Part 15
Non seulement Amyot savait le grec; mais, s’il faut en croire des juges compétents, son style prolixe et diffus est celui qui se rapprocherait le plus du style de Plutarque.
«La langue dont Amyot faisait usage, dit Philarète Chasles, s’accordait avec le caractère de l’écrivain original. La tournure d’esprit du traducteur se prêtait si bien à l’expression des pensées, à la reproduction du style de Plutarque, que souvent l’aumônier de Bellosane et l’écrivain de Cheronée semblent se confondre: vous êtes tenté de croire qu’Amyot, devenu Plutarque, vous parle en son propre nom. Cette harmonie du style et des idées, malgré l’inexactitude assez fréquente de la version et la prodigieuse abondance du style d’Amyot, a fait et conservé sa renommée. Jamais traducteur ne s’est plus intimement associé à son modèle: dans cette métamorphose, le génie national ne l’abandonne jamais... Amyot invente avec goût et ce qu’il tire du grec est encore français; ses tournures, ses périodes ont toujours le caractère de notre idiome. Il fond si heureusement avec son français les expressions helléniques, qu’il semble nous rendre ce qu’il nous donne et retrouver ce qu’il emprunte[111].»
[111] Ph. CHASLES, _Études sur le seizième siècle en France_, p. 136.
C’est ce que dit Blignières: «Amyot imite et semble inventer; il emprunte, et vous diriez que c’est son bien qu’il retrouve; lisez ce passage, voici le tour grec, voilà la locution latine, et pourtant la phrase est toute française. C’est que ces nouvelles formes de langage sont si bien naturalisées dans notre idiome, qu’elles paraissent y avoir pris naissance[112]...»
[112] _Essai sur Amyot_, p. 193.
Universelle au seizième siècle, la réputation d’Amyot s’est continuée jusqu’à nos jours. Sa traduction, dit Vigneul-Marville, fera toujours «les délices des personnes qui préfèrent la naïveté d’un style qui n’est plus en usage à l’exactitude d’un auteur plus moderne». Les vrais écrivains préféreront toujours Amyot à la traduction froide et correcte de Ricard[113].
[113] A Rome, à la table de l’ambassadeur de France, Montaigne défendit les mérites d’Amyot.
Cette naïveté dont parle Vigneul-Marville, on ne la trouve pas seulement chez Amyot, mais dans Montaigne, Rabelais et les auteurs du seizième siècle. Sainte-Beuve fait observer (M. Sturel le rappelle) que toutes les langues vieillies paraissent naïves. Rabelais, Montaigne, Amyot ne songeaient pas le moins du monde à être naïfs. Ils étaient naïfs sans le savoir, comme les peintres primitifs qui, dans la campagne florentine, copiaient en réalistes les paysages et les figures qu’ils voyaient.
Ce que nous disons de la traduction d’Amyot, nous pouvons le dire de la traduction de Saliat. L’_Histoire d’Hérodote_ de Saliat est écrite dans une prose merveilleusement souple, moins touffue peut-être, mais plus dense que la prose d’Amyot. Saliat aussi a commis des contre-sens et il est peu fidèle, dit M. Villey; mais son style, comme celui d’Amyot, a gardé la naïveté du texte grec.
Il y a une autre traduction qu’il faut absolument connaître, si l’on veut apprendre à écrire, ou même tout simplement si on veut se rendre compte de ce que c’est qu’une vraie description: c’est la traduction d’Homère par Leconte de Lisle. Le manque d’une bonne traduction a créé autour d’Homère une réputation d’ennui qui suffit à expliquer la querelle des Anciens et des Modernes et les blasphèmes académiques de Perrault. C’est ce qu’avait très bien compris Boileau, quand il précisait avec tant de compétence en quoi consistait le génie d’Homère, et quand il affirmait que, si on en donnait une belle traduction, il ferait certainement «l’effet qu’il doit faire et qu’il a toujours fait». (Lettre à Brossette, 10 novembre 1699.)
