Comment on devient écrivain

Part 12

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Les conseils qu’on peut donner, pour l’enseignement d’une bonne méthode critique, peuvent se ramener à deux ou trois principes très simples.

Pour bien juger un livre, il faut se demander d’où il vient, à quelle école il se rattache, en quoi consiste son originalité, ce qu’il apporte de nouveau, sa genèse, son histoire, son but, ses idées et son art. Vous examinerez ensuite la valeur du sujet, la vie des personnages, la vérité humaine, la qualité de la facture et du dialogue, les rapprochements que dégage l’œuvre... Ces éléments d’examen suffisent pour un compte rendu ordinaire; mais on peut élargir les points de vue. Prenons un devoir qui a été donné dernièrement à des élèves de seconde. On demandait d’indiquer le but que Bernardin s’était proposé en écrivant _Paul et Virginie_. La réponse générale fut que l’auteur aurait voulu démontrer que la vie champêtre était préférable à l’existence des grandes villes. Que nous montre-t-on, en effet? Une famille vivant heureuse dans un lointain pays, tant qu’elle demeure hors des atteintes de la civilisation. Le bonheur de cette famille est détruit le jour où on cède à la tentation d’envoyer Virginie faire fortune en France. Cette résolution jette le trouble dans l’âme des parents et désespère deux enfants, qu’un amour naissant rendait déjà inséparables. Virginie s’embarque pour l’Europe. Douleurs de l’absence, attente du retour; puis, le voyage, le naufrage et la mort. L’auteur a atteint son but... Ce développement obtint de très bonnes notes. La thèse n’était pas mauvaise.

Il y avait cependant quelque chose de plus à demander, même à des élèves. On pouvait mettre en lumière des considérations aussi intéressantes qu’une étude sur les intentions de l’écrivain. On eût pu, par exemple, essayer d’indiquer les origines de Bernardin de Saint-Pierre, qui sort directement de Rousseau, étudier son style descriptif, fait de sensations si vivantes; signaler l’entrée en scène de la description exotique, le sentiment de la nature, l’émotion si profondément humaine de cette idylle, admirée par des réalistes comme Maupassant et Flaubert. Enfin, chaque élève pouvait noter les qualités d’exécution qui l’avaient frappé. Ces questions valaient la peine d’être traitées, même par de jeunes esprits critiques.

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Il y aurait encore bien des conseils à proposer. Il faut nous borner.

En tous cas, retenez bien une chose, c’est qu’il ne suffit pas d’avoir raison, de penser justement, d’être dans la vérité littéraire. Vos opinions n’auront d’autorité que si vous les exprimez noblement, impartialement, avec sévérité s’il le faut, mais sans méchanceté et sans colère et, par conséquent, sans vous fâcher.

MM. les critiques sont, en général, des gens irritables. Il y en a qui s’énervent et ne peuvent supporter la contradiction. Racine était très sensible à la critique et avouait qu’elle lui donnait plus de chagrin que les louanges ne lui causaient de plaisir. Montesquieu en souffrait aussi. Pellisson raconte qu’un jeune auteur fut si malheureux de la façon dont on jugea sa pièce, qu’il s’en retourna de dépit dans sa province. Les jeunes gens d’aujourd’hui se découragent moins vite.

On a dit que Le Batteux avait tenté de se suicider en voyant le peu de vogue de ses ouvrages. Newton ne voulait pas publier son _Traité sur l’optique_, à cause des objections qu’on lui faisait. «Je me reprocherais mon imprudence, disait-il, si j’allais perdre une chose aussi réelle que mon repos pour courir après une ombre.» On dit que Pythagore, ayant fait quelques remarques un peu rudes à un de ses disciples, celui-ci alla se pendre, et depuis ce temps le grand philosophe ne reprit plus personne en public. D’Israëli cite, dans son Recueil, un homme qui «était tombé dans une si profonde tristesse, à cause de quelques vers qu’on avait faits contre lui, qu’il en mourut». Il ajoute que «George de Trébizonde mourut de chagrin après avoir vu les fautes de sa traduction de Ptolémée censurées par Regiomontanus.» «L’histoire littéraire, dit-il, fait connaître la destinée de beaucoup de personnes qui, à proprement parler, sont mortes de la critique.»

