Clerambault

Part 10

Chapter 103,701 wordsPublic domain

Clerambault n’avait rien à lui reprocher; aussi n’y songeait-il point. Mais il songeait encore moins que son vieux camarade l’amoraliste se ferait contre lui le procureur de la Patrie outragée. Était-ce seulement de la Patrie? La furieuse diatribe que Bertin déversa sur Clerambault décelait, semblait-il, un ressentiment personnel, que Clerambault ne s’expliquait pas. Dans le désarroi des esprits, il eût été compréhensible que Bertin fût choqué par la pensée de Clerambault et s’en expliquât avec lui, librement, seul à seul.--Mais, sans le prévenir, il débutait par une exécution publique. En première page de son journal, il l’empoignait, avec une violence inouïe. Il n’attaquait pas seulement ses idées, mais son caractère. De la crise de conscience tragique de Clerambault, il faisait un accès de mégalomanie littéraire, dont était responsable un succès disproportionné. On eût dit qu’il cherchât les termes les plus blessants pour l’amour-propre de Clerambault. Il terminait sur un ton de supériorité outrageante, en le sommant de rétracter ses erreurs.

La virulence de l’article et la notoriété du chroniqueur firent du «cas Clerambault» un événement parisien. Il occupa la presse pendant près d’une semaine, ce qui était beaucoup pour ces cervelles d’oiseaux. Presque aucun ne chercha à lire les pages de Clerambault. Cela n’était plus nécessaire: Bertin les avait lues. La confrérie n’a pas l’habitude de refaire un travail superflu. Il ne s’agissait pas de lire. Il s’agissait de juger. Une curieuse «Union Sacrée» s’effectua sur le dos de Clerambault. Cléricaux, jacobins, s’entendirent pour l’exécuter. Du jour au lendemain, sans transition, l’homme hier admiré fut traîné dans la boue. Le poète national devint un ennemi public. Tous les Myrmidons de la presse y allèrent de leur invective héroïque. La plupart étalaient, avec leur mauvaise foi constitutive, une invraisemblable ignorance. Bien peu connaissaient les œuvres de Clerambault, c’est à peine s’ils savaient son nom et le titre d’un de ses volumes: cela ne les gênait pas plus pour le dénigrer maintenant que cela ne les avait gênés pour le célébrer naguère, quand la mode était pour lui. Maintenant, ils trouvaient dans tout ce qu’il avait écrit des traces de «bochisme». Leurs citations étaient, d’ailleurs, régulièrement inexactes. Un d’eux, dans la fougue de son réquisitoire, gratifia Clerambault de l’ouvrage d’un autre, qui, blêmissant de peur, protesta aussitôt avec indignation, en se désolidarisant de son dangereux confrère. Des amis, inquiets de leur intimité avec Clerambault, n’attendirent pas qu’on la leur rappelât: ils prirent les devants; ils lui adressèrent des «_Lettres ouvertes_», que les journaux publièrent en bonne place. Les uns, comme Bertin, joignaient à leur blâme public une adjuration emphatique de faire son _mea culpa_. D’autres, sans recourir même à ces ménagements, se séparaient de lui en termes amers et outrageants. Tant d’animosité bouleversa Clerambault. Elle ne pouvait être causée par ses seuls articles; il fallait qu’elle couvât déjà dans le cœur de ces hommes. Quoi!... Tant de haine cachée!... Qu’avait-il pu leur faire?... L’artiste qui a du succès ne se doute pas que, parmi les sourires de l’escorte, plus d’un cache les dents qui guettent l’heure de mordre.