Il n’existe qu’une traduction d’Homère qui soit réellement vivante: c’est celle de Leconte de Lisle. Les autres traducteurs (de Mme Dacier à Bitaubé) ne se sont jamais préoccupés de rendre ce qu’il y a de personnel et de réaliste dans Homère, ce qui constitue vraiment Homère, la vie, le relief, car il ne faut pas oublier qu’Homère est un réaliste à la façon de Gautier et de Flaubert. Homère détaille le fait, décompose le mouvement humain, isole la sensation, s’y complaît en peintre impassible. On a même signalé la vérité anatomique des blessures décrites dans l’_Iliade_. Ne reprochons donc pas à Leconte de Lisle une brutalité qui se trouve dans Homère. Qu’il manque à cette traduction la fluide douceur de la plus belle des langues, c’est incontestable; mais il manque bien autre chose aux traductions classiques dont on vante la platitude blafarde et la niaiserie élégante.
On blâme chez Leconte de Lisle l’emploi excessif de la préposition _et_. Or, ces _et_ sont presque tous dans le texte. On raille sa dureté, l’archaïsme de ses noms propres, Zeus pour Jupiter, Akhilleus pour Achille, Poséidon (Neptune), Athéné (Minerve), Andromakè (Andromaque), Akhaïen (grec), Arès (Mercure), Aïneias (Énée), Aidès (Enfer), Heré (Junon), Ouranos (le Ciel), Okeanos (Océan), Aias (Ajax), Peleus (Pelée), Menelaos (Ménélas), etc. Ces vieux noms sont évidemment inutiles et le traducteur eût très bien pu dire: _Vénus_, au lieu d’_Aphrodite_, _Vulcain_ pour _Hephaïstos_, _Saturne_ pour _Kronos_. Il ne faut voir dans ce parti-pris, auquel on s’habitue très vite, qu’un excès de réaction un peu puéril contre les fades appellations des mythologistes à la Desmoustiers.
On reproche encore à Leconte de Lisle ses infidélités et ses contre-sens. Il est possible, en effet, qu’il n’ait pas très bien su le grec, et cela n’a pas beaucoup d’importance[114]. Valait-il mieux ne point faire de contre-sens et être illisible? Ce qui est sûr, c’est que, malgré tous ses défauts, sa traduction est certainement celle qui donne avec le plus d’intensité la sensation d’Homère. Grâce à Leconte de Lisle, nous avons enfin une traduction faite par un écrivain et un artiste, comme le demandait Taine, qui regrettait qu’on n’ait eu jusqu’alors que des traductions signées par des érudits et des hommes de cabinet.
[114] Traduire une langue ne prouve pas qu’on sache cette langue. Tout homme qui a fait ses classes peut traduire de l’italien sans savoir l’italien.
Le grand mérite de Leconte de Lisle, c’est son effort de littéralité. Il a osé faire ce que ses devanciers n’avaient pas fait. Il l’explique dans son avertissement. «Le temps des traductions infidèles est passé, dit-il. Il se fait un retour manifeste vers l’exactitude du sens et la littéralité. Ce qui n’était, il y a quelques années, qu’une tentative périlleuse, est devenu un besoin réfléchi de toutes les intelligences élevées. La traduction de l’_Iliade_ que nous publions aujourd’hui offrira, ce nous semble, une idée plus nette et plus vraie de l’œuvre homérique, que celle qu’en ont donnée les versions élégantes de tant d’écrivains, remarquables et savants, sans doute, mais qui n’ont pas cru devoir reproduire dans son caractère héroïque et rude la poésie des vieux rapsodes connue sous le nom collectif d’Homère.»
