Part 14
Qu’est-ce, en effet, que bien traduire? Ce n’est pas seulement donner le sens des phrases; c’est rendre autant que possible les surprises de style, l’audace des mots, le relief d’expressions d’un texte étranger. Bien traduire, c’est faire appel à toutes les ressources de l’art d’écrire; c’est enrichir sa propre langue de transpositions et d’assimilations infiniment précieuses.
Ce résultat, il faut le dire nettement, ne peut être obtenu que par les traductions qui se rapprochent le plus possible de la littéralité. Le principe de la littéralité rencontre encore des oppositions dans le monde universitaire, où l’on préfère, en général, la traduction bon français, la traduction libre. Sayous a naïvement résumé les objections de ces messieurs: «Je n’ai pas à mettre en présence, dit-il, pour les juger, les deux systèmes de la traduction littérale et de la traduction libre: il y a beaucoup à dire en faveur de l’un comme de l’autre. Chacun a ses avantages. Pour ma part, j’incline à penser qu’à traduire littéralement, le traducteur s’expose à être deux fois traître (vous savez le proverbe italien: _traduttore traditore_), d’abord envers la langue de son auteur, puis envers la sienne, et qu’il y a plus de fidélité réelle à s’attacher au sens des choses qu’à la couleur des mots[101].»
[101] _Conseils à une mère_, etc., p. 191.
J’avoue ne pas très bien comprendre pourquoi traduire littéralement, c’est s’exposer à être «deux fois traître», et je ne vois pas qu’il y ait contradiction entre s’attacher au sens des choses et s’attacher à la couleur des mots. En tous cas, Sayous demande qu’on «fasse passer dans sa traduction autant que possible les qualités essentielles du maître, celles qui font la physionomie de son style», et il avoue que, pour obtenir ce résultat, il faut être soi-même écrivain. Nous voilà d’accord. Mais ce que nous disons, nous, c’est que ce résultat ne peut être atteint que par la méthode de littéralité, qui, seule, peut rendre quelque chose des beautés de votre modèle. Nous ne demandons pas qu’un traducteur soit grand écrivain; nous exigeons seulement qu’il soit écrivain, c’est-à-dire quelqu’un qui ait le sens du style, qui sente l’originalité, qui cherche à la rendre. On peut parfaitement avoir le sens du style sans être précisément ce qu’on appelle un grand écrivain. Le pire est de n’être pas écrivain du tout, comme la plupart des grammairiens et des savants.
«Mais, dira-t-on, traduire littéralement, ce n’est pas bien écrire, c’est même quelquefois très mal écrire.» Ce n’est peut-être pas, en effet, très bien écrire, au sens où l’entendent les partisans de la traduction bon français; mais ce sera toujours une façon de bien écrire que de vouloir rendre la vie, le relief, la force expressive d’un texte étranger.
Ne nous laissons pas troubler par les protestations surannées des apologistes de la docte Mme Dacier. Sans nous attarder à des discussions qui durent depuis le seizième siècle (Dolet, d’Ablancourt, Estienne Pasquier, du Vair, etc.), je m’adresse ici aux personnes sans parti-pris, qui aiment avant tout le style, et je leur dis: «Tenez pour certain que la littéralité est la meilleure méthode pour bien traduire.» Quand nous disons qu’il faut suivre la littéralité, nous voulons dire, évidemment: _autant qu’on le peut_, car, prise à la lettre, la littéralité conduit à la barbarie. Rivarol cite une traduction de Dante, faite par un abbé Grangier, tellement calquée sur le texte, qu’elle est plus difficile à entendre que le texte même.
Quelques exemples montreront bien ce que nous voulons dire.