Clerambault s’efforçait de dissimuler à sa femme les outrages des journaux. Ainsi qu’un collégien qui escamote ses mauvaises notes, il guettait l’heure du courrier pour faire disparaître les feuilles malfaisantes. Mais leur venin finit par infecter l’air même qu’on respirait. Mᵐᵉ Clerambault et Rosine eurent à subir, de leurs relations mondaines, des allusions blessantes, de menus affronts, des avanies. Avec l’instinct de justice qui caractérise la bête humaine, et spécialement femelle, on les rendait responsables des pensées de Clerambault, qu’elles connaissaient à peine et qu’elles n’approuvaient pas. (Ceux qui les incriminaient ne les connaissaient pas davantage.) Les plus polis usaient de réticences; ils évitaient ostensiblement de demander des nouvelles, de prononcer le nom de Clerambault... «Ne parlez pas de corde dans la maison d’un pendu!...» Ce silence calculé était plus injurieux qu’un blâme. On eût dit que Clerambault avait commis une escroquerie, ou bien un attentat à la pudeur. Mᵐᵉ Clerambault revenait, ulcérée. Rosine affectait de ne pas s’en soucier; mais Clerambault voyait qu’elle souffrait. Une amie, rencontrée dans la rue, passait sur le trottoir opposé et détournait la tête, pour ne pas les saluer. Rosine fut exclue d’un Comité de bienfaisance, où elle travaillait assidûment depuis plusieurs années.

Dans cette réprobation patriotique, les femmes se distinguaient par leur acharnement. L’appel de Clerambault au rapprochement et au pardon ne trouvait pas d’adversaires plus enragés.--Il en a été de même partout. La tyrannie de l’opinion publique, cette machine d’oppression, fabriquée par l’État moderne et plus despotique que lui, n’a pas eu, en temps de guerre, d’instruments plus féroces que certaines femmes. Bertrand Russell cite le cas d’un pauvre garçon, conducteur de tramway, marié, père de famille, réformé par l’armée, qui se suicida de désespoir, à la suite des insultes dont le poursuivaient les femmes du Middlesex. Dans tous les pays, des centaines de malheureux ont été, comme lui, traqués, affolés, livrés à la tuerie, par ces Bacchantes de la guerre... N’en soyons pas surpris! Il faut, pour n’avoir pas prévu cette frénésie, être de ceux qui, tel jusqu’alors Clerambault, vivent sur des opinions admises et des idéalisations de tout repos. En dépit des efforts de la femme afin de ressembler à l’idéal mensonger imaginé par l’homme pour sa satisfaction et sa tranquillité, la femme, même étiolée, émondée, ratissée, comme l’est celle d’aujourd’hui, est bien plus près que l’homme de la terre sauvage. Elle est à la source des instincts et plus richement pourvue en forces, qui ne sont ni morales ni immorales, mais animales toutes pures. Si l’amour est sa fonction principale, ce n’est pas l’amour sublimé par la raison, c’est l’amour à l’état brut, aveugle et délirant, où se mêlent égoïsme et sacrifice, également inconscients et tous deux au service des buts obscurs de l’espèce. Tous les enjolivements tendres et fleuris, dont le couple s’efforce de voiler ces forces qui l’effraient, sont un treillis de lianes au-dessus d’un torrent. Leur objet est de tromper. L’homme ne supporterait pas la vie, si son âme chétive voyait en face les grandes forces qui l’emportent. Son ingénieuse lâcheté s’évertue à les adapter mentalement à sa faiblesse: il ment avec l’amour, il ment avec la haine, il ment avec la femme, il ment avec la Patrie, il ment avec ses Dieux; il a si peur que la réalité apparue ne le fasse tomber en convulsions qu’il lui a substitué les fades chromos de son idéalisme.

La guerre faisait crouler le fragile rempart. Clerambault voyait tomber la robe de féline politesse dont s’habille la civilisation; et la bête cruelle apparaissait.

Les plus tolérants étaient, parmi les anciens amis de Clerambault, ceux qui tenaient au monde politique: députés, ministres d’hier ou de demain; habitués à manier le troupeau humain, ils savaient ce qu’il vaut! Les hardiesses de Clerambault leur semblaient bien naïves. Ils en pensaient vingt fois plus; mais ils trouvaient sot de le dire, dangereux de l’écrire, et plus dangereux encore d’y répondre: car ce que l’on attaque, on le fait connaître; et ce que l’on condamne, on consacre son importance. Aussi, leur avis eût-il été, sagement, de faire le silence sur ces écrits malencontreux, qu’eût négligés, d’elle-même, la conscience publique, somnolente et fourbue. Ç’a été, pendant la guerre, le mot d’ordre généralement observé en Allemagne, où les pouvoirs publics étouffaient sous les fleurs les écrivains révoltés, quand ils ne pouvaient pas sans bruit les étrangler. Mais l’esprit politique de la démocratie française est plus franc et plus borné. Elle ne connaît pas le silence. Bien loin de cacher ses haines, elle monte sur des tréteaux pour les expectorer. La Liberté française est comme celle de Rude: gueule ouverte, elle braille. Qui ne pense pas comme elle, aussitôt est un traître; il se trouve toujours quelque bas journaliste, pour dire de quel prix fut achetée cette voix libre; et vingt énergumènes ameuteront contre elle la fureur des badauds. Une fois la musique en train, rien à faire qu’à attendre que la violence s’épuise par son excès. En attendant, gare à la casse! Les prudents se mettent à l’abri, ou hurlent avec les loups.