Leconte de Lisle a été fidèle à son programme. Sa traduction est celle qui se rapproche le plus du mot à mot original. On peut s’en convaincre en la comparant aux traductions interlinéaires d’Hachette à l’usage des lycées. Prenons au hasard dans l’_Odyssée_ (ch. XXII) le passage de la mort des prétendants:
Traduction littérale et juxta-linéaire Traduction Leconte de Lisle
Il dit, et dirigea contre Antinoüs Il parla ainsi et il dirigea la une flèche amère. Or celui-ci flèche amère contre Antinoüs. Et allait enlever une belle coupe celui-ci allait soulever à deux d’or à deux anses; et déjà il la mains une belle coupe d’or à maniait entre ses mains, afin deux anses, afin de boire du qu’il bût du vin; et le meurtre vin, et la mort n’était point n’était pas à souci à lui dans son présente à son esprit; et, en cœur. Qui aurait pensé qu’un effet, qui eût pensé qu’un (homme), seul au milieu de homme, seul au milieu de plusieurs parmi des hommes convives nombreux, eût osé, convives, même s’il était tout à quelle que fût sa force, lui fait fort, devoir apprêter à lui envoyer la mort et la Ker noire? et la mort mauvaise et la Parque Noire?
Et Ulysse ayant atteint frappa lui Mais Odysseus le frappa de sa d’une flèche au gosier, et la flèche à la gorge, et la pointe pointe alla d’outre en outre à traversa le cou délicat. Il travers le cou tendre. Et il fut tomba à la renverse et la coupe penché de l’autre côté, et la s’échappa de sa main inerte, et coupe tomba à lui de la main, un jet de sang sortit de sa (lui) ayant été frappé; et narine et il repoussa des pieds aussitôt un jet épais de sang la table, et les mets roulèrent humain vint à travers les narines, épars sur la terre, et le pain et promptement (l’) ayant frappée et la chair rôtie furent du pied, il écarta de lui la table souillés. Les prétendants et renversa les mets à terre; et frémirent dans la demeure quand le pain et les viandes grillées ils virent l’homme tomber. Et, furent souillées. Et les se levant en tumulte de leurs prétendants firent du tumulte dans sièges, ils regardaient de tous le palais, quand ils eurent vu les côtés sur les murs sculptés, l’homme tombé; et ils se levèrent cherchant à saisir des boucliers des sièges, s’étant élancés dans et des lances... la salle, cherchant des yeux de tous côtés vers les murailles bien construites; et ni bouclier n’était quelque part ni lance solide pour prendre...
Eurymachos tira (son) glaive acéré Eurymakos tira son épée aiguë à d’airain, aiguisé des deux côtés; deux tranchants, et se rua sur et il s’élança sur lui en criant Odysseus, en criant d’une façon terrible; mais en même horriblement, mais le divin temps le divin Ulysse, envoyant Odysseus, le prévenant, lança une flèche, (lui) frappa la une flèche et le perça dans la poitrine auprès de la mamelle et poitrine, auprès de la mamelle, enfonça dans le foie à lui le et le trait rapide s’enfonça trait rapide, et donc il laissa dans le foie. Et l’épée tomba de tomber (son) glaive de (sa) main à sa main contre terre et il terre et, se renversant en tournoya près d’une table, arrière, il tomba sur la table en dispersant les mets et les tournant; et il répandit à terre coupes pleines; et lui-même se les mets et la coupe double, et renversa en se tordant et en celui-ci frappa la terre de (son) gémissant, et il frappa du front front étant affligé en (son) cœur la terre, repoussant un thrône et ruant de (ses) deux pieds, il de ses deux pieds et l’obscurité ébranla (son) siège et l’obscurité se répandit sur ses yeux. se répandit sur ses yeux.
