Comme va le ruisseau

Part 13

Chapter 133,696 wordsPublic domain

Un peu avant que sonnât la cloche pour la grand'messe, le vieux landau, attelé d'une paire de chevaux brabançons, s'arrêtait devant le perron. Zabeth et sa fille, en robes et chapeaux clairs, gantées de fil blanc, prirent place, avec le commissaire et l'avocat en vis-à-vis. Les garçons, eux, étaient partis en avant. Baerens, la casquette plate en toile cirée sur la tête, en boule dans son complet marron, se hissa sur le siège: l'attelage passa la douve, et par l'avenue des châtaigniers, gagna la chaussée menant au village. Dans le matin bleu, ventilé de souffles chauds, les bêtes s'ébrouaient en capuchonnant et quoaillant sous leur harnais de cuir jaune. On longea de petites bordes blanches à contre-vents verts, protégées de haies d'aunes. Là aussi, comme partout en terre de Flandre, le dimanche, un grand silence régnait. Personne dans les courtils; un poulain çà et là avançait sa grosse tête par le vantail ouvert. Et puis, tout de même, il venait un petit enfant qui partageait sa tartine avec le chien: c'était doux comme une bénédiction du bon Dieu.

On commença à entendre plus distinctement les volées de la cloche, à travers le ronflement des roues et le claquement des ferrures. Un fossé tari, au talus fleuri de renoncules, bordait la route. Au passage quelquefois, l'ombre d'un feuillage de noyer, par-dessus la chaussée ensoleillée, persillait les robes et les visages. Et Zabeth, à droite et à gauche, regardait courir les pâturages d'or, les champs de pommes de terre, les enclaves de céréales et de féveroles, sans rien dire, en bonne fermière qui pense au rendement. Le Commissaire essayait d'intéresser à ses vues administratives Roselei qui pensait à quelqu'un qui n'était pas là. On ne savait pas à quoi pensait «Mlle Adelin».

Les Baesrode avaient leurs chaises dans le chœur, non loin de la pierre gravée où à la longue, sous le râclement des pieds, s'était effacé le nom de ce chevalier Josse Jasper Baesrode, leur ancêtre, retourné à la terre et qui avait habité la grande demeure rurale qu'ils occupaient eux-mêmes. La vieille foi du pays était restée en eux comme le sang de la famille, comme l'âme religieuse du pays jadis éprouvé par la mer et tranquillisé avec le temps. C'était une dévotion simple et profonde, comme le sentiment de leur propre vie et qui toujours, chez Hugo, d'esprit large, s'était défendue de s'inféoder à la politique de parti. A la Représentation nationale, il parlait des vaches, des moissons, des semailles et des petits cultivateurs: on le voyait arriver dans son éternel veston gris, avec un grand chapeau de paille l'été et le reste du temps un large feutre mou, gris comme le veston, et il était là, entre les bourgeois et les socialistes, écoutant, les yeux pensifs sous ses broussailleux sourcils encore noirs, ses grandes mains rouges croisées sur le pupitre, devant lui. Il ne parlait que deux ou trois fois, au cours de la session; mais ce qu'il avait à dire, il le disait avec simplicité et énergie, en homme de la terre qu'il était. Personne ne riait quand, d'un petit hochement de tête, il terminait sur un mot, toujours le même: «J'ai dit.» On avait plutôt le sentiment qu'à côté de tant de politiciens bavards disputant de petites choses éphémères qui ne comptaient pas dans l'ordre stable du monde, celui-là, venu du fond des labours, avec son grave visage tranquille comme les bœufs et les chevaux, représentait quelque chose d'essentiel et d'éternel. Hugo Baesrode demeurait un paysan devant les pouvoirs comme il l'était parmi ses écuries et ses étables, comme il l'était aussi devant Dieu. Presque toujours, descendu de cheval à la porte de l'église, il se mêlait au petit tas noir des gens de petites fermes et entendait avec eux la messe matinale. Il leur donnait le bonjour en les appelant par leurs noms, comme des égaux. Les plus vieux le saluaient par son nom de Hugo, «mynheer Hugo», en touchant leur casquette et il leur serrait la main. C'était aussi la messe des servantes et des garçons bouviers.

Mais à dix heures, c'était déjà une messe de bon Dieu de seigneurs: des carrioles amenaient les fermières des grosses fermes, à chaînes d'or sur leurs robes de soie, de lourds pendants d'or aux oreilles, comme des poupées de kermesse. On se trouvait là entre notables, les échevins, le secrétaire communal, le receveur des contributions, l'instituteur, et les moins riches s'étaient fait raser par le maçon, la veille ou tout au matin. A part l'odeur des fosses à purin qui arrivait des champs par les vantaux, ouverts, il sentait un peu moins mauvais ce jour-là chez sainte Godlieve, patronne du village et de l'église.