Il faut avoir l’âme plus forte, ne tuer personne et ne pas se laisser mourir soi-même.

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Je crois qu’il serait peut-être utile, en terminant ce chapitre, d’indiquer les noms de quelques auteurs dont la lecture nous paraît indispensable pour la bonne formation de l’esprit critique. Rien n’est plus profitable que de connaître les jugements de ceux qui furent par excellence des excitateurs littéraires. Il est important de savoir, par exemple, ce que pensaient Faguet ou Jules Lemaître sur tel ou tel écrivain, d’abord pour ne pas répéter ce qu’ils ont dit, ensuite pour l’éveil d’idées que vous donneront leur tournure d’esprit et l’originalité de leurs appréciations. Les critiques se peignent en critiquant; on les lit pour leur talent; ils nous intéressent autant que les auteurs qu’ils expliquent. Nous ne sommes pas fâchés, par exemple, de savoir par quelles raisons Veuillot et Barbey d’Aurevilly peuvent justifier leur violent éreintement des _Contemplations_ et de la _Légende des siècles_.

Dire qu’il faut lire les critiques, c’est dire qu’il faut lire d’abord Sainte-Beuve. Admirable pour l’étude des classiques, Sainte-Beuve ne fut pas un homme d’avant-garde; il n’a pas pressenti l’avenir; il n’a compris ni Stendhal, ni Baudelaire, ni Balzac, et il n’a pas soupçonné le mouvement littéraire qui s’annonçait, à tort ou à raison, avec Flaubert et Goncourt. On ne peut pas dire non plus que Sainte-Beuve ait été un critique de métier spécialement attiré par l’étude du style, bien qu’il ait quelquefois analysé de très près les procédés d’écrire, et notamment, dans ses deux volumes sur Chateaubriand, le mécanisme descriptif de la prose d’_Atala_ et des _Martyrs_.

Malgré ces hésitations et ces flottements, Sainte-Beuve reste le seul juge qui fasse encore autorité de nos jours. La lecture de ce vaste répertoire des lettres françaises, comparable aux _Mémoires_ de Saint-Simon, à la _Comédie humaine_ de Balzac ou au théâtre de Shakespeare, renouvellera votre inspiration et entretiendra votre verve, car cette œuvre prend ses racines dans un champ de culture très étendu, qui va des grandes idées classiques jusqu’au dernier renseignement bibliographique. En général, Sainte-Beuve voit juste, en profondeur et en nuances. Quelques-unes de ses sévérités, qui paraissaient choquantes, il y a cinquante ans, sont aujourd’hui à peu près admises. Ainsi le Chateaubriand qu’il nous a légué a bien des chances d’être définitivement celui de la postérité.

Je ne recommanderai pas longuement la lecture de Jules Lemaître, Émile Faguet et Brunetière, encore trop proches de nous pour qu’on les ait oubliés.

Jules Lemaître est à lire, pour le ton extraordinaire de son style et sa forte simplicité de diction. Personne n’a jamais écrit avec une étreinte si familière, tant de bonhomie émue, tant de sensibilité contagieuse.

Pour Émile Faguet, ses _Politiques et Moralistes_ et ses _Études sur le dix-huitième et le dix-neuvième siècles_ sont des œuvres de tout premier ordre. Nous n’avons pas eu, depuis Sainte-Beuve, un critique qui ait possédé à ce suprême degré l’esprit d’assimilation et de filtration. On peut seulement regretter que Faguet, vers la fin de sa vie, ait trop écrit d’articles sur un ton de conversation à la portée de tous les mauvais imitateurs. On a effroyablement pastiché Faguet. J’en connais qui croient s’être fait une originalité, en écrivant des phrases de ce genre:

«Il est intéressant, très intéressant, de lire ces petits auteurs du dix-huitième siècle. Ils sont souvent prétentieux, quelquefois même ridicules; mais enfin ils ont des qualités, de très grandes qualités... Leur sommes-nous vraiment supérieurs? C’est une autre question. Je n’en suis pas très sûr. Je n’en suis pas très sûr, parce qu’au fond, avec plus d’orgueil (c’est un fait), nous avons plus de vanité.»

