Part 11
Si la critique religieuse a des préjugés, la critique anticléricale est encore plus insupportable, parce qu’on admet, à la rigueur, l’intolérance chez quelqu’un qui croit à quelque chose, tandis que l’intolérance de celui qui ne croit à rien est toujours choquante. Le croyant peut s’alarmer; le sceptique a le devoir de comprendre. Le critique anticlérical est un personnage ridicule. Il ne pardonne pas à Molière d’avoir été l’ami de dévots tels que Boileau et Racine; il voudrait faire expier à Bossuet son titre d’évêque; il aperçoit la main des jésuites même en littérature, et se sent offensé dès qu’on touche à Rousseau ou à Voltaire.
Évitez ce parti pris. Rien n’est plus vain que de s’irriter contre les opinions qui ne sont pas les vôtres. Auguste Vacquerie n’aimait pas Racine et le disait crûment. Tâchez de comprendre cette aberration, au lieu de vous fâcher. Victor Hugo n’a pas vu la puérilité de ses sujets dramatiques. Votre rôle est d’expliquer ce manque de goût chez un homme de génie, et de montrer comment l’ambition d’être chef d’école et l’aveugle imitation de Shakespeare ont achevé de déformer une imagination séduite de très bonne heure par l’exceptionnel et l’énorme (_Habibrah_, _Han d’Islande_, le _Géant_)[78].
[78] Ébloui par l’enthousiasme de ses admirateurs, Victor Hugo croyait faire du Shakespeare, parce qu’il mettait comme lui, dans ses pièces, des empoisonnements, des cercueils, des meurtres, des duels, des énormités et des rires. Le génie de Shakespeare, sa profondeur, son éternelle humanité, tout cela est absent du théâtre d’Hugo, qui n’avait pour lui que le don de poésie. Dumas père était un bien plus puissant constructeur dramatique. Il le savait et il disait souvent: «Si j’avais su faire les vers comme Hugo, j’aurais été le premier.»
Pour en finir avec cette question de moralité, constatons que tout le monde est d’accord et sera toujours d’accord sur la nécessité de ne pas séparer l’art de la Morale. Mais qu’il soit bien entendu, en principe, qu’en aucun cas, l’art ne peut avoir pour mission d’enseigner la Morale; chaque fois que l’art se donne une mission doctrinale, il produit des œuvres inférieures (les romans philosophiques de George Sand) ou des théories ridicules (les malédictions de Tolstoï et les pages prétentieuses de Proudhon sur l’art social). On ne fait ni de l’art ni de la critique au nom de la Religion et de la Morale. On fait de la critique au nom de la littérature.
«Sans doute, dit le peintre Delacroix, tout ce qui est beau doit faire naître des sentiments généreux, et ces sentiments excitent à la vertu; mais, dès qu’on a pour objet de mettre en évidence un précepte de morale, la libre impression que produisent les chefs-d’œuvre de l’art est nécessairement détruite; car le but, quel qu’il soit, quand il est connu, borne et gêne l’imagination[79].»
[79] _Œuvres littéraires_, t. I, p. 65.
Mais, dira-t-on, la littérature, précisément, s’est toujours proposé d’enseigner quelque chose. Bossuet, Massillon, Bourdaloue, ont mis leur talent au service de la religion. Rousseau propageait des idées philosophiques. Le _Génie du christianisme_ était une démonstration apologétique. Buffon lui-même, Montesquieu, Diderot, Voltaire...
Oui, évidemment, on n’écrit que pour prouver quelque chose, et personne ne peut vous empêcher de mettre l’art au service d’une doctrine; seulement, c’est à vos risques et périls, et pour le résultat et pour la qualité de l’œuvre. En tous cas, si l’on veut mettre de l’art dans ce qu’on écrit, il faut que ce soit vraiment de l’art, de l’art pour lui-même, qui ait sa valeur propre et indépendante, car voyez ce qui arrive quand on veut prouver: ce qui a passé le plus vite dans les _Sermons_ de Bossuet, c’est la chose à laquelle il attachait le plus de prix, la démonstration religieuse, qui est de lui et qui pourrait être d’un autre, et ce qui est resté, c’est l’art et la forme, qu’il méprisait. Ce qui a péri chez Rousseau, c’est la doctrine, et ce qui a survécu, c’est encore l’art et la forme. Des romans comme _Sibylle_ et _Mademoiselle de la Quintinie_ sont justement oubliés parce que ce sont des thèses.
