Comme va le ruisseau

Part 14

Chapter 143,953 wordsPublic domain

Les étables, dans l'énorme cour en pente, feutrée de son pailler central, faisaient retour sur la ligne des écuries, également spacieuses, claires et aérées les unes et les autres. Une des étables était pour les mères et leurs veaux; les taurins avaient la leur; le tauril des grands taureaux générateurs s'ouvrait par des couloirs, autant de couloirs qu'il y avait de taureaux, sur des enclaves où les taures leur étaient amenées. Comme un fleuve, l'énorme sève animale coulait là, propageant les races et accroissant les dynasties. Les puissants porcs épineux habitaient plus bas un rang de soues communiquant avec des cours aux relents aigres et chauds: là traînait dans la paille le ventre des truies et ballait la ribambelle des petits gorets roses, la queue en tirebouchon. C'était vraiment la grande arche de vie, nombreuse en espèces réputées, avec sa rumeur vaste de ménagerie ronflante et gorgée où tout à coup, comme un rappel des faunes de la savane, haletaient des cris furieux. Par là-dessus, aux fumiers épais, piaulait, gloussait, cacardait, fanfarait la volaille des basses-cours, oies, jars, pintades, poules, éventés par le vol tournoyant des pigeons et balayés par la traîne d'or et de pierreries des paons. Et les sabots en tous sens battaient; on entendait ruisseler l'eau des pompes dans les abreuvoirs; six servantes travaillaient à la laiterie, tenant fraîches les jarres, barattant le beurre et en emplissant les cuvelles, écurant la dalle et les seilles. Dans la forge, tintait l'enclume; le charril résonnait des coups de marteaux sur les jantes et les essieux. Le rabot et la scie hiaient, stridaient, râpaient dans le hangar. Il y avait toujours dans une maison comme celle-là quelque ouvrage gros ou mince à terminer et qui avait son cri et son bruit différents des autres.

Si dans un troupeau il y a les moutons, il y a aussi, pour les maintenir dans le bon chemin, le berger et ses chiens. Mme Baesrode surveillait la laiterie comme Baert avait la garde des étables et Arnold celle des écuries, comme Roselei s'en allait dire aux abeilles des ruches la bonne parole qui les rendait soumises et charmées. Quelquefois on entendait venir le pas du grand Hugo ou bien il était derrière vous au moment où on s'y attendait le moins. On pouvait être sûr que déjà il avait fait le tour du domaine, inspecté les granges, les champs de blé, les prairies et le bois, réparti le travail entre tous et terminé un marché avec l'un ou l'autre marchand. Tous les jours il en venait pour les chevaux, les vaches, les nourrains et le reste. Et Baesrode trouvait aussi le moyen d'aller acheter ses machines à la ville et d'assister aux séances réglementaires de la Chambre.

La grande demeure ne chômait un peu qu'à l'heure de la méridienne; la cuisine servait de réfectoire aux serviteurs et aux ouvriers; ceux-ci étaient réunis autour de la vaste table, au nombre de vingt ou trente selon la saison, sans compter les aoûterons embauchés pour la moisson et qui, ceux-là, mangeaient aux champs. Hugo avait voulu que ce petit peuple d'hommes et de femmes levés à l'aube et harassés déjà par les travaux de la matinée, connût avant les maîtres la détente et le réconfort du repas qui coupait la journée. Zabeth et Roselei de leur côté veillaient à ce que la nourriture fût abondante et que l'ordre et la propreté qui régnaient partout dans la ferme fussent également la loi qui régissait cette réunion d'êtres rudes. Il leur était défendu de blasphémer Dieu et une courte ablution au lavoir leur rafraîchissait le visage et les mains avant qu'ils se missent à table.

