Comme va le ruisseau

Part 15

Chapter 153,462 wordsPublic domain

Alain tout à coup se trouva très loin de ses abeilles: il était devenu très rouge; il se sentait un peu honteux à l'idée de paraître en public sous des ors et des chamarrures, lui le paysan, le fils des _Six jeunes hommes_. Mais enfin, puisqu'elle le voulait... Ce qui lui rendait aussi quelque assurance, c'est que rien ne pressait: la fête serait pour septembre: on avait devant soi plus de deux mois. La «moederke», elle, n'avait encore rien dit et, assise sur une petite chaise basse, elle passait les mains l'une sur l'autre avec un bruit de râpe.

--C'est que... fit-elle enfin.

Et seulement un peu après, elle achevait sa pensée:

--Est-ce qu'il nous faudra payer sur notre pauvre argent ce riche costume?

Roselei ne riait pas comme l'eussent fait les autres filles riches. Elle savait quel travail représente la moindre dépense pour les gens de la campagne. Elle dit simplement que la petite mère pouvait être bien tranquille à cet égard. Et elle les regardait l'un et l'autre de ses yeux droits, les narines encore un peu agitées par le petit vertige de la galopée. Peut-être elle pensait qu'elle eût été aussi bien dans cette petite ferme fraîche, sentant le bon lait, que dans leur grande maison de seigneur. Roselei était une fille comme cela.

Elle conta qu'un marchand était venu le matin et avait acheté six pouliches. Un autre avait fait marché pour les veaux. Le père allait essayer une nouvelle baratteuse. On n'avait plus revu les Van Pède depuis l'autre jour, mais le baron Dierens était revenu avec son fils. Là-dessus elle riait, la bouche ouverte, comme si elle allait ajouter quelque chose, mais ses yeux rencontrèrent ceux d'Alain et elle ne disait plus rien. Et puis une demi-heure passa: quelquefois il entrait une guêpe qui se mettait à piquer des cerises sur l'armoire.

Moederke, pour ne point rester à rien faire, était allée prendre une paire de bas qu'elle reprisait à la boule, près de la fenêtre. Mais tout à coup Alain dit à Roselei qu'une des ruches était en humeur depuis que la nouvelle petite reine était partie. Ils se levèrent et entrèrent au jardin; au bout se trouvait le rucher sous son toit de tuiles. Toutes les abeilles étaient dehors et fluctuaient en longs remous, comme un fait civique vide à la rue les maisons d'une ville: l'odeur du miel fermentait plus fort; et elles échangeaient des nouvelles, d'un long bourdonnement comme le bruit du vent dans les peupliers. Il n'eut pas besoin de siffler sa chanson, cette fois, tant elles étaient occupées d'elles-mêmes. Il était content: depuis un peu de temps, les mâles consommaient tout le miel; la reine, en les entraînant dans son vol, en avait débarrassé la ruche.

--Oh! fit-elle, j'avais quelque chose à vous dire, Alain. Hier encore le baron est venu: son fils aîné l'accompagnait... Devinez un peu pourquoi.

Alain d'abord haussait les épaules et soudain devenait très pâle et ses lèvres tremblaient. Elle vit ainsi qu'il avait deviné.

--Oh! Alain! fit-elle, le fils Van Pède aussi aurait voulu... Est-ce croyable?

Et sans cause, elle avait envie de pleurer.

Alain, lui, était demeuré sans rien dire, et il regardait devant lui, très loin. Il ne pensait plus à ses abeilles.

--C'est mère qui me l'a dit, fit-elle, et elle m'a demandé ce que je pensais de ce jeune homme. «Rien», ai-je répondu. Et elle a ri en disant: «Il n'y a pas autre chose à en penser».

Encore une fois passait un petit silence et Alain disait faiblement:

--Il faudra bien que cela arrive une fois ou l'autre, Roselei.

Comment cette parole avait pu passer par ses lèvres, il s'en étonnait maintenant; et elle se mettait à effeuiller les pétales d'une rose à demi fanée, en disant:

--Jamais je ne me marierai, Alain.

Il sentait se gonfler son cœur et il était heureux.

