Comment on devient écrivain

Part 13

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Avec un peu d’imagination et de style, on arrive aisément à rédiger un sermon à peu près passable. Cette facilité explique qu’il y ait tant de mauvais sermons, mais n’explique pas qu’il y en ait si peu de bons, et qu’un esprit mieux doué ne s’y montre pas tout à coup supérieur. Il y a là des raisons de facture et de procédés qu’il serait intéressant d’éclaircir.

Et d’abord, comment fait-on un sermon? Rien de plus simple. On prend un texte; de ce texte on tire des développements, on fait sortir des idées, un plan, des divisions, des subdivisions, premier point, deuxième point, troisième point; on établit ses preuves, on affirme, on démontre, on accumule les paraphrases, les interprétations, les allégories et les clichés... Et cela s’appelle un sermon.

Il y a deux sortes de sermons: le sermon improvisé et le sermon écrit. Les partisans de l’improvisation prétendent qu’elle est la pierre de touche de l’éloquence. «On n’est orateur, disent-ils, que si l’on parle d’abondance. La véritable éloquence consiste dans le don immédiat de la parole, et non pas dans une rédaction de phrases savamment et longuement préparées. Un Lamartine soulevant l’enthousiasme, un avocat réfutant un adversaire, voilà la vraie éloquence... L’éloquence est une inspiration spontanée et non un ajustage laborieux qui calcule ses effets, ses arguments, ses exclamations. Sans cela, avec du travail et de la patience, tout le monde pourrait être orateur.»

Certaines personnes croient, en effet, qu’avec de l’aplomb et en possédant bien son sujet, tout le monde est capable de parler. C’était l’avis de Socrate.

«Socrate, dit un critique de bon sens, tenait ce langage après que l’étude, la méditation, l’exercice, la connaissance de l’homme et des hommes, et tout ce que la culture peut ajouter à un beau naturel, avaient fait de lui, non seulement le plus subtil des dialecticiens, mais le plus éloquent des sages. Bon Socrate, aurait-on pu lui dire, vous qui méprisez l’art dans l’éloquence, croyez-vous ne devoir qu’à la simple nature les agréments, la variété, l’abondance, qu’on admire dans vos discours? Vous êtes riche; laissez-nous travailler à le devenir[92].»

[92] _Rhétorique nouvelle_, par M. ORDINAIRE, p. 200.

Me Henri-Robert n’a pas grande confiance dans la facilité oratoire que de fortes études n’ont point précédée et que le travail ne soutient pas. «Elle pourra, dit-il, donner des premiers succès éclatants, gros de promesses en apparence. Mais, grisé par ses débuts, l’avocat qui se fiera uniquement à sa facilité pour réussir n’ira pas loin[93].»

[93] _L’Avocat_, par HENRI-ROBERT, p. 29.

Quelques auteurs conseillent la demi-improvisation, c’est-à-dire la méthode qui consiste à faire d’abord un plan, à noter les points de repère et les idées principales, en laissant la porte ouverte aux développements possibles. Le conseil n’est pas non plus sans danger; on peut toujours se demander s’il ne vaut pas mieux se fier à sa mémoire plutôt qu’à sa verve.

Ces questions seront encore longtemps discutées. Ce qui est sûr, c’est que les maîtres de l’art oratoire, Démosthène, Cicéron, Bossuet, Bourdaloue, écrivaient d’avance leurs discours et les apprenaient par cœur, et la plupart de ces discours restent encore très séduisants, tandis que les plus célèbres improvisations de Vergniaud, Mirabeau ou Gambetta ne supportent plus la lecture.

Bossuet écrivait toujours ses sermons. «Les manuscrits de Bossuet, dit l’abbé Vaillant, démontrent un travail pénible, tandis que le texte imprimé ferait croire à une improvisation où l’orateur, oubliant les règles de l’art, ne repousse aucun des termes, aucune des images qu’il croit propres à rendre sa pensée. Il reproduisait des morceaux, les mêmes dans plusieurs sermons; il les répétait mot à mot ou quelquefois corrigés, tant pour l’idée que pour la forme[94].»

[94] _Études sur les sermons de Bossuet_, p. 32, 38. Voir aussi nos deux ouvrages: _Le Travail du style_ et _Comment il faut lire les classiques_.