Baesrode et sa famille s'attablaient alors à leur tour; le père, debout, disait les grâces, que les autres écoutaient, les mains jointes. Pendant une heure, dans le grand silence de sommeil des bêtes et des gens, ils goûtaient là une intimité et un délassement. Un peu de gravité se mêlant à tous les actes d'une maison dont le chef lui-même parlait peu, une sérénité confiante apaisait les visages et mettait dans les yeux une clarté de vie égale et limpide. Puis Hugo, presque toujours parti au matin avant le passage du piéton, dépouillait le courrier qu'il trouvait en rentrant tandis que Mme Baesrode faisait un somme et que Roselei, en étouffant un peu le bruit, jouait au piano un des huit ou dix morceaux qu'elle connaissait. Généralement c'étaient des chansons de pays: ni Baesrode ni sa femme n'y étaient insensibles, et quelquefois un des fils passant par la cour, les reprenait en sifflant. Le piano, au bout d'un instant, lui-même se taisait. Roselei allait à ses abeilles en emportant sa corbeille à ouvrage ou un livre qu'elle lisait à l'ombre d'une des tonnelles du jardin. Il arrivait des fois que le livre ne l'intéressait pas jusqu'au bout: elle n'avait jamais rien compris aux romans de Paris. Comme elle connaissait l'anglais, c'était plutôt de ce côté que lui venait la petite émotion d'humanité qu'elle demandait à la lecture. Celle-ci était en somme pour elle une occasion d'être un peu seule avec elle-même; mais le zon des abeilles parfois à la longue l'engourdissait. Toute la terre du reste semblait dormir dans le lourd été de la ferme. On ne sait pas d'où ensuite venait le réveil; de nouveau les sabots rabotaient le pavé sonore; les attelages roulaient; la vie à grandes ondes bruissantes reprenait son cours.

VII

Autour des quarante ruches orientées au soleil et abritées des pluies par un mur en briques, un jardin d'essences sucrées avait été planté, abondant en phlox, en asters, en spirées. Le rucher, avec son toit incliné et ses parois en planches, alternait l'alignement des cônes en paille et des ruches à cadres, celles-ci peintes en bleu comme les planches des parois, à cause du goût des abeilles pour cette couleur. Un bosquet de troènes, de seringas et d'acacias bordait la brique ensoleillée où s'ouvraient leurs palais d'or; elles vivaient à l'abri du vent et du bruit, dans la paix parfumée de l'enclos fermé d'une porte à claire-voie.

Roselei s'approchait librement des ruches, les maniait, en renouvelait les cadres: les abeilles la connaissaient et ne se défiaient pas. Quand Alain venait, ils allaient ensemble les voir travailler ou, comme des boules métalliques, rebondir par l'air. Non loin un banc avait été taillé dans un tronc d'arbre abattu: ils s'y asseyaient et souvent, sans rien dire, demeuraient là un long temps, baignés d'air, de lumières et d'arômes. Ni l'un ni l'autre ne s'occupaient de savoir quel était le sens de leur vie et pourtant, sitôt qu'ils étaient à deux, leur vie était comble comme si ensuite il n'y avait plus rien à désirer pour eux.

Alain aussi possédait des ruches; il en avait dix et il savait l'art de les charmer en sifflant du bout des lèvres une petite chanson. C'était très doux, comme le vent de l'été: aussitôt les abeilles devenaient soumises; il n'avait pas besoin de les enfumer comme font les autres. Roselei aimait sa petite chanson: quand elle relisait _Les Petites gens du hameau_, elle croyait l'entendre vibrer à travers les lignes.

L'âme de la Flandre corne entre ses pâturages et mélodieusement bruisse en ses ruches. Quand par-dessus la barrière, quelqu'un ôte sa pipe de sa bouche et aspire longuement l'odeur de lait du troupeau ou qu'il oublie les heures à regarder aller et venir les abeilles, on voit bien que celui-là est un vrai Flamand: la terre peut bien alors travailler toute seule; le temps coule comme l'eau et le vent.

C'était une chose si profonde qu'ils sentaient là, à deux, quand ils étaient devant les ruches. Alain, qui connaissait si bien le cœur des gens des hameaux, peut-être aurait voulu décrire cela. Un homme de son âge vivant à la campagne dans l'éveil des mille sensations que procure la vie de la nature, trouve partout des correspondances. Les petites reines un jour s'en vont avec l'essaim par les airs, comme l'épousée avec le mari part habiter la ferme où ils s'aimeront et auront des enfants. Voilà, oui, la ruche fait penser à la famille, à un mystère très doux et éternel.