X

Baesrode commença d'abord: ses faucheurs étaient toujours les premiers à se mettre au travail. Comme il se servait d'engrais puissants, son blé était lourd et précoce: il avait les plus belles terres du pays. Elles s'étendaient à l'est de la ferme, alternées en seigles, en froments, en orges, en sarrasins et en avoines comme un torrent d'or, de vermillon et d'argent roulant jusqu'à l'horizon. Un matin les hommes, avec leurs pierres à battre le fer, les enclumettes et les faucilles, arrivèrent. L'énorme champ fumait sous la boule rouge du soleil, encore bas dans le ciel et aussitôt ils se mettaient à frapper devant eux. On était dans la grande chaleur d'août: la campagne brûlait; à midi de hautes flammes blanches pesaient, immobiles. Eux, à travers les blés, comme à travers le frissement des écumes d'une mer, poussaient droit, leur poitrine velue à nu sous les chemises, comme des nageurs. A chaque anhelée, tout l'espace en feu leur entrait dans les poumons: ils avalaient du soleil, de la braise et de la terre; leurs gorges étaient raclées par le chaume et la poussière du grain mûr. Cependant à peine ils relevaient la tête, maigres, secs, calcinés, tournoyant dans les remous vermeils toujours plus avant, avec le poids lourd de l'immense ciel sur leurs épaules. Comme du fond de grands trous de soleil, montait le crissement du fer battu et puis encore une fois les faucilles tapaient. Par avalanches, les torsades d'or et d'argent croulaient, jonchaient le sol partout où ils passaient. Ils marchaient, piétinaient la vie et la sève de l'été, éclaboussés à longs jets d'un sang de soleil, rouges des pieds à la tête comme des tueurs. Quand le soir arrivait, ils pouvaient enfin regarder: le sol sur un grand espace était mort derrière eux; et il semblait qu'une faible distance les séparait seulement de la grosse boule pourpre qui là-bas descendait. Encore une fois la terre fumait comme une chair immergée dans un bain; et alors, dans l'ombre claire où commençait à monter la lune, ils goûtaient la douceur de sentir le petit vent frais passer sur leurs peaux cuites. Ils comptaient qu'ils en auraient ainsi pour dix jours.

Maintenant la maison connaissait les grands jours et les courtes nuits. Maîtres et valets, levés à l'aube, se couchaient aux dernières clartés. Une odeur de blé et de sueur leur restait aux habits; il sentait bon le froment, le pain et la vie dans les chambres. L'âme chez tous était haute, légère, joyeuse: surtout aux premières heures, dans le matin frais, on était en paradis. La terre alors était encore humide, toute parfumée d'un arome de thym, de marjolaine, de lavande, comme à l'heure de l'angelus, quand le sacristain ouvre la porte pour tirer trois fois la petite cloche, il se répand au dehors une fraîche et sainte odeur de chasubles et de nappe communiale. Dans la campagne alors tintait le chant des faucilles comme la petite chanson d'or des grillons. D'un champ à l'autre tanguait, par-dessus les blés, le vaste chapeau de paille de Hugo Baesrode: son grand bai brun remuait ses pavillons d'oreille, aimant la musique claire du fer. A peine le jour était né; il sortait du même brouillard où il s'était en allé la veille et puis l'orient rosissait, on voyait tout à coup rouler la grosse boule rouge comme une tête coupée.

De plus en plus, sous la marche en avant des piqueurs, le champ diminuait: derrière eux les moyettes ressemblaient à de grosses poupées d'or et de rubis. On entendait chanter çà et là les filles embauchées pour la moisson. Baes Hugo arrêtait son cheval et du haut de sa selle disait une bonne parole; les gens en étaient contents. Il y avait aussi, pour les rafraîchir et les réconforter à mesure, les abondantes rations de café et de bière que des servantes apportaient de la maison. Chacun savait qu'une fois les derniers chars rentrés, on mangerait à la cuillère de pleines terrines de riz au lait. Tout allait donc pour le mieux et, par surcroît, on avait le bon Dieu avec soi.

C'était plaisir quand Roselei accourait sur sa jument et venait voir où ils en étaient: les piqueurs aimaient qu'une belle fille comme elle prêtât attention à leur travail. Les faucilles sonnaient joyeusement jusqu'au fond des champs; il arrivait aussi que l'un ou l'autre bottelait une touffe de coquelicots et de bleuets et s'en venait la lui offrir. Elle-même et eux se sentaient d'une humanité pareille, dans cette grande fête heureuse de la terre. Avec sa voix chaude, elle alors, comme son père, disait une chose qui leur allait au cœur: les plus jeunes un court moment s'arrêtaient de taper dans les blés pour la regarder, mouillée de sueur comme eux sous ses cheveux au vent. Du reste, une même ivresse de soleil et de sève la grisait, elle aussi. Elle ouvrait toutes larges ses narines et aspirait l'odeur du blé dans le vent. Elle pensait que peut-être, là-bas, Alain faisait comme elle.