Et Amphinome fondit sur le Alors Amphinomos se rua sur le glorieux Ulysse, s’étant élancé en magnanime Odysseus, après avoir face; et il tira (son) glaive tiré son épée aiguë, afin de acéré, (pour voir) si de quelque l’écarter des portes; mais façon (Ulysse) se retirerait à lui Telemakos le prévint en le de la porte. Mais donc Télémaque frappant dans le dos entre les prévint lui et, frappant par épaules, et la lance d’airain derrière, avec une lance garnie traversa la poitrine, et le d’airain, entre les épaules, et Prétendant tomba avec bruit et fit passer (la lance) à travers la frappa la terre du front. Et poitrine et, étant tombé, il Telemakos revint à la hâte, retentit et frappa la terre de ayant laissé sa longue lance tout son front. Mais Télémaque dans le corps d’Amphinomos, car s’élança loin (de lui) ayant il craignait qu’un des Achaïens laissé là même des Amphinome la l’atteignît, tandis qu’il lance à la longue ombre, car il l’approcherait et le frappât de craignait grandement que l’épée sur sa tête penchée. quelqu’un des Achéens ou, s’étant élancé, ne frappât de (son) glaive ou ne blessât (du glaive) penché en avant (lui) retirant la longue lance.
(Traduction littérale juxtalinéaire par S. Sommer. Hachette.)
Citons encore le passage qui suit la mort des prétendants:
Traduction juxta-linéaire par E. Sommer Traduction Leconte de Lisle
_Ulysse dit ces paroles ailées_: _Ulysse dit ces paroles ailées_:
«Commencez maintenant à emporter «Commencez à emporter les les cadavres et ordonnez aux cadavres et donnez des ordres femmes _de les emporter_; puis aux femmes. Puis avec de l’eau ensuite _songez à_ purifier les et des éponges poreuses purifiez sièges très-beaux et les tables les beaux thrônes et les tables. avec de l’eau et des éponges Après que vous aurez tout rangé aux-trous-nombreux. Mais après que dans la salle, conduisez les déjà vous aurez mis-en-ordre toute femmes hors de la demeure, entre la maison, ayant emmené les le dôme et le mur de la cour, et servantes du palais frappez-les de vos longues épées solidement-établi, entre et le aiguës, jusqu’à ce qu’elles pavillon et l’enceinte aient toutes rendu l’âme, et irréprochable de la cour _songez à oublié Aphrodite, qu’elles les_ frapper avec des épées à goûtaient en se livrant en longues pointes, jusqu’à ce que secret aux prétendants.» vous ayez enlevé la vie à toutes et qu’elles aient oublié Vénus (les plaisirs) que donc elles offraient aux prétendants et s’unissaient _avec eux_ en cachette.»
Il dit ainsi; et les femmes Il parla ainsi et toutes les vinrent toutes serrées, se femmes arrivèrent en gémissant lamentant terriblement, versant lamentablement et en versant des des larmes abondantes. D’abord larmes. D’abord, s’aidant les donc elles emportaient les corps unes les autres, elles morts, et _les_ déposaient donc emportèrent les cadavres, sous le portique de la cour qu’elles déposèrent sous le à-la-belle-enceinte, s’appuyant portique de la cour. Et Odysseus les unes sur les autres; et leur commandait et les pressait Ulysse _leur_ commandait, _les_ et les forçait d’obéir. pressant lui-même; et celles-ci _les_ emportaient aussi par nécessité.
Puis ensuite elles purifiaient Puis elles purifièrent les beaux les sièges très-beaux et les thrônes et les tables avec de tables avec de l’eau et des l’eau et des éponges poreuses. éponges aux-trous-nombreux. Et Telemakhos, le bouvier et le Cependant Télémaque et le porcher nettoyaient avec des bouvier et le porcher raclaient balais le pavé de la salle, et avec des pelles le sol de la les servantes emportaient les demeure construite solidement; et souillures et les déposaient les servantes enlevaient (_les hors des portes. Puis, ayant ordures_) et _les_ déposaient tout rangé dans la salle, ils dehors. Mais après que ils eurent conduisirent les servantes hors mis-en-ordre tout le palais, ayant de la demeure, entre le dôme et fait-sortir alors les servantes du le mur de la cour, les palais solidement établi entre et renfermant dans ce lieu étroit le pavillon et l’enceinte d’où on ne pouvait s’enfuir. Et irréprochable de la cour, ils alors le prudent Telemakhos _les_ rassemblaient à l’étroit, parla ainsi le premier: (_dans un endroit_) d’où il n’était pas _possible_ de s’échapper. Et le sage Télémaque commença à eux à parler:
«Que donc je n’enlève pas la vie «Je n’arracherai point par une par une mort pure à celles qui mort non honteuse l’âme de ces donc ont versé les opprobres sur femmes qui répandaient ma tête et sur notre mère et _qui_ l’opprobre sur ma tête et sur dormaient auprès des prétendants.» celle de ma mère et couchaient avec les prétendants.»
