Part 12
La tendre Josina mit du temps à se consoler, mais la vie est la vie: un matin, l'âme de l'été entra par la porte de la serre. Jamais il n'y avait eu autant de fruits et de guêpes: des fraises grosses comme des œufs saignaient dans les corbeilles. Mme Josina Joost ne finissait presque plus de manger, de prendre des boissons fraîches et de dormir. Une fois où après un déjeûner plus exquis que les autres, un mouchoir sur les yeux, dans l'odeur frangipanée du jardin, elle allait s'endormir, elle se prit à songer que tout le bonheur n'était pas parti avec le pauvre garçon puisqu'il lui était donné de goûter encore la douceur des biens de ce monde. Près d'elle, Poucke remuait son flanc à petites palpitations de bien-être et Fifi à lui seul faisait tout le bruit d'un orchestre. Non vraiment, il sembla que rien n'eût changé dans la maison.
AU BEAU PAYS DE FLANDRE
I
Dans le soir roux les deux étalons rentraient. Ils étaient en marche depuis la troisième heure de l'après-midi: ils arrivaient de la ville, la crinière tressée et nouée de cocardes, la queue en torsade, comme au matin ils étaient partis. Ainsi, ils avaient traversé les villages, superbes et primés, tous deux jeunes, de premier feu, soufflant des naseaux et parfois d'un cabrement enlevant par l'air leurs valets pendus aux brides de toute leur longueur.
C'était la grande race de Donder, le père glorieux du haras, trente fois médaillé et qui, sous ses poils de patriarche, battait encore du flanc, creusant le sol et rauquant comme un roi barbare des campagnes. Quand quelques années plus tôt, à une solennité agricole, on l'avait vu, celui-là, s'avancer dans l'arène, d'une masse brute et dandinée, sous ses dix-sept ans de services, avec la musique d'or et d'argent de son collier de victoires au garrot, il y avait eu une clameur emballée comme pour une idole sortie des âges et promenée avec le rituel déférent d'un culte.
Maintenant c'était au tour de sa dynastie, Donder II et Donder III, à propager l'énorme type blond et charnu qui, dans une harangue du gouverneur de la province, avait été proclamé la «fleur chevaline» du pays. Donder I, honoré mais solitaire, aux invalides dans son vaste box, eut le sort des rois dépossédés. Hugo Baesrode, le maître, n'avait pas voulu s'en défaire, comme on garde un serviteur qui inépuisablement voua sa force et sa sève au renom d'une famille. Malheureusement, la bête, au sang toujours furieux malgré les ans, parfois menaçait de tout casser, comme une force élémentaire déchaînée.
Les jeunes étalons, subodorant la paille et l'avoine à travers le vent, tiraient sur la longe et s'éparaient. Comme ils avaient quitté le pavé et s'engageaient sous la double rangée de châtaigniers bordant l'allée charretière, la retombée pesante des ferrures dans la terre élastique frappait des coups de tonnerre assourdi. Les hommes, en sueur, peau nue sous leurs chemises de toile moites, juraient, s'arc-boutaient, retenaient l'élan qui les eût foulés.
Le vieux Donder, depuis deux jours, demeurait inquiet, l'oreille en cornet, comme soupçonnant qu'on lui volait là-bas, aux comices, une part de gloire qui lui revenait. Par le vantail ouvert, il les avait vus partir pomponnés comme lui-même autrefois. Maintenant, il entendait les bonds triomphants du retour sur le chemin. Aussitôt, tout secoué d'amour et de fureur pour ces fils orgueilleux qu'on lui ramenait, il se mit à gronder, grattant le sol, fonçant de la croupe et du poitrail dans l'auge. Dans son crâne de cheval se jouait le drame des fins de règne; sa race était là, impatiente de le supplanter; mais il entendait demeurer jusqu'au bout le roi, celui qu'on enrubannait les jours de gala comme pour un sacre; il se fût lancé sur eux et les eût dévorés s'il avait pu s'échapper.