Le plus sûr est donc de ne pas se fier à l’inspiration, et, comme Démosthène et Bossuet, d’écrire ses discours. Un jour qu’on lui demandait: «Quel est votre meilleur sermon?» Massillon répondit: «C’est celui que je sais le mieux.» J’ignore s’il disait vrai; mais, si le meilleur sermon n’est pas celui qu’on sait le mieux, c’est certainement celui qui est le mieux écrit. L’art de bien parler n’est pas autre chose que l’art de bien écrire, et c’est pour cela que nous avons voulu consacrer un chapitre aux sermons. L’idéal serait le sermon _bien écrit_ et _bien appris par cœur_.

C’est par l’exercice de la mémoire qu’un orateur acquiert l’autorité de la parole. Les prédicateurs dominicains savent par cœur une série de sermons qu’ils adaptent à leurs différents auditoires. Ce sont des spécialistes de l’éloquence religieuse.

Le _débit_ d’un sermon est une chose très importante, aussi importante que le fond et la forme. Le meilleur discours du monde, s’il est mal dit, ne produit aucun effet.

Un jeune abbé, neveu d’un prédicateur célèbre, étant venu saluer l’archevêque de..., ce prélat lui demanda des nouvelles de son oncle et ce qu’il faisait. «Monseigneur, dit l’abbé, il fait imprimer ses sermons.--Dites-lui de ma part, répliqua le prélat, qu’il fasse aussi imprimer le prédicateur, car les meilleurs sermons sans le prédicateur ne sauraient plaire à personne[95].»

[95] VIGNEUL-MARVILLE, t. II, p. 58.

En général, messieurs les ecclésiastiques ne travaillent pas beaucoup leurs sermons. Ils s’en débarrassent comme d’une corvée et ne sont pas difficiles sur les procédés d’exécution. Au dix-septième siècle, un professeur de style nommé Richesource se fit une réputation en enseignant l’art de transposer la prose des grands orateurs et de démarquer leurs expressions et leurs tours de phrases. On dit que Fléchier prenait des leçons chez ce charlatan d’éloquence. Fléchier n’était pas très regardant. D’Alembert dit qu’il n’hésitait pas à prendre dans les vieux sermonnaires toutes les pensées heureuses qu’il y trouvait et dont il ornait ses discours.

Il existe des manuels qui enseignent la manière de faire un sermon, qui donnent des recettes pour bâtir un plan, organiser des divisions et des subdivisions, avec des modèles sur les principaux sujets de morale et de dogme. Le _patron_ n’a pas varié depuis le dix-septième siècle. Un sermon se fait toujours de la même façon dans tous les diocèses de France.

Ce qui n’a pas changé, non plus, c’est le mauvais style de ces discours, ce style d’amplification facile, qui consiste à répéter, les mêmes idées, comme dans ce morceau:

«Ce jour de ta justice, ce beau jour de lumière, qui éclairera, qui illuminera, qui éblouira le monde, je l’attends, Seigneur, je l’espère, je le désire avec toute l’ardeur, avec toute la fièvre de ma foi invincible et inébranlable. Oui, je le sais, j’en suis sûr, nous en avons l’assurance, ce jour viendra confondre la folie humaine, assoupie dans son indifférence, endormie dans sa volupté, engourdie dans l’oubli de Dieu. Réveil terrible, inouï, imprévu... Que ferons-nous? Que dirons-nous? Que répondrons-nous à ce justicier apparu sur les nuées avec la rapidité, la soudaineté, la violence de l’éclair? Quelles paroles aurons-nous sur les lèvres? Quelle justification sortira de notre bouche?»