Ou encore:

«Il y a beaucoup de poètes, il y a trop de poètes, il n’y a pas assez de poètes. Ceci peut sembler un paradoxe; mais regardez les choses d’un peu près, et vous tomberez d’accord avec moi que nous avons certainement trop de poésies, et certainement aussi que nous avons très peu de bons poètes.»

Ou encore ceci:

«Je disais dernièrement que les femmes ont l’esprit faux ou, si vous aimez mieux, une sorte de faux esprit pratique. Je le disais, mais je n’en étais pas très sûr, et, n’en étant pas très sûr, je suis heureux d’avoir lu le livre de M. X..., livre original, touffu, ouvertement écrit en faveur des femmes. L’auteur expose des arguments qui confirment ma thèse, et d’autres arguments aussi qui la détruisent, je le reconnais. Il est possible, il est très possible que j’aie tort, et que j’aie tort même en ayant raison, etc...»

Voilà le pastiche-Faguet. Il est devenu une profession.

Quelqu’un qu’on ne songe pas à pasticher, c’est Brunetière. Celui-là n’eut d’autre mérite que d’être un érudit qui a passé sa vie à étudier, non pas la littérature, mais l’histoire de la littérature. En dehors de son attirail livresque, Brunetière représente assez bien l’absence de toute espèce d’originalité. Il prenait pour des idées personnelles la manie du classement, l’abus de la logique et certaines inventions stériles, comme sa théorie de l’évolution des genres, qui n’avait pas l’ombre du sens commun et à laquelle il fut promptement obligé de renoncer. Ses conférences à l’Odéon et son _Manuel de l’histoire de la littérature française_ restent néanmoins d’excellents guides de travail.

Il y a un critique injustement oublié et qu’on a le tort de lire toujours trop tard. C’est Philarète Chasles, un passionné d’histoire et d’érudition, qui a débroussaillé bien des sentiers où l’on se promène aujourd’hui à l’aise, et qui fut un des premiers à propager le goût des littératures étrangères et l’amour de nos vieux classiques. Philarète Chasles avait un style fruste, pédant, mais sanguin et dont la forte allure éclate surtout dans ses _Mémoires_ trop peu lus.

Philarète Chasles n’est pas le seul critique oublié. On ne fréquente plus beaucoup Villemain, qui a pourtant laissé une réputation respectable. Villemain a rôdé toute sa vie autour de la littérature, et, s’il est vrai qu’il n’en a compris que les idées et les doctrines, son goût, sa noblesse d’esprit, son éducation classique lui donnèrent pendant très longtemps l’autorité d’un patriarche intellectuel. Son mérite (Philarète Chasles le signale)[88], c’est d’avoir fondé en France l’_Histoire littéraire_, et «d’avoir ouvert la route des littératures comparées», que Chasles lui-même devait encore exploiter et agrandir. Villemain a fait rentrer la Critique dans l’Histoire, comme Buffon et Montesquieu ont fait rentrer la Science et le Droit dans la Littérature.

[88] _Mémoires_, t. II, p. 173.

Les vieux articles de Gustave Planche ne sont pas non plus à dédaigner et, bien que froidement écrits, contiennent des enseignements du plus vif intérêt. Le recul du temps permet aujourd’hui de ne plus trouver si injustes les sévérités avec lesquelles ce négateur impitoyable a jugé l’œuvre de Victor Hugo, et particulièrement son théâtre.

Nisard est lui aussi un homme à connaître. Auteur d’une _Histoire de la littérature française_ qui, malgré ses parti-pris et ses lacunes, demeure un spécimen très séduisant de jansénisme littéraire, Nisard n’était pas du tout le cuistre que nous dénoncent les boutades romantiques de Victor Hugo et de Vacquerie. C’était un homme aimable et de beaucoup d’esprit, qui garda toujours quelque chose de sa première jeunesse élégante. Même à l’époque où il dirigeait l’École normale, on le voyait au café Voltaire, en «habit noir, lorgnon, pantalon gris-perle, bottes fines et luisantes», en homme qui «a lu le _Brummel_ de son ami secret, le romantique Barbey d’Aurevilly».

