Part 10
Documentaire, anecdotique ou philosophique, de quelque façon qu’on envisage l’histoire, ce qu’il faut chercher, la première condition à réaliser, c’est la vie. Faire vivant, voilà le grand point. Faire vivant, c’est-à-dire animer la documentation, imposer l’illusion du vrai. Les historiens français ne perdent jamais tout à fait de vue cette nécessité. Autant l’érudition allemande est inorganique, autant l’érudition française possède le sens de la réalité et le souci de la couleur. Taine est sous ce rapport un excellent modèle. Quoi de plus vivant que la Jeanne d’Arc et les guerres d’Italie de Michelet? De nos jours, M. Lenôtre a su, lui aussi, rendre l’histoire séduisante comme un roman. Peut-être même arrange-t-il un peu trop les choses et donne-t-il quelquefois à la vérité l’air d’une aimable fiction? Ces défauts seront toujours préférables à l’ennui que dégagent certaines compilations, et mieux vaut écrire des récits pittoresques, comme le réveil du château après la fuite de Louis XVI à Varennes, que d’empiler de mornes herbiers diplomatiques, destinés à la poussière des bibliothèques administratives.
Voyez avec quel art Voltaire met en valeur ses sources d’information dans l’étonnante _Histoire de Charles XII_. L’abondante documentation n’empêche pas les Sorel et les Vandal d’avoir peint d’admirables tableaux, comme le passage du Niémen, notamment... _Napoléon et Alexandre_ et _l’Avènement de Bonaparte_ sont, sous ce rapport, de purs chefs-d’œuvre.
Le _Port-Royal_ de Sainte-Beuve (cinq gros volumes) peut encore passer pour un modèle de mise en œuvre. «C’est, dit Brunetière, un tableau complet au-dessus duquel on ne peut mettre aucun roman de Balzac, aucune histoire de Michelet, aucun drame d’Hugo[76].» C’est très juste. Avec des doctrines et des idées, avec des dévots et des érudits, Sainte-Beuve a fait un roman passionnant. Il est intéressant de le constater, quand on songe au violent article que publia Balzac dans sa _Revue parisienne_ contre le célèbre ouvrage de Sainte-Beuve. Celui-ci répondit en signalant les incompétences et les sottises de Balzac, à qui il refusait surtout la qualité de génie. Sainte-Beuve n’abuse jamais de sa documentation; il n’a pas l’air de s’y complaire; on ne sent jamais chez lui, comme chez Brunetière, le lettré et le pédant.
[76] _Évolution des genres_, t. I, p. 234.
Mais le document n’est pas tout. On ne peut pas avoir la prétention de découvrir toujours du nouveau. L’élévation des jugements, la noblesse des tableaux suffisent quelquefois à établir la réputation d’un ouvrage. Nous avons dans ce genre de beaux livres, comme le _Siècle de Louis XIV_ de Voltaire, le _Discours_ de Bossuet, les _Études_ de Chateaubriand et _Grandeur et décadence des Romains_. Par sa seule compréhension politique et sans le secours de l’archéologie, Montesquieu a renouvelé l’histoire et fondé la sociologie en France. La magnificence du style a fait de Chateaubriand un vulgarisateur de génie. Ferrero nous a montré dans _Rome_ la crise économique et sociale, trop négligée chez Mommsen; et Saint-Évremond, par sa seule observation piquante, a mérité le titre de prédécesseur de Montesquieu. Ces auteurs n’ont pas eu besoin de documents nouveaux pour être de bons historiens, tandis que les Rollin et les Vertot, qui n’ont ni style ni document, ne seront jamais que de funèbres compilateurs. Gibbon lui-même, si épris de renseignements et d’érudition, avait énormément corrigé son style et faisait tous ses efforts pour s’assimiler la prose de Pascal et de Montesquieu.
C’est que l’Histoire, encore une fois, n’est pas seulement un travail de recherches et de découvertes, mais surtout une œuvre de littérature. Les grands historiens sont presque toujours de grands écrivains, malgré l’exemple de M. Thiers et sa mauvaise réputation littéraire. Bossuet et Montesquieu furent des prosateurs admirables. C’est par la vie du style que Saint-Simon a conquis l’immortalité; et Tacite, le plus grand des historiens, est avant tout un artiste de mots et d’images.
