Clerambault

Part 9

Chapter 93,721 wordsPublic domain

_A notre défaut, les choses,--ou les hommes (d’autres hommes),--ont choisi. Et nous avons compris alors que nous nous étions trompés. Mais il nous était si affreux d’en convenir, et nous étions si déshabitués d’être vrais que nous avons agi comme si nous étions d’accord avec le crime. Pour gage de l’accord, nous avons livré nos fils_...

_Ah! nous les aimons bien! Sûrement, plus que nos vies... (S’il ne s’était agi que de donner nos vies...) mais pas plus que notre orgueil, s’exténuant à voiler notre désarroi moral, le vide de notre esprit et la nuit de notre cœur._

_Passe encore pour ceux qui croient à la vieille idole, hargneuse, envieuse, poissée de sang caillé,--la Patrie barbare! Ceux-là, en lui sacrifiant les autres et les leurs, tuent; mais du moins ils ne savent ce qu’ils font!--Mais ceux qui ne croient plus, qui seulement veulent croire, (Et c’est moi! Et c’est nous!), en sacrifiant leur fils ils l’offrent à un_ mensonge _(affirmer dans le doute, c’est mentir); ils l’offrent pour se prouver à eux-mêmes leur_ mensonge. _Et maintenant que nos aimés sont morts pour notre_ mensonge, _bien loin de l’avouer, nous nous y enfonçons jusqu’au-dessus des yeux, afin de ne plus le voir. Et il faut qu’après les nôtres, les autres, tous les autres, meurent pour notre_ mensonge!...

_Mais moi, je ne peux plus! Je pense aux fils encore vivants. Est-ce que cela me fait du bien que cela fasse du mal aux autres? Suis-je un barbare du temps d’Homère pour croire que j’apaiserai la douleur de mon fils mort et sa faim de la lumière, en répandant sur la terre qui le dévore le sang des autres fils? En sommes-nous toujours là?--Non. Chaque meurtre nouveau tue mon fils une fois de plus, fait peser sur ses os la lourde boue du crime. Mon fils était l’avenir. Si je veux le sauver, je dois sauver l’avenir, je dois épargner aux pères qui viendront la douleur où je suis. Au secours! Aidez-moi! Rejetez ce mensonge! Est-ce pour nous que se livrent ces combats entre États, ce brigandage de l’univers? De quoi avons-nous besoin? La première des joies, la première des lois, n’est-elle pas celle de l’homme, qui, pareil à un arbre, monte droit et s’étend sur le cercle de terre qui est à sa mesure, et par sa libre sève et son calme labeur voit sa multiple vie, en lui et en ses fils, patiemment s’accomplir? De qui donc d’entre nous, frères du monde, est jaloux pour les autres de ce juste bonheur, voudrait le leur voler? Qu’avons-nous à faire de ces ambitions, de ces rivalités, de ces cupidités, de ces maladies d’esprit, que des blasphémateurs couvrent du nom de patrie? La patrie, c’est vous, pères. La patrie, c’est nos fils. Tous nos fils. Sauvons-les!_

* * * * *

Sans consulter personne, il alla porter ces pages, à peine écrites, chez un petit éditeur socialiste du quartier. Il revint, soulagé. Il pensait:

--Maintenant, j’ai parlé. Cela ne me regarde plus.

Mais, la nuit qui suivit, il perçut brusquement, par un coup dans la poitrine, que cela le regardait plus que jamais. Il s’éveilla...

--Qu’est-ce que j’ai fait?

Il éprouvait une souffrance de pudeur, à livrer au public sa douleur sacrée. Et sans imaginer qu’elle pût soulever des colères, il avait le sentiment des incompréhensions, des commentaires grossiers, qui sont des profanations.

Les journées suivantes passèrent. Il ne se produisit rien. Silence. L’appel avait plongé dans l’inattention publique. L’éditeur était peu connu, le lancement de la brochure négligemment fait. Et il n’y a pire sourd que qui ne veut pas entendre. Les quelques lecteurs qu’avait attirés le nom de Clerambault avaient, dès les premières lignes, écarté cette lecture importune. Ils pensaient:

--Le pauvre homme! Son malheur est en train de lui troubler la tête.

Bon prétexte pour ne pas risquer de compromettre l’équilibre de la leur.