Il faudrait peut-être lire aussi un ouvrage qui eut du succès autrefois, les _Profils et Grimaces_ d’Auguste Vacquerie, si l’on veut voir à quel excès de violence l’École romantique a poussé le mépris de nos grands classiques. De pareilles négations dépassent les bornes de la cécité et font aujourd’hui sourire; il faut cependant savoir les comprendre; l’ouvrage de Vacquerie est à cet égard un document très curieux.

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Résumons-nous:

Ce n’est pas tout que de lire et de chercher du profit dans la lecture des autres. Il faut soi-même apporter sa pierre à la construction commune. Le grand reproche qu’on fait à la Critique, c’est d’être stérile. La critique explique, commente, mais n’enseigne rien; et, quand elle se pique d’enseigner, elle se noie dans l’idéologie ou le didactisme, comme le prouvent _l’Art d’écrire_ de Rondelet et _l’Art d’écrire_ de M. Payot.

Un vrai critique doit proposer une doctrine, dégager une démonstration. Taine eut des théories; Villemain faisait de l’histoire. Chasles comparait les valeurs. Jusqu’ici on n’a rien bâti de solide, faute de tuf et de fondations.

«La Critique n’existe pas encore, dit George Sand, et fait généralement plus de bruit que de besogne. Si vous pouviez mettre la main sur la vraie, vous feriez une fière trouvaille et une révolution en littérature. Mais où la pêcher? Je ne saurais vous dire. Avec la réflexion pourtant, vous verriez pourquoi, avec tant de talent et de savoir, les critiques ne font que donner des coups d’épée dans l’eau[89].»

[89] Cité par Mme PAILLERON, _les Derniers Romantiques_.

«La Critique est encore à créer, dit Flaubert; on n’arrivera à rien tant qu’on n’aura pas fait l’anatomie du style. J’ai frappé sur la poitrine de tous ces cocos-là, les Villemain, les Cuvillier-Fleury, les Saint-Marc Girardin; il n’y a rien là dedans.»

Dans sa correspondance avec Gœthe, Schiller parle d’une «critique nouvelle» qu’il voulait «fonder sur une méthode génésiaque, si toutefois cette méthode est possible, ce que je ne sais pas encore».

Je crois, pour ma part, qu’elle est possible, et que c’est même la seule bonne, la seule vraie, celle qui permettra d’en finir avec les idées générales et les explications abstraites. Étudions les ouvrages de style, non en dehors du style, mais par le style, non par les idées, mais par la forme. La matière est sous nos yeux: interrogeons-la, décomposons-la. Si l’on publiait une _Histoire de la littérature française_ d’après ces principes, on se convaincrait aisément qu’il n’y a jamais eu chez nous qu’une seule école, et que depuis trois siècles tous nos auteurs se sont engendrés les uns les autres par une unité de procédés qui s’est perpétuée jusqu’à Flaubert. Il s’agirait, en somme, de fonder une sorte d’embryogénie des talents, qui enseignerait comment ils se forment, quel est leur noyau constitutif, les éléments qu’y ajoutent l’assimilation et les lectures, et peut-être alors arriverait-on à reconstituer les procédés d’exécution d’une œuvre et l’originalité productrice d’un écrivain.

J’ai moi-même essayé, avec mes faibles moyens, de mettre en pratique cette méthode, en expliquant dans mes ouvrages comment on peut se former soi-même et comment se sont formés les grands écrivains. Malgré les railleries de certains confrères, qui persistent à ne vouloir connaître que les titres de mes livres, je reste plus que jamais convaincu avec Flaubert que l’anatomie du style doit être le grand principe des études littéraires, comme l’anatomie humaine et la dissection sont le fondement des bonnes études médicales.

CHAPITRE X

Comment on fait un sermon

Les mauvais sermons.--Le style de la chaire.--Les sermons ridicules.--L’improvisation et le travail.--Les procédés de Bossuet.--Les Sermonnaires.--Le sermon au théâtre--Nécessité du style.--Le réalisme de Bossuet.--Bossuet le grand modèle.

