Part 11
La majorité goûta cet avis, et malheureusement pour Jasper, elle n'était pas uniquement composée de sacripants comme ce Katwyck et ce Hoefnaegel. Il y avait aussi à la table le notaire, le percepteur des postes et le doux petit M. Jack, un rentier de mœurs paisibles, auquel il n'avait jamais retiré son estime. Ceux-là, après tout, représentaient une somme de vertus et de probité qui leur donnait le droit d'affirmer que la justice, telle qu'ils la comprenaient, était la seule dont il pût être question entre honnêtes gens. Mais Jasper hocha la tête et à mi-voix, comme se parlant à lui-même, il dit:
--Tant qu'il y aura de pauvres gens, personne n'aura le droit d'affirmer que la justice est descendue sur le monde.
Oui, c'était bien là une de ses idées nouvelles et peut-être celle qui s'offrait le plus nettement à lui quand il descendait au fond de sa conscience. Seulement il manquait d'arguments pour la développer. Et maintenant il demeurait là, le front courbé, un peu humble, avec le vibrionnement de son œil gauche, tandis que le notaire, lévigeant lentement une pincée de tabac qu'il venait de puiser dans sa tabatière d'argent, exprimait cette vérité générale, à savoir qu'il y a toujours eu des pauvres et qu'il y aura toujours des riches. De nouveau un silence tomba comme dans un tribunal quand, après le réquisitoire, le juge demande à l'accusé s'il n'a rien à répondre. M. Joost répondit simplement:
--Christ ne parlait pas ainsi, lui qui donna sa vie et mourut sur la croix pour les pauvres.
--Eh bien! dit Katwyck, que notre ami Joost--et il insista un peu dédaigneusement sur ce qualificatif obligeant,--que notre ami jette dans le plateau des pauvres juste assez de ses revenus pour établir la balance avec le plateau de sa conscience; ce sera déjà un bon pas de fait.
Le canari, stimulé par le bruit des voix, tirelira tout à coup dans la petite cage de cuivre suspendue au-dessus du comptoir.
«Le canari chez nous file de plus jolis sons,» pensa Jasper Joost.
Mais, tout de suite après, le propos de M. Katwyck lui rentra bourdonnant dans la tête, comme un bruit d'écluses levées entendu de la campagne. Aussitôt il songea à la vie coite de Josina dans la petite maison heureuse, à ses longs sommeils dorlotés sous l'édredon, à son goût pour les assiettes de gâteaux. Il songea aussi à Poucke, aux servantes et aux sveltes poissons d'or dans le bocal. Il songea à tout le monde, excepté à lui-même. Et une grande lâcheté molle lui coula au cœur, comme si déjà le moment était venu et qu'il fût là, près du lit de sa bonne femme Lea, prenant ses mains dans les siennes et lui disant avec un tremblement dans la voix:
--Ma chère femme, nous avons vécu jusqu'à ce jour dans le mensonge. Nous avons mangé de la chair et du sang des pauvres. Il est temps de revenir à la vérité en leur abandonnant cet argent qui nous rendait si vains de nous-mêmes.
Son œil gauche parut fixer avec contrition cette éventualité redoutable, pendant que son œil droit tournait désespérément comme une mouche sous une cloche de verre. Des minutes passèrent et puis baissant la tête, le dos en boule, il murmura:
--Voilà bien, oui, ce qu'il faudrait faire.