Il arriva alors que les jeunes étalons, à leur entrée dans les cours, encolérés eux-mêmes par les fureurs du père dans son box, commencèrent de se cabrer, leurs énormes fers en demi-lune projetés par-dessus la tête des valets. Toute la métairie en fut agitée: le vieux taureau, dans l'étable, meuglait du fond de ses fanons comme pour le combat; les grands chiens du chenil se jetèrent sur leurs grilles.
Ce gros vacarme envahit l'ancienne cuisine changée en réfectoire. Elle était spacieuse, carrelée de dalles bleues sous des nattes de paille venues de Hollande, avec un âtre vaste à y cuire un bœuf entier, des travées au plafond, les quatre murailles blanches et nues, un clair mobilier de chêne moderne, exécuté d'après le plan d'un jeune artisan d'art brugeois. C'était maintenant la primitive laverie, toute proche, qui servait de cuisine; un guichet, pratiqué dans le mur, permettait de passer les plats. La table, très grande, avait été rapprochée des fenêtres, du côté des jardins.
Ce samedi-là, la nappe, un gros canevas losangé blanc et bleu, étalait, parmi les faïences peintes et la vaisselle d'étain qui était l'une des richesses de la maison, les compotiers, les plats à tarte et les corbeilles de fruits d'une fin de repas: le jus pourpré des groseilles et des cerises éclaboussait les assiettes, comme le sang de la saison. C'était le soir d'un jour de gros travail: les ouvriers venaient de rentrer les dernières charretées de foin. Baesrode lui-même toute la journée avait tenu la campagne; on s'était retrouvé après l'angelus à table avec deux hôtes débarqués dans l'après-midi et qui arrivaient passer le dimanche. C'étaient le commissaire d'arrondissement Van Pède en tournée et son fils Adelin, un garçon de vingt-cinq ans, au teint de carrelet frais, petit avocat bavard et suffisant, la raie au milieu du front, des bagues aux doigts et que ses confrères du barreau appelaient «mademoiselle Adelin». Depuis quelques mois, Van Pède père et fils trouvaient toujours des occasions pour venir. On n'eût pas été fâché dans la famille du commissaire qu'il en fût résulté quelque chose entre la fille des Baesrode et l'avocat. Malheureusement c'était une fille qui, en toute chose, n'en faisait qu'à sa tête. Le clairvoyant Hugo Baesrode, dans sa malice et son orgueil de grand paysan, riait.
Comme une enclume, sous les sabots des deux étalons, sonna le pavé de la cour. Baesrode, qui de loin avait reconnu les foulées de ses bêtes, alors se levait, une chaleur au cœur, comme si celles-ci aussi étaient de son sang et de sa famille. La veille, lui-même était parti à la ville avec les deux Donder: il leur avait vu octroyer à tous deux la médaille d'honneur. C'était un petit triomphe auquel il était habitué, mais qui tout de même le réjouissait. Et il était là à présent, à la porte-fenêtre qui s'ouvrait en haut des trois marches du perron, respirant large et disant:
--Bien là... bien là, mes petits!
Les Van Pède aussi venaient, le père avec ses phrases administratives et le fils avec ce que peut dire un sot petit avocat de province qui, à l'âge qu'il avait, attendait encore le moment de donner une preuve vitale de son existence.
Il fallait vraiment des gens de la terre, vivant dans la grande animalité d'une ferme, comme les Baesrode, pour percevoir la beauté presque sacrée de ces deux monts de muscles et de viandes, destinés à perpétuer la race héroïque des Donder.