Le directeur du journal, qui s’honorait de publier, depuis plusieurs années, des poésies de Clerambault, lui fit dire à l’oreille qu’il trouvait tout ce vacarme ridicule, qu’il n’y avait pas dans son cas de quoi fouetter un chat, mais qu’à son grand regret, il se voyait obligé, pour ses abonnés, de l’éreinter... Oh! avec toutes les formes!... Sans rancune, n’est-ce pas?...--En effet, rien de brutal: on se borna à le rendre ridicule.

Et jusqu’à Perrotin--(piteuse espèce humaine!) qui, dans une interview, ironisa brillamment Clerambault, fit rire à ses dépens, et pensait en cachette demeurer son ami!

Dans sa propre maison, Clerambault ne trouvait plus d’appui. Sa vieille compagne, qui depuis trente ans ne pensait que par lui, répétant ses pensées avant même de les comprendre, s’effrayait, s’indignait de ses paroles nouvelles, lui reprochait âprement le scandale soulevé, le tort fait à son nom, au nom de la famille, au souvenir du fils mort, à la sainte vengeance, à la patrie. Quant à Rosine, elle l’aimait toujours; mais elle ne comprenait plus. Une femme a rarement les exigences de l’esprit; elle n’a que celles du cœur. Il lui suffisait que son père ne s’associât point aux paroles de haine, qu’il restât pitoyable et bon. Elle ne désirait point qu’il traduisît ses sentiments en théories, ni surtout qu’il les proclamât. Elle avait le bon sens affectueux et pratique de celle qui sauve son cœur et s’accommode du reste. Elle ne comprenait pas cet inflexible besoin de logique, qui pousse l’homme à dévider les conséquences extrêmes de sa foi. Elle ne comprenait pas. Son heure était passée, l’heure où elle avait reçu et rempli, sans le savoir, la mission de relever maternellement son père, faible, incertain, brisé, de l’abriter sous son aile, de sauver sa conscience, de lui rendre le flambeau qu’il avait laissé tomber. Maintenant qu’il l’avait repris, son rôle, à elle, était accompli. Elle était redevenue la «petite fille», aimante, effacée, qui regarde les grands actes du monde avec des yeux un peu indifférents, et dans le fond de son âme, comme la phosphorescence de l’heure surnaturelle qu’elle a vécue, qu’elle couve religieusement, et qu’elle ne comprend plus.

* * * * *

A peu près dans le même temps, Clerambault reçut la visite d’un jeune permissionnaire, ami de la famille. Ingénieur, fils d’ingénieur, Daniel Favre, dont la vive intelligence n’était pas bornée par son métier, s’était depuis longtemps épris de Clerambault: les puissantes envolées de la science moderne ont singulièrement rapproché son domaine de celui de la poésie; elle est devenue elle-même le plus grand des poèmes. Daniel était un lecteur enthousiaste de Clerambault; ils avaient échangé d’affectueuses lettres; et le jeune homme, dont la famille était en relations avec les Clerambault, venait souvent chez eux, peut-être pas uniquement pour la satisfaction d’y rencontrer le poète. Les visites de cet aimable garçon, âgé d’une trentaine d’années, grand, bien découplé, aux traits forts, au sourire timide, avec des yeux très clairs dans un visage hâlé, étaient bien accueillies; et Clerambault n’était pas seul à y trouver plaisir. Il eût été facile à Daniel de se faire affecter à un service de l’arrière, dans une usine métallurgique; mais il avait demandé à ne pas quitter son poste périlleux, au front; il y avait rapidement conquis le grade de lieutenant. Il profita de sa permission pour venir voir Clerambault.