Un second article suivit. Clerambault y prenait congé du vieux fétiche sanglant: la Patrie. Ou plutôt, il opposait au grand carnassier auquel se livrent en pâture les pauvres hommes de ce temps, à la Louve romaine, l’auguste Mère de tout ce qui respire: la Patrie universelle.

A Celle qu’on a aimée

_Nulle douleur plus amère que de se séparer de celle qu’on a aimée. En l’arrachant de mon cœur, c’est mon cœur que j’arrache. La chère, la bonne, la belle,--si du moins on avait l’aveugle privilège de ces amants passionnés qui peuvent oublier tout, tout l’amour, tout le beau et le bon d’autrefois, pour ne plus voir que le mal qu’elle vous fait aujourd’hui et ce qu’elle est devenue! Mais je ne sais pas, je ne sais pas oublier; je te verrai toujours comme je t’ai aimée, quand je croyais en toi, quand tu étais mon guide et ma meilleure amie,--Patrie! Pourquoi m’as-tu laissé? Pourquoi nous as-tu trahis? Encore si j’étais seul à souffrir, je cacherais la triste découverte sous ma tendresse passée. Mais je vois tes victimes, ces peuples, ces jeunes hommes crédules et épris (je reconnais en eux celui que je fus aussi)... Comme tu nous as trompés! Ta voix nous semblait celle de l’amour fraternel; tu nous appelais à toi afin de nous unir: plus d’isolés! Tous frères! A chacun tu prêtais les forces de milliers d’autres, tu nous faisais aimer notre ciel, notre terre et l’œuvre de nos mains; et nous nous aimions tous en t’aimant... Où nous as-tu conduits? Ton but, en nous unissant, était-il seulement de nous faire plus nombreux, pour haïr et pour tuer? Ah! nous avions assez de nos haines isolées. Chacun avait son faix de ses mauvaises pensées! Du moins, en y cédant, nous les savions mauvaises. Mais toi, tu les nommes sacrées, empoisonneuse des âmes_...

_Pourquoi ces combats? Pour notre liberté? Tu fais de nous des esclaves. Pour notre conscience? Tu l’outrages. Pour notre bonheur? Tu le saccages. Pour notre prospérité? Notre terre est ruinée... Et qu’avons-nous besoin de nouvelles conquêtes, quand le champ de nos pères nous est devenu trop grand? Est-ce pour l’avidité de quelques dévorants? La patrie a-t-elle pour mission d’emplir ces ventres, avec le malheur public?_

_Patrie vendue aux riches, aux trafiquants de l’âme et du corps des nations, Patrie qui es leur complice et leur associée, qui couvres leurs vilenies de ton geste héroïque,--prends garde! Voici l’heure où les peuples secouent leur vermine, leurs dieux, leurs maîtres qui les abusent! Qu’ils poursuivent parmi eux les coupables! Moi, je vais droit au Maître, dont l’ombre les couvre tous. Toi qui trônes impassible, tandis que les multitudes s’égorgent en ton nom, toi qu’ils adorent tous en se haïssant tous, toi qui jouis d’allumer le rut sanglant des peuples, femelle, dieu de proie, faux Christ qui planes au-dessus des tueries, avec tes ailes en croix et tes serres d’épervier! Qui t’arrachera de notre ciel? Qui nous rendra le soleil et l’amour de nos frères?... Je suis seul, et je n’ai que ma voix, qu’un souffle va éteindre. Mais avant de disparaître, je crie: «Tu tomberas! Tyran, tu tomberas! L’humanité veut vivre. Le temps viendra, où l’homme va briser ton joug de mort et de mensonge. Le temps vient. Le temps est là»._

Réponse de l’Aimée

_Ta parole, mon fils, est la pierre qu’un enfant lance contre le ciel. Elle ne m’atteint pas. C’est sur toi qu’elle retombe. Celle que tu outrages, qui usurpe mon nom, est l’idole que tu as sculptée. Elle est à ton image, et non pas à la mienne. La vraie Patrie est celle du Père. Elle est commune à tous. Elle vous embrasse tous. Ce n’est pas sa faute, si vous la rapetissez à votre taille... Malheureux hommes! Vous souillez tous vos dieux, il n’est pas une grande idée que vous n’avilissiez. Le bien qu’on veut vous faire, vous le tournez en poison. La lumière qu’on vous verse vous sert à vous brûler. Je suis venue parmi vous, pour réchauffer votre solitude. J’ai rapproché vos âmes grelottantes, en troupeaux. J’ai fait de vos faiblesses dispersées un faisceau. Je suis l’amour fraternel, la grande Communion. Et c’est en mon nom, ô fous, que vous vous détruisez!_...