De loin, entre le créneau des épaules, s'apercevaient, au bout de leur haute taille, les chapeaux de Mme Baesrode et de sa fille. Même agenouillées sur le bord de leur chaise, elles avaient l'air, dans le chœur surélevé d'un degré, pour les fidèles du bas de la nef, de grands portraits de famille encadrés par l'autel, les candélabres, les vitraux et le jardin fleuri de chasubles. Baerens, lui, du parvis, sa casquette de cuir verni entre les doigts, prenait sa part de la messe, une oreille aux répons des chantres, l'autre au cliquetis des gourmettes de ses bêtes arrêtées près du porche. Puis un des enfants de chœur secouait la sonnette, le curé élargissait le geste de la bénédiction et le flot ne sortait pas tout de suite: on voulait voir passer les Baesrode et leurs hôtes. Il y avait toujours là aussi quelqu'un qui regardait: c'était Alain Rippers, le fils de la ferme des _Six jeunes hommes_.

IV

Comme le landau, au large trot égal des limoniers, reprenait la chaussée, ils virent l'aîné des fils qui les saluait à grands tours de casquette et, tout en pédalant par les petits sentiers, leur faisait signe qu'il allait prendre à la descente du train «le curé», comme à la maison on appelait déjà le séminariste. Il y avait trois bicyclettes à la ferme et Roselei parfois s'amusait à monter en garçon. Mais une vieille rancune était restée au cœur pour ce cheval d'acier qui avait été le précurseur de la terrible concurrence de l'auto. Baesrode était avant tout éleveur, quoique d'esprit largement ouvert à toutes les formes du progrès. «Quand la mécanique aura tout envahi, disait-il, moitié sérieux, moitié riant, que deviendront nos Donder?» Et pour se donner raison, il ne marchandait pas les chevaux aux siens. Zabeth avait les deux postiers du landau; elle montait aussi autrefois une alezane, produit de Donder Ier et de Princesse, une princesse passée reine et qui était encore une des mères réputées du haras. Une douleur qui lui était restée d'une côte cassée, l'empêchait de faire encore du cheval. Roselei avait son cob, parmi les trois autres qui servaient aux fils, les jours de polo.

Tandis que Baerens dételait, Van Pède père et fils allaient rejoindre Hugo dans la rotonde de la chambre de lecture. Enfoncé dans son fauteuil de paille, sans coussins, les jambes allongées devant lui, il lisait la dernière livraison de la _Revue agricole_, qu'il découpait à mesure avec le couteau à papier. Sur les tables, des journaux flamands et français étaient dépliés, d'une odeur d'encre fraîche. On se sentait là en communication avec le reste du monde: l'âme de la grande humanité, trouvant la porte ouverte, s'était installée dans ce lieu de méditation et d'échanges de pensées. On n'avait au surplus qu'à étendre la main vers les bibliothèques, aux deux côtés de la cheminée, dans la chambre de lecture, pour se retrouver au plein cœur des idées et de la sensibilité de l'époque. C'était cela aussi le signe du grand changement apporté par un siècle plus intellectuel chez les hommes vivant au sein de la nature. Le vent du large avait passé dans les esprits comme il avait passé sur les étables, les granges et les champs.

Mme Baesrode et Roselei trouvaient toujours le temps de venir s'asseoir dans les rockings et de lire les livres que leur envoyait le libraire de Bruges. Cela se mêlait pour elles aux soins du ménage, aux travaux de l'ouvroir, à la surveillance des domestiques, au détail des activités intérieures. Chacun, dans la grande ruche, s'appliquait à une besogne déterminée. Arnold s'occupait du haras, Nand des jardins, du potager et du verger. Le grand Hugo, lui, était la force centrale à qui tout aboutissait. L'été surtout, le lourd été de la fenaison et des moissons, comblait les jours et pesait sur la maison. On n'avait alors, pour se détendre un peu, que le dimanche; ce jour-là, la grande main divine s'interposait entre la terre et les hommes.

Généralement du monde arrivait l'après-midi. Quelquefois on était dix, et quinze, jeunes gens et jeunes filles, à jouer au tennis, au football ou aux quilles, à tirer à la carabine, à l'arbalète et à l'arc, à organiser des parties de carrousel et de polo. Roselei avec les garçons était elle-même comme un garçon. Cependant ce n'était plus tout à fait la même chose quand arrivait le bon Alain Rippers.