Les grands genres de production littéraire, comme le Roman, la Poésie et le Théâtre, se sont développés en France selon une loi constante de transformation et de progrès. Seule l’éloquence de la chaire, depuis le dix-septième siècle, est restée à peu près stationnaire et médiocre. Aucun genre ne fut plus universellement exploité; et cependant, parmi les milliers de prêtres qui prêchent, vous n’en trouverez peut-être pas dix qui sortent de l’ordinaire. Rien n’est plus déconcertant que cette immuable banalité de l’éloquence religieuse, non seulement en France, mais dans presque tous les pays d’Europe. Pourquoi n’y a-t-il pas de bons prédicateurs, comme il y a de bons critiques et de bons romanciers? Une pareille décadence est inexplicable. En dehors de Bossuet, Bourdaloue et Massillon, quels noms peut-on citer au dix-huitième et même au dix-neuvième siècle, quand on aura nommé le grisâtre Frayssinous et le romantique Lacordaire, qui fut célèbre à juste titre par son audace et son magnifique romantisme?

Née avec Du Perron au seizième siècle, l’éloquence de la chaire mit longtemps à dépouiller la vulgarité qui déshonora les premières improvisations bouffonnes des prédicateurs mendiants.

On cite un sermon de cette époque, qui est le comble de l’extravagance. L’orateur prend pour texte l’exclamation du prophète Gérémie: «Ah! Ah! Ah!...» et ensuite il s’écrie: «Telles sont les paroles, chrétiens, mes frères, que Marie entendit aujourd’hui dans le ciel, lorsqu’elle y parut, habillée depuis la tête jusqu’aux pieds de toutes les vertus et de toutes les grâces dont la puissance divine peut enrichir une âme d’un ordre tout singulier: _Ah! Ah! Ah!_ Le père Éternel lui dit: _Ah!_ bonjour ma fille! Jésus-Christ lui dit: _Ah!_ bonjour ma mère. Le Saint-Esprit lui dit: _Ah!_ bonjour mon épouse... _Ah! Ah! Ah!_ seront les trois parties de ce discours.»

Les grands orateurs n’ont pas toujours évité ces puérilités. S’il faut en croire l’abbé Ledieu, Bossuet lui-même aurait prêché à Jouarre, pour la Toussaint, un discours ayant pour sujet: _Amen_ et _Alléluia_.

L’éloquence de la chaire n’eut un peu d’éclat qu’au dix-septième siècle, avec Bossuet, Bourdaloue, Massillon, Fléchier. Avant Bossuet, on bourrait les sermons de citations profanes et latines; la trivialité sévissait partout, malgré les efforts de Mgr Camus, du père Coton, du père Senault et de Claude de Lingendes.

Dans son discours de réception à l’Académie française, Massillon eut le courage de l’avouer: «La chaire, dit-il, semblait disputer ou de bouffonnerie avec le théâtre ou de sécheresse avec l’école; et le prédicateur croyait avoir rempli le ministère le plus sérieux de la religion, quand il avait déshonoré la majesté de la parole sainte, en y mêlant ou des termes barbares qu’on n’entendait pas, ou des plaisanteries qu’on n’aurait pas dû entendre.»

Au dix-huitième siècle, d’Alembert signalait le mauvais style académique, «ce langage poétique chargé de métaphores et d’antithèses et qu’on pourrait appeler avec bien plus de raisons le _style de la chaire_. C’est, en effet, celui de la plupart de nos prédicateurs modernes. Il fait ressembler leurs sermons, non à l’épanchement d’un cœur pénétré des vérités qu’il doit persuader aux autres, mais à une espèce de représentation ennuyeuse et monotone, où l’acteur s’applaudit sans être écouté... Voilà l’image de la foule des prédicateurs. Leurs fades déclamations doivent paraître encore en dessous des pieuses comédies de nos missionnaires, où les gens du monde vont rire et d’où le peuple sort en pleurant. Ces missionnaires semblent du moins pénétrés de ce qu’ils annoncent; et leur élocution brusque et grossière produit son effet sur l’espèce d’hommes à laquelle elle est destinée. Faut-il s’étonner, après cela, que l’éloquence de la chaire soit regardée comme un mauvais genre par un grand nombre de gens d’esprit, qui confondent le genre avec l’abus[90].»

[90] D’ALEMBERT, _Mélanges de littérature et d’histoire_, t. II, p. 354.