S’il y a dans Virgile: _Majores cadunt altis de montibus umbræ_, je traduirai: les ombres tombent plus grandes des montagnes[102]. S’il y a: _Per amica silentia lunæ_, je ne dirai pas: «Un clair de lune ami et silencieux,» mais «les silences amis de la lune.» Le mot _silence_ au pluriel peut sembler hardi. Il a pourtant été magnifiquement employé par Chateaubriand: «Lorsque les premiers silences de la nuit et les derniers murmures du jour luttent sur les coteaux...» (_Génie du christianisme_) et par Victor Hugo: «Parmi les noirs déserts et les mornes silences» (_Légende des Siècles_, _la Défiance d’Onfroy_) et par Tailhade: «La brande verte et rose dort immobile dans les silences de midi» (_Le Paillasson_, p. 104). Si Tacite dit: _Luna visa est languescere_, je dirai: On vit la lune languir. Si je lis dans une comédie grecque: Mets un bœuf sur ta langue, pour signifier: Tais-toi, je dirai: «Mets un bœuf sur ta langue,» quitte à expliquer l’expression en note. Si je trouve dans Lucrèce: _Rota solis_, je n’écrirai pas: le char du soleil, mais: la roue du soleil, et je dirai: «Les astres tombants» pour le _cadentia sidera_ de Virgile. Dante a dit: _Per me si va nella citta dolente... Per me si va nel eterno dolore_, je n’aurais pas traduit comme l’a fait Canudo: «On va par moi dans l’éternelle douleur... On va par moi, etc...» J’aurais conservé le tour si expressif qui existe en français: «Par moi l’on va dans la cité dolente... Par moi l’on va dans l’éternelle douleur...» Rivarol l’avait bien vu: «Il faut admirer, dit-il, ces formes de style: «C’est moi qui vis tomber... C’est moi qui vois passer... C’est par moi qu’on arrive...» Je n’aurais cependant pas traduit comme lui l’_aer senza stelle_ par la _nuit_ sans étoiles, sous prétexte «qu’il n’y a pas association dans notre esprit entre air et étoiles»; j’aurais fidèlement écrit: _l’air sans étoiles_. Je ne ferai pas dire non plus, comme Vertot à Cicéron, s’adressant aux sénateurs romains: «Messieurs», mais: «Citoyens».
[102] La Fontaine a admirablement rendu ce vers:
Et déjà les vallons Voyaient l’ombre en croissant tomber du haut des monts.
«Jamais je ne sentis davantage les _grandes ombres qui descendent des monts_, le froid des dernières feuilles». MICHELET, _Lettres inédites_, p. 41.
Prenons comme exemple le passage de Françoise de Rimini dans _l’Enfer_ de Dante:
Noi leggevamo un giorno per diletto Di Lancillotto, come amor lo strinse; Soli eravamo o senza alcun sospetto. Per piu fiate gli occhi ci sospinse Questa lettura et scolorocci il viso: Ma un sol punto fu quel che ci vinsa. Quando leggemmo il disiato riso Esser bacciato da cotanto amante, Questi che mai da me non fia diviso, La bocca mi bacciò tutto tremante. Galeotti fu il libro et chi lo scrisse. Quel giorno piu non vi leggemmo avante. Mentre che l’uno spirto questo disse, L’altro piangeva si, che di pietade Io venni men, cosi com’io morisse; E caddi come corpo morto cade
Voici la traduction de Rivarol. Je souligne tout ce qu’il ajoute au texte:
«Nous lisions un jour dans un _doux loisir_ comment l’amour vainquit Lancelot. J’étais seul _avec mon amant_ et nous étions sans défiance. Plus d’une fois nos visages pâlirent et nos yeux troublés _se rencontrèrent_; mais un seul instant nous _perdit tous deux_. Lorsqu’enfin l’_heureux Lancelot cueille_ le baiser désiré, alors celui qui ne me sera plus _ravi colla_ sur ma bouche _ses lèvres tremblantes_, et _nous laissâmes échapper ce livre par qui nous fut révélé le mystère d’amour_.»
Voici maintenant la traduction que je proposerais comme la plus littérale possible:
«Nous lisions un jour par plaisir l’histoire de Lancelot et comment l’amour l’étreignit. Nous étions seuls et sans aucun soupçon. Plusieurs fois cette lecture nous troubla les yeux et nous décolora le visage; mais un seul passage nous vainquit. Quand nous lûmes que ce sourire désiré était baisé par un tel amant, celui-ci, qui ne sera jamais séparé de moi, me baisa la bouche tout tremblant. Galeotti fut l’auteur et le livre. Ce jour-là nous ne lûmes pas plus avant. Pendant que l’un des esprits disait cela, l’autre pleurait tellement, que, de pitié, je perdis connaissance, comme si je mourais, et je tombai comme tombe un corps mort.»