Celui-ci était seul. Sa femme et sa fille étaient sorties. Il reçut avec joie le jeune ami. Mais Daniel paraissait gêné; et après avoir répondu tant bien que mal aux questions de Clerambault, il aborda brusquement le sujet qui lui tenait à cœur. Il dit qu’il avait entendu parler, au front, des articles de Clerambault; et il était troublé. On disait... on prétendait... Enfin, on était sévère... Il savait que c’était injuste. Mais il venait--(et il saisit la main de Clerambault avec une chaleureuse timidité)--il venait le supplier de ne pas se séparer de ceux qui l’aimaient. Il lui rappela la piété qu’inspirait le poète qui avait célébré la terre française et la grandeur intime de la race... «Restez, restez avec nous, à cette heure d’épreuves!»

--Jamais je n’ai été davantage avec vous, répondit Clerambault. Et il demanda:

--Cher ami, vous dites qu’on attaquait ce que j’ai écrit. Vous-même, qu’en pensez-vous?

--Je ne l’ai pas lu, dit Daniel. Je n’ai pas voulu le lire. J’ai craint d’être attristé dans mon affection pour vous, ou troublé dans l’accomplissement de mon devoir.

--Vous n’avez pas beaucoup de confiance en vous, pour craindre de voir ébranler vos convictions par la lecture de quelques lignes!

--Je suis sûr de mes convictions, fit Daniel, un peu piqué; mais il est certains sujets qu’il est préférable de ne pas discuter.

--Voilà, dit Clerambault, une parole que je n’attendais pas d’un homme de science! Est-ce que la vérité a rien à perdre à être discutée?

--La vérité, non. Mais l’amour. L’amour de la patrie.

--Mon cher Daniel, vous êtes plus téméraire que moi. Je n’oppose pas la vérité à l’amour de la patrie. Je tâche de les mettre d’accord.

Daniel trancha:

--On ne discute pas la patrie.

--C’est donc, dit Clerambault, un article de foi?

--Je ne crois pas aux religions, protesta Daniel. Je ne crois à aucune. C’est justement pour cela. Que resterait-il sur terre, s’il n’y avait la patrie?

--Je pense qu’il y a sur terre beaucoup de belles et bonnes choses. La patrie en est une. Je l’aime, moi aussi. Je ne discute pas l’amour, mais la façon d’aimer.

--Il n’y en a qu’une, dit Daniel.

--Et c’est?

--Obéir.

--L’amour aux yeux fermés. Oui, le symbole antique. Je voudrais les lui ouvrir.

--Non, laissez-nous, laissez-nous! La tâche est déjà assez dure. Ne venez pas nous la rendre encore plus cruelle!

En quelques phrases sobres, hachées, frémissantes, Daniel évoqua les images terribles des semaines qu’il venait de vivre dans la tranchée, le dégoût et l’horreur de ce qu’il avait souffert, vu souffrir, fait souffrir.

--Mais, mon cher garçon, dit Clerambault, puisque vous voyez cette ignominie, pourquoi ne pas l’empêcher?

--Parce que c’est impossible.

--Pour le savoir, il faudrait d’abord essayer.

--La loi de la nature est la lutte des êtres. Détruire ou être détruit. C’est ainsi, c’est ainsi.

--Et cela ne changera jamais?

--Non, dit Daniel, avec un accent de douleur obstinée. C’est la loi.

Il est des hommes de science, à qui la science cache si bien la réalité qu’elle enserre, qu’ils ne voient plus sous le filet la réalité qui s’échappe. Ils embrassent tout le champ que la science a découvert, mais jugeraient impossible et même ridicule de l’élargir au delà des limites qu’une fois la raison a tracées. Ils ne croient à un progrès qu’enchaîné à l’intérieur de l’enceinte. Clerambault connaissait trop bien le sourire goguenard, avec lequel des savants éminents, sortis des écoles officielles, écartent, sans autre examen, les suggestions des inventeurs. Une certaine forme de la science s’allie parfaitement à la docilité. Du moins, Daniel n’apportait à la sienne aucune ironie: c’était plutôt l’expression d’une tristesse stoïque et butée. Il ne manquait point de hardiesse d’esprit. Mais dans les choses abstraites. Mis en face de la vie, il était un mélange--ou, plus exactement, une succession--de timidité et de raideur, de modestie qui doute et de dureté de conviction. Un homme,--comme beaucoup d’hommes,--complexe, contradictoire, fait de pièces et de morceaux. Seulement, chez un intellectuel, surtout chez un homme de science, les pièces se juxtaposent, et l’on voit les sutures.