Bonne ou mauvaise, il est incontestable que la littérature doit exercer et exerce une influence dont, encore une fois, il faut sérieusement tenir compte. «Cette influence peut être éducatrice ou corruptrice, dit M. Georges Renard, mais dans quelle mesure? Le problème ne pourrait être résolu qu’après une multitude d’enquêtes méthodiques, qui aurait établi le bilan d’influence pour chacun des livres ayant remué une génération[80].»
[80] _La méthode scientifique de l’histoire littéraire_, 1 vol.
Il y a certainement des ouvrages qui ont bouleversé l’imagination des lecteurs, comme _la Femme de trente ans_, _Indiana_, _Werther_, _Lélia_, _Volupté_, _Obermann_, _le Lys dans la vallée_. Antonin Bunand en fait la remarque, en signalant les dangers de l’analyse à propos de Chambige et de Paul Bourget; mais on peut se demander avec lui si la faute est imputable au livre ou au lecteur qui a bu prématurément un breuvage trop capiteux. «Non, dit-il, ces chefs-d’œuvre sont innocents du mal que les réquisitoires leur attribuent trop gratuitement. L’écrivain nous donne dans une œuvre sa conception personnelle de la vie, sa façon de la voir et de la sentir. Il n’a pas à se préoccuper des sillons et des trous que ses théories peuvent creuser dans une âme dont le terreau n’est pas encore d’une essence préparée à recevoir une telle semence. Malgré l’épidémie de suicide que Werther a fait éclater, au lendemain de sa publication, il serait bien regrettable que Gœthe n’eût pas écrit ces pages de verve délirante, _Werther_, noir flacon précieux, où le grand poète a scellé le plus pur de ses larmes et de son sang[81]».
[81] _Petits Lundis_, p. 9.
Quelles que soient vos opinions et votre esthétique, votre devoir de bon critique est donc de juger sans colère les productions qui vous déplaisent. Si vous êtes classique, il faut arriver à aimer le romantisme; si vous êtes romantique, il faut vous efforcer d’aimer les classiques. La littérature française doit vous apparaître comme un vaste enchaînement logique d’œuvres et de procédés, se développant suivant les lois d’une filiation qui reste à étudier, mais qui ne mérite ni indignation, ni colère. Filiation et descendance, ces deux mots doivent résumer le programme de la Critique.
Jules Lemaître comprenait très bien l’importance que peut avoir en littérature l’étude des lois et des causes; il suspectait seulement les conclusions trop hâtives, et il ne pensait pas que ce genre de diagnostic fût facile à établir.
«Nous ne pouvons, en ces matières, disait-il, tenir le vrai, mais seulement imaginer le probable. Celui qui connaîtrait parfaitement l’état actuel de la littérature et des esprits n’en serait pas moins incapable de prévoir ce que sera la littérature dans cinquante ans, et même cette impossibilité où nous sommes de deviner l’avenir est, quand on y songe, pleine d’angoisse. Or, si nous ne pouvons, bien qu’ayant dans le présent un point de départ solide, enchaîner avec quelque certitude les effets aux causes dans l’avenir, comment le pourrions-nous dans le passé, où tout est si confus et où nous manque même l’appui de ce point de départ[82]?»
[82] J. LEMAÎTRE, _Impressions de théâtre_, 2e série, p. 121.
Jules Lemaître exagère. S’il est difficile, en effet, de préciser les causes et les conséquences d’une évolution littéraire pour l’avenir, nous avons tout de même plus de chance d’y parvenir pour le passé, parce que, pour le passé, nous connaissons les points de _départ_ et les points d’_arrivée_, et nous avons pour nous aider tout ce qui peut éclaircir l’œuvre d’un écrivain, sa vie, ses lectures, sa correspondance, ses amis...
Il est un principe, en tous cas, qui domine toutes les théories, un principe sur lequel nous devons tous être d’accord, c’est l’effort d’écrire, c’est le souci du style. On bâcle aujourd’hui la critique comme on bâcle le roman. La critique n’est plus qu’une rubrique de journal. On peut à la rigueur bâcler des articles de journaux; mais la critique n’a d’autorité que si elle est honnêtement écrite, c’est-à-dire écrite avec netteté, en toute conscience, avec l’amour de la forme, le goût du travail, la volonté de dire quelque chose de nouveau.
