. En effet, le public n’achète plus que les livres primés, et comme le lauréat ne peut espérer que chacun de ses volumes recevra chaque année une récompense quasi officielle, il se trouvera bientôt victime de ces mœurs qui lui parurent si belles.»
Les prix sont une obsession pour les débutants. On ne travaille plus pour faire une œuvre, mais pour toucher l’argent qui en assure la vente. Les éditeurs s’en mêlent; des auteurs riches se les font attribuer; et, comme il n’y a de prix que pour le roman, tout le monde fait du roman.
* * * * *
On cherche à atteindre le succès par tous les moyens possibles, et ce succès, on le veut complet, gloire et argent. «Nous ne nous vendrons jamais», disait Alphonse Daudet à Zola; et cependant tous les deux connurent les grands tirages. Peu d’auteurs se résignent à n’être appréciés que d’une élite, quoi qu’en dise Flaubert: «Que ferai-je maintenant que mon pauvre Bouilhet est mort? Je n’écrivais que pour lui.» On se vante de n’écrire que pour un seul, mais on ne se console pas de n’être pas lu des autres, et la chute de _l’Education sentimentale_ fut pour Flaubert une grosse déception. «Expliquez-moi, répétait-il, pourquoi ce bouquin ne s’est pas vendu.» Flaubert lui-même, dit Stappfer, «entendait aussi l’art de soigner sa gloire, puisqu’il donnait à Louis Bouilhet des conseils très pratiques sur ce point capital. Il avait aisément consenti à servir _Madame Bovary_ par tranches, dans une feuille périodique, et c’est une voie de publicité autrement rapide et large que le livre».
Qu’est-ce, en effet, qu’un chef-d’œuvre qui n’est pas lu, ou une pièce de théâtre qu’on ne joue pas? et de quoi Flaubert se plaignait-il? S’il est vrai, comme il le disait, que ce qu’il y a de meilleur dans l’art ne sera jamais compris du public, pourquoi s’étonnait-il que son livre n’eût pas réussi? Mais Flaubert avait trop d’esprit pour ne pas se consoler. Il savait mieux que personne, par l’exemple de ses confrères, que le succès ne signifie rien et n’est que la constatation d’un fait. On peut être à la fois illustre et inconnu. Mistral se vantait de ne chanter que pour les bergers et les paysans, et on ne trouverait pas un cultivateur dans tout le département du Var qui ait lu _Mireille_ ou sache à peu près ce que c’était que Mistral.
Devant les incertitudes et les mécomptes du succès, le mieux est de s’en tenir aux grands principes, et de mettre le plus de chances de son côté, en écrivant des œuvres de bonne exécution littéraire et où il y ait le plus de talent possible.
CHAPITRE II
Le style et le roman
L’envahissement du roman.--L’argent et le roman.--La loi du travail: George Sand, Villiers de l’Isle-Adam, Paul Arène, Baudelaire.--Le mauvais style.
M. Gaston Rageot se demandait, il y a une vingtaine d’années, «si le public français avait jamais eu le goût du roman. Le bourgeois français, dit-il, l’ancien voltairien, a l’esprit plus positif que romanesque[9]».
[9] _Le Succès_, p. 16.
Voltairien ou non, je crois, au contraire, que le public français a toujours lu beaucoup de romans.
Claveau raconte à ce sujet une anecdote caractéristique. «Lorsque Bonaparte s’embarqua sur l’_Orient_ pour son expédition d’Égypte, il eut soin d’emporter à bord toute une bibliothèque, d’ailleurs composée à l’impromptu et au hasard, et il comptait sérieusement sur cette littérature pour tromper les ennuis de la traversée. Il s’aperçut bientôt qu’il n’y avait pas compté en vain, car il trouva un jour tous les personnages, déjà illustres, qu’il emmenait avec lui, plongés dans leurs lectures au point de ne pas même remarquer sa présence. Et alors, avec ce curieux besoin d’inquisition qui était en lui: «Que lisez-vous là, Muiron?--Un roman, général!--Et vous, Berthollet?--Un roman!--Et vous, Desaix?--Un roman!--Et vous, Monge?--Un roman! Tous, et même Monge, des romans!» Bonaparte les plaisanta un peu sur ce goût; mais que lisait-il donc lui-même? Homère et Ossian, c’est-à-dire les deux plus grands romanciers connus, qui ont sur tous les rivaux cet avantage inappréciable, cette supériorité extraordinaire et essentiellement romanesque de n’avoir peut-être jamais existé ni l’un ni l’autre![10].»
[10] A. CLAVEAU, _Contre le flot_, p. 159.
La vérité, c’est qu’à toutes les époques on a dû lire des romans en France; je crois cependant qu’on n’en a jamais autant lu ni autant publié qu’aujourd’hui.