--Cependant, dit Clerambault, achevant tout haut les réflexions qu’il venait de faire en silence, les données de la science elle-même se transforment. Les conceptions de la chimie, de la physique, subissent depuis vingt ans une crise de renouvellement, qui les bouleverse en les fécondant. Et les prétendues lois qui régissent la société humaine, ou plutôt le brigandage chronique des nations, ne pourraient être changées! N’y a-t-il point place dans votre esprit pour l’espoir d’un avenir plus haut?

--Nous ne pourrions pas combattre, dit Daniel, si nous n’avions l’espoir d’établir un ordre plus juste et plus humain. Beaucoup de mes compagnons espèrent par cette guerre mettre fin à la guerre. Je n’ai pas confiance, et je n’en demande pas tant. Mais je sais avec certitude que notre France est en danger, et que si elle était vaincue, sa défaite serait celle de l’humanité.

--La défaite de chaque peuple est celle de l’humanité, car tous sont nécessaires. L’union de tous les peuples serait la seule vraie victoire. Toute autre ruine les vainqueurs autant que les vaincus. Chaque jour de cette guerre qui se prolonge fait couler le sang précieux de la France, et elle risque d’en rester épuisée pour jamais.

Daniel arrêta ces paroles, d’un geste irrité et douloureux. Oui, il le savait, il le savait... Qui le savait mieux que lui, que la France mourait, chaque jour, de son effort héroïque, que l’élite de la jeunesse, la force, l’intelligence, la sève vitale de la race s’en allait par torrents, et avec elle la richesse, le travail, le crédit du peuple de France!... La France, saignée aux quatre membres, suivait la route par où passa l’Espagne d’il y a quatre siècles,--la route qui conduit aux déserts de l’Escurial... Mais qu’on ne lui parlât pas de la possibilité d’une paix qui mît fin au supplice, avant l’écrasement total de l’adversaire! Il n’était pas permis de répondre aux avances que faisait alors l’Allemagne,--même pour les discuter. Il n’était même pas permis d’en parler. Et, comme les politiciens, les généraux, les journalistes, et les millions de pauvres bêtes qui répètent à tue-tête la leçon qu’on leur souffle, Daniel criait: «Jusqu’au dernier!»

Clerambault regardait avec une affectueuse pitié ce brave garçon timide et héroïque, qui s’effarait à l’idée de discuter les dogmes dont il était victime. Son esprit scientifique n’avait-il pas une révolte devant le non-sens de ce jeu sanglant, dont la mort pour la France comme pour l’Allemagne--et peut-être plus que pour l’Allemagne--était l’enjeu?

Si! il se révoltait, mais il se raidissait pour ne pas se l’avouer. Daniel adjura de nouveau Clerambault... «Oui, ses pensées étaient peut-être justes, vraies... mais, pas maintenant! Elles ne sont pas opportunes... Dans vingt ou cinquante ans!... Laissez-nous d’abord accomplir notre tâche, vaincre, fonder la liberté du monde, la fraternité des hommes, par la victoire de la France!»

Ah! le pauvre Daniel! Ne prévoit-il donc pas, dans le meilleur des cas, les excès dont se souillera fatalement cette victoire, et que ce sera au tour du vaincu de reprendre la volonté maniaque de revanche et de juste victoire? Chaque nation veut la fin des guerres, par sa propre victoire. Et de victoire en victoire, l’humanité s’écroule dans la défaite.

Daniel se leva, pour prendre congé. Serrant les mains de Clerambault, il lui rappela avec émotion ses poèmes d’autrefois où, redisant la parole héroïque de Beethoven, Clerambault exaltait la souffrance féconde... «_Durch Leiden Freude_...»