Ou encore cet autre exemple pris dans un _Sermonnaire_:

«Mes très chers frères, je voudrais, en traitant ce magnifique sujet, chanter un hymne à la gloire du Créateur, vous faire bien comprendre comme est belle et grande cette royauté qu’il nous a _donnée_ sur tout ce qui nous entoure... Ne parlons plus du corps humain, de ce port noble et majestueux _donné_ à l’homme, de cette tête élevée, de ces yeux appelés à contempler le ciel... Non, je ne veux plus revenir sur ces bras, sur ces mains, instruments de tout progrès, _donnant_ au corps de l’homme une supériorité incomparable sur celui des autres animaux. Jusques ici, ô mon Dieu, nous admirons les belles formes que vos mains divines ont _données_ à ce limon dont vous avez voulu former nos membres. Mais vous vous inclinez de nouveau sur votre œuvre; quelles paroles allez-vous donc prononcer, ô Créateur à jamais adorable? Qu’ai-je entendu? Frères bien-aimés, écoutons et méditons chacune de ces paroles; faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance. _Faciamus hominum ad imaginent et similitudinem nostram_, etc.»

Le discours continue sur ce ton. Un pareil style suffirait à ridiculiser les sermons les plus sérieux. Un prédicateur raillait certainement cet abus des énumérations et des divisions, quand il disait: «Il y a, messieurs, trois têtes coupées dans les Écritures: la première, tête en pique ou tête de Goliath, signifie l’orgueil; la seconde, tête en sac ou tête d’Holopherne, est le symbole de l’impureté; la troisième, tête en plat ou tête de saint Jean, est la figure de la sainteté. Je dis donc: plat, sac et pique; pique, sac et plat; sac, pique et plat, et c’est ce qui va faire le partage de ce discours.»

La parodie du sermon est aussi une chose très facile. Ce genre de charge avait même un moment gagné le théâtre. Boursault considérait comme un vrai sermon, dans _l’École des femmes_, le discours d’Arnolphe à Agnès, où il est question de l’enfer et de chaudières bouillantes.

«Je ne me porterais pas garant, dit Jules Lemaître, de l’entière orthodoxie de la pensée et des intentions de Molière. Si l’on met à part les chefs-d’œuvre de nos grands orateurs chrétiens, il est certain que le «discours moral» d’Arnolphe ne ressemble pas mal à la moyenne des sermons religieux, en reproduit avec un peu d’exagération scénique le tour et le style, surtout le ton affirmatif et la grossièreté des arguments. Arnolphe prenant tout à coup pour exécuter son abominable plan le langage de la chaire chrétienne, et ce langage s’adaptant le mieux du monde à la pensée de l’ingénieux tyran et paraissant lui être naturel, voilà qui donnait à songer. Nous comprenons que les «faux dévots» et peut-être aussi quelques dévots sincères se soient scandalisés, et que les ennemis de Molière aient exploité et traduit cette indignation[96].»

[96] Jules LEMAÎTRE, _Impressions de théâtre_, 2e série, p. 67.

C’est ce moule-cliché, ce sont ces procédés artificiels du sermon, avec ses divisions et subdivisions arbitraires, qui continuent à maintenir l’éloquence de la chaire dans un état d’incroyable décadence. Il faudrait avoir le courage de supprimer ces vieux gaufriers. Tout le monde en demeure d’accord, et chacun reconnaît qu’une pareille réforme est une chose impossible. L’habitude est prise. Hors de ces conditions de facture, un sermon ne serait plus un sermon. Il faut donc en prendre son parti; et, puisqu’on ne peut briser le cadre, tâcher du moins de sauver le sermon par le style.

C’est ce qu’a fait Bossuet. Le grand orateur a beau conserver les anciennes formules, rhétorique podagre, amplifications surannées, allégories, subtilités et commentaires, il a vaincu l’artifice, et, à force de génie, il a eu la gloire d’être, dans le plus faux de tous les genres, le plus grand créateur de style qui ait jamais paru. Sa phrase foudroyante, la magnificence de sa diction, sa perpétuelle explosion d’images gardent une modernité qui fait dire, par exemple, à des spécialistes de la langue comme M. Brunot, que Bossuet a plus abusé du substantif que les romanciers réalistes de notre époque. La splendeur de cette prose fait oublier la routine des démonstrations.

C’est donc Bossuet qui doit être le modèle des orateurs chrétiens, et ce n’est que par l’éclat de la forme qu’ils arriveront comme lui à rajeunir le sermon. Pour cela, il faut renoncer à tout prix au style banal, au style poétique, qui est le style obligatoire des prédicateurs.