_Je peine, depuis des siècles, à vous délivrer des chaînes de la bestialité. J’essaie de vous faire sortir de votre dur égoïsme. Sur la route du Temps, vous avancez en ahanant. Les provinces, les nations, sont les bornes milliaires qui jalonnent vos haltes essoufflées. C’est votre débilité qui seule les a plantées. Pour vous mener plus loin, j’attends que vous ayez repris haleine. Mais vous êtes si pauvres de souffle et de cœur que de votre impuissance vous vous faites une vertu; vous admirez vos héros, pour les limites auxquelles ils ont dû s’arrêter, épuisés, et non parce qu’ils ont su y atteindre les premiers! Parvenus sans effort au point où ces héros avant-coureurs sont tombés, vous croyez être des héros à votre tour!... Qu’ai-je à faire aujourd’hui de vos ombres du passé? L’héroïsme dont j’ai besoin n’est plus celui des Bayard, des Jeanne d’Arc, chevaliers et martyrs d’une cause à présent dépassée, mais d’apôtres de l’avenir, de grands cœurs qui se sacrifient pour une patrie plus large, pour un idéal plus haut. En marche! Franchissez les frontières! Puisqu’il faut encore ces béquilles à votre infirmité, reportez-les plus loin, aux portes de l’Occident, aux bornes de l’Europe, jusqu’à ce que pas à pas vous arriviez au terme et que la ronde des hommes fasse le tour du globe, en se donnant la main_...

_Misérable écrivain, qui m’adresses des outrages, redescends en toi-même, ose t’examiner! Je t’ai donné le pouvoir de parler pour guider les hommes de ton peuple; et tu en as usé pour te tromper toi-même et pour les égarer; tu as enfoncé dans leur erreur ceux que tu devais sauver, tu as eu le triste courage de sacrifier à ton mensonge ceux que tu aimais:--ton fils. Maintenant, pauvre ruine, oseras-tu du moins t’offrir en spectacle aux autres et dire: «Voilà mon œuvre, ne l’imitez pas!»--Va, et que ton infortune puisse éviter ton sort à ceux qui viendront après! Ose parler! Crie-leur_:

«_Peuples, vous êtes fous. Vous tuez la patrie, en croyant la défendre. La patrie, c’est vous tous. Vos ennemis sont vos frères. Embrassez-vous, millions d’êtres!_»

* * * * *

Le même silence parut engloutir ce nouveau cri. Clerambault vivait en dehors des milieux populaires, où ne lui eût point manqué la chaude sympathie des cœurs simples et sains. D’un écho éveillé par sa pensée, il ne percevait rien.

Mais quoiqu’il se vît seul, il savait qu’il ne l’était point. Deux sentiments extrêmes, qui paraissaient contraires,--sa modestie et sa foi,--s’unissaient pour lui dire: «Ce que tu penses, d’autres le pensent. Ta vérité est trop grande, et tu es trop petit, pour qu’elle n’existe qu’en toi. Ce que tu as pu voir, avec tes mauvais yeux, d’autres yeux en reçoivent, comme toi, la lumière. En ce moment la Grande Ourse s’incline à l’horizon. Des milliers de regards la contemplent peut-être. Tu ne vois pas les regards. Mais la flamme lointaine les marie à tes yeux.»