Les valets les amenèrent, fiers eux-mêmes comme des hérauts d'armes, avec leur face raide de soleil et d'orgueil; et ils essayaient de les maintenir pendant qu'ils disaient au maître les acclamations de tout un peuple sur leur passage. Mais le vent des crinières emportait les mots. D'ailleurs, le vieux, là-bas, dans son box, faisait un bruit de tous les diables comme un Napoléon exilé: «J'ai gagné cent batailles, rugissait-il, qu'ils en fassent autant!» Le joli Adelin stupidement riait; eux, les paysans, comprenant cela autrement, gardaient un visage grave. C'était bien la guerre, entre père et rejetons qui se disputent la possession d'un règne. Les deux Donder fils, dans leur force encore neuve, retroussaient leurs babines, comme prêts à donner le coup de dent. Leurs cornacs à peine pouvaient encore les maintenir. Mais voilà que d'un bond, en riant, joyeusement Roselei sautait à bas des marches et allait à tous deux leur tapoter le garrot, au gras chaud des gros plis comme des chaînes de boudins: c'était amusant comme tout de suite, avec de petits coups de tête qui en tous sens faisaient sauter les touffes qui leur pendaient entre les yeux, ils se tenaient tranquilles et semblaient charmés. On commençait à ne plus prendre attention au vieux roi, malgré ses ruades derrière la porte.
Et puis ce fut tout à coup autre chose; le panneau fracassé, ayant brisé la chaîne, l'ancêtre s'échappait. D'une fureur aveugle, avec ses lourds bourrelets de peaux roulant à ses cuisses et son poitrail, il se jetait en avant. Qu'est-ce qu'auraient bien pu faire les gens qui étaient là pour mater ce monstre velu et escarpé? Dans le tumulte de la cour, parmi les cris des deux autres Donder et les clameurs des valets accourus de partout, on le voyait foncer droit, l'œil en feu sous ses cils gris. Mais soudain il glissait des quatre fers, s'abattait, se relevait à demi, et de nouveau tombait, battant des pieds, sans trouver une saillie où s'accrocher et se remettre droit. Alors des hommes se précipitèrent qui l'aidèrent, renâclant, les jarrets secoués, de grosses rides au flanc; et il demeurait là, tout tremblant, dans son déclin humilié.
--Prenez garde, criait à Roselei le petit homme à la peau de poisson.
Mais Roselei n'avait peur de rien: elle se jetait à la tête de l'animal, et avec sa petite main de dix-huit ans, en le cajolant, elle faisait venir cette force brute jusqu'à son box. Le terrible étalon soufflait doucement.
Au fond, cela n'était pas du goût du joli Adelin: il n'eût pas aimé épouser une jeune fille qui avait plus de courage que lui. Un homme intelligent sait faire, il est vrai, les sacrifices nécessaires quand il s'agit d'une dot comme celle de la demoiselle aux Baesrode. Et il toussait faiblement dans sa main, indécis sur ce qu'il aurait dû dire. Il fut, du reste, visible que Hugo ne s'inquiétait nullement de connaître les sentiments des Van Pède à cette minute de leur existence. Ils étaient simplement pour lui une relation telle qu'il en peut exister entre un fonctionnaire soucieux des intérêts de son arrondissement et un député, grand éleveur. Il trouva naturel que Roselei, cette fois comme toutes les autres, eût agi spontanément, selon son sens intime.
Cette belle fille à la forte sève sanguine, s'était développée librement comme une essence de nature, comme un jeune animal au pré. Jamais Mme Zabeth Baesrode n'avait consenti à lui faire donner l'éducation de la pension: des maîtres étaient venus qui lui avaient enseigné tout ce qu'une fille de bonne maison doit savoir bien que sa meilleure science fût la terre et la vie des bêtes de la terre. Avec sa chair d'une couleur de froment mûr et le parfum de sa force, elle tenait ainsi à la fois d'une demoiselle de la ville et de la campagne.