Évitez surtout la virtuosité facile. Le développement fantaisiste, si étincelant qu’il soit chez un Barbey d’Aurevilly, fatigue à la longue. Voyez, au contraire, comme Jules Lemaître vous étreint par sa sobriété et sa bonhomie.
Il y a en critique un mauvais style, le style _contourné_, qu’il faut fuir à tout prix, tel qu’on le trouve, par exemple, dans les phrases suivantes:
«Il ne fallait pas voir dans cette méthode une raison de mépriser une culture qui avait fait ses preuves intellectuelles et qu’avaient adoptée, à travers la vicissitude des luttes et des partis, les hommes les plus éminents par leurs œuvres et leur position sociale, auxquelles tout le monde, à quelque opinion qu’il appartînt, rendait hautement justice.»
Ou cette autre encore: «Cette théorie séduisit un certain nombre d’écrivains, qui eussent cru manquer au respect des idées de progrès et de démocratie, en défendant les doctrines d’un passé auquel ils devaient une renommée, qu’ils ont le dépit de voir aujourd’hui mépriser par une élite ayant adopté des idées de plus en plus en faveur par la jeunesse toujours avide de nouveautés.»
Rien n’est pire que ce genre de phrases, qui manquent de point fixe et pivotent sur elles-mêmes.
Un autre mauvais style est celui qui consiste à arrondir de beaux clichés prétentieux comme ceux-ci:
«Aucune déclaration d’indépendance ne saurait _davantage nous émouvoir_. Qu’il nous suffise, pour le moment, de _dégager quelques aspects_ de cette _fructueuse démonstration_, qui est pour nous d’un _heureux augure_ et qui nous apporte, en quelque sorte, les _prémices d’un esprit_ à l’état naturel et _éminemment prime-sautier_. L’ouvrage, _tel qu’il est_, atteste un _vaste dessein_, une œuvre totale où tout _concourt à l’ensemble_ et qui, par sa propre vertu d’exécution, révèle une _expérience consommée_, une imagination _débordante_. _Rompu avec la familiarité_ des bons auteurs, il faut bien reconnaître l’_incomparable maîtrise_ avec laquelle M. X... est _sorti victorieux de cette tâche malaisée et délicate_. Quand nous aurons loué, _comme il sied_, _l’éminente dignité_ de cette _conception magistrale_, nous pourrons dire de ce livre qu’il est une _manière de chef-d’œuvre_.»
Et encore:
«Dans le _vaste dessein_ qu’il avait entrepris, ses idées _s’alimentaient à la même source_. C’est dans ce creuset que se retrempait sa sensibilité intérieure et _où s’affirmait_ le plus fortement _sa maîtrise_. Ce dernier livre _mit le sceau à sa réputation_ et, s’il faut énumérer, en toute indépendance de jugement, le _bilan de ses travaux_, nous dirons qu’il n’a pas démenti les _espoirs qu’on avait fondés_ sur un talent qui _se meut avec aisance_ dans les plus hautes spéculations et qui _s’apparente_ directement aux œuvres les _plus authentiques_ de notre _patrimoine littéraire_... Il _sied_ donc de louer _comme il convient_ cet observateur sagace, _rompu_ aux subtilités d’analyse et à la _complexité des problèmes_. Esprit fougueux et enthousiaste, d’une indépendance irréductible, il a exercé sa méthode d’investigation sur les sujets les plus vastes et les moins connus du domaine intellectuel. Son exemple _devait susciter_ de nombreux travaux, etc... etc...»