Entrez de plain-pied dans votre sujet, contentez-vous d’un plan très simple, et laissez jaillir les pensées qui se presseront certainement sous votre plume, si votre sensibilité et votre imagination ont été préparées et fécondées par les lectures avec lesquelles Bossuet lui-même entretenait son propre génie. Suivez sa méthode. Bossuet était un grand théologien qui affectait de ne voir dans la littérature qu’un moyen d’enseignement doctrinal. Ce dédain de la beauté littéraire ne l’a pas empêché de travailler sans cesse à perfectionner son style par la lecture assidue des Pères de l’Église, comme nous le verrons plus loin, au chapitre de la Traduction.

On peut suivre pas à pas l’évolution des procédés oratoires de Bossuet, depuis les débuts de sa carrière. Avant d’atteindre la pompeuse sécheresse des _Oraisons funèbres_, Bossuet avait déjà parcouru toutes les étapes du réalisme. La trivialité de ses premiers discours, celui sur saint Gorgon, par exemple, annonce l’audace et la verve des futurs sermons sur la Passion, où l’orateur n’a pas peur des mots, les «coups de bâton», la «casaque», son «corps écorché», les «crachats de la canaille», etc...

Même plus tard, c’est-à-dire à partir de 1660, devenu plus sévère et plus délicat, Bossuet ne renonce pas au réalisme. Il s’en excuse, mais il l’emploie. «L’éloquence, dit l’abbé Maury, partage avec la poésie le privilège de revêtir d’expressions nobles des objets et des images qui, sans cet artifice, ne sauraient appartenir au genre oratoire. Bossuet excelle dans ce talent ou dans cette magie d’assortir les récits les plus populaires à la majesté de ses discours. Le songe de la princesse palatine eût embarrassé, sans doute, un autre orateur; et il faut avouer que l’histoire d’un poussin enlevé par un chien sous les ailes de sa mère n’était pas aisée à ennoblir dans une oraison funèbre, où la narration d’un pareil songe ne semblait guère pouvoir être admise. Bossuet lutte avec gloire contre la difficulté de son sujet; et d’abord il se hâte d’imprimer un respect religieux à son auditoire. «Écoutez, s’écrie-t-il, et prenez garde surtout de n’écouter point avec mépris l’ordre des avertissements divins et la conduite de la grâce. Dieu, qui fait entendre ses vérités sous telles figures qu’il lui plaît, continue à instruire la princesse comme autrefois Joseph et Salomon; et durant l’assoupissement que l’accablement lui causa, il lui mit dans l’esprit cette parabole, si semblable à celle de l’Évangile: elle voit paraître ce que Jésus-Christ n’a pas dédaigné de nous donner comme une image de sa tendresse, une poule devenue mère, empressée autour de ses petits, qu’elle conduisait.»

«Voyez avec quel art admirable l’orateur rapproche toutes ces allégories d’une imagination riche et brillante, l’intervention de la Divinité, la préparation oratoire d’un sommeil mystérieux, _le songe de Joseph, celui de Salomon, la parabole de l’Évangile_. Il vous familiarise d’avance avec le merveilleux, en vous environnant d’un horizon qui vous présente de tous les côtés de pareils prodiges; et, par ses ornements accessoires, il vous prépare, il vous amène à entendre sans surprise les détails d’un rêve où il n’est question que d’une poule, dont il semblait impossible, ou, pour mieux dire, presque ridicule de parler[97].»

[97] MAURY, _Éloquence de la chaire_, p. 23.

Une autre fois, dans le même discours, Bossuet n’hésite pas à employer les mots les plus familiers. «On ne peut retenir ses larmes, dit-il, quand on voit cette princesse épancher son cœur sur de vieilles femmes qu’elle nourrissait. _Otons vitement_, disait-elle, _cette bonne femme de l’étable où elle est, et mettons-la dans un de ces petits lits_. Je me plais à répéter ces paroles, malgré les oreilles délicates; elles effacent les discours les plus magnifiques, et je voudrais ne plus parler que ce langage. Malheur à moi, si dans cette chaire j’aime mieux me chercher moi-même que votre salut, et si je ne préfère à mes invitations, quand elles pourraient vous plaire, les expériences de cette princesse qui peuvent vous convertir! Je n’ai regret qu’à ce que je laisse.»