Ils se mettaient à leur tour à la moisson chez les Rippers quand déjà le blé de Baesrode était coupé. Tous maintenant travaillaient ferme. Alain lui-même à côté de ses hommes donnait le coup de collier. S'il pensait encore à ses petites histoires, il n'était plus là pour le dire à Roselei. Depuis le jour où elle lui avait confié la chose qui l'avait bouleversé, il n'avait plus qu'une fois porté à Mme Baesrode ses œufs frais dans le petit panier. Une étrange réserve lui était venue: il n'aurait pu dire ce qui se passait en lui. Jamais il ne l'avait appelée dans sa pensée d'aucun autre nom fleuri de jeune fille, et loin de lui dire comme à Van Pède fils qu'elle n'était pas une jeune fille comme les autres, avec lui elle avait toujours été une vraie fille plutôt qu'une garçonne. C'était si doux autrefois quand ils étaient seuls et qu'ils se promenaient la main dans la main comme des enfants!

Alain, tout en faisant volter sa faucille, soupirait, s'efforçait de ne plus songer à rien; mais quelquefois ses idées se pressaient, si tumultueuses qu'il ne pouvait plus travailler et qu'il laissait les hommes prendre du champ sur lui. «Moederke» était étonnée du changement d'humeur survenue chez son fils. Une idée l'obsédait, toujours la même, et qui se formulait ainsi: il faudrait bien, un jour, que Roselei se mariât. Qu'elle lui eût dit dans un élan sincère: «Jamais je ne me marierai», il y aurait tout de même des raisons qui en décideraient autrement. Il détestait maintenant les Dierens de Dierendonck: il avait bien peur de détester tous les hommes.

Chez les Baesrode, il n'y avait plus de polo, ni de tennis, ni de football et les garçons des grandes fermes ne venaient plus, eux aussi retenus par les travaux de la moisson. C'était le temps de l'année où tous n'ont plus qu'une même pensée unique et où cette pensée est pour la terre. Les hommes, dans la fournaise des jours, se desséchaient, rugueux et torves comme des ceps. Quand les chars rentraient, c'était au tour des chevaux de souffler avec de grands creux au ventre sous leurs filets. Toute la campagne toujours un peu plus se dépouillait. Dans le soir, quand la lune montait, on pouvait voir courir les lièvres.

Et puis tout le monde s'y mettant à la fois, les meules une à une se dressèrent; il y en avait qui allaient par rang de taille comme une famille, les plus grandes en avant, les autres toujours plus petites à la file. C'était déjà fini au pachthof, quand, à la ferme des _Six jeunes hommes_ et ailleurs, on gerbait encore les moyettes. Ils avaient pu boire et manger tant qu'ils avaient voulu, à la rentrée des dernières charrettes. On n'était pas fâché de pouvoir enfin se reposer un peu; les chevaux, nourris de doubles rations d'avoine tout le temps de la campagne, furent lâchés au vert. Jamais la vaste maison et ses dépendances n'avaient eu une vie plus heureuse qu'en ces jours d'abondance où tout regorgeait de force, de joie et de santé, les poulains déjà hauts sur pattes, les veaux bien en point et le mufle luisant, les granges et les greniers pleins. La grande terre des blés, après avoir, elle aussi, travaillé à l'œuvre commune, maintenant dormait là dans ses fructifications, jusqu'aux prochains labours. Si seulement il avait pu se remettre à pleuvoir un peu...

XI

La nouvelle s'était répandue; les gens des châteaux trouvaient que décidément cet original de Hugo Baesrode allait un peu loin. Ce n'était pas l'avis des fermes; il avait fait là, après tout, quelque chose qui les honorait tous; les grands fermiers riches ne devraient jamais agir autrement. C'était l'avis de Hugo lui-même; il n'était pas fâché de leur montrer qu'un paysan n'avait de comptes à rendre à personne et qu'il était le maître de sa volonté comme de son domaine. En donnant sa fille à un homme de sa race, à un paysan comme lui, il restait fidèle à la tradition de ses pères qui, eux aussi, avaient été des paysans. Il disait une fois à la Chambre qu'avec une poignée de terre dans une main et une poignée de grains dans l'autre, un paysan était plus riche que toute la banque. Ce n'était pas toujours du goût de tout le monde, ce que disait Baesrode.