Encore une fois le carillon ébruita ses vols de notes par-dessus la ville endormie. Les vieux amis de la taverne eux-mêmes, après les fatigues de cette veille où le cerveau avait été mis à une si longue épreuve, retombaient à une quiète somnolence, les nuques veules et les paupières battantes, tenant entre leurs mains gourdes des pipes mal assurées qui l'une après l'autre avaient cessé de fumeroler. Le jaquemart ensuite glissa jusqu'au bout de sa niche et frappa onze coups, mais si faiblement, si lentement, comme si maintenant il désespérait de la bonne conscience de Jasper. Tout le monde se lève et lui-même, par la belle rue claire de gel et d'étoiles, s'en va, songeant à la courte-pointe de soie couleur fleur-de-pêcher sous laquelle Liesje tient chaude la boule. Les petites maisons font ronron au bord du trottoir, derrière leurs volets rejoints, blanches comme des petites chapelles guipurées de givre. Chacun tout le jour y mena la vie bonne ou mauvaise, faisant à sa manière le devoir quotidien; et maintenant, toutes sont pareilles, avec leurs stores retombés comme des paupières; toutes dorment d'un sommeil de petits enfants. Et la neige mousse à la pointe de ses bottines tandis qu'à pas rapides, l'âme chavirée, trotte le bon M. Jasper. Il pense au thé et aux biscottes qui l'attendent dans la pièce où Josina, endormie aux capitons de son fauteuil, une petite bulle de salive au coin de la bouche, ronfle si gentiment, à moins que ce ne soit la bouilloire; et à la fois il s'en veut de n'avoir pu trouver l'argument décisif pour ébranler ces cœurs coriaces. Là-bas, cependant, du côté du port, montent des voix, voix en détresse, voix comme pendant un naufrage, voix de misère et d'agonie. Il lui semble alors que toute cette foule misérable gémit en tendant vers lui les bras comme vers un sauveur. Il sent palpiter contre son cœur leurs poitrines gonflées d'amour. Et petit à petit l'effusion tardive jaillit; il bat l'air de grands gestes, il retrouve les paroles qu'il eût fallu dire, les belles paroles ardentes, persuasives, selon le cœur des vrais apôtres.
Mais voilà qu'il est chez lui: doucement il insinue la clef dans la serrure, il referme la porte sans bruit. Dans la petite pièce tendue de nattes, la lampe éclaire les petites tasses en porcelaine du Japon, l'assiette aux biscottes, le drageoir aux grains d'anis, brillants et légers comme du grésil. La théière, avec son filtre d'argent au bout du col, lui sourit d'un air bienveillant, entre le sucrier et la boîte à thé. Toute une famille de théières en Chine et en Delft s'aligne derrière la vitre du buffet, honnête et réjouie, de tailles inégales, comme une maman parmi ses enfants, et les unes sont fleuries de jolis bouquets or et vermillon, les autres déroulent un paysage bleu de ponts, de jonques et de kiosques à toiture retroussée.
Jasper regarde les théières par delà la vitre, et puis il regarde la petite théière sur la table. Celle-là dans ce moment prend pour lui un sens mystérieux et tendre. Il l'a donnée à Josina en réparation de ses torts, un jour qu'elle dut l'attendre pendant près de deux heures avec une amoureuse et délicate cuisine. Ses idées ne l'avaient pas encore pris en ce temps; il s'était attardé simplement à regarder passer les grues dans la campagne. Et il lui semble que la théière à son tour le regarde, mais d'un air de malice, comme si elle lui disait:
«Voilà, tu es resté le même homme qui s'oubliait à regarder passer les grues. Autrefois elles filaient par-dessus les marais, et à présent elles te passent par la tête.»
Une fumée mince floconne au bec de la bouilloire de cuivre sur le réchaud et à petits coups l'eau qui bout bat la paroi avec un bruit léger qui lui rappelle sa chère bonne femme soufflant dans ses joues pendant ses petits sommes. Encore une fois il pense aux pauvres diables qui, par ce dur hiver, là-bas grelottent dans leurs grabats sans draps. Mais la bouilloire ronronne, musicale et si inviteuse. Du bonheur est resté blotti dans la tiède douceur de la chambre, un air d'intimité ouatée comme pendant une traversée la sécurité douillette d'une cabine sous la coulée discrète des lampes. Il passe l'eau sur la pincée de thé, sème de grains d'anis les biscottes; et il espère que Josina ne s'éveillera pas avant qu'il ait fini. Mais tout à coup elle pousse un soupir et la petite bulle crève au coin de sa bouche. Alors ils se mettent à rire tous deux et ensemble ils prolongent ce léger goûter parfumé, en paix avec leur conscience. Et puis l'heure tinte à la pendule, l'heure claire de minuit, à la petite voix d'or qui grésillonne comme le grillon de l'été, ah, si différente du tintamarre bourru du jaquemart cognant de son épée les cœurs endurcis!