Racine a appelé Tacite le plus grand peintre de l’antiquité. Les meilleurs écrivains ont pris Tacite pour modèle. C’est par l’étude de Tacite que Mirabeau s’est formé, et c’est chez lui qu’il a pris son irrésistible violence oratoire. On connaît la façon d’écrire de Tacite. Quelques phrases peuvent la caractériser:
«La servitude, dit-il, était si grande, que nous eussions même perdu le souvenir avec la parole, si l’homme pouvait oublier comme il peut se taire.
«Othon n’avait plus assez d’autorité pour empêcher les crimes, bien qu’il en eût assez pour les commander.»
Et ceci sur un jour d’émeute:
«La journée se passa au milieu des pillages et des crimes, et le pire des malheurs fut l’allégresse du soir...»
On retrouvé chez Louis Blanc ce procédé d’antithèses. Le style de Louis Blanc, dans son _Histoire de la Révolution_, rappelle de très près le style de Tacite.
«Autrefois, dit Louis Blanc, on avait le pain sans la liberté; aujourd’hui, on a la liberté sans le pain.
«Le cardinal Dubois mourut entouré de quelques amis, _car il eut des amis_.»
Sur le régent soupçonné d’inceste: «L’histoire ne peut l’affirmer; mais _c’est son arrêt qu’on en doute_...»
Sur Marat: «Et maintenant, qu’on l’admire, si on l’ose; et, si on l’ose, qu’on le méprise...»
Le succès des _Girondins_ de Lamartine n’est dû également qu’au style, qui surpasse en énergie tout ce que ce grand poète a pu écrire en prose.
Un homme comme Michelet n’a dû sa gloire qu’à la magie de la forme. Ses débordements d’inspiration, son anticléricalisme, sa sensibilité maladive, ont parfois fâcheusement influencé ses jugements. A partir du règne de Louis XIV, il n’est peut-être pas toujours un guide très sûr, mais quelle évocation! Quelle vision du passé! Quelles merveilleuses fresques d’âmes, de faits et de couleurs!
Quelqu’un le dépasse pourtant: c’est Carlyle. Michelet est un volcan éteint, à côté de Carlyle. Carlyle a donné le premier la sensation tumultueuse de la Révolution. C’est quelqu’un de l’époque. Il prend parti, il interpelle, il accuse, il éclate en clameurs et en blasphèmes. Tour à tour terroriste, royaliste, peuple, il se mêle au drame, on entend ses cris, on voit ses gestes. C’est un convulsionnaire. Il a des pages d’hallucination tragique, comme le procès de Louis XVI à la Convention et la journée du 9 Thermidor.
En résumé, la vie, le mouvement, la création et le style seront toujours les premières qualités d’un bon historien. Quand elles s’ajoutent à la valeur documentaire, ces qualités donnent de parfaits ouvrages, comme _l’Ancien Régime_ de Tocqueville, ou des œuvres de fiévreuse résurrection, comme les _Origines de la France contemporaine_ de Taine.
Dans son _Traité sur la manière d’écrire l’histoire_, Lucien a tort de recommander aux historiens l’impassibilité absolue; mais il a raison d’insister sur l’importance de la forme, et de faire du style la condition essentielle de l’œuvre historique. Un historien qui n’est pas écrivain n’aura jamais que la réputation d’un chercheur de documents ignoré du public, comme l’incomparable et célèbre Tillemont.
Gibbon s’est beaucoup servi de Tillemont pour son grand ouvrage sur la décadence de l’empire romain. Il dit qu’il le préfère aux originaux et que «son exactitude inimitable prend le caractère du génie.» De Maistre le méprisait. Sainte-Beuve ne l’a pas oublié dans son _Port-Royal_ (III, liv. 4, V). Tillemont a publié une _Vie de saint Athanase, saint Basile, saint Louis_ (6 vol.), seize volumes d’_Histoire ecclésiastique_, une _Histoire des empereurs_ (6 vol.), etc. C’est le type du grand érudit. On pourrait aussi mentionner Mabillon, le P. Pétau, Richard Simon et bien d’autres. Mais cela nous entraînerait loin.
