Comment on devient écrivain

Part 1

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ANTOINE ALBALAT

COMMENT ON DEVIENT ÉCRIVAIN

LA VOCATION ET LE SUCCÈS--COMMENT ON ÉCRIT UN ROMAN--LA TECHNIQUE ET LES PROCÉDÉS DU ROMAN--COMMENT ON ÉCRIT DES LIVRES D’HISTOIRE ET DES LIVRES D’ÉRUDITION--CE QUE DOIT ÊTRE LA CRITIQUE LITTÉRAIRE--COMMENT ON FAIT UN SERMON--LA TRADUCTION COMME MOYEN DE FORMER SON STYLE--LE JOURNALISME ET LES CONFÉRENCES--GUIDES ET CONSEILLERS LITTÉRAIRES.

PARIS LIBRAIRIE PLON PLON-NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS 8, RUE GARANCIÈRE--6e

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Ce volume a été déposé au ministère de l’intérieur en 1925.

Copyright 1925 by Plon-Nourrit et Cie.

Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.

A

MONSIEUR ET MADAME LOUIS PETERS

Hommage de fidèle et respectueuse amitié.

PRÉFACE

La vocation littéraire est une disposition générale pour l’art d’écrire, qui se développe par la lecture et qui peut s’appliquer à tous les genres de productions, romans, histoire, érudition, critique... On se trompe très souvent sur sa propre tournure d’esprit; tel débute par des essais philosophiques qui excelle plus tard dans la peinture des réalités vivantes. Il est difficile de bien connaître les premières raisons de nos goûts, et de démêler les influences qui déterminent le choix d’un sujet ou d’un livre. La plupart du temps, au lieu de se recueillir et de mûrir son talent, on est pressé d’écrire, on publie à la hâte, au hasard, sans réflexion et sans but.

Pour éviter les fâcheuses conséquences qu’entraîne cette précipitation, il m’a paru utile de donner quelques conseils de conduite et de travail à ceux qu’un goût invincible pousse vers la carrière littéraire.

On nous dira: «Vous voulez nous enseigner à faire du roman et de l’histoire? Quelle est votre compétence? Quels sont vos titres? Voyons vos œuvres.»

L’objection est nulle. Si je dénonce dans ces pages la médiocrité du roman contemporain, je ne conserve personnellement aucune illusion sur la valeur des quelques romans que j’aie pu écrire. Je crois voir nettement ce qui m’a manqué, et non moins clairement ce qui manque aux autres; et voilà pourquoi je suis persuadé que mes conseils peuvent être profitables, n’eussent-ils pour résultat que de mettre mes lecteurs en garde contre les défauts que je n’ai pas su ou pas eu le temps d’éviter. Trente ans de labeur et de lectures me semblent une expérience suffisante pour guider et conseiller ceux qui sont aux prises avec la difficulté d’écrire. La plupart des Cours et des Manuels ont été rédigés par des professeurs qui ne passent pas pour des prosateurs de génie, et je ne sache pas qu’on leur en ait fait un reproche. Qu’on ait publié des livres passables, qu’on en ait publié d’excellents, qu’on n’en ait point publié du tout, chacun peut enseigner la littérature et le style, s’il a du jugement, du sens critique, de la lecture,--et surtout s’il croit avoir quelque chose à dire.

A. A.

CHAPITRE PREMIER

La vocation et le succès

L’ambition d’écrire.--La carrière littéraire.--Les dispositions littéraires.--La question du talent.--La vraie vocation.--Le public et le succès.--Comment se fait le succès.--Le rôle de la critique.--Le lancement d’un livre.--Les prix littéraires.--La réclame et la vente.

