Clerambault

Part 11

Chapter 113,494 wordsPublic domain

Clerambault songea en souriant à la scène de Spitteler, où le roi Epiméthée, l’homme à la ferme conscience, quand l’heure est venue de l’exposer à l’épreuve, ne peut plus mettre la main dessus, la voit qui décampe, la poursuit, et, pour la rattraper, se jetant à plat ventre, la cherche sous son lit. Et Clerambault pensa qu’on pouvait être un héros devant le feu de l’ennemi, et un tout petit garçon devant l’opinion de ses compatriotes.

Il montra la lettre à Rosine. Si partial que soit l’amour, elle fut blessée dans son cœur de la violence que son ami voulait faire aux convictions de son père. Elle pensa que Daniel ne l’aimait pas assez. Et elle dit qu’elle ne l’aimait pas assez, pour accepter de pareilles exigences: quand bien même Clerambault serait disposé à céder, elle ne le permettrait pas; car ce serait injuste.

Sur quoi, embrassant son père, elle affecta bravement de rire et d’oublier sa cruelle déconvenue. Mais on n’oublie pas le bonheur entrevu, tant qu’il reste la plus faible chance de le retrouver. Elle y pensa toujours; et même, après quelque temps, Clerambault sentit qu’elle s’éloignait de lui. Qui a l’abnégation de se sacrifier a rarement celle de n’en pas garder rancune aux êtres pour qui il se sacrifie. Rosine, malgré elle, en voulait à son père de son bonheur perdu.

* * * * *

Un phénomène bizarre se produisait dans l’esprit de Clerambault. Il était atterré, et, en même temps, affermi. Il souffrait d’avoir parlé, et il sentait qu’il allait de nouveau parler. Il ne s’appartenait plus. Son écrit le tenait, son écrit l’obligeait; à peine sa pensée était-elle publiée qu’il était lié par elle. L’œuvre jaillie du cœur rejaillit sur le cœur. Elle est née à une heure d’exaltation de l’esprit; cette heure, elle la prolonge et la reproduit dans l’esprit qui, sans elle, retomberait épuisé. Elle est le jet de lumière qui vient des profondeurs; elle est le meilleur de soi, et le plus éternel; elle entraîne le reste de la bête. L’homme, bon gré mal gré, marche, appuyé sur ses œuvres et remorqué par elles; elles vivent en dehors de lui, elles lui rendent sa vigueur perdue, lui rappellent son devoir, le guident et lui commandent. Clerambault voulait se taire. Et il réitéra.

Il n’en menait pas large.--«Tu trembles, carcasse, car tu sais où je vais te traîner», disait Turenne à son corps, avant la bataille.--La carcasse de Clerambault ne faisait pas plus fière mine. Pour être beaucoup plus humble, la bataille où il la menait, n’en était que plus rude: car il s’y trouvait seul et sans armée. Le spectacle qu’il s’offrait à lui-même, en cette veillée d’armes, était humiliant. Il se voyait à nu, dans sa médiocrité,--un pauvre homme timide de nature, un peu lâche, ayant besoin des autres, de leur affection, de leur approbation; il lui était affreusement pénible de rompre avec eux ses liens, d’aller tête baissée au-devant de leur haine... Serait-il assez fort pour résister?--Et les doutes, dispersés, revenaient à l’assaut. Qui le forçait à parler? Qui l’entendrait? A quoi cela servirait-il? N’avait-il pas l’exemple des plus sages qui se taisaient?

Et cependant, son cerveau résolu continuait de lui dicter ce qu’il devait écrire; et sa main l’écrivait, sans atténuer un mot. Il était comme deux hommes: l’un prostré, qui avait peur et criait: «Je ne veux pas aller me battre!»--l’autre qui, dédaigneux de convaincre le lâche, le traînait par le collet, et disait: «Tu iras!»