CHAPITRE VIII
Ce que doit être la critique littéraire
La vraie critique.--La lecture et la critique.--Les divergences d’opinions.--Lamartine critique.--Dante et Tolstoï.--La morale et la critique.--Les parti-pris de la critique.--L’influence de la littérature.--Les lois littéraires.--La mauvaise critique.--La critique-cliché.
Rien n’est plus facile que de faire de la critique littéraire. Quand on dit: «Ce livre est stupide. L’auteur n’a aucun talent», on fait de la critique littéraire. La critique littéraire consiste à dire son opinion. Tout le monde a le droit d’exprimer une opinion. Les personnes les plus incompétentes sont même quelquefois les plus affirmatives. Les ignorants ne doutent jamais d’eux-mêmes... Je causais un jour avec un honorable commerçant, grand liseur de romans et qui, comme Charles Bovary, «aimait à se rendre compte». A force de nous entendre parler d’Homère, il se décida à le lire. Le malheureux, malgré toute sa bonne volonté, ne put achever l’_Iliade_; et, sachant désormais à quoi s’en tenir, il nous disait en riant, avec une condescendance amicale: «Allons, allons, vous êtes des farceurs... Vous répétez ce qu’on vous a dit.» Évidemment, personne ne pourra jamais démontrer à cet homme que l’_Iliade_ est un chef-d’œuvre, et l’_Odyssée_ une histoire plus amusante que _Simbad le marin_. Que de prétendus critiques pensent comme ce commerçant!
Pour faire de la bonne critique littéraire, il faut d’abord aimer la littérature, et ce n’est pas un mince mérite. Aimer la littérature, cela ne consiste pas à être au courant de l’actualité et à lire des romans; aimer la littérature, c’est se passionner pour les classiques, pour Montesquieu, Rousseau, Bossuet, Montaigne et tous les grands écrivains, en dehors de toute préoccupation d’écoles. Or, il faut bien l’avouer, les trois quarts de nos jeunes critiques ignorent les classiques, n’ont ni le temps ni le courage de les lire, et ne connaissent de la littérature française que les jugements des Manuels et quelques vagues extraits d’auteurs. «L’ignorance des gens de lettres est monstrueuse, disait Flaubert. Il n’y a pas huit hommes de lettres qui aient lu Voltaire.»
C’est une chose monstrueuse, en effet, qu’un pareil mépris des classiques. Se figure-t-on un critique musical qui n’aurait entendu ni Bach, ni Beethoven, ni Gluck, ni Haendel? La différence d’opinions entre critiques littéraires scandalise le public. Le manque d’instruction et de lectures explique très bien ce désaccord. La formation d’esprit étant une chose personnelle qui varie pour chaque individu, il y a des chances pour qu’un homme nourri des classiques n’ait ni les mêmes goûts ni les mêmes jugements que le journaliste qui n’a lu que des romans contemporains; de même qu’un jeune homme de province, qui vient à Paris avec des traditions de vie familiale, n’aura pas la même mentalité qu’un enfant de Paris ayant mené la vie de bohème au sortir du collège. Nous parlons, vous et moi, de Montesquieu; je sens très bien que vous n’avez lu ni les _Considération sur les Romains_ ni _l’Esprit des lois_. Comment voulez-vous que nous discutions? Nos opinions ne peuvent s’accorder, et c’est la vôtre qui est nulle.
Nous causions un jour avec des amis du sentiment de la nature dans la description française. Selon eux, tout venait de Rousseau, tout remontait à Rousseau. Sans doute, disais-je, mais si Rousseau a été personnellement très sensible à la nature, sa description garde encore très souvent l’ancien vocabulaire inexpressif, «riants coteaux, chastes plaisirs, frais ombrages», etc... (On a publié des livres là-dessus.) C’est Bernardin de Saint-Pierre qui a inauguré le premier la description vivante, réelle, particularisée et pittoresque. On me contestait ce point de vue. Je finis par demander: «Avez-vous lu le _Voyage à l’Ile de France_?--Non.--Alors, arrêtons la conversation. La discussion n’est plus possible.»