Tout étant rentré dans l'ordre, on acheva de dîner. Le soir clair du solstice avivait la senteur des bouquets de syringas et de chèvrefeuilles trempés dans de larges terrines d'émail jaunes: leur empyreume gras se poivrait d'un évent chaud monté des jardins et des fumiers. C'était la puissante odeur des grandes demeures rurales, riches en bêtes et en fructifications du sol. La lourdeur d'une longue journée, la plus longue de l'année, pesait sur les convives. Baesrode parlait peu, selon son habitude. La vieille Thècle, penchée sous ses soixante ans de loyaux offices, aidait le cocher Baerens à faire le service de la table: lui-même, après tant de moissons et de charriages, n'était plus jeune non plus. Ils auraient pu se marier autrefois; ils en avaient eu l'idée pendant dix à quatorze ans; et puis l'âge était arrivé, ils n'y avaient plus songé. Tout de même, cela ne les faisait pas rire de les voir prudemment apporter les plats et enlever les assiettes, elle encore active et méthodique avec son grand bonnet à ruchés blancs, lui en petite veste de coutil ligné, comme les valets d'écurie.
Le jour pâlit doucement: on s'en alla faire le tour des vergers. Hugo Baesrode, très élevé de taille, touchait du front le dessous des branches, ayant à ses côtés le commissaire qui lui venait à la hauteur du coude et, selon son habitude, disait toujours «oui, oui», en hochant la tête. On marcha jusqu'à la grande prairie où paissait le gros bétail pour la boucherie; quelquefois un souffle arrivait sur eux, au bout des naseaux fumants. Le silence dans les cours n'était plus coupé que par le râclement des longes ou les barbotements des auges. On ne sait pas ce que l'avocat disait tout bas à Roselei; mais tout à coup elle haussait l'épaule et déclarait:
--Je ne suis pas une fille comme les autres, moi!
Quand sonna la demie après neuf, tous regagnèrent la maison: les Van Pède montèrent à leur chambre.
II
Le pachthof s'éveilla le lendemain dans une douce paix de dimanche. Toutes ses fenêtres ouvertes, le logis respirait, comme par autant de bouches, l'air frais du premier jour qui suit la nuit du solstice. On se retrouva pour le déjeuner au café, dans la salle à manger, autour du miel, du pain et des œufs. Les trois fils étaient rentrés tard des comices et dormaient encore. Hugo, levé au chant du merle selon son habitude, avait visité d'abord les écuries et les étables, puis était parti faire à cheval le tour du domaine. L'autre jour encore, il avait vu des lacets posés dans les sentes. Le vaurien qu'il eût surpris aurait eu son compte; avec sa taille de géant et ses poings à démolir une enclume, Baesrode, à soixante ans, ne jugeait pas nécessaire de faire sa police en s'armant d'une carabine.
Van Pède, le père, goinfre et avare, se délectait de l'aubaine qui mettait à portée de sa main la corbeille aux œufs et les pots de miel. Chez lui, en famille, il se sentait surveillé par sa femme qui, pour réaliser des économies nécessaires à tenir leur rang social, strictement le rationnait. Mais une fois en tournées administratives, il prenait du bon temps, généralement hébergé par les notables des villages et nourri avec considération, comme un curé. Le sang aux prunelles et les yeux biglant derrière son pince-nez d'or, il allongea pour la dixième fois la main, une longue main ratatinée à peau de morue sèche, vers les œufs en disant son «oui! oui!» qu'il ponctuait d'un hochement de tête. L'avocat, lui, déjà grillait une cigarette, ennuyé du long dimanche qu'il aurait à passer, probablement sans résultat, chez les Baesrode. Maigre et fluet comme il l'était, avec ses gestes nerveux qui semblaient hacher du tabac, il ne s'était jamais senti à l'aise dans la compagnie un peu brutale qui arrivait là, trois ou quatre fois le mois, jouer au polo, au tennis, au football ou à d'autres jeux pour lesquels il manquait d'adresse. Mais Mme Van Pède, la mère, avait consenti à lui payer une dernière fois ses dettes à condition qu'il fît une fin; et faire une fin dans la famille, signifiait mettre la main sur le gibier rare que représentait Roselei.