Écrire est une noble ambition, mais pour écrire il faut avoir du talent. Êtes-vous sûr d’avoir du talent? La nature donne souvent la vocation sans donner le talent. Un poète médiocre a autant de prétention qu’un grand poète. Les fausses vocations ressemblent aux vocations véritables: elles ont les mêmes exigences, elles procurent les mêmes joies, elles inspirent le même orgueil. Je connais un auteur qui n’a aucune espèce de talent, qui a déjà publié bien des volumes et qui s’indigne à l’idée qu’on veuille enseigner à écrire. «Non, dit-il, mille fois non, ça ne s’enseigne pas. On est écrivain ou on ne l’est pas.» Le malheureux est lui-même, sans le savoir, le pire des écrivains. On refait ses phrases à mesure qu’on les lit. Il écrit naturellement mal, comme d’autres écrivent naturellement bien. Sa vanité et son mauvais goût lui ont fait une sorte de réputation à rebours. Il a le verbe haut, il dit: «Mes livres, mes œuvres, mon métier...» Il est fier d’être homme de lettres.

La nature n’accorde pas à tout le monde les mêmes dons. Vous êtes peut-être né pour être un écrivain de troisième ordre, comme tel autre est peut-être né pour être un écrivain de premier ordre. Il existe un exemple célèbre de la fausse vocation: c’est Chapelain. Sa famille, chose rare, le destinait à la poésie; il passa pour un grand poète pendant les vingt années qu’il mit à composer _la Pucelle_. Dès que l’ouvrage parut, Chapelain eut la réputation du plus mauvais poète de son temps.

La poésie est la première des tentations; très peu y échappent. Quel littérateur ne s’est pas cru poète? Sainte-Beuve même, esprit critique s’il en fut, débuta par la poésie. Chateaubriand ne consentit jamais à avouer qu’il faisait de mauvais vers; il en appelait timidement à M. de Fontanes: «M. de Fontanes, disait-il, prétendait que j’avais les deux instruments.» Méry, débutant en littérature, fit ses offres de services à un directeur de journal, qui lui demanda: «Que savez-vous faire?--Tout! dit Méry, jusqu’à un poème épique» et c’était vrai. Les hommes les plus prosaïques ont d’abord commencé par faire des vers, s’il faut en croire le vieux dicton: «Grattez le financier, vous trouvez le poète.» «Il n’y a rien de plus intéressant, disait Chateaubriand, dans son style sérieux, qu’un jeune homme qui cultive les Muses.» Nous avons tous connu des camarades de collège qui écrivaient leurs dissertations philosophiques aussi facilement en vers qu’en prose; et des esprits distingués ont mis en alexandrins le Code et la géométrie, tout comme Benserade mettait l’histoire romaine en rondeaux.

L’ambition d’écrire fait partie de ce fond de vanité qui est le propre de tous les mortels. On veut écrire, non pas parce qu’on croit avoir quelque chose à dire, mais pour le plaisir de faire parler de soi. Rien n’est plus commun que la vocation littéraire; rien n’est plus rare que le talent. Parmi nos centaines d’auteurs contemporains, à peine quelques noms originaux méritent-ils de survivre. Le reste constitue l’innombrable armée des assimilateurs qui vivent du talent d’autrui.

Le choix d’une carrière a dans la vie une importance que les natures positives comprennent de bonne heure et que les rêveurs de la plume entrevoient toujours trop tard. L’effort très moyen de discipline et de recherche qu’exigent la plupart des positions libérales est presque toujours assez rapidement récompensé par le gain d’une situation pratique. On peut devenir un bon avocat ou un bon médecin sans avoir une très forte vocation. La vocation littéraire est bien différente. Elle est irrésistible, rien n’en garantit le succès. Un bon avocat eût pu être un bon médecin; un mauvais littérateur ne fera jamais un bon avoué.

Si la littérature est difficilement une carrière pour un homme, c’est encore pire pour une femme. Les femmes s’imaginent avoir la vocation parce qu’elles écrivent plus naturellement que les hommes, quand elles écrivent _pour elles_. Mais autre chose est de rédiger son journal ou des lettres d’amies, autre chose est d’écrire pour le public. Même si l’on s’obstine, même si la vocation est véritable, à quoi arrive-t-on? «Quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, dit Néera, on perd un peu plus de temps, un peu plus de force, un peu plus d’argent, un peu plus d’illusions. La proportion de la réussite étant de un sur cent (je la mets à ce taux pour ne pas décourager les néophytes, mais en réalité elle est bien moindre), il est fatal que les quatre-vingt-dix-neuf autres ont espéré, lutté, travaillé en vain.»