L’éducation littéraire par la lecture est une chose si importante, qu’elle a presque pu remplacer toutes les autres qualités critiques chez un homme comme Brunetière, qui ne fut qu’un lettré et un liseur et n’eut jamais à sa disposition, comme disait Gourmont, que les idées qu’on trouve dans les livres. A force de documentation et de travail, Brunetière a créé la critique d’érudition, pressentie par Sainte-Beuve, ce qui est bien déjà quelque chose. C’est grâce à la _lecture_ que Brunetière est arrivé à se faire une personnalité et à exercer une influence sur le public universitaire et féminin. A peine s’en cachait-il, d’ailleurs. On sait avec quelle complaisance il accumulait les citations et les renvois de notes! A chaque page de son _Évolution de la poésie lyrique_, il veut qu’on sache bien qu’il a lu les plus vieux livres, qu’il connaît les plus vieilles éditions, Scaliger, d’Aubignac, Chapelain, etc...
Malgré l’abus qu’en font les pédants, la lecture restera donc toujours la première condition de toute bonne critique, et c’est la différence ou l’insuffisance de lectures qui produit entre juges littéraires cette divergence de goûts et d’opinions dont le public n’a pas tort de se scandaliser.
Parmi les raisons qui aggravent encore ce conflit, il faut compter les antagonismes d’écoles, le besoin qu’éprouve la jeunesse de réagir contre les opinions anciennes. C’est intentionnellement que certains manuels se contentent d’accorder quelques lignes rapides à Dumas fils et Émile Augier et consacrent de longues pages à des écrivains dont les noms n’ont aucune chance de survivre. On prend au sérieux des poètes dadaïstes, et d’une chiquenaude on efface Sully Prudhomme. Ces déplacements de valeurs font le plus grand tort à la Critique. Il est toujours imprudent de vouloir faire entrer dans l’histoire des noms qu’il n’appartient qu’à la postérité de choisir...
Ne nous étonnons pas que MM. les critiques ne soient pas toujours d’accord entre eux. Comment s’entendrait-on avec autrui, quand on change si souvent d’opinion soi-même? Nous n’avons pas toujours les mêmes goûts; nous n’aimons pas toujours les mêmes choses. Des livres qui nous plaisaient autrefois nous deviennent insupportables. Alphonse Daudet me disait qu’il avait adoré Montaigne et qu’il ne pouvait plus le souffrir. Passionné d’abord pour Flaubert, M. Bourget pense aujourd’hui qu’il faut traverser ses romans sans s’y attacher. Après une période d’oubli, qui s’étend jusqu’en 1882, l’œuvre de Chateaubriand, que Zola croyait définitivement morte, a brillé d’une splendeur nouvelle. La religion wagnérienne elle-même a perdu ses premiers adorateurs mystiques. Il est rare qu’un ouvrage s’impose du premier coup; on n’entre pas de plain-pied dans l’art, et il faudra toujours une certaine culture pour sentir la beauté littéraire, artistique ou musicale. «La première fois, dit Saint-Saëns, que j’entendis le célèbre quintette de Schumann, j’en méconnus la haute valeur à un point qui m’étonne encore quand j’y pense. Plus tard, j’y pris goût et ce fut pendant plusieurs années un enthousiasme débordant, furieux. Depuis, cette belle fureur s’est calmée. A cette œuvre hors ligne, je trouve de graves défauts, qui m’en rendent l’audition presque pénible. On devient amoureux des œuvres d’art. Tant qu’on les aime, les défauts sont comme s’ils n’existaient pas, ou passent même pour des qualités; puis l’amour s’en va et les défauts restent[77].»
[77] BOSCHOT, _Chez les musiciens_, p. 137.