X
Un dimanche de la fin de février, comme généralement à peu près tous les dimanches, ils partirent pour l'office. Les petites maisons, derrière leurs écrans de guipure festonnée, avaient un air symétrique de bonnes pensées, qui s'accordait avec la mine placide des vieilles dames qu'on apercevait par delà les vitres, en vieilles soies d'une couleur passée, buvant leur «coptje tea» et mangeant des macarons. Il pouvait bien grésiller dans la rue une douce petite pluie comme la rosée d'un jet d'eau, elles ne s'en préoccupaient pas, quiètes et immobiles comme de vieux portraits de famille parmi les petites tables cirées, les petits paillassons de sparterie, les petits miroirs biseautés et les grosses armoires vitrées du temps de mynheer van Olden Barnevelt. Voilà, oui, c'était comme cela, on l'eût dit, depuis des siècles: elles étaient là lapant à petites fois leur thé et regardant passer la rue, avec les mêmes gestes un peu plus usés et les mêmes visages un peu plus lointains, tandis que là-haut, par-dessus la ville, le jaquemart, toutes les heures, lève son tronçon d'épée et frappe sur son bouclier. Et puis une fois, l'une ou l'autre de ces vieilles petites peintures qui ressemblaient aux régentes de maître Franz Hals à Haarlem, cessait d'être vue derrière l'écran de dentelle, comme un portrait qui est tombé de son cadre. Alors on pouvait être sûr que le corbillard était venu la chercher, avec des hommes noirs qui ont de si singuliers chapeaux.
C'était donc dimanche des cloches et de bonne paix fraîche dans la ville. Il pleuvait doucement une bruine mince qui rendait les trottoirs luisants. Après avoir entendu l'office, ils passèrent commander des petits plats sucrés chez le pâtissier. Il sembla à Jasper que cet homme pâle, aux mains poudrées d'un fin nuage de farine, le regardait avec une pointe de malice dans l'œil tandis que Josina, frileusement ébouriffée sous ses fourrures comme un moineau sous sa plume, une légère salive gourmande à la bouche, dans cet air aromatisé de vanille et de frangipane, faisait d'un doigt de sa main gantée son choix parmi les blancs d'œufs mousseux, les onctueuses crèmes et les tartelettes aux confitures.
A deux ensuite, sous le perlement de ce matin humide, ils s'en retournent par la place, croisant en chemin des groupes qui discrètement se retournent avec des chuchotements sur la belle toilette de la grasse petite femme et le pauvre paletot rapé qui l'accompagne.
On sait bien dans la ville qui porte à mesure les vêtements neufs du petit rentier: ils se promènent là-bas quelque part sur le dos d'un de ces pauvres diables qui ont toujours faim et qu'on voit rôder autour de la maison des Joost. Josina, cette tendre épouse, en a pris son parti; elle n'ignore pas que, quand le tailleur vient pour les mesures, il ferait tout aussi bien d'aller les prendre chez Tone, l'ancien maçon, ou chez les innombrables amis de Tone. C'est celui-ci à présent qui est surtout le vrai rentier: lorsque le temps est clair, sa mère, la vieille femme, le promène en le soutenant sous les bras, comme tout un temps l'a fait Jasper Joost; mais si c'est neige ou pluie, Tone demeure assis dans un bon fauteuil près du feu.
On peut dire que son accident l'a plutôt servi dans la vie. Sans doute il sautille entre ses béquilles comme un grand faucheux sur trois pattes. Mais il faut dire ce qui est: il n'a plus besoin de monter aux échelles, ployant sous le poids d'un boyard empli de mortier; il est assuré contre la mort, de ce côté. Tout le monde n'en pourrait dire autant, et Tone rit quand on lui parle à présent de son ancien métier. C'est d'ailleurs un brave garçon et qui apprécie ce qu'il doit à la malchance et à M. Jasper. Le jour où celui-ci est arrivé et lui a remis des papiers en règle qui l'instituaient le propriétaire de sa petite maison, le bonheur a été complet.