* * * * *

En résumé, il n’existe qu’un modèle et qu’un _Sermonnaire_: c’est Bossuet. En dehors de lui, toute imitation est inutile, tout enseignement est vain, Bossuet représente à lui seul la langue oratoire, la forme souveraine, la leçon totale, le plus beau spectacle de création parlée que nous offrent les Lettres françaises.

Quant aux autres orateurs classiques, je ne crois pas qu’on trouve beaucoup de profit à lire des sermons comme ceux de Massillon, qui sont des modèles de banalité supérieure, ou ceux de Bourdaloue, dont la belle éloquence laïque est essentiellement inféconde.

C’est à Bossuet qu’il faut toujours en revenir.

Quand on dit qu’il faut étudier Bossuet, il s’agit, bien entendu, de s’assimiler sa tournure d’esprit, son effort d’écrire, son besoin d’originalité, la séduction de sa forme, et non pas de copier des passages de ses sermons. Il existe des _Répertoires_ qui contiennent des passages entiers de Bourdaloue ou de Bossuet, destinés à être appris par cœur par MM. les ecclésiastiques. Le fait s’est produit, il y a quelques années à Toulon; un prédicateur étranger se fit pendant le Carême une réputation de grand orateur dont tout le mérite revenait à Bossuet.

On peut étudier Bossuet sans tomber dans de pareils plagiats. Les sermons de Bossuet devraient être le bréviaire de tous les prédicateurs. Ses sujets n’ont pas vieilli et ne peuvent pas vieillir, parce que ce sont les thèmes éternels de l’éloquence chrétienne, grandes fêtes, dogmes catholiques, la Pénitence, la Purification, la Rédemption, la Passion, la Providence, l’Épiphanie, Noël, Pâques, nos péchés, nos repentirs, l’orgueil et la misère de l’éternel cœur humain. L’Église n’a pas varié son enseignement. Ses sources d’inspiration s’épanchent intarissablement par la voix immortelle de Bossuet. C’est là qu’il faut aller se former, se retremper, se renouveler et se rajeunir.

CHAPITRE XI

La traduction comme moyen de former son style

La traduction et l’art d’écrire.--Les contre-sens.--La traduction et les savants.--Les traductions littérales.--La vraie traduction.--Tacite et Rousseau.--Péguy et la traduction.--Chateaubriand et la littéralité.--Henri Heine et la littéralité.--Les idées de Gœthe.

Nous croyons répondre au désir de bien des lecteurs en consacrant ici quelques pages à l’art de traduire et à la lecture des traductions, considérés comme moyens directs de formation littéraire. Le souci du resserrement, l’obligation de choisir ses mots, de varier ses tournures, de pétrir sa forme sur la forme d’autrui, font de la traduction un vivant enseignement de l’art d’écrire. Ce perpétuel effort contre la difficulté d’expressions est non seulement un travail utile aux traducteurs, mais la simple lecture d’une traduction peut être encore pour tout le monde un précieux exercice de style.

C’était l’avis de Rivarol. «La langue française, dit-il, ne recevra toute sa perfection qu’en allant chez ses voisins pour commercer et pour reconnaître ses vraies richesses, en fouillant dans l’antiquité, à qui elle doit son premier levain, et en cherchant les limites qui la séparent des autres langues. La traduction seule lui rendra de tels services. Un idiome étranger, proposant toujours des tours de force à un habile traducteur, le tâte pour ainsi dire dans tous les sens; bientôt il sait tout ce que peut ou ne peut pas sa langue; il épuise ses ressources, mais il augmente ses forces, surtout lorsqu’il traduit les ouvrages d’imagination, qui secouent les entraves de la construction grammaticale et donnent des ailes au langage[98].»

[98] RIVAROL, préface de _l’Enfer_.

Tous les grands écrivains, depuis Ronsard jusqu’à Chateaubriand, recommandent la traduction comme un des meilleurs moyens de former son style.