Le principe de la littéralité a des ennemis. Renan était du nombre. Voici ce qu’il dit à propos de Tacite:
«Quand vous traduirez Tacite, écrivez du français dans l’esprit de Tacite, car tous les styles ont leur caractère dans toutes les langues. _Seulement ce n’est pas en traduisant mot par mot que vous aurez ce style._ En un mot, que ce soit le style qui corresponde en français à celui de Tacite, appliqué aux pensées de Tacite, présentées sous le jour et dans l’ordre général de Tacite, voilà tout[103].»
[103] _Nouveaux Cahiers de jeunesse_.
Oui, voilà tout. Seulement, je crois que c’est une erreur de s’imaginer qu’en s’éloignant du mot à mot on aura plus de chance de reproduire le style de Tacite; c’est, au contraire, en se rapprochant le plus possible du mot à mot qu’on arrivera à rendre non seulement la force de chaque expression de Tacite, mais même son tour de style, puisque le style de tout écrivain, en fin de compte, se compose de mots.
Le style de Tacite est, d’ailleurs, si condensé et d’une telle énergie, qu’il faudrait évidemment être déjà soi-même grand écrivain pour le bien traduire. «Sainte-Beuve, dit Welschinger, fait observer que, pour obtenir une résurrection de cet auteur original, il faudrait, entre le traducteur et lui, une égalité, une identité de talent; et quand même on l’obtiendrait par une sorte de métempsycose, le peu de ressemblance des idiomes empêcherait le succès.»
Rousseau, qui n’était pourtant pas très bon latiniste, essaya ce tour de force. Il osa, dit-il, traduire le premier livre des _Histoires_ de Tacite, «pour apprendre à écrire», suivant le conseil de Boileau, qui demandait que les traductions fournissent des modèles pour bien écrire. «Entendant médiocrement le latin, j’ai dû faire, dit-il, bien des contresens particuliers sur ses pensées; mais, si je n’en ai point fait en général sur son esprit, j’ai rempli mon but; car je ne cherchais pas à rendre les phrases de Tacite, mais son style, ni de dire ce qu’il a dit en latin, mais ce qu’il eût dit en français.»
C’était très bien pour le but spécial que se proposait Rousseau. Il savait trop peu de latin pour aborder la littéralité.
On dit: La traduction littérale est une illusion. On ne traduit rien adéquatement; on ne peut donner que des équivalents approximatifs. «_Turannos_, disait Péguy, ne signifie pas _roi_; _iereus_ n’est pas _prêtre_; _polis_ n’est pas _la ville_ d’aujourd’hui; ni _techna_ les enfants de nos jours; _trophé_ non plus n’est pas _nourriture_.» Évidemment, les mots d’une langue ancienne ne correspondent plus aux mots des langues modernes. Foyer, maison, cirque, parents, clients, citoyens, n’ont plus en français le même sens qu’en latin. Rien de plus vrai et, sans remonter jusqu’au latin, que de mots ont changé de sens dans notre propre langue! _Gendarmes_ et _sergents_ ne signifient plus ce qu’ils signifiaient il y a trois cents ans... Et Péguy concluait: «C’est pour cela que toute opération de traduction est essentiellement, irrévocablement, irrémissiblement, une opération misérable et vaine, une opération condamnée.»
Il faudrait donc renoncer à toute espèce de traduction, et ce serait tomber dans une autre absurdité. Efforçons-nous, au contraire, de rendre autant que possible les choses identiquement, et n’employons les équivalents que lorsqu’on ne peut faire autrement. On a beaucoup reproché à Amyot l’emploi des équivalents. M. Sturel l’en félicite. Il cite en exemple le mot grec _ipparkos_. Traduisez-le par l’_hipparque_, vous ne serez pas compris du public, qui ignore le grec. Amyot le traduit par _capitaine de gendarmerie_, et il a raison, parce qu’au seizième siècle, les troupes à cheval s’appelaient la _gendarmerie_; seulement aujourd’hui _gendarmerie_ n’a plus tout à fait le même sens que du temps d’Amyot.