Cela était arrivé très simplement, du reste: après le petit Dierens à la peau d'ouistiti, il en était venu encore deux autres, comme les mouches arrivent à l'odeur d'une jarre de lait. L'un était un parent de la petite baronne, joli officier dans la cavalerie; ce fut elle qui fit la demande; elle avait bien compté que le jeune homme, titré et bon cavalier, n'aurait pas eu de peine à pénétrer dans le cœur de Roselei, par la porte des écuries. Quant à l'autre, ce fut le fils d'un notaire de la ville, une vraie fortune celui-là. A tous les deux, Roselei dit non formellement, ce qui amena la rupture avec la baronne. Le notaire, lui, homme d'affaires, n'eut garde de montrer de la rancune, estimant que d'une affaire ratée, une autre peut sortir, fructueuse.

Zabeth, la sachant volontaire, la confessa; elle déclara qu'elle n'avait pas envie de se marier et qu'en tous cas, elle ne se marierait jamais qu'avec un homme qu'elle aimerait. La mère put croire que la place était déjà prise dans ce cœur qui gardait son secret: pourquoi Roselei n'aurait-elle pas remarqué un de ses partenaires au polo ou aux autres parties de jeux qui amenaient à la ferme les beaux garçons de la contrée? Elle se mit à rire quand très sérieusement, avec sa franchise de fille décidée, Roselei ajouta qu'elle n'abandonnerait jamais ses frères ni Alain qu'elle aimait d'une affection égale. A peine elle eut parlé qu'elle, qui jamais n'avait rougi, s'empourpra jusqu'aux oreilles, comme si l'idée qu'elle venait d'exprimer en faisait naître une autre qu'elle n'aurait pas voulu dire; et maintenant Zabeth ne riait plus. Il était toujours resté en elle, fille de gros minotiers, élevée à la pension et demi-châtelaine dans la grande maison des Baesrode, un esprit un peu distant à l'égard des petites fermes; non, elle n'aimait pas cette idée de Roselei, bien qu'elle fût, à sa manière, simple et bonne; mais il ne lui paraissait pas qu'Alain pût être mis sur le même rang que ses fils.

--Non, répéta-t-elle, je n'aime pas cela.

Cette fois, Roselei répondait avec une assurance tranquille:

--Si je dois me marier un jour, je prendrai un mari qui leur ressemblera.

Il arriva que Mme Baesrode en parla à son mari et que celui-ci, net et personnel dans ses jugements, tout de suite répondit:

--Alain Rippers est un vrai cœur de Flamand. Si c'est le choix de notre fille, qu'il vienne, je l'accueillerai en fils.

Roselei fut bien étonnée d'apprendre ainsi qu'elle allait avoir un mari avant de savoir de quelle nuance d'attachement il lui serait donné de l'aimer. Elle passa la bride de sa jument, sauta en selle et d'un trait galopa jusqu'aux _Six jeunes hommes_. Du dehors elle appela:

--Moederke, moederke!

Elle la trouva, une banne entre les genoux, assise sur sa petite chaise et pelant ses pommes de terre comme l'autre fois. Elle ne savait pas tout de suite comment elle allait lui parler.

--C'est que, fit-elle, Alain aurait aussi son mot à dire dans cette affaire.

Le garçon qui avait reconnu l'ébrouement de la jument, très vite faisait retomber ses manches de chemise et passait sa veste.

--Roselei!

Aucune autre fille peut-être n'aurait dit avec aussi peu d'embarras cette chose que généralement les filles ne disent pas.

--Alain, voulez-vous être mon mari?

Cette fois, elle n'avait pas rougi; et elle parlait fièrement, les yeux appuyés sur les siens, avec douceur et fermeté, comme si elle lui avait demandé simplement: «Alain, dites-moi, est-ce que je suis toujours pour vous la petite Roselei avec laquelle vous aimiez tant courir par les prairies quand vous aviez dix ans de moins?» Elle ne lui demandait pas s'il l'aimait de l'amour qu'un jeune homme doit avoir pour une jeune fille qu'il va épouser. Il sembla même que l'amour avait été entre eux un état de leur vie profonde, si naturel qu'elle jugeait inutile d'en parler. Elle fit bien paraître, en tout cas, dans ce moment, la décision de la femme sérieuse, loyale, résolue que serait un jour en ménage, la jeune fille qui avait dit cela sans minauder ni sourire, comme on dit une chose grave, qui lie pour la vie entière.