Ce sera toujours une grosse question que de savoir si l’on a vraiment les qualités nécessaires pour être un bon écrivain. Lorsqu’on voit Flaubert, à la lecture des essais de Maupassant, se contenter de dire: «Je ne sais pas si vous aurez du talent; pour le moment, vous avez des dispositions», il est permis d’excuser les parents qui ne croient pas aveuglément à l’avenir littéraire de leur fils. D’incontestables écrivains n’ont pas montré dans leur jeunesse des aptitudes bien décisives. On sait après quels tâtonnements Balzac a fini par trouver sa voie. Pierre Loti ne fit pas preuve dans ses classes d’un bien précoce talent[1]...

[1] Le succès dépend souvent de très peu de chose. Sait-on comment débuta Charles Monselet? La _Renaissance_ nous l’apprend: par une lettre d’Émile de Girardin adressée à M. Rouy, gérant de la _Presse_:

«Monsieur Rouy,

«Je donne cette lettre à _M. Charles Monselet_ qui est un jeune homme plein de mérite, qui a une _charmante écriture_, et que je vous engage à prendre avec vous pour _mettre vos livres à jour_, faire _la correspondance_ et vous servir d’_intermédiaire_. Il se contente de 1 200 francs par an. Je pourrai lui faire gagner un _supplément dans le feuilleton_. Il a vraiment du talent (il est tout à fait hors ligne). Il a été dans _le commerce_ à Bordeaux.

«E. de Girardin.»

Le spirituel Monselet recommandé par Girardin, pour mettre «les livres à jour»!...

On ne réfléchit pas; on se dit: «Pourquoi ne tenterais-je pas la fortune littéraire? Ce n’est pas par le talent qu’on arrive, mais par la camaraderie et les relations. L’homme de génie reste à la porte d’un journal où trône une rédaction médiocre. Un quart d’heure de recommandation vaut dix années de travail. Librairies, théâtre ou journaux, la littérature est une organisation commerciale dont les débouchés industriels se multiplient tous les jours. Pourquoi n’y aurait-il pas une place pour moi, quand il y en a pour tant d’autres?»

Et on se lance.

L’avenir seul dira si l’on a eu tort ou raison...

En attendant, puisque le choix est fait et que le sort en est jeté, prenez la plume et écrivez, à condition toutefois d’assurer d’abord votre vie matérielle. Soyez fonctionnaire, ayez une situation ou des rentes, et vous pourrez vous permettre de «faire de la littérature». Flaubert prétendait que les Lettres sont un luxe et Buffon déclarait qu’il faut mettre des manchettes pour écrire. On dit que la misère est un stimulant. Je n’en crois rien. La misère tue l’inspiration; elle a fait un révolté de Vallès.

Béranger disait aux jeunes gens: «Ne comptez pas sur les Lettres pour vivre. La littérature doit être une _canne_ à la main, jamais une _béquille_. Si vous n’avez aucune autre ressource pour vivre, la profession des lettres vous tiendra incessamment dans de telles incertitudes sur les moyens d’exister, que vous ne pourrez sans imprudence ni fonder une famille, ni être assuré d’échapper à la pauvreté dans votre vieillesse.»

Qu’on ait du talent ou non, l’enjeu est terrible: on est un _raté_, si on échoue. Daudet a été dur pour les ratés. La vie est si injuste; le succès si incertain; tant de méchants auteurs réussissent, que le mot raté ne devrait plus être un terme de mépris. Où commence le raté et où finit-il? Un écrivain connu, et qui meurt pauvre, est-il plus raté qu’un écrivain riche mais ignoré? On peut avoir de la réputation et ne pas avoir de succès. Barbey d’Aurevilly, Gilbert, Hégésippe Moreau, Verlaine, Glatigny, Villiers de l’Isle-Adam, Gérard de Nerval furent des bohèmes; peut-on dire qu’ils ont été des ratés?