On ne peut, même dans une traduction littérale, avoir la prétention de rendre les tours de phrases et l’ordre des mots de son modèle. Tout ce qu’on demande est de s’en rapprocher le plus possible. On ne doit employer deux mots pour un, ou recourir à la périphrase, que si l’on y est matériellement obligé, et surtout ne rien déblayer, ne rien raccourcir, ne pas imiter d’Ablancourt, qui supprimait tranquillement ce qu’il jugeait inutile.
Nous ne prétendons pas qu’un mot à mot de Platon ou d’Euripide soit l’idéal de la traduction. Non. Il y faut encore autre chose: il faut tâcher de donner une idée d’ensemble de la phrase écrite. Cela va de soi.
Nous recommandons l’effort vers la littéralité, parce que c’est la seule méthode qui permette de faire passer dans une langue quelque chose de l’originalité d’une autre langue, et de réaliser ce qui doit être pour vous le but de toute traduction: la formation et l’enrichissement du style.
Quand Chateaubriand, dans son _Paradis_ de Milton, écrit: «Le parfum de la terre, après les _molles_ pluies d’été», je ne sais si le mot est dans le texte; s’il y est, je dis que c’est une bonne acquisition de style, de même que ces expressions de Dante: «Le soleil qui se tait... Un endroit muet de lumière... Une clarté enrouée... L’air noir... Le marais livide;» et de Milton: «Les ténèbres visibles... Le silence ravi... Les ruisseaux fumants...» Comment ne pas savourer la traduction de Job par Chateaubriand: «La pourriture est dans mes os et les vers du sépulcre sont entrés dans ma chair. Le poil de mon corps s’est hérissé et j’ai senti passer sur ma face comme un petit souffle.»
«J’ai donné le plus souvent possible, dit M. Dauzat, des traductions personnelles dans lesquelles je me suis efforcé de serrer les originaux de très près, pour conserver le relief et la couleur, fût-ce au prix de quelque rudesse d’expression et d’alliances de mots inhabituelles en français. Jamais je n’avais autant remarqué combien les traducteurs sabotent et banalisent les textes[104].»
[104] _Le Sentiment de la nature_, préface, p. 6.
Chateaubriand déclare dans la préface du _Paradis perdu_ (avertissement):
«La traduction littérale me paraît toujours la meilleure: une traduction interlinéaire serait la perfection du genre, si on lui pouvait ôter ce qu’elle a de sauvage.» Dans une lettre qu’il écrivait à Hippolyte Lucas (29 août 1836), Chateaubriand déclare qu’il à voulu faire «une traduction mot à mot, un ouvrage stéréotype»[105]. Il n’a peut-être pas tout à fait réalisé son rêve. Mais ceci est une autre affaire.
[105] _Portraits et souvenirs_, par H. LUCAS, p. 10.
Henri Heine poussait très loin le principe de la littéralité: «Il cherchait, dit Gohin, à faire passer dans notre langue des audaces de mots, des «accouplements étranges que l’allemand peut se permettre, mais que le français ne peut accepter à aucun prix.» C’était là, prétendait l’auteur des _Reisebilder_, «un moyen de rajeunir notre langue et d’étendre nos idées»[106]. Et M. Gohin cite à l’appui ce que dit Édouard Grenier dans ses _Souvenirs littéraires_: «J’eus des luttes à supporter, dit E. Grenier, avec l’auteur pour cette traduction comme pour les autres. Il s’obstinait à vouloir faire passer dans le français des audaces de mots... Je ne pouvais lui faire entendre raison sur ce chapitre-là. Il s’en était fait un système, qu’il a exposé dans la préface de ses _Reisebilder_[107].»
[106] _La langue française_, p. 26.
[107] GRENIER, _Souvenirs littéraires_, p. 58.
Voici ce que dit Heine dans cette préface[108]:
[108] _Reisebilder_, 1re édition, 1834. Préface.