C'est si bon, en Flandre, de commencer sa journée en mangeant, comme on irait à communion et à messe! Le café est chaud, on attrape une tartine de beurre qu'on trempe dans le bol ou dont avec le couteau soigneusement on fait des mouillettes égales, puis on recommence avec d'autres tartines, trois, quatre, six, qu'on laisse glisser avec de pleines cuillerées de miel, très doucement, sans se presser. La terre non plus n'est pas pressée, ni la saison, ni le blé qui germe, ni le moulin qui attend le vent et tout vient à son heure, le travail et la mort. Personne ne l'a dit aux petits enfants et cependant, les enfants en toute chose font comme ont fait leurs parents, avec la lenteur dont ils se signeraient et diraient le bénédicité. C'est la raison pour laquelle les vieilles gens de Flandre deviennent plus vieilles qu'ailleurs.
Mme Baesrode avait toujours passé pour une des belles femmes de «ce pays des beaux chevaux, des belles génisses et des belles filles,» comme un jour, parlant de la Flandre, l'avait dit à la Chambre Hugo Baesrode. C'était, du reste, une parole qu'il aimait répéter avec une conviction réelle. Aujourd'hui qu'elle avait ses quarante ans bien sonnés, bâtie à la mesure de son mari, avec le signe d'une force calme dans le visage et toute la personne, Zabeth était encore un de ces beaux corps au sang paysan et qui ont besoin d'être puissamment nourris. Il y avait vraiment une espèce de devoir gravement accompli dans la façon dont elle portait le pain à sa bouche et mangeait ses huit à dix tartines de large miche dorée en les trempant dans de pleines jattes de café. Roselei, à son exemple, lentement suçotait ses empilées de mouillettes onctueuses de beurre, sans qu'on pût dire que ce fût là, de leur part à toutes deux, de la gourmandise. Et ni l'une ni l'autre ne parlaient, les yeux chargés de bien-être et mi-sommeillants. Ensuite chacune reprenait son rôle d'ouvrière active dans la maison, comme les abeilles dans la ruche.
Le réfectoire était frais: une moiteur légère, le long des nattes de paille, amatissait le luisant bleu des dalles. Trois fenêtres à petits carreaux, ouvertes du côté des jardins, dans la façade encore baignée d'ombre, laissaient voir le balancement lent des massifs d'arbres à la brise venue de la mer. On avait fermé les contrevents des trois autres fenêtres donnant sur la grande cour, déjà chauffée par le soleil. Une senteur de seringas, de roses et de lys, arrivait des plates-bandes avec l'odeur sèche de l'avoine et de la paille dans les écuries. Le frémissement irrité d'une guêpe bruissait aux parois d'une carafe sur le manteau de la cheminée.
Par-dessus la campagne, le matin n'était pas tout à fait levé et l'air était haut, léger, comme brillanté de petits cristaux de soude: mais là-bas, vers la dune, un petit brouillard lumineux tremblait, ridant l'immense toile de fond du paysage. Le silence était si grand qu'on pouvait croire que la terre, en ce saint jour du Seigneur, ne travaillait pas plus que les hommes. Tout le monde étant parti pour la messe, on n'entendait plus ni le bruit des seaux ni le cognement des sabots. Quelquefois seulement une vache meuglait.
Les fers d'un cheval martelèrent le pavé: Hugo rentrait. Il avait la réserve des Flamands dans les choses de sentiment. Il n'embrassait jamais devant le monde sa femme et sa fille. Roselei se leva et, inclinant la tête, lui dit bonjour. Mme Baesrode le salua simplement par son nom. Il allait alors à ses hôtes, leur serrait la main, puis jetait sur la table un paquet de lettres, de journaux et de brochures, ficelé d'une grosse corde, et que le piéton lui avait remis au sortir de la messe.