Alain Rippers aurait pu concevoir un tel sentiment; mais près de Roselei, il ne pensait plus à rien; ses idées étaient vagues et indéfinies comme au matin les ciels de Flandre avant que le soleil ne perce le brouillard. S'ils parlaient, c'était des choses les plus habituelles de la vie: ils n'avaient pas besoin d'exprimer quelque chose de défini pour sentir venir à eux la joie du paysage, de l'heure et de la vie. Ils avaient ensemble le sentiment qu'ils auraient pu rester là pendant des journées, sans éprouver le moindre ennui ni même le désir d'aller voir ce qui se passait par-dessus la haie. C'était cependant cette même Roselei qui jouait au football et au polo, comme un garçon. Quant à lui, il oubliait volontiers qu'il était l'auteur des belles histoires dont Hugo Baesrode un jour avait parlé à la Chambre comme il l'eût fait de quelqu'un qui eût inventé une machine agricole nouvelle ou réalisé pour les populations de la campagne un sûr moyen de décupler le rendement du champ. En sorte qu'il n'y avait plus là que deux êtres qu'une grande affection naturelle rapprochait, tous deux jeunes, sains et beaux, comme une fille et un garçon nés du même sang.

Entre les Baesrode et les Rippers, du reste, la différence des conditions jamais n'avait été bien sensible. L'estime et l'amitié que Hugo Baesrode avait toujours eues pour le vieux fermier, homme de bien et échevin de la commune, il les avait reportées sur le loyal garçon, reçu presque en fils dans l'ancien domaine des seigneurs.

Cependant Alain ne pouvait oublier la supériorité d'un homme comme le grand Hugo sur tout le petit monde des paroisses: il était vraiment resté, dans la vie, l'humble garçon qui, une ou deux fois la semaine, avec les compliments de sa mère, s'en venait apporter à Mme Baesrode une douzaine de beaux œufs frais dans un petit panier ou bien une couple de jeunes pigeons ou des fruits ou encore un bouquet de grosses pivoines ou de roses d'un sang rouge-bleu. Sa mère et lui faisaient, en toute simplicité de cœur, ce léger présent et personne ne riait: chacun donne selon qu'il peut, et Alain toujours, s'en allait avec un chaud remercîment.

A leur âge ils étaient encore deux enfants innocents qui se regardaient franchement dans les yeux sans penser à mal.

Il avait dit un jour:

--Roselei, vos yeux sont comme des miroirs: j'y vois passer les nuages et trembler les feuilles des arbres.

Alors, par jeu, elle lui avait demandé:

--Alain, regardez un peu si vous ne voyez pas aussi le gros bateau qui passe là-bas dans le canal.

Elle l'avait dit si sérieusement qu'on aurait cru vraiment qu'un bateau glissait par-dessus les prairies, au bas du ciel. Et seulement, après, tous deux avaient ri.