Ce dimanche-là, ce furent d'abord les trois cousines qu'amena le break. Puis débarquèrent, en auto, les Dierens de Dierendonck, petits hobereaux qui à grandes bouchées mangeaient les restes d'un patrimoine autrefois considérable. Le baron n'aurait pas été fâché de céder à Baesrode sa métairie du vieux Tilleul, délabrée et par surcroît hypothéquée pour plus de la moitié de sa valeur. Hugo, les yeux vagues, répondait qu'avec ses quelques centaines d'hectares, il avait bien assez de terres comme cela. Au fond, comme il avait l'esprit avisé du paysan, il estimait que, quand le fruit serait mûr, il n'aurait plus qu'à le cueillir. Mais cette fois, il ne fut pas uniquement question de l'affaire: Dierens avait amené avec lui ses deux petits barons, d'une baronnie qui chez l'aîné, au long menu crâne d'ouistiti, avait à peu près vingt-trois ans d'âge. Lui-même, avec sa mince peau rose-bleue d'écaflote d'oignon, était un petit homme singulier, bègue et comme agité d'une danse de Saint-Gui perpétuelle.

--Ex-ex-cu-sez, mon cher dé-pu-té-si si la baba-ronne...

Celle-ci, énorme, d'une enflure de courge, ne quittait plus son fauteuil.

La partie de tennis, derrière le verger, dans le pré dont l'aire avait été égalisée, était déjà engagée. L'ouistiti, nul en tout, du moins maniait habilement la raquette: il joua avec Roselei et avantageusement lutta contre les séminaristes, à tour de rôle. C'étaient de bons enfants comme Bruno, aimant à rire, d'une gaîté d'étudiants lâchés. Leurs robes noires s'enlevaient par bonds lourds, spiralant au-dessus de leurs gros souliers à bouts carrés, parmi le vol léger des robes blanches.

Petit à petit la cour s'était emplie de carrioles et de tilburys. Hugo, en chapeau de paille et veston gris, toujours de son pas égal promenait les hommes, leur montrait le haras, la laiterie, les machines agricoles, tandis que la jeunesse partait jouer avec la fille et les fils de la maison et que Mme Baesrode conduisait les dames s'asseoir sous les charmilles. C'étaient encore là, après tout, des plaisirs de campagne entre gens simples. Il n'y avait que des êtres prétentieux comme ce Van Pède fils pour les trouver grossiers.

Au surplus, son parti était pris: même avec des chances, il ne sacrifierait pas sa petite Peluche à cette grosse Roselei. Ses chances, d'ailleurs, il le reconnaissait, étaient singulièrement problématiques. Depuis deux jours qu'il était là à lui faire sa cour de joli homme, elle se montrait à son égard d'une indifférence décourageante.

Roselei avait une de ces âmes tranquilles de fille des Flandres, comme, entre les saules, les petites mares vertes que le vent ne ride pas.

«Rien à faire, conclut-il, affaire classée.» Mais son amour-propre restait blessé; il se montra mauvais joueur, fut maussade, s'écarta du tennis après quelques coups de raquette et finalement alla s'échouer dans un des fauteuils de la rotonde où, en feuilletant des revues, il attendit impatiemment l'heure du train.

V

Et puis, il y avait toujours là Alain Rippers, ce gauche, doux et bon garçon qui tirait si peu d'orgueil d'être déjà mieux qu'un simple bon garçon. Car voilà, c'était la vérité: Alain manquait d'adresse aux jeux; jamais il n'avait pu faire la partie au polo; il montait à cheval comme un paysan qu'il était; mais ce paysan-là avait fait une chose qui semblait au-dessus de sa condition et de celle de tous les paysans comme lui. Alain Rippers avait écrit de sa grosse écriture et avec de mauvaises plumes, un livre de petits contes où il mettait en scène l'humanité des hameaux, un livre qu'un paysan de Flandre comme lui, après tout, seul avait pu écrire et qui n'ayant fait que des études primaires, tout de suite avait mis son nom obscur en lumière. Chez les Van Pède, on avait beaucoup ri, naturellement, de l'aplomb de ce fils des fermes qui, sans diplômes, s'amusait à barbouiller du papier. Roselei, au contraire, et ses frères, avaient relu cent fois l'histoire du petit conscrit qui, du regret de son village, meurt à la caserne et celle de la petite servante qui part pour la ville avec un sachet qu'elle porte sous sa chemise comme un scapulaire, un sachet où elle a cousu de la terre du champ; et celle-là aussi mourait quand à la longue, poussière à poussière, la terre s'était mise à filtrer à travers les points de couture, laissant le sachet vide.