La solitude de l’esprit n’est qu’une illusion. Amèrement douloureuse, mais sans réalité profonde. Nous appartenons tous, même les plus indépendants, à une famille morale. Cette communauté d’esprits n’est pas groupée en un pays, ou en un temps. Ses éléments sont dispersés à travers les peuples et les siècles. Pour un conservateur, ils sont dans le passé. Les révolutionnaires et les persécutés les trouvent dans l’avenir. Avenir et passé ne sont pas moins réels que le présent immédiat, dont le mur borne les regards satisfaits du troupeau. Et le présent, lui-même, n’est pas tel que voudraient le faire croire les divisions arbitraires des États, des nations, et des religions. L’humanité actuelle est un bazar de pensées; sans les avoir triées, on les a mises en tas, que séparent des clôtures hâtivement construites: ainsi, les frères sont séparés des frères, et parqués avec des étrangers. Chaque État englobe des races différentes, qui ne sont nullement faites pour penser et agir ensemble; chacune des familles ou des belles familles morales qu’on appelle des patries, enveloppe des esprits qui, en fait, appartiennent à des familles différentes, actuelles, passées, ou à venir. Ne pouvant les absorber, elle les opprime; ils n’échappent à la destruction que par des subterfuges:--soumission apparente, rébellion intérieure,--ou par la fuite:--exilés volontaires, _Heimatlos_. Leur reprocher d’être insoumis à la patrie, c’est reprocher aux Irlandais, aux Polonais, d’échapper à l’engloutissement par l’Angleterre ou par la Prusse. Ici et là, ces hommes restent fidèles à la vraie Patrie. O vous qui prétendez que cette guerre a pour but de rendre à chaque peuple le droit de disposer de soi, quand rendrez-vous ce droit à la République dispersée des libres âmes du monde entier?

Cette République, Clerambault, isolé, savait qu’elle existait. Comme la Rome de Sertorius, elle était toute en lui. Toute en chacun de ceux,--les uns aux autres, inconnus,--pour qui elle est la Patrie.

* * * * *

Brusquement, la muraille de silence qui bloquait la parole de Clerambault, tomba. Et ce ne fut pas la voix d’un frère qui répondit à la sienne. Où la force de sympathie eût été trop faible pour rompre les barrières, la sottise et la haine aveuglément firent une brèche.

Après quelques semaines, Clerambault se croyait oublié et songeait à une publication nouvelle, quand un matin Léo Camus tomba chez lui, avec fracas. Il était crispé de colère. Avec un front tragique, il tendit à Clerambault un journal grand ouvert:

--Lis!

Et, debout derrière lui, tandis que Clerambault lisait:

--Qu’est-ce que cette saloperie?

Clerambault, consterné, se voyait poignardé par une main qu’il croyait amie. Un écrivain notoire, en bons termes avec lui, collègue de Perrotin, homme grave, honorable, avait, sans hésiter, assumé le rôle de dénonciateur public. Bien qu’il connût depuis assez longtemps Clerambault pour n’avoir aucun doute sur la pureté de ses intentions, il le présentait sous un jour déshonorant. Historien habitué à manipuler les textes, il détachait de la brochure de Clerambault quelques phrases tronquées, et il les brandissait, comme un acte de trahison. Sa vertueuse indignation ne se fût point satisfaite d’une lettre privée; elle avait fait choix du plus bruyant journal, basse officine de chantage, dont un million de Français méprisaient, mais avalaient les bourdes, bouche bée.

--Ce n’est pas possible! balbutiait Clerambault, que cette animosité inattendue trouvait sans défense.

--Pas un instant à perdre! dit Camus. Il faut répondre.

--Répondre? Que puis-je répondre?

--D’abord, naturellement, démentir cette ignoble invention.

--Mais ce n’est pas une invention, dit Clerambault, en relevant la tête et regardant Camus.

Ce fut au tour de Camus d’être frappé de la foudre.

--Ce n’est pas...? Ce n’est pas...? bégaya-t-il, de saisissement.

--La brochure est de moi, dit Clerambault; mais le sens en est dénaturé par cet article...

Camus n’avait pas attendu la fin de la phrase pour hurler:

--Tu as écrit ça, toi, toi...!

Clerambault, essayant de calmer son beau-frère, le priait de ne pas juger avant de savoir exactement. Mais l’autre le traitait, à tue-tête, d’aliéné, et criait:

--Je ne m’occupe pas de cela. Oui, ou non, as-tu écrit contre la guerre, contre la patrie?

--J’ai écrit que la guerre est un crime, et que toutes les patries en sont souillées...

Camus bondit, sans permettre à Clerambault de s’expliquer davantage, fit le geste de l’empoigner au collet, et se retenant, il lui souffla à la face que le criminel, c’était lui, et qu’il méritait de passer _illico_ en conseil de guerre.