Mais, direz-vous, prendre le contre-pied, écrire tout bêtement, tout simplement, n’est-ce pas tomber dans un autre genre de clichés prosaïques et plus terre à terre? Certainement non. Je prends au hasard quelques phrases d’un simple critique courriériste: «Dans ce roman de mœurs parisiennes et sentimentales, l’auteur évoque de jolis croquis du Paris qui s’amuse, et de délicates silhouettes de femmes un peu folles, aimées et même adorées avec un élégant et conciliant scepticisme.» Ou encore: «Cet ouvrage, grand travail d’érudition, ironiquement et spirituellement écrit, aura certainement beaucoup de lecteurs.» Ou encore: «Livre étrange, d’allure mystérieuse, où une créature énigmatique traîne sa passion et ses rêves dans les lassitudes de la vie parisienne...» Ou encore: «M. X... nous transporte en plein désert, dans un poste avancé, dont le pauvre commandant, affolé par la coquetterie d’une infernale Parisienne, perd la tête et se suicide. M. de Maigret peint ardemment la vie passionnante du Sahara, dans la flamme de l’amour et du soleil.» Ou ceci: «M. Géniaux se délasse cette fois dans le roman d’aventures. Il nous raconte une pittoresque histoire de contrebandiers pyrénéens, haines et rivalités de familles, l’amour triomphant au milieu des mœurs brutales d’une ancienne population qui compte des ascendants arabes, récit plein de péripéties mystérieuses et romanesques, brillamment écrites et dialoguées.»
Écrire ainsi, ce n’est pas faire du cliché. Dire, par exemple: «Il pleut. Je vais prendre mon parapluie. Le temps sera mauvais. Je suis pressé», ce n’est pas du tout parler par clichés, c’est employer, au contraire, le mot propre, le style simple. Le cliché, c’est l’expression qui a servi, mais pompeuse et prétentieuse, et qu’on emploie au lieu du mot propre[83].
[83] Au surplus, répétons ici ce que nous avons dit cent fois: On ne peut pas écrire sans clichés. C’est la continuité et l’_abus_ qui sont insupportables.
Le style-cliché prend parfois des apparences dogmatiques qui le rendent encore plus ridicule. Je lis dans un volume sur l’art d’écrire les pensées suivantes:
«Corneille, c’est la vigueur et la sublimité;
«Racine, c’est la pureté, la grâce, la profondeur et l’harmonie;
«Molière, c’est la facilité, la souplesse, la vivacité et la profondeur;
«Boileau, c’est la sobriété et la propriété;
«La Fontaine, c’est l’esprit de détail et la naïveté;
«Lamartine, c’est l’élévation, la facilité et l’harmonie;
«Victor Hugo, c’est la recherche et l’invention du nouveau et de l’étonnant, l’ampleur, l’énergie, le trait, la verve, le relief et le coloris;
«Alfred de Musset, c’est la jeunesse désillusionnée, la facilité, la grâce et l’envolée;
«Béranger, c’est la finesse, l’esprit de détail et le calcul de l’effet;
«Bossuet, c’est l’amplitude de l’envergure, la vigueur et la majesté;
«Fénelon, c’est l’abondance, l’élégance et le calme;
«Pascal, c’est l’exactitude, la concision et la clarté;
«Montaigne, c’est la pénétration et le naturel.»
Ces jugements sont insignifiants, parce qu’ils font double emploi et s’appliquent aussi bien à un auteur qu’à un autre. On peut tout aussi bien dire de Bossuet, comme de Lamartine, qu’il a la _facilité_, l’_élévation_ et l’_harmonie_; Pascal a, comme Montaigne, de la _pénétration_ et du _naturel_, et Fénelon autant de _pureté_, de _grâce_ et d’_harmonie_ que Racine, etc. Tout cela ne signifie rien. Il faudrait, au contraire, tout différencier et ne dire que ce qui caractérise chaque auteur.
Mme de Staël faisait également de la mauvaise critique quand elle écrivait: «Fénelon accorde ensemble les sentiments doux et purs avec les images qui doivent leur appartenir; Bossuet les pensées philosophiques avec les tableaux imposants qui leur conviennent; Rousseau les passions du cœur avec les effets de la nature qui les rappellent; Montesquieu est bien près, surtout dans le dialogue d’Eucrate et de Sylla, de réunir toutes les qualités du style, l’_enchaînement des idées_, la _profondeur des sentiments_ et la _force des images_. On trouve dans ce dialogue ce que les grandes pensées ont d’autorité et d’élévation, avec l’expression figurée nécessaire au développement complet de l’aperçu philosophique; et l’on éprouve, en lisant les belles pages de Montesquieu, non l’attendrissement ou l’ivresse que l’éloquence passionnée doit faire naître, mais l’émotion que cause ce qui est admirable en tout genre, l’émotion que les étrangers ressentent quand ils entrent pour la première fois dans Saint-Pierre de Rome et qu’ils découvrent à chaque instant une nouvelle beauté, qu’absorbaient pour ainsi dire la perfection et l’effet imposant de l’ensemble[84].»