On peut faire la même remarque en littérature. L’âge et l’expérience modifient nos jugements. Rappelez-vous vos premières lectures de jeunesse, et essayez de relire un de ces livres qui vous ont tant émus autrefois. L’intérêt s’est évanoui; vous n’y retrouvez plus votre âme d’enfant. C’est qu’au fond, comme nous le disions, un livre ne contient que ce que nous y mettons et ne nous plaît que s’il répond à notre changeante sensibilité. Les vrais chefs-d’œuvre eux-mêmes ont de la peine à se maintenir à la hauteur d’admiration où les place la postérité. Il y a encore des gens qui n’aiment pas notre grand Molière. Son naïf métier dramatique, le ton suranné de ses dialogues, empêchent bien des personnes de voir sa profondeur d’humanité éternelle. Lamartine n’a jamais pu supporter La Fontaine. L’auteur des _Méditations_ n’avait pas tort, à la rigueur, de désapprouver sa morale et d’en signaler les inconvénients pour les enfants, qui cependant n’y regardent pas de si près. Mais que La Fontaine soit un grand poète, c’est une vérité qui domine même la qualité inférieure de sa morale. On s’explique que Vacquerie ait nié Racine, que Théophile Gautier n’ait pas eu le sens de Molière. Mais comment un poète comme Lamartine n’a-t-il pas compris un poète comme La Fontaine? Il s’agit bien de fable et de morale! Il s’agit de littérature et de poésie.
Lamartine avait une autre lacune: il n’admettait pas Rabelais. Ceci se conçoit mieux. Il est très naturel que l’auteur du _Lac_ et du _Crucifix_ n’ait aimé ni l’énormité truculente ni l’ordure lyrique. «Dernièrement, disait Victor Hugo, un cygne a traité Rabelais de porc.» On pardonne donc à Lamartine de n’avoir vu dans Rabelais que le côté qui, d’après La Bruyère, fait le «charme de la canaille», et de n’avoir pas senti «ce qui plaît aux plus délicats». Tout le choquait dans le grand créateur du rire gaulois, ses plaisanteries, sa scatologie, son impudeur bouffonne, sa raillerie colossale, sa verve qui bafoue tout ce que respectait l’auteur des _Méditations_. Ces deux esprits n’avaient aucun point de contact.
Mais, si Lamartine a nié Rabelais, de grands écrivains n’ont pas aimé non plus Lamartine. Flaubert ne lui reconnaissait aucun talent, et cette injustice est plus grave, parce qu’elle est moins motivée. Ce que le romancier réaliste lui reprochait surtout, c’était le mensonge de son idéal et la médiocrité de sa langue. Insensible à l’émotion intérieure de ce style, Flaubert n’en voyait que la simplicité sans effort, qu’il jugeait incurablement banale. Il signalait avec indignation les expressions clichées de _Jocelyn_, la faible prose de _Graziella_, et il soutenait que Théophile Gautier avait cent fois plus de talent. Cependant Flaubert était lettré, artiste, et d’un rare éclectisme d’intelligence. Il aimait même Boileau et adorait les classiques. Il y a peu d’auteurs qu’il n’ait pas compris.
Parmi ces derniers, celui qu’il détestait le plus, c’est Alfred de Musset. Il l’appelait ironiquement: «M. de Musset.» Il lui reprochait de ne jamais avoir aimé l’art, et de ne chanter dans ses vers que ses passions et ses souffrances d’amour.
Flaubert n’admirait pas non plus la _Divine Comédie_ de Dante, et en cela il était d’accord avec Tolstoï, qui ne comprenait ni Shakespeare ni Dante. M. Ugo Arlotta voulut un jour connaître les raisons de cette opinion. «Je vais, lui dit l’écrivain russe, me faire des ennemis de tous les Italiens; mais je dois vous dire exactement ce que je sens et ce que je pense. Eh bien, je n’ai jamais _rien compris_ dans l’œuvre de Dante. Je n’ai jamais pu vaincre, en le lisant, un ennui terrible. Mais vous, dites-le-moi franchement, y comprenez-vous quelque chose? Qu’y trouvez-vous de beau?» Tolstoï du moins se contentait de déclarer qu’il ne comprenait pas. Il faut lui savoir gré de ne pas avoir pris la plume pour démontrer que Dante est un poète inférieur.
Je me figure l’étonnement de M. Ugo Arlotta en écoutant cette déclaration, et son embarras pour expliquer ce qu’il pouvait bien trouver de beau dans la _Divine Comédie_. Après un instant de réflexion, M. Arlotta renonça à cette entreprise. Il se contenta de faire remarquer que c’était peut-être par ignorance de la langue italienne que M. le comte Tolstoï n’était pas arrivé à saisir les beautés de Dante. Tolstoï admit cette hypothèse optimiste, qui sauvait l’amour-propre de sa critique. Il est tout de même étonnant qu’un Russe, qui a fait du latin, ignore l’italien au point de ne pouvoir lire Dante en s’aidant d’une traduction. Mais, même au courant de la langue, il n’est peut-être pas certain que Tolstoï eût aimé le grand évocateur italien, qui serait le Tacite de la poésie, s’il ne dépassait pas Tacite de toute la hauteur du vers sur la prose. On peut ne pas goûter le _Paradis_; le _Purgatoire_ est plus accessible; mais, dans une traduction un peu concise, l’_Enfer_ est une chose admirable.