Tone dès ce moment est devenu un personnage dans sa rue: il échange une poignée de main avec le médecin, le douanier, le collecteur d'impôts. Mais surtout les calfats du port sont toujours là à lui demander des «stuivers» pour s'acheter du tabac ou se payer un petit schiedam. Après tout, comme c'est Jasper qui donne l'argent, on ne se gêne pas.
Tone, au surplus, est un brave garçon; quand Jasper arrive le soir, ses yeux se mouillent et il lui tient les mains dans les siennes d'un air humble et malin. Alors le bon rentier, dans sa joie, rit de tout son cœur, et Tone rit aussi, comme une mouche sur un morceau de sucre. Des deux, c'est encore Jasper le plus reconnaissant; il en oublie Josina, les trois fromages et les biscottes, toutes les joies de leur chaud petit paradis. S'il n'y avait pas cette vieille femme grondeuse, la mère de Tone, il serait tout à fait heureux; celle-là jamais ne lui a pardonné le malheur arrivé à son fils.
Jasper Joost peut se vanter d'être maintenant l'idole du petit peuple de la ville; il s'est mis du côté des sans-travail contre les riches et il n'y a pas un de ces sans-travail qui ne se ferait tuer pour lui. Il n'ignore pas ce qu'il lui en a coûté et ce qu'il lui en coûte chaque jour encore pour lui venir en aide, mais du moins on peut bien dire qu'il en a pour son argent. Aussitôt qu'on l'aperçoit, on sort des maisons pour lui faire cortège. Il ne tiendrait qu'à lui s'il voulait être nommé quelque chose quelque part. Mais voilà, il n'a pas le talent de la parole; il s'est bien essayé: seulement ça n'est pas venu. Et puis Joost, au fond, est modeste.
Jamais pourtant les sans-travail n'auraient eu plus besoin d'un homme pour les défendre. L'hiver avait été mauvais pour eux; quand enfin ils avaient pu se mettre à la besogne, les patrons avaient décidé d'abaisser les salaires. Il y avait eu une petite révolte au port: on avait décidé la grève; une cinquantaine de déchargeurs chômaient. Le pis, c'est que les Katwyck et fils avaient fait venir des Flamands de Bruges qui, moyennant l'ancien prix, s'étaient chargés de la besogne. Une grande effervescence régnait depuis ce moment dans le quartier maritime.
Naturellement on avait fait appel aux bons sentiments de M. Jasper: celui-ci avait pris dans le tiroir de la commode une poignée de «gulden». Mon Dieu! après tout ce qu'il y avait pris déjà, cela n'avait plus d'importance. C'était Tone qui s'était chargé de la répartition. Toute l'affaire était de faire durer la grève encore un peu de temps.
On ne sait pas ce qui peut se passer dans la tête d'un petit rentier comme Jasper Joost lorsque tout à coup les événements le désignent à la faveur publique. Voilà qu'un nouveau parti ressuscitait le nom glorieux de Gueux avec lequel, il y a trois siècles, les Pays-Bas avaient tenu tête à l'Espagne. Jasper, la veille, s'était trouvé à un meeting où nettement Flip Passebronder, l'un des meneurs, lui avait demandé de se mettre à la tête du mouvement. Il s'était réveillé, un matin, en y songeant favorablement: après tout il y aurait toujours quelqu'un pour lui faire ses discours. Même il lui semblait que ses talons, depuis, avaient grandi sous lui; il était obligé de regarder de plus haut.
C'était, d'ailleurs, un vrai dîner de circonstance qui les attendait ce jour-là à la maison. Les huîtres, d'une belle chair fraîche et brillante, juteusement trempaient dans de la nacre de perle, à côté des citrons et des beurrées en pile. De la cuisine se volatilisait le fumet d'une poularde à la broche. Il y avait aussi, sur le plateau d'argent, des poires d'or et du raisin comme dans les natures mortes du peintre Kalf. Jasper se mit à table avec le sentiment de quelque chose de précieux au fond de sa vie, en lui. Chacun d'eux, à son tour, d'une bouche qui avait l'air de sourire, avalait les belles huîtres grasses après les avoir arrosées de jus de citron et saupoudrées de gros poivre. Et aucun ne parlait tout de suite; Jasper gardait pour lui son idée. Il savait bien, cet homme avisé, que tous les moments ne sont pas bons, même pour dire les choses les meilleures.