[84] Cité par RAYNAUD, _Manuel du style_, p. 362.
On voit l’insignifiance de pareils jugements. Pourquoi louerait-on chez Montesquieu plutôt que chez Buffon, Bossuet ou Rousseau, «l’_enchaînement des idées_, la _profondeur des sentiments_, la _force des images_, l’_autorité_, l’_élévation_, l’éloquence _passionnée_»? etc.
CHAPITRE IX
Ce que doit être la critique littéraire
(Suite)
Les difficultés de la critique.--L’envahissement des livres.--Comment juger un livre.--Un devoir d’élèves.--La critique irascible.--Les critiques à lire: Sainte-Beuve, Jules Lemaître, Émile Faguet, Philarète Chasles, Gustave Planche, Vacquerie.--George Sand et la critique.--Les enseignements de la critique.
La vérité, c’est que la Critique est un art très difficile, qui exige non seulement une tournure d’esprit spéciale, mais beaucoup de culture et de goût. On s’étonne que le premier venu puisse se croire capable d’apprécier un roman ou une pièce de théâtre, sans avoir jamais fait du roman ni du théâtre. Pour être réellement bon juge, ne faudrait-il pas avoir mis soi-même la main à la pâte, comme le voulait Flaubert?
Tout bien réfléchi, je ne le crois pas. La compétence technique a aussi ses inconvénients. Les gens du métier sont injustes pour leurs rivaux. On se heurte aux antagonismes d’écoles et de procédés. «Si on est soi-même producteur et artiste, dit Sainte-Beuve, on a un goût décidé qui atteint vite la restriction; on a son œuvre propre derrière soi; on ne perd jamais de vue ce clocher-là.» Et Sainte-Beuve conclut en disant: «Pour être un grand critique, le plus sûr serait de n’avoir jamais concouru, en aucune branche, sur aucune partie de l’art.» Les deux théories peuvent se défendre. Sainte-Beuve n’a pas été plus mauvais critique pour avoir écrit _Volupté_ et _Joseph Delorme_, et Gœthe fut à la fois bon auteur et bon critique.
Je crois qu’on peut être en même temps mauvais producteur et bon juge, et qu’un écrivain ordinaire est parfaitement capable de comprendre le style et les procédés des grands écrivains. Le don critique est très différent du don de production. L’idéal serait d’avoir les deux vocations, comme Fromentin, qui fut également bon peintre et bon critique d’art.
On nous trouvera peut-être un peu sévère pour la Critique et messieurs les critiques. J’admire pourtant sincèrement ceux qui ont le courage de donner publiquement leur opinion. C’est une mission délicate, qui n’aboutit trop souvent qu’à mécontenter tout le monde. Le public reproche aux critiques de faire très mal leur métier, de louer des œuvres insignifiantes, de ne pas mentionner les œuvres de valeur. On ne soupçonne pas les angoisses du malheureux bibliographe chargé de mettre les lecteurs au courant de la production contemporaine.
«Personnellement, dit M. de Pawlowski, je rends compte de dix volumes par mois, alors que j’en reçois dix par jour. Le critique littéraire doit donc faire une formidable sélection. Il choisit les œuvres intéressantes, il ne parle que de celles-là. Imaginez un instant qu’il lui faille rendre compte indistinctement de tous les livres nouveaux qui paraissent, qu’il soit contraint de parler un jour du nouvel indicateur d’été des chemins de fer, le lendemain du guide des plaisirs nocturnes de Paris et le surlendemain d’un recueil de calembours pour le jour de l’an, on aurait vite fait de parler de l’abaissement inouï de la critique littéraire.