Cette surproduction a fini par tromper quelques esprits optimistes, qui entrevoient déjà l’éclosion d’une prochaine renaissance littéraire. Examinant notre école de romans contemporains, Rosny, Benoit, Hamp, Colette, Bourget, Hermant, Duvernois, etc., M. Strowski est d’avis que «la littérature contemporaine s’est épanouie comme un jardin au soleil de mai; que des talents nouveaux se sont révélés, et que nous allons voir des Chateaubriand, des Hugo et des Lamartine, ou plutôt que nous les avons déjà sans savoir encore les reconnaître[11]».
[11] _La Renaissance littéraire_, préface.
Je n’aperçois pas encore très bien, pour ma part, ces nouveaux Chateaubriand et ces futurs Lamartine qui vont régénérer les lettres françaises. Je suis seulement frappé par le monstrueux débordement de tant d’œuvres d’imagination insignifiantes et médiocres.
«Il est actuellement impossible, dit un programme de la _Chronique des lettres_, de suivre le mouvement littéraire. Le nombre des livres nouveaux augmente sans cesse. C’est ainsi que le bulletin d’un éditeur annonçait dernièrement la publication imminente de plusieurs milliers de volumes, à raison de dix à vingt par jour! Même en tenant compte d’une exagération évidente, il n’est pas moins certain que ceux des lecteurs qui cherchent dans les livres autre chose que la distraction d’une heure, ne peuvent plus s’y reconnaître.»
Le roman, il faut bien le dire, forme le fond de cette effroyable production, que la bourgeoisie française ne suffit pas à dévorer et qui va alimenter le public européen. Pannes de librairies, psychologies pédantes, livres licencieux ou ennuyeux, c’est sur ces milliers de spécimens au rebut que l’étranger nous connaît, nous juge,--et nous méprise.
Le roman a tout envahi. On fait des romans avec n’importe quoi, sur n’importe quoi. «Le roman, dit Lucien Delpech (_Revue de Paris_, 15 juillet 1923), n’est plus un genre, c’est un dépotoir. Il n’a pas plus d’existence littéraire que le journal, puisqu’on y trouve tout... Non seulement on est en train de tuer le roman, mais on le déshonore.»
Sur dix volumes qui paraissent, on compte bien neuf romans, de tout format et de tout prix, populaires ou illustrés, célèbres ou inconnus, fignolés ou bâclés, passionnés ou douceâtres. Le roman pullule, comme l’herbe pousse, comme le blé mûrit. On réédite les ancêtres, les Gaboriau, Frédéric Soulié, Paul Féval, Eugène Sue, Ponson du Terrail, Richebourg, Paul de Kock, Alexis Bouvier, Ulbach, Champfleury... Les auteurs tombés dans le domaine public sont ramassés et remis à neuf. Et on ne s’arrêtera pas là: on rééditera la comtesse Dash, Émile Souvestre, Clémence Robert, Louis Énault, Alexandre Lavergne, Charles Deslys, Alfred de Bréhat, Roger de Beauvoir, Octave Féré, Amédée Achard...
Devant ces torrentielles résurrections, le public s’affole et finit par tout accepter. «J’ai entendu un petit bourgeois me dire; Monsieur, nous prenons ce qu’on nous donne; nous aimerions mieux des choses plus belles. Mais, quand on a l’habitude d’aller au théâtre, il faut bien écouter ce qu’on a mis sur l’affiche[12].»
[12] Alfred MORTIER, _Dramaturgie de Paris_, p. 240.
D’après la _Bibliographie de la France_, notre confrère M. André Billy a établi la statistique comparative des ouvrages littéraires publiés au cours des deux dernières années:
En 1923 ont paru 1 579 volumes ressortissant à la littérature d’imagination; 1009 romans, 284 pièces de théâtre, 286 volumes de vers.
En 1922, on avait publié 976 volumes, 366 pièces de théâtre, 395 volumes de vers.
«Il est curieux de noter qu’en 1913 il avait paru 860 romans et 457 volumes de vers, et qu’en 1875 on éditait 707 romans et 680 volumes de vers. En somme, on éditerait de moins en moins de vers et de plus en plus de romans.»
Le roman est devenu un commerce comme celui de la betterave ou de la pomme de terre. Les Revues payent le manuscrit, l’éditeur lance le volume, il se vend, et on recommence. L’écrivain ne travaille que pour gagner de l’argent.