VIII

Le bon Alain, à quelque temps de là, aurait eu fort à faire s'il lui avait fallu regarder passer les nuages dans les claires prunelles de la fille des Baesrode. Il en était venu un si grand nombre que c'était comme si toutes les barques de la mer s'étaient mises à naviguer par le vaste ciel de pluie. Chaque fois qu'on regardait au-dessus de soi, c'étaient de grandes voiles grises qui battaient, ou bien un steamer avait l'air de vomir des tourbillons de fumée par ses cheminées; d'autres fois, c'était la mer tout entière qui, d'une fois, semblait passer là-haut, avec ses vagues, ses écumes, ses navires et ses poissons. Les gens de fermes, eux, arrivaient sur le pas des portes et regardaient pleuvoir. Il y avait tout de même trop longtemps que la terre avait soif: le bon Dieu avait écouté la prière des cloches et les petits anges avaient ouvert les robinets, comme ils disaient. Maintenant chaque goutte d'eau était une pièce de cent sous pour les champs; les épis aussi de leur côté regardaient là-bas à l'horizon si cela durerait un peu de temps encore; ils ne demandaient qu'une petite semaine, après quoi ils feraient tout seuls l'effort pour arriver à maturité. Tout le monde en était content, les bêtes au pâturage, les chevaux par les routes, les coquelicots et les bleuets qui se préparaient pour le reposoir de la procession, le jour de la Fête-Dieu. Il n'y avait que les abeilles qui se plaignaient; la terre sentait bon le thym, le mélilot, la tanaisie, l'orpin et toutes les bonnes essences douce-amères, comme si une grande bouche de là-haut s'était mise à souffler sur les petites braises parfumées des cassolettes. Et elles étaient là sur les seuils, dans leurs robes d'or, se troussant, mais n'osant sortir. Quelquefois une se risquait, piquait droit dans l'air pour juger de l'état du ciel, mais presque aussitôt elle était obligée d'entrer dans l'une ou l'autre corolle pour attendre que le gros de l'ondée eût passé. Les fleurs, avec des soins bienfaisants, doucement la séchaient, lui faisaient une écharpe de pollen et garnissaient ses petits paniers avant de la renvoyer à la ruche. Le pis, c'est qu'il arrivait parfois un gros moine de bourdon goulu qui ronflait dès l'entrée pour annoncer qu'on lui mît la table. Un papillon en habit de nankin alors arrivait regarder du balcon d'une feuille et se mettait à rire en remuant ses antennes. Quand Alain contait cela dans ses petites histoires, il avait l'air d'être lui-même de la maison.

Il plut ainsi pendant dix jours: l'ondée pénétrait jusqu'au cœur de la terre; la petite forêt ligneuse des racines sous le sol gras s'étirait comme des enfants au bain. Et puis le chat à pattes de velours commença à traverser la cour; on sut ainsi que le beau temps allait revenir. Un peu de soleil vint d'abord et puis un peu d'ombre, comme femme et mari. Si Alain avait regardé dans les yeux de Roselei, il aurait vu s'en aller les derniers nuages. Toutes les barques du ciel encore une fois étaient reparties pour là-bas, pour la vraie mer, et d'invisibles mains s'employaient à repeindre le grand ciel en bleu. Jamais le pays n'avait été aussi beau: les petites arches de Noé du bord des routes, avec leurs murs au lait de chaux et leurs volets verts ou bleus, avaient l'air de grosses touffes de fleurs. C'étaient les petits jardins qui étaient heureux! Les grands pavots blancs disaient bonjour comme les petites sœurs de l'école quand elles passent, les mains dans leurs manches, en inclinant leurs cornettes.

IX

Alain, pour se rendre au pachthof, prenait le chemin le plus court et s'en revenait par le chemin le plus long. Il pouvait ainsi songer tout à l'aise aux abeilles de Roselei. Il suivait d'abord le long ruban de chaussée qui, sous les grands ormes, avec ses larges pavés gris, s'en va vers la ville. Les poulains, quand il passait, arrivaient jusqu'à la barrière, avec leurs grosses têtes lourdes et leurs raides jambes en piquet, comme les chevaux de bois du carrousel, les jours de kermesse; et puis en lançant des ruades, ils repartaient téter les belles juments aux ventres polis et aux clairs yeux de bonnes nourrices.

Un petit fossé d'irrigation les séparait du pâturage des vaches, touffu et émaillé comme un tapis. Elles aussi, en balançant leurs fanons et soufflant des naseaux, arrivaient le regarder par-dessus la clôture, comme des femmes curieuses; et d'une petite tape il chassait les grappes de mouches pendues à leur flanc ou leur caressait le mufle; et un petit instant ils étaient là ensemble, comme une même humanité. Quelquefois il disait une parole qui se rapportait à l'immense bonté des bêtes et les vaches remuaient les oreilles comme si elles avaient compris. On peut bien dire que l'âme des Flandres alors tout entière passait dans le bon fils de la ferme des _Six jeunes hommes_. Et les chevaux, les belles vaches couleur de beurre et de lait, les prairies et par delà, toute la terre jusqu'à l'horizon appartenaient à Hugo Baesrode.