Aux éclats de sa voix, la domestique écoutait à la porte. Mᵐᵉ Clerambault, accourue, tâchait d’apaiser son frère, avec un flot de paroles sur le mode suraigu. Clerambault, assourdi, offrait vainement à Camus de lui lire la brochure incriminée mais Camus s’y refusait avec fureur, disant qu’il lui suffisait de connaître de cette ordure ce que les journaux en exposaient. (Il traitait les journaux de menteurs; mais il ratifiait leurs mensonges.) Et, se posant en justicier, il somma Clerambault d’écrire sur-le-champ, devant lui, une lettre de rétractation publique. Clerambault haussa les épaules; il dit qu’il n’avait de comptes à rendre qu’à sa conscience,--qu’il était libre...

--Non! cria Camus.

--Quoi! Je ne suis pas libre, je n’ai pas le droit de dire ce que je pense?

--Non, tu n’es pas libre! Non, tu n’as pas le droit! criait Camus, exaspéré. Tu dépends de la patrie. Et d’abord, de la famille. Elle aurait le droit de te faire enfermer!

Il exigea que la lettre fût écrite, à l’instant. Clerambault lui tourna le dos. Camus partit, en frappant les portes, criant qu’il ne remettrait plus les pieds ici: entre eux, tout est fini.

Après, Clerambault eut à subir les questions éplorées de sa femme qui, sans savoir ce qu’il avait fait, se lamentait de son imprudence et lui demandait «pourquoi, pourquoi il ne se taisait pas? N’avaient-ils pas assez de malheur? Quelle démangeaison de parler? Et quelle manie surtout de vouloir parler autrement que les autres?»

Rosine rentrait d’une course. Clerambault la prit à témoin, il lui raconta confusément la scène pénible qui venait de se passer, et la pria de s’asseoir auprès de sa table, pour qu’il lui donnât lecture de l’article. Sans prendre le temps d’enlever ses gants et son chapeau, Rosine s’assit près de son père, l’écouta sagement, gentiment, et quand il eut fini, elle alla l’embrasser, et dit:

--Oui, c’est beau!... Mais, papa, pourquoi as-tu fait cela?

Clerambault fut démonté:

--Comment? Comment?... Pourquoi je l’ai fait?... Est-ce que ce n’est pas juste?

--Je ne sais pas... Oui, je crois... Cela doit être juste, puisque tu le dis... Mais peut-être que ce n’était pas nécessaire de l’écrire...

--Pas nécessaire? Si c’est juste, c’est nécessaire.

--Puisque cela fait crier!

--Mais ce n’est pas une raison!

--A quoi bon faire crier?

--Voyons, ma petite fille, ce que j’ai écrit, tu le penses aussi?

--Oui, papa, je crois...

--Voyons, voyons, «tu crois»?... Tu détestes la guerre, comme moi, tu voudrais la voir finie; tout ce que j’ai dit là, je te l’ai dit, à toi; et tu pensais comme moi...

--Oui, papa.

--Alors, tu l’approuves?

--Oui, papa.

Elle avait passé ses bras autour de son cou:

--Mais il n’y a pas besoin de tout écrire...

Clerambault, attristé, essaya d’expliquer ce qui lui semblait évident, Rosine écoutait, répondait tranquillement; et la seule évidence fut qu’elle ne comprenait pas. Pour finir, elle embrassa encore son père, et dit:

--Moi, je t’ai dit ce que je crois. Mais tu sais mieux que moi. Ce n’est pas à moi de juger...

Elle rentra dans sa chambre, en souriant à son père; et elle ne se doutait pas qu’elle venait de lui retirer son meilleur appui.

* * * * *

L’attaque injurieuse ne resta pas isolée. Une fois le grelot attaché, il ne cessa plus de tinter. Mais dans le tumulte général, son bruit se fût perdu, sans l’acharnement d’une voix, qui groupa contre Clerambault tout le chœur des malignités diffuses.