Moederke, de saisissement, laissa tomber sa banne avec les pommes de terre qui étaient dedans et qui se mirent à rouler sous la huche, la table et le bahut. Alain, lui, avec une main à sa gorge comme pour arracher les mots qui ne venaient pas, disait enfin humblement:

--Moi, un si pauvre garçon!

Et puis il lui venait au coin des yeux deux larmes d'immense bonheur qui lentement grossissaient en lui coulant sur les joues et qu'il ne songeait même pas à étancher du bout de ses doigts. On peut bien dire que ce jeune homme de la campagne, solide comme un petit bœuf, témoigna là une sensibilité qui eût été plus naturelle chez Roselei.

--Och! Och! disait toujours Mme Rippers en frappant du plat de la main sur ses genoux.

Et lui, disait:

--Est-ce possible, ma Roselei?

A la fin il lui prenait les deux mains dans les siennes et il ne pouvait plus les quitter; et à son tour elle lui raconta comment cette chose était arrivée. Ah! c'était là une histoire comme jamais il n'en aurait jamais osé écrire, et cependant c'était la réalité.

Voilà comment il se fit que six mois plus tard, quand la fille des Baesrode eut ses dix-neuf ans, elle échangea l'anneau avec le fils des _Six jeunes hommes_; et il y eut de grandes réjouissances dans le village et les deux villages qui joignaient le domaine. La veille et le jour du mariage on tira jusqu'à la nuit des boîtes à feu, au nombre de cent cinquante. Mme Baesrode donna un manteau de velours et d'or à Notre-Dame des Dunes qui était la patronne vénérée de la région. Un cortège de soixante cavaliers, des chapelets de fleurs autour du cou, accompagna les mariés à l'église. Cela valait bien la cavalcade en l'honneur du duc de Bourgogne d'où la rancune de la petite baronne les avait tenus écartés. Comme il n'y avait pas de pauvres dans le pays, il ne fut pas nécessaire de faire des largesses d'argent, de pain, de charbon, de vêtements. Mais il y eut un carrousel auquel tous les jeunes hommes des petites et des grandes fermes, rouges et goguelus, montés sur de puissants chevaux aux crinières entrelacées de rubans, prirent part et dont les vainqueurs obtinrent pour trophées des médailles frappées en commémoration du grand événement. Hugo Baesrode gratifia aussi les petits cultivateurs de machines agricoles qui leur allégèrent à l'avenir le prix de la main-d'œuvre. Il ouvrit, en outre, des concours entre archers, abatteurs de quilles et joueurs aux jeux de force et d'adresse. Enfin, il institua, sous forme de livrets de caisse d'épargne, cinq dots pour les cinq plus vieux serviteurs de la contrée, valets et servantes de fermes. Ce fut Thècle elle-même, avec ses quarante ans de service et ses soixante-douze années d'âge, qui, de ses antiques mains nouées par le rhumatisme, aux accents nourris d'une Brabançonne exécutée par la fanfare du village sur la place pavoisée de drapeaux et de feuillages, remit les livrets. Et puis, publiquement, devant les bourgmestres et échevins des alentours réunis et applaudissant de leurs gros battoirs, lui, le maître du pachthof, il avait embrassé ce type de la vieille humanité fidèle, donnant à entendre par là qu'il faisait d'elle l'égale des autres membres de la famille.

Là-dessus, il prononça quelques paroles brèves et saisissantes comme il en savait trouver à la Chambre. Naturellement, il n'oublia pas d'adresser son salut à la terre maternelle.

Cela sonna comme une musique de gloire et d'amour dans le vent qui la porta au large par la terre et le ciel. Sa voix ensuite baissait un peu comme pour être plus près de son cœur et il disait:

--Terre des heureux époux et des vieux serviteurs fidèles!

C'est comme s'il avait dit: «Terre d'une race unique au monde...» On voyait alors les gens des fermes doucement pleurer dans leurs mouchoirs.