Il y avait comme cela une vingtaine de récits, d'une intimité et d'une émotion qui vous tiraient les larmes des yeux. Même le grand Hugo, un jour qu'il parlait des gens de la campagne à la Chambre, avait trouvé le moyen d'en citer trois pages entières; il l'avait fait de mémoire et tout d'une fois, comme quelqu'un qui a vécu profondément de la vie d'un livre.

Alain avait vingt-quatre ans: il était le fils des Rippers, les fermiers de la vieille métairie des _Six jeunes hommes_, une petite métairie de quatre chevaux et de dix bêtes à cornes. Le père étant mort, c'était lui qui, en bon fils, avec sa mère, une femme de soixante ans, s'occupait de la terre et des bêtes.

Bien campé sur ses pieds, les épaules larges, ferme des reins, du biceps et du jarret, il présentait un type sain de la race comme les chevaux et les vaches de Baesrode, avec le poil blond et les yeux bleus, d'un bleu fleur de lin, si doux et si clair sous le clair ciel des Flandres.

On ne savait pas comment lui était venue la manie d'écrire: il avait douze ans quand son père qui était encore un homme solide en ce temps, déclara qu'il y avait dans la tête de l'enfant quelque chose qui n'était pas chez les autres: l'instituteur quelquefois lui prêtait des livres ou bien il regardait longtemps les images des vieux almanachs. C'était curieux aussi tout ce qu'il savait lire dans les prunelles des animaux. Et une fois il s'était mis à écrire une chose où le bon Dieu, descendu du ciel, arrivait dans un village donner la bénédiction aux chevaux, aux ânes, aux chiens, aux bœufs: à chacun il disait une parole que toutes les bêtes comprenaient et qui les faisait dodeliner la tête en poussant des cris variés; et c'était comme cela qu'il leur était venu une voix pour parler et prier à leur manière, comme leurs grands frères, les hommes.

Il se trouva qu'un jour le petit conte parut dans la gazette du canton. C'est Alain qui fut bien étonné et même un peu honteux de voir là-dessous son nom de fils de paysan: il avait remis son _Bon Dieu des bêtes_ à son vieil ami l'instituteur; celui-ci, sans rien lui en dire, l'avait envoyé au rédacteur de la feuille, lequel était son parent.

Ce fut le commencement. Comme à l'arbre il pousse une branche après une branche et que chacune à son tour porte un bourgeon qui donne sa feuille, il s'était mis à remplir de petits carrés de papier, le soir, à la chandelle, après avoir tout le jour hersé, labouré, ensemencé, fait les marchés à la ville, etc. A mesure qu'il achevait d'écrire une de ses petites histoires, il allait la lire à Roselei ou à ses frères; mais c'était toujours Roselei qui disait si c'était bien ou mal. Et comme cela, un dimanche, le journaliste, qui était aussi imprimeur, était venu lui proposer de publier ses contes dans le journal en lui offrant de les réunir ensuite en volume, comme on fait pour les grands auteurs: et Alain avait appelé son livre _La Petite vie au hameau_ et il s'en était bien vendu trois cents exemplaires à deux francs. Roselei avait senti battre son cœur.

Il était là maintenant avec les garçons, abattant les quilles sous le hangar où Hugo Baesrode avait fait établir le quillier. Les jeunes gens du village s'en allaient aussi tirer à la perche dans une des prairies de la ferme, à une petite distance du verger. Alain, d'un bras sûr, envoyait sa flèche toucher le coq au bon endroit et abattait neuf aux quilles, huit fois sur dix.

La belle Roselei, dans sa jeune force, ne dédaignait pas non plus de s'escrimer contre l'oiseau, le jour où se réunissaient les archers du Saint-Sébastiaenhof. Il n'y avait pas un homme pour bander l'arc comme elle, tirant sur la corde de toute la longueur du bras, touchant presque de l'épaule la terre; et puis la flèche partait, filait droit dans l'air. Dès sa petite enfance, elle s'était mêlée aux jeux de ses frères et des garçons de la famille; elle avait lutté avec eux sur le pré; elle jouait au football; elle faisait des roses à la carabine Flobert; elle nageait comme elle montait à cheval et comme elle chassait, avec l'héroïsme naturel de son rouge sang de campagne. C'était l'autre Roselei, celle-là, librement poussée parmi la grande vie d'une ferme, à côté des jeunes hommes dont elle avait presque la robustesse physique, et qui ensuite redevenait l'âme placide et reposée de la Roselei à la voix lente, aux yeux de rêve et de silence, au tranquille sourire qui, au coin des joues, faisait deux creux comme le remous d'une eau. Est-ce qu'elle n'était pas aussi une vraie fille de cette terre flamande où, comme disait Baesrode, les belles filles sont plus belles qu'ailleurs?