--«Hélas! Hélas! Comme ils comprennent!... Nous chantons la souffrance, pour nous en délivrer. Mais eux, ils s’en éprennent! Et voici que notre chant de délivrance devient pour les autres hommes un chant d’oppression...»

Clerambault ne répondit pas. Il aimait ce cher garçon. Ces pauvres gens qui se sacrifient savent bien qu’ils n’ont rien à gagner à la guerre. Et plus on leur demande de sacrifices, plus ils croient. Bénis soient-ils!... Mais si du moins ils voulaient bien ne pas sacrifier avec eux l’humanité entière!...

* * * * *

Clerambault reconduisait Daniel jusqu’à la porte de l’appartement, lorsque Rosine entra. Elle eut, en voyant le visiteur, un mouvement de surprise ravie. Le visage de Daniel s’éclaira aussi; et Clerambault remarqua l’animation joyeuse des deux jeunes gens. Rosine invita Daniel à revenir sur ses pas, pour reprendre l’entretien. Daniel fit mine de rentrer, hésita, refusa de se rasseoir, et, prenant une expression contrainte, il allégua un vague prétexte qui l’obligeait à partir. Clerambault, lisant dans le cœur de sa fille, insista amicalement pour qu’il revînt du moins une fois avant la fin de sa permission. Daniel, gêné, dit non, d’abord, puis oui, sans prendre d’engagement ferme, et finalement, pressé par Clerambault, il fixa un jour, et prit congé, d’une façon un peu froide. Clerambault rentra dans son cabinet et s’assit. Rosine restait debout, immobile, absorbée, l’air peiné. Clerambault lui sourit. Elle vint l’embrasser.

Le jour fixé passa, Daniel ne revint pas. On l’attendit encore le lendemain et le surlendemain. Il était reparti pour le front.--A l’instigation de Clerambault, sa femme alla, peu après, avec Rosine, faire visite aux parents de Daniel. Elles furent reçues avec une froideur glaciale, presque blessante. Mᵐᵉ Clerambault revint en déclarant qu’elle ne reverrait plus de sa vie ces malotrus. Rosine avait grand’peine à ne pas montrer ses larmes.

Dans la semaine qui suivit, arriva une lettre de Daniel à Clerambault. Un peu honteux de son attitude et de celle de ses parents, il cherchait moins à l’excuser qu’à l’expliquer. Il faisait une allusion discrète à l’espoir qu’il avait conçu de devenir, un jour, plus proche de Clerambault que par les liens de l’admiration, du respect, de l’amitié. Mais il ajoutait que Clerambault était venu jeter le trouble dans ses rêves d’avenir par le rôle regrettable qu’il avait cru devoir prendre dans le drame où se jouait la vie de la patrie, et par le retentissement que sa voix avait eu. Ses paroles, sans doute mal comprises, mais à coup sûr imprudentes, avaient revêtu un caractère sacrilège qui soulevait l’opinion. Parmi les officiers du front, comme chez ses amis à l’arrière, l’indignation était unanime. Ses parents, qui connaissaient le rêve de bonheur qu’il avait formé, y mettaient leur veto. Et quelle que fût sa peine, il ne se croyait pas le droit de passer outre à des scrupules, qui avaient leur source dans une piété profonde envers la patrie blessée. L’opinion ne pourrait concevoir qu’un officier qui avait l’honneur d’offrir son sang pour la France songeât à une union qu’on eût interprétée comme une adhésion à des principes funestes. Elle aurait tort, sans doute. Mais il faut compter toujours avec l’opinion. L’opinion d’un peuple, même excessive et injuste en apparence, est respectable; et c’était l’erreur de Clerambault de l’avoir voulu braver.--Daniel pressait Clerambault de reconnaître cette erreur et de la désavouer, d’effacer par de nouveaux articles l’impression déplorable produite par les premiers. Il lui en faisait un devoir--un devoir envers la patrie--un devoir envers lui-même--et (il laissait entendre) un devoir envers celle qui leur était à tous deux si chère.--Sa lettre se terminait par diverses autres considérations, où revenait deux ou trois fois encore le nom de l’opinion. Elle finissait par prendre la place de la raison et même de la conscience.