Le mal n’est pas nouveau, dira-t-on. De tous temps, les romanciers ont recherché l’argent. Qui fut plus intéressé que Balzac? A en croire Veuillot, qui raconte le trait dans _Çà et là_, quelqu’un ayant demandé à l’auteur du _Père Goriot_ quel but il se proposait en écrivant tant de volumes, le grand romancier répondit: «Mon but est tout simplement de me faire 50 000 francs de rente.» Le mot est-il exact? Balzac n’a-t-il pas voulu mystifier son auditeur? Traqué par ses créanciers, renonçant au luxe de ses débuts, qui blâmerait Balzac d’avoir voulu gagner de l’argent pour payer ses dettes? L’auteur d’_Eugénie Grandet_ rêva toute sa vie la fortune; mais ses besoins d’argent n’influencèrent jamais sa conscience d’artiste. Fidèle historien des mœurs de son temps, il poursuivit son œuvre sans sacrifier son idéal, et il n’eût pas retranché une description de ses livres pour plaire à des lecteurs qu’il se proposait non pas d’exploiter, mais de conquérir. Il fut harcelé, non dominé par ses dettes, et il sauva du naufrage l’honneur du talent. Balzac écrivait vite et expiait sa hâte sur les épreuves; mais il ne bâclait ni son sujet, ni ses personnages, ni l’observation, ni la vérité humaine. Stendhal aussi produisait fiévreusement, et celui-là non plus n’a pas travaillé pour le succès. Il acheva sans faiblesse une œuvre qu’on ne devait lire qu’après sa mort, à une date qu’il fixait lui-même.
Ce type d’écrivain est aujourd’hui introuvable. Seul Marcel Proust a donné cet exemple de désintéressement et de patience. On n’écrit plus des livres; on en fabrique. Je connais des auteurs qui refont chaque année l’ouvrage à la mode. Ils écriraient un poème épique, si on en publiait encore.
La question d’argent ravage la littérature. On ne parle plus que traités, droits d’auteurs, tirages. Les commerçants ne sont pas plus âprement hypnotisés par le problème des débouchés et des ventes. Les prix littéraires n’ont fait qu’exaspérer cette soif de rémunération immédiate. C’est ce qui explique la mauvaise qualité du roman à notre époque. Sauf quelques exceptions, trois ou quatre noms peut-être, il n’y a plus ni écrivains, ni créateurs, ni artistes. Il n’y a que des improvisateurs. On n’est écrivain, artiste et créateur que par la persévérance et le travail. Victor Hugo travaillait avec la régularité d’un fonctionnaire, utilisant tout ce qui lui tombait sous la main, dictionnaires, vieilles rimes de Delille, anciennes épopées, articles de magazines. Musset aimait mieux attendre la seconde inspiration, et refaire, au lieu de corriger; et on voit bien, en effet, tout ce qui traîne de négligences et de lambeaux de prose dans ses meilleurs poèmes. Les romantiques se donnèrent d’abord comme des inspirés et commencèrent par monter sur un trépied. Lamartine croyait à l’inspiration spontanée. «Créer est beau, disait-il, mais corriger, changer, gâter est pauvre et plat. C’est l’œuvre des maçons et non pas des artistes.» Les manuscrits de Lamartine portent pourtant de nombreuses traces de tâtonnements, variantes, essais plus ou moins heureux, et même pas mal de surcharges. «Tout doit se faire à froid», disait Flaubert, qui ne cachait pas son admiration pour Buffon et le _Discours sur le style_. On connaît la facilité de Théophile Gautier. L’auteur du _Roman de la momie_ soutenait les deux théories, celle de l’inspiration et celle du labeur[13]. S’il faut en croire Goncourt, Gautier était de ceux qui prenaient la plume sans songer à ce qu’il allait écrire. En réalité Gautier a toujours été partisan du travail. Les romantiques avaient, au fond, les mêmes doctrines que les classiques, parce qu’il n’y en a pas d’autres. Champfleury lui-même mettait deux ou trois ans à faire un livre, à lire, étudier, compulser. «J’ai écrit longuement, goutte à goutte, le livre qui paraîtra en deux mois à _la Presse_ et qui, en volume, demandera à peine huit heures de lecture[14].»
[13] _Théorie de l’art pour l’art_, par A. CASSAGNE, p. 413.
[14] Firmin MAILLARD, _Cité des intellectuels_, p. 148.
Parlant «du labeur qu’exige la poésie», Baudelaire, qui fut un admirateur de Buffon, ne se gênait pas pour déclarer que «l’inspiration consistait à travailler tous les jours». «L’orgie, disait-il, n’est plus la sœur de l’inspiration... Une nourriture substantielle, mais régulière, est la seule chose nécessaire aux écrivains féconds. L’inspiration est décidément la sœur du travail journalier. Ces deux contraires ne s’excluent pas plus que tous les contraires qui constituent la nature. L’inspiration obéit, comme la faim, comme la digestion, comme le sommeil[15].»
[15] BAUDELAIRE, _Pages de critique_.