C’était celle d’un de ses plus anciens amis, l’écrivain Octave Bertin. Ils avaient été camarades au lycée Henri IV. Le petit Parisien Bertin, fin, élégant, précoce, avait accueilli les avances gauches et enthousiastes de ce grand garçon qui arrivait de sa province, aussi dégingandé de corps que d’esprit, les bras, les jambes qui n’en finissaient pas dans des vêtements trop courts, un mélange de candeur, d’ignorance naïve, de mauvais goût, d’emphase, et de sève débordante, de saillies originales, d’images saisissantes. Rien n’avait échappé aux yeux malins et précis du jeune Bertin, ni les ridicules ni les richesses intérieures de Clerambault. Tout compte fait, il l’avait agréé pour intime. L’admiration que lui témoignait Clerambault n’avait pas été sans influence sur sa décision. Pendant plusieurs années, ils partagèrent la surabondance bavarde de leurs pensées juvéniles. Tous deux rêvaient d’être artistes, se lisaient leurs essais, s’escrimaient en d’interminables discussions. Bertin avait toujours le dernier mot,--comme il primait en tout. Clerambault ne songeait pas à lui contester sa supériorité; il l’eût beaucoup plutôt imposée à coups de poing à qui l’aurait niée. Il admirait bouche bée la virtuosité de pensée et de style de ce brillant garçon, qui récoltait en se jouant tous les succès universitaires et que ses maîtres voyaient d’avance appelé aux plus hautes destinées,--ils voulaient dire: officielles et académiques. Bertin l’entendait bien ainsi. Il était pressé de réussir, et pensait que le fruit de la gloire est meilleur, quand on le mange avec des dents de vingt ans. Il n’était pas sorti de l’École qu’il trouvait moyen de publier dans une grande revue parisienne une série d’Essais, qui lui valurent une immédiate notoriété. Sans même prendre haleine, il produisit coup sur coup un roman à la d’Annunzio, une comédie à la Rostand, un livre sur l’Amour, un autre sur la Réforme de la Constitution, une enquête sur le Modernisme, une monographie de Sarah Bernhardt, enfin des «_Dialogues des vivants_», dont la verve sarcastique et sagement dosée lui procura la chronique parisienne dans un des premiers journaux du boulevard. Après quoi, entré dans le journalisme, il y resta. Il était un des ornements du Tout-Paris des lettres, quand le nom de Clerambault était encore inconnu. Clerambault, lentement, prenait possession de son monde intérieur; il avait assez à faire de lutter contre lui-même, pour ne pas consacrer beaucoup de temps à la conquête du public. Aussi, ses premiers livres, péniblement édités, ne dépassèrent pas un cercle de dix lecteurs. Il faut rendre cette justice à Bertin qu’il était des dix, et qu’il savait apprécier le talent de Clerambault. Il le disait même, à l’occasion; et tant que Clerambault ne fut pas connu, il se donna le luxe de le défendre,--non sans ajouter aux éloges quelques conseils amicaux et protecteurs, que Clerambault ne suivait pas toujours, mais que toujours il écoutait avec le même respect affectueux.

Et puis, Clerambault fut connu. Et puis, ce fut la gloire. Bertin, bien étonné, content sincèrement du succès de l’ami, un peu vexé tout de même, laissait entendre qu’il le trouvait exagéré et que le meilleur Clerambault était le Clerambault inconnu,--celui d’avant la renommée. Il entreprenait parfois de le démontrer à Clerambault, qui ne disait ni oui ni non, car il n’en savait rien, et ne s’en occupait guère: il avait toujours une nouvelle œuvre en tête.--Les deux vieux camarades étaient restés en excellents termes; mais ils avaient laissé leurs relations peu à peu s’espacer.

La guerre avait fait de Bertin un furieux cocardier. Autrefois, au lycée, il scandalisait le provincial Clerambault par son irrespect effronté pour toutes les valeurs, politiques ou sociales: patrie, morale, religion. Dans ses œuvres littéraires, il avait continué de promener son anarchisme, mais sous une forme sceptique, mondaine et lassée, qui répondait au goût de sa riche clientèle. Avec cette clientèle et tous les fournisseurs, ses confrères de la presse et des théâtres du boulevard, ces petits-neveux de Parny et de Crébillon _junior_, il s’érigea soudain en Brutus, immolant ses fils. Son excuse d’ailleurs était qu’il n’en avait pas. Mais peut-être le regrettait-il.