En traînant un peu entre les plats, on put dîner pendant une couple d'heures, et il fallut encore une bonne heure pour les fromages, les petites tartes, les fruits, en attendant le café. C'est seulement alors que Jasper, estimant le moment propice, commença d'étirer ses élytres comme un coléoptère qui va prendre son vol.
--Barnevelt aussi était un grand homme, dit-il.
On ne savait pas tout de suite à quoi rimait la mémoration de ce personnage, et si, dans sa pensée, à lui Jasper Joost, il y avait là comme une égalité de valeur avec l'homme que le parti des «Gueux» eût voulu avoir pour chef. D'ailleurs, à la minute même Liesje, dans l'envolée de ses basques de jaquette, s'irruait, criant, plus morte que vive:
--On entend le tambour! c'est la révolution!
Ils écoutèrent: le tambour, comme elle l'avait dit, battait dans une rue voisine. Aussitôt Jasper se leva, très pâle, un poing sur la table, dans l'attitude d'un homme qui va proclamer la république ou quelque chose d'approchant.
--Voilà, s'écria-t-il, le moment est venu!
Et il prenait sa grosse petite femme dans ses bras; à son tour celle-ci prenait Liesje dans les siens. La minute fut anxieuse, comme tout ce qui agit à contre-temps sur les estomacs. Là-haut, dans sa niche, l'homme du destin, le jaquemart, frappait du glaive son écu.
Maintenant le tambour tournait le coin de la rue et rapidement se rapprochait, scandant le bruit sourd d'une troupe en marche. Jasper ne pouvait plus trouver une parole et tout à coup une vision de drapeaux et de foule lui passait sur les yeux: il manqua tomber; il avait reconnu Flip et les camarades; en tête, porté à bras sur son fauteuil, Tone avait des mouvements de barque secouée par les flots. C'était la grève qui arrivait manifester sous ses fenêtres. Elle fit face à la maison et, à travers les roulements frénétiques du tambour, elle hurla:
--Vivat à notre Jasper Joost!
C'était vraiment là le cœur d'un peuple, qui éclatait dans un grand cri d'amour; tous tendaient leur chapeau au bout de leur poing et leurs bouches tremblaient d'espoir dans leurs maigres visages blêmes. Il aurait pu les nommer par leurs noms pour les avoir secourus isolément en tant de circonstances où ils s'étaient adressés à lui comme au bon Dieu de la ville.
--Longue vie à notre Jasper Joost! clamaient toujours les cent cinquante hommes qui étaient là.
Jasper avait de grosses larmes dans les yeux; ils les eût volontiers pressés l'un après l'autre sur sa poitrine. Mais Josina voyait autrement les choses: elle s'imagina qu'on venait lui prendre son mari pour le jeter à l'eau, et avec des larmes elle le suppliait de se cacher sous la table. Elle disait:
--Och! och! nous qui étions si heureux! Est-ce que j'aurai vécu jusqu'à présent pour voir une telle chose?
Ce fut bien pis quand ils se mirent à crier:
--Mort aux patrons! Que notre Jasper vienne à sa porte!
Toute la rue était là maintenant, regardant si les hommes de la police n'allaient pas arriver pour faire cesser ce scandale. Jamais, dans cette heureuse petite ville, la paix du dimanche n'avait été troublée par de pareilles vociférations. L'été il venait bien des villages çà et là une société de fanfares qui donnait un concert sur la place; seulement, cela, c'était pour l'agrément.