Enfin la chaleur tomba un peu: les séminaristes et le curé purent renfiler leurs soutanes qu'ils avaient accrochées à des branches. Les vols de robes blanches cessèrent de tourbillonner pour aller manger de la tarte et boire de la groseille ou du café sous les tonnelles où Mme Baesrode avait fait préparer un petit lunch. On était rouges comme les pivoines du jardin. Ce fut Roselei elle-même qui courut ramener Alain et les garçons du jeu de quilles. Elle ne trouva pas tout de suite l'avocat qui avait quitté la rotonde et fumait des cigarettes sur la route. Il avait fallu réveiller Van Pède, père, qui, depuis le dîner, ronflait à poings fermés sous les pommiers, la tête dans son mouchoir. Le baron, lui, suivait son idée: il avait pris le bras de Baesrode, et même on peut dire qu'il s'y pendait comme un petit singe à une grosse branche, et il ne cessait plus maintenant de lui reparler de sa ferme du Tilleul et de vanter les mérites de son aîné. Il était un peu comme un tireur qui voudrait mettre sa balle dans une cible et puis dans une autre en se disant qu'il arrivera toujours un moment où il la mettra dans le mille. Hugo voyait venir le vieux renard et riait au-dedans de lui.

VI

Après tout, ce n'était là qu'un dimanche parmi tant d'autres pareils, pour le pachthof des Baesrode: il fallait assister à un dimanche de polo pour avoir une idée du bruit et de la gaîté qui régnaient là certains jours. Il venait alors des fils des grandes fermes à six lieues à la ronde et la petite baronne Tols, de son côté, amenait un jeune lieutenant, son parent, très bon joueur. On n'avait pas de peine à former les deux équipes: Roselei était dans un camp avec le lieutenant et deux autres partenaires; la baronne dans l'autre avec Nand, Arnold, ou l'un des fils des grandes fermes. Quelquefois c'était Hugo Baesrode lui-même qui était l'arbitre: il se tenait près des deux poteaux, monté sur son grand bai brun.

Aussitôt la balle lancée, les petits chevaux, en vis-à-vis par rangs de quatre, partaient d'une volée; toute l'affaire était d'envoyer la balle dans le camp ennemi: les maillets au bout des longs manches de bois tournaient par-dessus les têtes: on entendait leurs coups secs frapper la boule qui filait, sautait, avec l'air d'un rat entre les pieds des chevaux. C'était merveilleux comme les petites bêtes virevoltaient en plein galop, semblant jouer là pour leur compte, avec des ébrouements qui étaient pareils à des rires. Par moments, on ne voyait plus qu'un tas de poils qui passait en trombe, avec des éclairs de ferrures en l'air et toujours le moulinet des maillets comme de grandes pattes de faucheux. Tantôt un camp ou l'autre parvenait à renvoyer la balle par delà les colonnes, dans le camp ennemi. On le savait tout de suite à la clameur qui s'élevait: les cobs alors jetaient leurs têtes en l'air comme des drapeaux. Hugo criait le point. Il fallait un nombre préfixé de points pour gagner. Et puis de nouveau, les petits chevaux partaient, cabriolaient, tournaient, faisant sauter leurs cavaliers comme des bouchons de liège jusqu'au moment où un cri plus fort que ceux qui avaient précédé signalait la victoire définitive. On s'amusait bien, le reste de la semaine, entre cobs, à se raconter ces exploits.

Tout alors rentrait dans l'ordre: la ferme reprenait son train, redevenait la grande ruche en travail sous les jours vermeils. Les cours ronflaient, les essieux grinçaient, les vaches repartaient pour la prairie, des valets menaient les chevaux du haras à l'abreuvoir ou les faisaient trotter sur la piste. Après la vente des six étalons, dernièrement achetés par un marchand allemand, il en restait encore huit à l'écurie. En comptant les juments, les pouliches, les poulains, les cobs, les chevaux de trait pour l'exploitation, c'était une cavalerie d'un peu plus de soixante-dix bêtes, toutes saines d'œil, de bouche et de poil. Les poulains à grosses têtes et jambes en échalas, jusqu'à la tombée de la nuit, s'éparaient et gambadaient à côté des mères, dans une des prairies clôturées. De petits taureaux se faisaient les cornes en râclant les pieux ou, déjà combatifs, les yeux torves et battant de la queue, s'accolaient, leur mufle court à ras du sol, dans le pré où étaient les génisses et les vaches laitières, toutes bien à point, la robe claire, rousse ou mouchetée de tons de fleurs.