«Il sera toujours difficile de déterminer comment on doit traduire un auteur allemand en français. Doit-on modifier les images et les pensées, lorsqu’elles ne répondent pas au goût civilisé des Français, ou qu’elles leur semblent exagérées, désagréables et même ridicules? Ou bien doit-on introduire dans le beau monde de Paris l’Allemagne mal léchée, avec toute son originalité d’outre-Rhin, avec tous ses germanismes fantastiquement coloriés, chargés de parures ultra-romantiques? Pour ma part, je ne pense pas qu’on doive traduire l’allemand mal léché dans un français bien apprivoisé, et je me présente moi-même dans ma barbarie native. Le style, l’enchaînement des idées, les transitions, les saillies burlesques, les expressions inaccoutumées, tout le caractère de l’originalité allemande a été rendu mot à mot dans cette traduction française des _Reisebilder_, avec une fidélité qu’il était impossible de pousser plus loin. L’esthétique, l’élégance, le charme et la grâce ont été sacrifiés partout impitoyablement à la fidélité littérale. C’est maintenant un livre allemand en langue française, et ce livre n’a pas la prétention de plaire au public français, mais bien de faire connaître à ce public une originalité étrangère. Bref, je veux instruire et non pas seulement amuser. C’est de telle manière que nous autres, Allemands, avons traduit les auteurs étrangers, et nous avons eu l’avantage d’acquérir ainsi de nouveaux points de vue, de nouvelles formes de mots et des tournures nouvelles. Une acquisition semblable ne saurait vous nuire.»
Henri Heine a raison: c’est par la traduction littérale qu’on obtient l’enrichissement de la langue et du style.
Ce qui est certain, en tous cas, c’est que la traduction est un travail très difficile, et la traduction des poètes plus encore que celle des prosateurs. Le talent poétique consistant surtout dans l’expression, plus un poète est original, plus il semble difficile à traduire. Je ne m’explique pas très bien, à ce propos, le mot de Gœthe, que cite M. Maurevert[109].
[109] _Le Livre du plagiat_, p. 73.
«Honneur sans doute au rythme et à la rime, caractères primitifs et essentiels de la poésie. Mais ce qu’il y a de plus important, de fondamental, ce qui produit l’impression la plus profonde, ce qui agit avec le plus d’efficacité sur notre moral, dans une œuvre poétique, c’est ce qui reste du poète dans une traduction en prose; car cela seul est la valeur réelle de l’étoffe dans sa pureté, dans sa perfection.»
Je me demande ce qui resterait des _Orientales_ et des _Contemplations_ traduites en prose anglaise ou allemande, et si ce qui pourrait en rester agirait avec «efficacité» sur le «moral» du lecteur et pourrait légitimement représenter la «valeur réelle» de ces poèmes. Je crois que c’est tout le contraire; et Gœthe aurait dû dire: «Ce qui reste ordinairement d’un bon poète dans une traduction, ce n’est rien ou presque rien, car le talent d’un grand poète réside surtout dans la magie des mots et l’originalité de la forme.»
Chapitre XII
La traduction comme moyen de former son style
(Suite)
Les bonnes traductions.--La valeur d’Amyot.--Homère et Leconte de Lisle.--Leconte de Lisle et la littéralité.--Les traductions de Bossuet.--Bossuet et la Bible.
La France est un frappant exemple de l’influence que la traduction peut exercer sur la littérature et sur l’art d’écrire. C’est dans nos traductions grecques et latines qu’il faut chercher les origines et la formation de notre première grande renaissance littéraire au seizième siècle.
Ce sont les traducteurs, les Amyot, les Saliat, Vigenère, Seyssel, Pressac, etc., qui, en faisant passer dans leur style l’audace et l’originalité des textes, comme le conseillaient Ronsard et la Pléiade, ont été, plus encore que Rabelais et Calvin, les véritables fondateurs de la prose française. Notre prose française a débuté par être traductrice, et ce mouvement s’est continué longtemps encore au dix-septième siècle, avec la vogue de Machiavel, des Italiens et des Espagnols. Montaigne lui-même ne vient qu’après Amyot; c’est un Amyot de génie, un Amyot supérieur, un Amyot rhétoricien et classique. Dieu sait tout ce qu’il devait à l’auteur français des _Œuvres morales_ de Plutarque et plus étroitement encore à la langue latine, que Montaigne parlait depuis sa jeunesse. Un volume ne suffirait pas à montrer l’influence des grands traducteurs sur notre langue. Un spécialiste de Montaigne, M. Willey, a effleuré ce beau sujet d’étude dans un petit livre qui contient de précieux extraits d’auteurs.