En somme, on joue sa vie pour savoir si on aura du talent. Évidemment la confiance en soi est nécessaire; mais qui peut se croire capable d’écrire pendant des années des ouvrages intéressants? Je connais des malheureux qui ont eu ce courage et auxquels un beau jour le souffle a manqué. Libraires et revues ont fini par refuser leurs œuvres, et ils se sont trouvés au seuil de la vieillesse à peu près sans notoriété et sans fortune. Ils ont eu du talent; ils n’avaient pas prévu qu’ils n’en auraient plus.

Il y a deux sortes de vocations: les vocations précoces et les vocations tardives. La plupart des débutants ont le tort de débuter trop tôt. La démangeaison d’écrire les pousse à barbouiller du papier à un âge où l’on ne peut faire que de l’imitation et du pastiche. Les enfants sublimes sont rares, Victor Hugo célèbre à dix-huit ans, Flaubert bon prosateur au sortir du collège, Bossuet prêchant à quinze ans à l’hôtel de Rambouillet...

Il y a aussi les vocations tardives, celles qui hésitent, qui se cherchent, les tâtonnements de Balzac, Rousseau écrivain à quarante ans, Lamartine imitant Parny. Par contre, des jeunes gens qui n’annonçaient que de faibles dispositions se mettent tout à coup à avoir du talent.

D’autres ont non seulement la production facile, mais possèdent surtout l’art de la faire valoir. Perpétuels geignards, quémandeurs infatigables, on les rencontre dans tous les cabinets de rédaction. Aucune humiliation ne les rebute. A force de démarches et d’intrigues, ils réussissent à placer dans les journaux leur inlassable manuscrit, article, nouvelle ou roman, en attendant l’occasion de se présenter à l’Académie. Leur méthode n’est pas à la portée de tout le monde.

La lecture est la grande créatrice des vocations littéraires. On lit et, à force de lire, l’envie vous prend aussi d’écrire.

«La plupart des enfances littéraires, dit Marcel Prévost, sont caractérisées par cette boulimie qui fait absorber pêle-mêle les classiques, les vieux feuilletons, les bouquins religieux, les préfaces des dictionnaires, la collection du _Conservateur_ et Jean-Nicolas Bouilly... L’enfant qui a envie de lire n’importe quoi a l’étoffe d’un intellectuel, voire d’un écrivain et d’un savant[2].»

[2] _Revue de France_, 15 novembre 1922.

* * * * *

La vocation littéraire consiste essentiellement dans ce don d’imitation et d’assimilation qui vous pousse à écrire à votre tour un livre, un roman, des pensées ou des impressions personnelles.

Il ne faudrait pas s’imaginer que les écrivains les plus précoces sont ceux qui se débrouillent le mieux et arrivent le plus vite. Ce sont quelquefois les moins doués qui montrent le plus d’ambition.

Il y a une autre catégorie d’auteurs, mais beaucoup plus rares. Ce sont les «modestes». Ceux-là ne demandent rien à personne, passent leur vie à l’écart et, n’ayant, comme dit George Sand, «d’autres richesses que leur encrier», se considèrent comme arrivés, dès qu’ils ont conquis un peu d’indépendance et trouvé quelque débouché.

On trouve cependant des gens qui sont rebelles à leur propre vocation. Nous avons tous connu l’amateur qui n’écrit pas et qui pourrait écrire. On a beau le solliciter: «Pourquoi ne publiez-vous rien?» Il sourit: «A quoi bon augmenter la quantité des mauvais ouvrages?» Ce dilettante, bon juge des autres et de lui-même, est extrêmement rare.