«C’est exactement ce qui se passe pour la critique dramatique. Nos journaux quotidiens ont presque supprimé la critique littéraire, l’ouvrage le plus considérable passe inaperçu; quant à la critique d’art, c’est à peine si l’on consacre, dans le compte-rendu des Salons, trois lignes à un tableau ou à une sculpture qui réclama de son auteur dix ans de travail désintéressé. On se croit obligé, au contraire, par habitude, de rendre compte du plus insignifiant vaudeville joué par un théâtre d’amateur, qui prend pour la circonstance un nom ronflant d’avant-garde[85].»
[85] _Candide_, 8 mai 1924.
Il faut bien le dire aussi: Beaucoup de lecteurs de journaux ne lisent pas la critique littéraire. «C’est pourquoi, à notre époque, où le journal est devenu un agent d’information universelle, faisant voisiner dans ses colonnes les radio-télégrammes de Tombouctou avec les questions d’hygiène scolaire et les derniers «tuyaux» de Chantilly, la place de la critique littéraire s’y trouve calculée d’une façon tout empirique et arbitraire, d’après l’importance relative qu’elle est censée avoir pour la moyenne des lecteurs. Une colonne et demie ou deux colonnes par semaine, c’est la mesure adoptée un peu partout.
«Au surplus, si les critiques dramatiques sont tous peu ou prou auteurs dramatiques, les critiques littéraires font tous des livres, pour lesquels leurs confrères en critique ont des égards, ce qui entraîne à des politesses réciproques, à toute une politique, à toute une comptabilité. Il ne s’agit pas ici d’intérêts littéraires, mais d’intérêts sociaux, d’intérêts mondains, car un livre peut très bien réussir sans la critique et même contre elle, et la critique ne contribue guère à la formation des réputations. Elle ne peut que les contrôler, ce qui est déjà beaucoup. La critique ne «lance» plus les livres[86].»
[86] André BILLY et Jean PIOT, _le Monde des Journaux_, p. 96.
Ne pouvant faire un choix dans l’avalanche des volumes qui se publient, le critique littéraire est obligé de signaler d’abord les ouvrages qu’on lui recommande, ceux qui portent un nom connu, ceux qui ont obtenu des prix littéraires. Il tâche ensuite de parcourir les autres volumes, et il s’aperçoit, au bout de l’année, qu’il n’a pas lu le quart des livres parus, et qu’il est, par conséquent, dans l’impossibilité matérielle de découvrir le fameux chef-d’œuvre toujours si impatiemment attendu. Et les rancunes qui poursuivent le malheureux rédacteur bibliographique! Qu’un exemplaire dédicacé tombe entre les mains d’un confrère qui le prête ou le vende, l’auteur le retrouve sur les quais, et le lendemain un écho de l’_Intransigeant_ vous reproche votre indélicatesse. Si l’on faisait un ouvrage sur les critiques critiqués, on verrait qu’ils reçoivent peut-être plus de coups qu’ils n’en donnent, et que les plus tolérants ne sont pas toujours les plus épargnés...
Enfin, pour l’instant, le livre est là, entre vos mains. Vous l’avez lu et bien lu. Qu’allez-vous faire? Comment en parler? Que faut-il dire?... Il y en a qui font de l’esprit et causent de toute autre chose. D’autres découragent les lecteurs par leur cuistrerie fatigante.
Le mieux est de résumer d’abord le sujet. Résumez l’ouvrage, jugez-le en toute simplicité; dites en quoi et pourquoi il vous paraît bon ou mauvais. Le lecteur se méfie. C’est à vous de gagner sa confiance.
Tous les auteurs n’aiment pas qu’on raconte à l’avance leur sujet. Le vicomte d’Arlincourt écrivait au journaliste Charles Maurice, en lui envoyant son livre _Les Écorcheurs_: «Veuillez constater le succès des _Écorcheurs_ dans une annonce pour demain, en attendant les grands articles. Vous seriez bien aimable d’en faire plusieurs. Mais, je vous le demande en grâce, point d’analyse. Cela déflore mon roman et ôte l’envie de le lire. Quand les secrets du livre sont sus d’avance, le charme est détruit. Traitez-moi en ami[87].»
[87] _Histoire anecdotique du théâtre et de la littérature_, t. II, p. 54.
D’Arlincourt avait tort. Beaucoup de lecteurs, les femmes surtout, sont impatients de connaître le sujet, et vont d’abord à la dernière page, pour savoir «comment ça finit», sans que cela leur ôte l’envie de lire le volume.
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