Il admirait dans sa simplicité, que cela fût ainsi puisque, aux mains d'un maître comme celui-là, une telle faveur se changeait en bénédictions pour tout le monde. Le pays aujourd'hui rapportait dix fois ce qu'il rapportait autrefois: de toute la contrée jusqu'à Bruges, il était le plus riche en cultures et en troupeaux. Quand Hugo passait à cheval sur la route, il pouvait jeter à droite et à gauche le coup d'œil du maître. Si quelque chose n'était pas à son goût, il entrait dans les fermes et disait ce qu'il avait à dire. Parfois il avançait au paysan l'argent nécessaire à l'achat des nouvelles machines. Là-bas, à la Chambre, il défendait la petite propriété contre la grande: celle-ci ne lui avait jamais pardonné. Il espérait sous la forme des syndicats, déterminer une ligue défensive des fermiers contre ce qu'il appelait la terre morte des seigneurs. Il disait que la terre est sacrée à la condition qu'elle vive et qu'elle appartienne à celui qui la cultive: il n'admettait d'autre droit sur elle que le travail.

Alain maintenant quittait la grand'route et s'engageait dans l'un des chemins de traverse qui desservent l'intérieur des terres. Sous les grands feuillages, derrière les haies taillées ras, étaient les petites fermes avenantes et fraîches avec leurs animaux, leurs cultures, leurs meules de foin et de paille, comme des paradis terrestres. Tout semblait repeint à neuf depuis les dernières pluies; il se disait qu'il n'y avait pas un endroit au monde où il faisait si bon vivre, et à voir le travail de chacun qui à la longue avait fait le sol fertile et gras, avec ses carrés de céréales et ses enclaves de pommes de terre, de fèves, de pois, d'oignons, de choux, il trouvait aussi, comme Baesrode, que la terre ainsi cultivée était de la chair vivante, la chair même du paysan, et que ce que celui-ci en tirait était comme les enfants sortis de lui. Il était un peu honteux alors de tout le temps qu'il passait à noircir du papier quand il n'y avait jamais assez de bras pour retourner les sillons. L'ombre, là où il passait, duvetait tièdement le sentier, semait des petites fleurs lilas sur le pis des vaches, ajourait d'un dessin de guipure l'échaudage des maisons. Il songeait: «Le seigle de Paridens sera mûr avant le nôtre.» Ou bien: «Le froment de Verriest n'a pas profité.» Et quelquefois il cassait un épi qu'il roulait dans sa paume et dont il mangeait le grain d'or. Et ensuite, tout doucement, sa pensée encore une fois s'en revenait vers Roselei.

Lui comme les autres, à présent était prêt pour la moisson: avant quinze jours le champ serait à couper si le bon temps continuait. Avec le valet et la servante comme au temps du père, il tâcherait de suffire à la peine. Mais les faucilles étaient ébréchées et vieilles, il lui faudrait aller se remonter à la ville; et on ne sait pas pourquoi il lui revenait là-dessus l'idée d'une petite chanson où les faucilles se mettaient à radoter entre elles comme de vieilles gens.

A la ferme, il trouvait en rentrant la mère écrémant le lait ou nourrissant d'une bouillie de son ses veaux à l'engrais. C'était une vieille femme triste et qui pouvait dire, au temps qu'elle sentait dans les jambes, le temps qu'il ferait le lendemain. Elle avait été une des belles filles du pays; mais l'âge, les fatigues, le regret d'avoir perdu son mari, en la ridant et la fléchissant, ne lui avaient laissé que la beauté limpide des yeux, comme les bêtes au pré. Cependant elle était restée la bonne ouvrière mêlée dès l'aube à la vie de la maison et qui trouvait encore le moyen de bêcher son jardin et de soigner ses vaches quand elle avait fini avec les gens. Jamais on ne l'avait plus vu rire depuis la mort du fermier: son âme était une chambre aux volets clos où la joie du dehors n'entrait plus. Quand Alain était à la ferme, ils ne se disaient pas six mots de toute une journée, bien qu'il fût pour elle un vrai fils et qu'elle l'aimât comme si elle continuait de le porter en elle. Il avait, à côté de la sienne, une grande chambre sous le plancher du grenier et dont la fenêtre à petites vitres carrées s'encadrait du feuillage d'un poirier en espalier. Il trouvait toujours sur les planches de l'armoire son linge, ses camisoles et ses chaussettes en bon état. Elle veillait aussi à renouveler l'eau bénite dans le bénitier, sous la branche du dernier dimanche des Rameaux.