Encore une fois le peuple exigea que M. Jasper vînt sur le pas de la porte; mais sa bonne femme le tenait enlacé dans ses bras, et quand enfin il put lui échapper, non sans effort, elle garda entre les mains le pan droit de sa redingote. Enfin il était là devant eux, nu-tête, très ému; les deux drapeaux, l'un noir et l'autre rouge, pendaient loqueteusement dans la petite pluie continue. Une odeur de pauvre humanité resuait des hardes humides. Et maintenant Tone, le maçon, descendu de son fauteuil, se béquillait jusqu'à lui comme s'il venait prendre possession de la maison, lui qui déjà était maître en la sienne.
Il y eut un dernier roulement de tambour, puis Flip, montrant le maçon et ensuite la foule, parla:
--Notre ami, notre meilleur ami, au nom de celui-là et au nom de tous, nous venons vous demander de prendre en main nos intérêts. Il n'y a qu'un homme qui peut «leur» parler face à face et «leur» dire la vérité, et cet homme, c'est vous. Nous voulons du travail et du pain.
--Du travail et du pain! grondaient les cent quarante-neuf autres et ils ouvraient des bouches énormes qui avaient faim.
--Faites cela encore, Jasper, vous qui avez déjà tant fait pour nous, priait Tone.
Et il lui avait pris les mains, il le regardait avec des yeux d'adoration humble, comme un chien à grosse tête.
Josina était outrée que tous ces gens, et Tone parmi les autres, appelassent si familièrement par son petit nom un homme de l'honorabilité de Joost. Mais ne leur en avait-il pas donné le droit en s'acoquinant à cette basse plèbe? Elle disait en sanglotant qu'elle ne survivrait pas à une telle humiliation. Et en même temps elle obligeait Liesje à tenir ouvert un parapluie, de peur que M. Jasper ne se mouillât sous la petite pluie fine.
Jasper Joost avait dans la gorge un hoquet qui, à chaque mot qu'il voulait dire, remontait. Sa petite folie du matin était tombée: ce n'était plus qu'un brave homme qui aurait été heureux de s'employer à soulager la misère générale. Il fit un effort et à la fin quelques mots venaient: il leur dit qu'il ne fallait pas troubler la paix dominicale, que c'était le jour saint où on lisait la Bible dans les maisons, mais qu'il irait au port le lendemain et qu'ensemble avec eux il verrait ce qu'il y avait à faire. Il avait peine à maîtriser une petite goutte qui toujours lui venait au bout du nez.
Les cent cinquante prirent sa petite homélie par le bon bout, d'autant mieux que secrètement il avait mis dans la main de Tone un «gulden» tout neuf pour être réparti entre toute la bande. Il y eut quelques derniers cris de «Vive Jasper Joost!» et puis on se remit en marche derrière le fauteuil du maçon; le tambour roulait.
C'était après tout un grand honneur pour le petit rentier d'être considéré comme l'unique homme juste de la ville. Le mal, c'est que cet honneur-là était venu vers la fin d'un succulent petit dîner, avant d'avoir épuisé les tartelettes et les fruits. Josina maintenant disait qu'elle savait où passaient les vêtements qui disparaissaient de la maison: elle avait compté jusqu'à trois chapeaux, deux paletots et six vestons qui défilaient comme des morceaux de la peau et de la vie de son pauvre Jasper. Et elle ne cessait pas, de son petit geste dégoûté de la main, de faire envoler de la poussière. Poucke aussi, de son côté, fit ce qu'une petite bête comme elle pouvait faire pour témoigner de ses sentiments à l'égard de la manifestation: elle alla flairer le seuil et s'oublia dans le vestibule.
La bonne Josina bouda jusqu'au soir; mais comme elle était incapable de rancune, cela passa dans le plaisir délicat de savourer les deux petites bécassines que Liesje leur avait rôties pour leur souper. Ce fut la première bouderie de leur vie de ménage; ce fut aussi la dernière. Quand M. Jasper, au matin, se rendit au port, les cent cinquante étaient déjà aux prises avec les équipes embauchées pour les remplacer. Partout les coups pleuvaient.
--Camarades! cria-t-il en faisant un pas pour s'interposer.
Une brique dévia et l'atteignit à la tempe: il fut tué sur le coup.