La traduction est certainement le meilleur des exercices de style. Malheureusement tout le monde n’est pas capable de traduire. En ce cas, on peut parfaitement se contenter de lire de bonnes traductions. La lecture d’une bonne traduction est également un excellent moyen d’apprendre les secrets de l’art d’écrire.
Il y a peu de très bonnes traductions. On cite le _Faust_ de Gérard de Nerval, qui, disait Gœthe à son secrétaire Eckermann, est un véritable prodige. Son auteur deviendra l’un des plus purs écrivains de la France». Gœthe devinait juste. Tous ceux qui ont aimé et qui aiment encore le délicieux Virgile, liront avec plaisir la traduction des _Bucoliques_ de M. Gaston Armelin. Après avoir fait dans sa préface une juste critique des mauvaises traductions de Virgile, bon français élégant, embellissements ou travestissements du texte, M. Armelin nous présente une traduction qui a ceci d’original qu’elle rend vers par vers le texte latin. M. Armelin a réussi ce tour de force. Il a fait passer chaque vers latin dans un vers français.
Citons encore la traduction de Shakespeare par François Victor Hugo, la meilleure et la plus fidèle. «J’ai simplement tâché, dit-il, d’être littéral et littéraire» et le _Corbeau_ d’Edgard Poë par Baudelaire: «Ceux des Américains qui connaissent bien notre langue, disent qu’ils préfèrent lire les contes d’Edgard Poë dans la traduction de Baudelaire, et que c’est depuis cette lecture que leur compatriote leur est apparu comme un grand styliste.»
Le plus célèbre de nos traducteurs français est notre vieil Amyot qui nous a donné la _Vie des grands hommes_ et les _Œuvres morales_ de Plutarque. Il existe encore des préjugés contre Amyot. On dit: «C’est un autre Plutarque; il ne savait pas le grec; il a fait deux mille contre-sens.» Reproches injustes. Le fameux philologue Lambin disait qu’Amyot connaissait le grec mieux que tous les savants de son époque. Huet, dont on sait la haute compétence, louait la fidélité de cette traduction. Auteur d’un des meilleurs livres que nous ayons sur cette question, M. René Sturel affirme qu’Amyot est bien réellement le meilleur traducteur de Plutarque. C’est aussi l’opinion de Blignières dans son remarquable ouvrage resté classique[110]. Sans doute Amyot ne savait pas aussi bien le grec qu’Henri Estienne; mais, quoique ne faisant pas profession d’érudition, il avait une chaire de grec et il étudia Plutarque pendant des années sur les manuscrits, avant de publier sa traduction de 1559.
[110] _Essai sur Amyot_, p. 193.
Dire que cette traduction n’est pas bonne, parce qu’il y a des contre-sens, c’est comme si on disait que Saint-Simon est un mauvais écrivain parce qu’il est incorrect. Sait-on à quoi se réduit cette légende des contresens d’Amyot, qui fait sourire avec raison M. Sturel? Elle remonte à l’académicien Mériziac, écrivain obscur et lui-même auteur d’une traduction qui ne vit jamais le jour. Ce Mériziac, pour préparer son propre succès, ne trouva rien de mieux que de dénigrer Amyot; et en 1635, dans un célèbre discours dont _Ménagiana_ nous a conservé le texte, il refusa tout crédit à Amyot et se fit une gloire de signaler pompeusement ses prétendues faussetés, erreurs, additions et ignorances. Mériziac affirmait avoir découvert chez Amyot plus de deux mille contre-sens. Ce chiffre augmenta; on le porta à huit mille, puis à dix mille. «Aucune critique, dit Blignières, n’avait établi ce chiffre. C’était un compte qui grossissait, comme il arrive, sous la plume des écrivains qui le rapportent (p. 202). «Et savez-vous, dit Blignières, à quoi se réduisent ces contre-sens, ces «méprises», ces «injustices»? A quelques erreurs de mythologie ou d’histoire, traductions inexactes d’un mot sans valeur, altérations d’un obscur nom propre, quelque inadvertance qui bien rarement intéresse gravement le sens: voilà à quoi se réduisent ces fautes.» Blignières cite tout au long les erreurs et les bévues de Mériziac, qui a «tout grossi et dénaturé»; et, en bon helléniste qui a vu les textes, il dit qu’il faut s’étonner, au contraire, qu’Amyot ait fait si peu de fautes.