On se partagea la correspondance: celle du commissaire le suivait pendant ses tournées. Van Pède fils eut sa petite lettre lilas, à l'adresse égratignée comme d'une griffe de chat. Il était venu aussi le _Journal de la bonne ménagère_ pour Mme Baesrode, le dernier _Femina_ pour Roselei et une lettre pour Arnold, l'aîné des garçons. Ceux-ci s'étaient enfin réveillés et on les entendait là-haut barboter dans leur tub. Roselei s'étonna: elle attendait depuis deux jours une lettre de la petite baronne Tols pour leur prochain polo et rien n'arrivait. Mais en Flandre, on prend le temps comme il vient; s'il pleut, c'est que le soleil luira le lendemain, et elle cessa d'y penser. Hugo, lui, après avoir bu à longs traits un bol de café, prenait connaissance de son courrier. Il était abonné à des publications d'agronomie et d'économie domestique; il se refusait à lire aucun journal politique, malgré son mandat de député. Il disait: «Je ne suis pas à la Chambre comme homme de parti, mais comme paysan.» Et c'était vrai, il n'allait là que pour le bien de la terre et de ceux qui peinent à travailler pour elle.
L'un après l'autre, les garçons descendirent; une différence d'âge légère les séparait. Mais entre l'aîné, Arnold, et le cadet qui s'appelait Baert, un quatrième fils leur était venu qu'ils avaient baptisé du nom de l'aïeul, Bruno, et qui se destinait à la prêtrise.
Justement la lettre adressée à Arnold annonçait son arrivée, avec quelques autres séminaristes comme lui, pour l'après-midi. Les frères maintenant riaient tandis qu'il lisait à voix haute: «Dis à nos chers parents que nous comptons bien leur arriver avec des fureurs de poulains lâchés; nous avons besoin de dégourdir nos jambes. Nous descendrons au train; inutile donc de faire atteler. Dis aussi à notre bonne petite Lei que si elle a des amis pour faire ensemble du croquet ou du tennis, nous tenons la partie.» Bruno avait toujours été un joyeux garçon.
On convint que Arnold irait prendre avec le break les filles du cousin Karels, le fabricant de chicorées, établi à un peu plus d'une lieue de chez eux. Elles étaient trois, grasses, dindonnantes et fraîches, très éprises de tennis.
Zabeth alors finissait de déjeuner et poussait un soupir de bien-être. Van Pède passait le coin de sa serviette sur sa bouche, estimant que la journée avait bien commencé. L'avocat allait faire un bout de correspondance dans la pièce qui joignait le «bureau» de Baesrode et de laquelle on avait fait la chambre de lecture. C'était aussi la pièce où les dames de la maison recevaient leurs visites: une large rotonde vitrée, récemment construite, aux clartés tamisées par des stores en paille, la prolongeait du côté des jardins, avec des fauteuils en bambou, en rotin, en osier, des petites tables gigognes pour y déposer les livres, et une table pupitre sur laquelle on pouvait écrire. Roselei, la première, avait eu l'idée de ces aménagements; d'esprit éveillé, elle n'avait pas eu de peine à les faire agréer de sa mère, dont la jeunesse s'était passée dans une assez large aisance. Le grand Hugo seul avait montré quelque résistance: son cœur de paysan s'accommodait mieux de la rudesse où avaient vécu les siens avant lui. Ce paysan, il est vrai, était un homme d'initiative qui, en moins de trente ans, avait su faire du pachthof une exploitation modèle. Il réfléchit qu'après tout elles avaient raison et qu'une grande maison rurale, perfectionnée en ses outillages et ses installations, n'était pas rigoureusement astreinte à perpétuer l'aspect patriarcal qui lui venait des autres âges. D'ailleurs, on n'avait touché qu'au rez-de-chaussée; avec l'ancienne cuisine changée en salle à manger, la chambre de lecture prolongée en rotonde, le perron à trois marches s'ouvrant sur un hall où débouchait l'escalier et l'appropriation d'une vaste pièce où autrefois s'emmagasinait la semence et qui, deux fois l'an à présent, servait pour les grands dîners, la ferme s'était modernisée sans perdre tout à fait son caractère fruste et primitif.
III