Mais à quoi bon les exemples? Il faut se décider. Si la vocation est indomptable, si l’inspiration est irrésistible, alors, encore une fois, n’hésitez pas, entrez dans la mêlée, acharnez-vous à vaincre l’indifférence du public et combattez sans illusion. La lutte sera dure, l’encombrement est inouï.

On est épouvanté, quand on suit d’un peu près le mouvement littéraire de notre époque. Jamais on n’a vu se déchaîner une telle frénésie de production, de publicité, d’argent, de réclame. Certes, de tout temps les écrivains ont cherché le succès, mais jamais avec cette soif de réalisation cynique et immédiate.

Qu’est-ce donc que le succès?

Dans un livre très intéressant, M. Gaston Rageot définit le succès: «Le fait que l’œuvre d’une personnalité a été _adoptée_ par une collectivité.» La définition est un peu vague. Tout dépend du sens qu’on donne au mot _adopté_. En disant «adopté par le public», M. Rageot a certainement voulu dire: qui plaît au public. Même avec ce sens-là, l’affirmation garde encore quelque chose de trop absolu. Un livre comme _Nana_ ou _la Terre_ de Zola peut avoir un succès de scandale, sans qu’on puisse dire qu’il ait plu ou qu’il ait été _adopté_ par le public. On dit quelquefois d’une pièce de théâtre: «C’est un succès» et la pièce ne va pas loin. Il y a des succès passagers et il y a des succès durables. Au fond qu’est-ce qui prouve le succès? Le tirage même d’un volume n’est pas une présomption. Il y a de faux tirages, des affiches menteuses, des ouvrages dont on parle peu et qui se vendent, et des ouvrages dont on parle beaucoup et qui ne se vendent pas.

«La richesse et la réussite, dit M. Alfred Mortier, ont un pouvoir si enivrant que j’ai vu de grands écrivains ne faire état que de cela, et raisonner sur ce point comme le dernier des librettistes de music-hall. Je me rappelle à ces propos une phrase d’Émile Zola. Un jour qu’on vantait devant lui le talent d’un de ses rivaux: «Peuh! fit-il dédaigneusement, il ne tire qu’à 50 000!» Ne croirait-on pas entendre quelque Félix Potin raillant le petit chiffre d’affaires d’un épicier concurrent?

«Mais que prouve le succès?

«Raisonnons. Est-ce le suffrage de mille, de dix mille, de cent mille, de cinq cent mille personnes? Est-il fonction du nombre, les romans-cinéma ont bien plus de lecteurs qu’Anatole France; s’il est fonction de la partie cultivée de la nation, il y a encore une élite dans cette élite; les avocats, professeurs, médecins, bref «les humanistes» ne sont-ils pas mieux qualifiés pour juger que les négociants, les financiers, les gens de cercle, les sportsmen?

Il y aurait donc plusieurs espèces de publics! Il semblerait. Un auteur applaudi cinquante fois à la Comédie-Française estimera bien plus son succès que celui d’un de ses confrères joué trois cents fois à l’ancien Ambigu.

En vérité, je vous le dis, le succès est une énigme singulière. Peut-être, pour la résoudre, faudrait-il tenir compte de l’épreuve du temps[3].»

[3] _Comedia_, 31 mars 1922.

Voyez, en effet, la destinée des œuvres célèbres. La publication des _Odes et ballades_ de Victor Hugo n’eut pas grand retentissement. Vigny vendit peu ses premiers poèmes. On préférait Frédéric Soulié à Balzac. D’Arlincourt fut aussi illustre que Chateaubriand. Stendhal n’a été compris que quarante ans après sa mort[4]...

[4] Cf. H. D’ALMÉRAS, _Ce qu’on lisait il y a un siècle_. _Grande Revue_, décembre 1923.