Il dit donc ainsi; et ayant Il parla ainsi et il suspendit attaché à la grande colonne du le câble d’une nef noire, et il pavillon le câble d’un vaisseau le tendit autour du dôme, de à-la-proue-azurée il _le_ jeta façon à ce qu’aucune d’entre autour _d’elles_, _l’_ayant elles ne touchât du pied la tendu en haut, de peur que terre.» quelqu’une n’arrivât jusqu’au sol avec _ses_ pieds.
Et comme lorsque ou des grives De même que les grives aux ailes aux-larges-ailes ou des colombes déployées et les colombes se ont donné dans un filet, qui se prennent dans un filet au milieu trouvait sur un buisson, entrant des buissons de l’enclos où (voulant entrer) dans _leur_ nid, elles sont entrées et y trouvent et une couche odieuse _les_ a un lit funeste; de même ces reçues; ainsi celles-ci avaient femmes avaient le cou serré dans _leurs_ têtes à-la-file, et des les lacets afin de mourir nœuds étaient autour de tous les misérablement; et leurs pieds ne cous afin qu’elles mourussent s’agitèrent point longtemps. de-la-façon-la-plus-déplorable; et elles se débattirent avec les pieds un moment, non fort longtemps.
On peut continuer ces citations. Partout la comparaison du texte montrera que le seul reproche ou plutôt le plus bel éloge qu’on puisse faire de la traduction Leconte de Lisle, c’est d’être la plus littérale, celle qui se rapproche le plus du mot à mot d’Homère.
Bossuet est encore un bel exemple du profit qu’on peut retirer du travail des traductions. C’est par la lecture ou la traduction des textes étrangers que Bossuet a trouvé ses hardiesses d’expressions, ses surprises d’images, ses audaces si personnelles, ses transpositions de mots, ses intarissables ressources de style. L’originalité de Bossuet s’est formée par l’étude familière des Pères de l’Église, Cyprien, Tertullien, Chrysostome et surtout saint Augustin, comme il le dit lui-même dans sa _Lettre au cardinal de Bouillon_. C’est à cette source qu’il a, pendant la première moitié de sa carrière, incessamment retrempé son imagination créatrice. Ce sont les Pères de l’Église qui lui ont donné ces singularités de style dont s’étonnaient ses contemporains, quand ils l’entendaient appeler Dieu, d’après Tertullien, le _souverain grand_, Jésus _l’Illuminateur des antiquités_, le corps de la Vierge _une chair angélisée_. «Il s’appuie sur la doctrine des Pères, dit Gandar; il se sert même de leurs expressions; il les imite, il les traduit ou les paraphrase. Et il nous faut les indications de l’orateur lui-même pour distinguer, dans la trame unie de son discours, ce qu’il emprunte de ce qu’il a tiré de son propre fonds... tant Bossuet est dans son naturel, lorsqu’il reprend la pensée des Pères.»
Mais ce que Bossuet doit aux Pères de l’Église n’est rien, à côté du travail de _transfusion_ auquel il s’est livré en lisant la Bible, pendant la seconde partie de sa carrière d’orateur. Aucune littérature n’offre un tel exemple d’assimilation.
Et, notons-le tout de suite, Bossuet n’a pas hésité un instant entre les deux méthodes de traduction. Comme Chateaubriand, Leconte de Lisle et Henri Heine, et malgré les partisans du bon français, le père Bouhours, la Bible de Mons et les fades élégances de Sacy, Bossuet a adopté le principe de la littéralité pour ses traductions de l’Apocalypse, du _Cantique des cantiques_, des versets bibliques et celles des _Évangiles_ faites au cours de ses Sermons.