«Ce fut surtout par la traduction des auteurs anciens, dit Victor Vaillant, que Malherbe prétendit donner à notre langue de la correction et de l’élégance. Il estimait que les efforts et les luttes pénibles de l’esprit, pour reproduire toutes les beautés d’un ancien auteur, étaient merveilleusement propres à assouplir et à embellir le style[99].» Malherbe renvoyait à sa traduction du vingt-troisième livre de Tite-Live «ceux qui lui demandaient des règles pour bien écrire». Du Vair dans son _Traité de l’éloquence française_ conseille les traductions d’anciens auteurs.

[99] _Études sur les sermons de Bossuet_, p. 180.

Deux choses sont à envisager dans une traduction: le style et le document. S’agit-il d’un poème, c’est le style qui importe. S’agit-il d’histoire, le document a autant d’intérêt que le style. Un texte peut être bien traduit et contenir cependant des contre-sens. Le contre-sens regarde l’historien et l’archéologue; nous ne nous en occuperons pas. Pour le lecteur vraiment artiste, une traduction qui s’efforce de rendre la saveur originale, sera toujours supérieure, malgré ses contre-sens, à une traduction incolore, mais fidèle. Il nous est parfaitement indifférent que Plutarque nous dise que l’armée prit la droite, au lieu de prendre la gauche, et qu’un général ait mis trois jours à chercher la bataille, alors qu’il faisait tout son possible pour l’éviter, ou que l’armée cheminait par une nuit sombre, alors qu’elle marchait par une nuit claire. Ces infidélités n’ôtent rien à la valeur d’une traduction. Ce que nous demandons à une traduction, c’est d’être avant tout une œuvre de style. Les meilleurs traducteurs ne sont ni les grammairiens ni les savants, mais les écrivains et les artistes. Grammairiens et professeurs sont compétents pour le sens des phrases, mais très rarement pour le style. Les traductions les plus célèbres sont des traductions d’écrivains: le _Plutarque_ d’Amyot, le _Diodore_ de Seyssel, l’_Hérodote_ de Saliat, le _Tacite_ de Lavigenère, l’_Homère_ de Leconte de Lisle, le _Faust_ de Gérard de Nerval, le _Corbeau_ de Baudelaire, les citations bibliques de Bossuet, le _Journal de Bernal Diaz_ d’Heredia, le _Shakespeare_ de François Victor Hugo, certains passages de Saavedra où la phrase de Tacite est comme coulée vivante, l’_Aminta_ de Juan Jauregui, qui vaut presque son modèle, etc...

Je vais plus loin. Si un bon helléniste vous dit: «Cette traduction est mauvaise,» ce n’est pas une raison pour le croire, parce que cet helléniste est parfaitement capable de préférer une traduction banale, mais exacte, à une traduction originale, mais fautive. Les savants sont peu sensibles aux qualités littéraires. Leur compétence est souvent dangereuse.

C’étaient des savants et de bons hellénistes, ceux qui propagèrent chez nous les erreurs de Wolf, la pluralité des Homère, la formation de l’_Iliade_ par superpositions de textes et collaborations de rapsodes. C’est contre les savants, qui pendant plus d’un siècle enseignèrent ces absurdités, que des littérateurs sans diplôme défendaient les droits du bon sens et répétaient avec Chateaubriand: «Qu’il y ait eu plusieurs Homère, je laisse aux érudits cette hérésie littéraire.» C’était au nom de la science linguistique que ces messieurs déclaraient péremptoirement: «Ceci est d’Homère. Ceci n’est pas d’Homère.» Aujourd’hui encore, si les théories de Wolf sont à peu près abandonnées, c’est grâce à l’effort de simples écrivains, préoccupés avant tout de juger une œuvre par les procédés d’exécution, le métier et la facture[100].

[100] M. Joseph Bédier a dû faire le même effort contre la science philologique, qui avait embarrassé de tant de rédactions et de traditions la formation de la _Chanson de Roland_.

La traduction est un gros travail. Filbert Bretin disait dans son vieux langage: «Je publierai hardiment que le travail de traduire est beaucoup plus grand que d’inventer chose nouvelle, ayant déjà essayé et effectué l’un et l’autre, autant que mes trente ans me l’ont permis; et si a tel acte beaucoup plus d’audace que de récompense, et y a mille fois plus à faire à suivre le frayer d’un autre que de passer librement son chemin.»