«Il suffit, dit Rosny aîné, de fréquenter divers milieux littéraires pour se rendre compte de l’instabilité et de la cocasserie de la gloire. Il fut un temps où Alfred de Musset était tombé dans le troisième dessous parmi la génération _alors_ nouvelle (hélas!). On entend de nos jours couramment dire dans les milieux jeunes: «Hugo? _Ça_ n’existe pas. Loti n’offre aucun intérêt. Flaubert, il faut le déboulonner.» Mais c’est dans le grand public, loin de Paris et des villes importantes, que la gloire révèle toute sa misère. On peut à peine se figurer le nombre de gens qui ignorent totalement Rabelais, Molière, Racine, Lamartine, Baudelaire--ou Ampère, Berthelot, Lavoisier, Lamarck...

«Depuis plus de vingt ans, je m’amuse à interroger, sur ce sujet, au cours de mes voyages ou de mes villégiatures, des gens très simples. J’obtiens les réponses les plus ahurissantes.

«Dans les milieux simples, la gloire apparaît comme une balançoire. Les plus grands des humains n’y laissent qu’un sillage très indistinct, et le plus souvent rien du tout...

«Même dans les milieux moins simples, la renommée est fréquemment une chose ridicule et désordonnée. Personne à peu près ne connaît les _plus grands savants_, ceux qui ont contribué à nous faire pénétrer dans le mystère du monde. La gloire des écrivains et des artistes va au petit bonheur.

«Une jeune dame, grande lectrice, me disait, il y a trois ans, sur une plage:

«--Le livre de vous que j’aime le plus, c’est _Fromont jeune et Risler aîné_.

«Pauvre Daudet!»

* * * * *

Comment expliquer le succès? Le fabrique-t-on? Peut-on lancer un livre comme on lance un produit commercial? On a prétendu que le succès dépendait d’un bon éditeur. «L’argent est là pour activer les choses, dit Albert Cim... Et soyez tranquille, si inepte, si piètre et pitoyable que soit ce fruit de votre veine, il se vendra, atteindra même un mirobolant chiffre de tirage, pourvu seulement que vous ne lésiniez pas, que la réclame soit copieuse et variée, incessante, étourdissante et infatigable[5].»

[5] _le Dîner des gens de Lettres_, p. 46.

La prédiction est exagérée. La réclame seule n’a jamais fait réussir un livre; on n’impose pas au public un ouvrage insignifiant... Qu’un bon lancement pousse les lecteurs, c’est possible, mais ce n’est pas tout. Quand le succès de _Kœnisgmark_, le premier livre de Pierre Benoit, s’est déclaré en librairie, on avait déjà lu le roman en revue, on en parlait, la rumeur montait. L’éditeur n’eut qu’à activer le mouvement. De même pour _Maria Chapdelaine_ d’Hémon. Le public donna le signal; la réclame ne vint qu’après. On a vu des éditeurs dépenser beaucoup d’argent sans pouvoir lancer un livre. Si l’ouvrage ne plaît pas, les plus belles annonces du monde, «chef-d’œuvre du jour... cent mille exemplaires vendus»... rien ne soulève l’indifférence du public. Qui pouvait prévoir la vogue de Georges Ohnet? Son premier volume, _Serge Panine_, ne se vendait pas; tout à coup sans bruit, sans réclame, le roman s’enlève, on en charge des wagons...

Les trois quarts du temps, le succès se fait de vive voix, de bouche à bouche, par les femmes, les conversations et les salons. Comme pour la calomnie, la rumeur se propage, désigne l’œuvre. On redoutait, au dix-huitième siècle, les arrêts de Mme Geoffrin. C’est Mme de Tencin qui fit lire _l’Esprit des lois_. Toutes les dames voulurent avoir cet ouvrage, qui n’est pourtant pas folâtre. L’influence même des salons n’est pas toujours infaillible. On sait comment _Paul et Virginie_ fut accueilli chez Mme Necker. M. de Buffon regarda sa montre et demanda ses chevaux.

En réalité, le succès ne vient pas du dehors, mais du _dedans_ d’un livre. Pour que le bruit éclate, il faut que le livre plaise, qu’il réponde à ce qu’attend le public.