Ce n’est pas seulement chez nous que l’éloquence religieuse est en décadence, mais en Angleterre, en Italie, et surtout en Espagne, où l’exagération méridionale se donne libre carrière et où la grossièreté corrompt davantage un clergé moins instruit que le nôtre.

Il faut lire dom Gerondio, dans le _Journal étranger_ (t. VII, 1757). «Cet ouvrage, dit l’auteur des _Aménités littéraires_, met sous les yeux des lecteurs toutes les inepties et toutes les idées gigantesques de certains prédicateurs espagnols... On y trouve un sermon sur l’Annonciation qu’on peut appeler le comble du burlesque. Le prédicateur, après avoir débuté par l’exode le plus extravagant, peint l’archange Gabriel comme une poupée que toutes les planètes et toutes les étoiles ont habillée d’une manière ravissante. Il lui fait parcourir toutes les grandes villes du monde, sans pouvoir y trouver une personne digne d’être la mère du Messie, jusqu’à ce qu’enfin il arrive à Nazareth, où, loin de s’arrêter aux portes du palais, il va tout droit à une petite chaumière où il se présente en faisant tic tac. A ce bruit, la très sainte Vierge qui se trouvait en compagnie avec Mme Prudence, Mme Chasteté, Mme Oraison et Mme Humilité, délibère si elle ouvrira sa porte ou si elle ne l’ouvrira pas. Les vertus confèrent et enfin il est résolu qu’on verra de quoi il s’agit. Mais quelle surprise, lorsqu’on aperçoit une figure radieuse comme le soleil! Alors on tremble, on repousse la porte avec précipitation et l’on s’approche de la cheminée. Cependant Gabriel est le député du ciel même; il l’annonce, il se fait entendre, de sorte que, pour s’en assurer, on le prie de montrer ses ailes afin qu’on examine quel en est le tissu et la qualité. Ce n’étaient ni des plumes de phénix, ni des plumes de faisan, mais un plumage qui n’avait pas son pareil... Cela ne contente point encore, et il faut que l’archange montre ses lettres-patentes qu’il tenait du père Éternel. Eh! quelles lettres! Elles étaient écrites en caractères de lumière, scellées de quatre étoiles et paraphées de la Sainte Trinité. A cet aspect, Marie ne peut plus douter de la vérité du grand événement dont Gabriel est le porteur et le messager. Elle s’excuse, elle s’incline et s’humilie, et prononce enfin le bon mot qui nous a tous sauvés.»

Il n’est pas bien sûr que ce conte du dix-huitième siècle n’obtiendrait pas aujourd’hui le même succès dans une église de village espagnol.

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Tel qu’il est, le sermon est un genre faux. Il faudrait avoir le courage de le remplacer par une simple allocution familière, prise dans les choses de la religion ou l’expérience de la vie.

«Je constate, dit le père Longhaye, qu’à la suite des pseudo-Lacordairiens, très factices et très convenus, le factice et le convenu ont pénétré et règnent souvent dans la chaire contemporaine... Je ne rejette de la chaire aucun ton, aucune nuance d’éloquence; je veux seulement y entendre un homme qui parle, une âme qui parle à mon âme, selon les très vraies et très profondes lois de la légitime nature, et non d’après une pure forme traditionnelle[91].»

[91] Cité par Pierre LHANDE, _le Père Longhaye_, p. 117.

Ce qu’il faudrait peut-être supprimer, c’est la chaire, ce tremplin en bois qui n’est bon qu’à dénaturer la voix humaine et à déformer le débit. Quittez le spectacle de la rue, où tout est naturel, les rumeurs et les gestes, et entrez dans une église où l’on prêche. Vous voilà immédiatement transporté dans l’artificiel. Ces déclamations menaçantes, ce ton chromatique, cette emphase pédante, ce retentissement de mots vides, vous les retrouvez dans toutes les églises, dans toutes les chaires de France.

Rien n’est plus facile à faire qu’un sermon. Bossuet prêchait à l’âge de douze ans dans le salon de Mme Rambouillet. Diderot écrivait des sermons pour des prêtres qu’il connaissait. Un missionnaire les lui payait cinquante écus pièce. «A ce prix, disait-il, j’en ferais tant qu’on voudra.»