Dans son remarquable ouvrage, _la Bible et Bossuet_, le père de La Broise montre par une série d’exemples jusqu’à quel point le grand orateur a poussé cet effort de littéralité: «Bossuet, dit-il, cherche à rendre fidèlement la phrase de l’auteur sacré, lors même qu’elle est obscure et hardie. Loin d’ajouter quoi que ce soit, comme Bouhours et Sacy, le grand orateur préfère rester obscur et bizarre, quitte à s’expliquer ensuite en marge ou en notes.»
Ainsi il est dit dans l’_Apocalypse_ (XIII, 10): _Hic est patientia et fides sanctorum._ La version de Mons traduit: «C’est ici que doit paraître la patience et la foi des saints.» Le père Bouhours: «Voici le temps de la constance et de la fidélité des saints.» Bossuet dit littéralement: «C’est ici la patience et la foi des saints.»
Les traductions de Bossuet, dit La Broise, l’emportent presque toujours sur celles de ses contemporains, parce qu’elles serrent davantage le texte, et qu’elles sont plus brèves et plus fortes.
L’_Apocalypse_ dit: _Et stellæ de cœlo ceciderunt super terram, sicut ficus emittit grossos suos, cum a venti magno movetur_ (VI, 13). Le P. Amelotte traduit: «Les étoiles du ciel tombèrent en terre, comme les figues tombent d’un figuier, lorsqu’il est agité par un grand vent.» Le P. Bouhours: «Les étoiles tombèrent du ciel sur la terre, de même que les figues _qui ne mûrissent point tombent_ d’un figuier agité par un grand vent.» Richard Simon: «Les _étoiles du ciel_ tombèrent sur la terre, comme les figues encore vertes tombent d’un figuier lorsqu’il est agité par un grand vent.» Godeau: «Et les étoiles tombèrent du ciel _comme on voit tomber_ les figues-fleurs du figuier, lorsqu’elles sont secouées par un grand vent.» Bossuet dit: «Les étoiles tombèrent du ciel en terre, comme lorsque le figuier, agité par un grand vent, laisse tomber ses figues vertes.» Évidemment, c’est Bossuet qui est le plus près du texte. Pour ma part, j’aurais même dit, pour serrer de plus près les mots: «Et les étoiles tombèrent du ciel sur la terre, comme le figuier laisse tomber ses figues vertes, _quand il est_ agité par un grand vent.»
Sacy atténuait les comparaisons trop imagées en ajoutant un: _comme_. «Votre nom est _comme_ une huile qu’on a répandue... Mon bien-aimé est pour moi _comme_ un bouquet de myrrhe... Vos yeux sont _comme_ les yeux des colombes...» Bossuet traduit exactement: «Votre nom est un parfum répandu... Mon bien-aimé est pour moi un bouquet de myrrhe... Vous avez des yeux de colombe...»
Le grand orateur ne recule jamais devant l’expression forte. On lit dans _Jérémie_ (XXXI, 7): _Exsultate in lætitia Jacob, et hinnite contra caput gentium._ Sacy traduit: «Jacob tressaillez de joie, faites retentir des cris d’allégresse à la tête des nations.» Bossuet ose écrire: Réjouissez-vous, ô Jacob, _hennissez_ contre les gentils», comme il a dit ailleurs: «Les _hennissements_ de la passion.»
Bossuet dit le P. de la Broise, «semble prêt à faire violence à toute construction française. Il va aussi loin qu’il peut et ne s’arrête que devant l’impossible.» En signalant ses «hardiesses de mots ou de constructions», le P. de la Broise ne cesse de louer le grand orateur «d’avoir été littéral, d’avoir enrichi par une heureuse audace notre vocabulaire et notre syntaxe, d’avoir brisé les moules convenus».