Au matin, en se levant, le bon garçon voyait une petite ombre trembloter sur ses draps de grosse toile; c'était le vol d'un ménage d'hirondelles qui depuis trois ans revenait nicher au-dessus du croisillon. Il entendait aussi les pigeons gratter et roucouler dans le pigeonnier au-dessus de sa tête. Les pigeons étaient une des passions du village: une fois un de ses colons était rentré le premier de Paris et avait eu le prix. Mais depuis qu'il faisait ses petits contes, il n'allait plus sur les routes, en bras de chemise, le nez en l'air, regardant s'ils auraient le bon vent. En ce temps aussi, il lui arrivait d'aller boire des petits verres au local de la société, avec les amis. Tout cela lui avait passé: il n'aimait plus que ses ruches. Le dimanche matin, après la messe où de loin il voyait doucement remuer le chapeau de Roselei, il restait une heure et plus planté devant ses abeilles, dans l'odeur vanillée du jardin. Elles entraient au cœur des grandes clochettes bleues, suçaient le chèvrefeuille, rebondissaient très haut par-dessus le toit de l'étable. Il les suivait longtemps des yeux, il s'imaginait qu'elles allaient là où allaient ses pensées. Et encore une fois, il lui venait le sujet d'une de ses petites histoires: il ne l'écrivait qu'après l'avoir longtemps roulée dans sa tête.

Une petite ferme comme la sienne vaut mieux pour la méditation que le bruit et l'affairement d'une grande exploitation comme celle des Baesrode. Du moins il le disait: il s'y sentait plus près de soi-même, dans la petite ruche silencieuse de l'âme. Roselei riait de l'entendre parler ainsi, disant, de son côté, que c'était après tout une question d'habitude: l'escargot va avec sa maison sur le dos, mais l'écureuil a besoin de toute la forêt pour vivre. A son tour il riait, lui toujours sérieux.

--C'est vrai, disait-il, je suis l'escargot, moi.

Un jour qu'il était dans le charril, fixant avec des clous la bande d'une roue de charrette, il entendit un grand vacarme dans la cour. Toute la poulaille apeurée battait de l'aile et fuyait devant le piaffement de Carlintje, la petite jument de Roselei, entrée en tempête avec sa maîtresse sans selle sur son dos. Elle lâchait la bride, le cheval s'arrêtait net et les cheveux dénoués et flottants, elle sautait bas, retombait sur la pointe de ses bottines, en petite amazone sauvage qu'elle était. Sa jument était à la fois pour elle un jeu, une camaraderie, une habitude, la chose vivante qu'elle sortait de l'écurie quand elle allait aux fermes visiter ses malades ou simplement qu'il lui passait la fantaisie de faire un petit temps de galop.

Carlintje, la bride pendante, se mettait à brouter une botte de foin tandis que Roselei entrait dans la cuisine et disait à Siska Rippers en train de peler des pommes de terre:

--Dag moederke (bonjour, petite mère).

C'était si insinuant et musical, avec le son de cuivre clair de sa voix!

A Alain qui là-dessus arrivait les rejoindre, elle faisait part ensuite de la grande nouvelle. La petite baronne Tols et son cousin le lieutenant étaient venus la veille lui demander de représenter une des princesses de la cour dans la figuration d'un cortège où se voyait Philippe le Bon faisant sa joyeuse entrée dans Bruges: son père prêtait les plus belles bêtes du haras: elle-même monterait une des grandes juments primées: mais il lui fallait un servant d'armes qui se tiendrait à la tête du cheval, en habits de parade comme elle-même; et elle lui demandait:

--N'est-ce pas, Alain, que vous ferez bien cela pour moi?