Chez les très grands écrivains, de pareilles incompréhensions sont dues, la plupart du temps, à des différences radicales de tournures d’esprit. Chez les critiques ordinaires, elles s’expliquent par le manque de lectures et, par conséquent, de comparaisons et de points de vue. On ne lit plus, et on ne lit plus parce qu’on écrit trop. La multiplicité des journaux et des revues a produit une maladie terrible, qui étend tous les jours ses ravages: la polygraphie. L’ignorance juge tout et règne partout. Le monde intellectuel est devenu la proie de l’incompétence. Au lieu des bons et sérieux articles d’autrefois, qu’on savourait à loisir au coin du feu, le public se contente de comptes rendus bâclés, ou même de simples annonces de librairie; si bien que le lecteur, faute de guide, ne prend plus la peine de choisir et n’achète plus que les «prix littéraires».
«La critique n’existe pas, disait déjà George Sand en 1854, dans une lettre à Champfleury. Il y a quelques critiques qui ont beaucoup de talent; mais une école de critique, il n’y en a pas. Ils ne s’entendent sur le pour et sur le contre d’aucune chose. Ils vont sabrant ou édifiant sans raison, ils vont comme va le monde... Ils sont ingénieux, ils ont du style. Mais de tout cela il ne sort pas l’ombre d’un enseignement. Rien ne se tient dans leur dire, et ce n’est pas trop leur faute. Rien ne se tient plus dans l’humanité.»
L’examen du rôle et des responsabilités de la critique soulève une question toujours d’actualité qui, vers les derniers temps de sa vie, a beaucoup préoccupé Brunetière. Il s’agit de savoir si la Critique a le droit de juger les œuvres littéraires sans se soucier de leur valeur morale, ni du bien ou du mal qu’elles peuvent causer. En principe, évidemment, la Critique a le devoir de prendre très au sérieux les conséquences morales d’une œuvre. La première condition de l’art, c’est d’être moral. Tout le monde est d’accord là-dessus.
Il n’est cependant pas toujours facile de concilier le véritable esprit critique avec des principes de moralité trop rigoureuses. Barbey d’Aurevilly, l’intraitable catholique, ne croyait pas devoir s’interdire, comme romancier, la peinture des vices les plus audacieusement équivoques, comme dans la _Vieille Maîtresse_, l’_Histoire sans nom_ et l’abominable _Ce qui ne meurt pas_, dont le héros a _en même temps_ pour maîtresse une mère et sa fille. Barbey d’Aurevilly n’hésitait pas non plus à se ranger parmi les défenseurs de Baudelaire, lors du fameux procès intenté à l’auteur des _Fleurs du mal_, sœurs bien authentiques des fleurs pestilentielles du Cotentin.
A propos des obligations morales de la Critique, M. Alfred Mortier, dans sa remarquable _Dramaturgie de Paris_, note cette observation faite par Corneille: «Que les anciens se sont souvent contentés de la naïve peinture des vices et des vertus, sans se mettre en peine de faire récompenser les bonnes actions et punir les mauvaises.» Une moralité trop intransigeante engendre souvent le parti-pris. La foi religieuse empêche certains catholiques de rendre justice à Renan, que Veuillot jugeait plus sommairement encore, quand il disait: «Cet homme vous donne envie de lui courir sus.» Bossuet et Veuillot n’aimaient ni Molière, ni Rabelais, ni Montaigne. Il y eut un moment où la Critique catholique parut combattre le Réalisme comme un scandale religieux. Par contre, des esprits réactionnaires semblent croire aujourd’hui qu’on ne peut aimer sincèrement les classiques que si l’on est royaliste, et que la bonne poésie est inséparable de la bonne politique.