Ce serait toutefois lui faire trop d’honneur que penser qu’il agissait ainsi, par courage. Il agissait ainsi parce qu’il ne pouvait pas autrement. Quand même il eût voulu s’arrêter, il lui fallait marcher, parler... «C’est ta mission». Il ne comprenait pas, il se demandait pourquoi c’était lui justement qui avait été choisi, lui, poète de tendresse, fait pour une vie calme, sans lutte, sans sacrifices, tandis que d’autres hommes, vigoureux, aguerris, taillés pour le combat, ayant l’âme d’athlètes, restaient inemployés.--«Inutile de discuter. Obéis. C’est ainsi.»

La dualité même de sa nature le contraignait, une fois que s’imposait la plus forte des deux âmes, à se remettre à elle, tout entier. Un homme plus normal n’eût pas manqué de fondre les deux natures, ou bien de les combiner, de trouver un compromis qui satisfît ensemble les exigences de l’une et la prudence de l’autre. Mais chez un Clerambault, c’est tout l’un ou tout l’autre. Que la route lui plût ou non, une fois qu’elle était choisie il la suivait tout droit. Et, pour les mêmes raisons qui lui avaient naguère fait croire absolument à ce que tout le monde autour de lui croyait, il devait se montrer sans aucun ménagement, dès qu’il eut commencé de voir les mensonges qui l’abusaient. Ceux qui en étaient moins dupes ne les eussent pas démasqués.

Ainsi, le téméraire malgré lui engagea, comme Œdipe, la lutte avec le sphinx de la Patrie, qui l’attendait au carrefour.

* * * * *

L’attaque de Bertin attira sur Clerambault l’attention de quelques hommes politiques d’Extrême-Gauche, qui ne savaient trop comment concilier leur opposition au gouvernement (leur raison d’être) avec l’Union Sacrée, consentie contre l’invasion ennemie. Ils reproduisirent les deux premiers articles de Clerambault dans un de ces journaux socialistes, dont la pensée d’alors clapotait dans les contradictions. On y combattait la guerre, en votant les crédits. D’éloquentes affirmations internationales y coudoyaient le prône de ministres qui faisaient une politique nationaliste. Dans ce jeu de bascule, les pages de Clerambault, d’un lyrisme vague, où l’attaque était mesurée, et où la critique de l’idée de patrie s’enveloppait de piété, eussent gardé le caractère anodin d’une protestation platonique, si la censure n’en avait rongé les phrases, avec une ténacité de termite. La trace de ses dents désignait aux regards ce que la distraction générale eût laissé échapper. C’est ainsi que, dans l’article «_A Celle qu’on a aimée_», après avoir conservé le mot Patrie quand il paraissait, pour la première fois, accolé à une invocation d’amour, elle l’échoppait dans le reste du morceau, où il était l’objet d’appréciations moins flatteuses. Sa niaiserie ne voyait pas que le mot, gauchement recouvert par l’éteignoir, n’en luisait que mieux dans l’esprit du lecteur. Ainsi, elle contribua à donner quelque importance à un écrit qui en avait fort peu. Il faut ajouter qu’à cette heure de passivité universelle, la moindre parole de libre humanité prenait une ampleur extraordinaire, surtout quand elle portait un nom réputé. Le «_Pardon demandé aux Morts_», plus encore que l’autre article, était ou pouvait être, par son douloureux accent, contagieux à la masse des cœurs simples, que la guerre déchirait. Aux premiers indices qu’il en eut, le pouvoir, jusqu’alors indifférent, tâcha de couper court à la publicité. Assez avisé pour ne pas signaler Clerambault par une mesure de rigueur, il sut agir sur le journal, par les intelligences qu’il s’était ménagées dans la place. Une opposition contre l’écrivain se manifesta, au sein du journal même. Ils n’allaient pas, naturellement, lui reprocher l’internationalisme de sa pensée! Ils le traitèrent de sensiblerie bourgeoise.

Clerambault vint leur fournir des arguments, en apportant un troisième article, où son aversion de toute violence semblait incidemment condamner la Révolution comme la guerre. Les poètes sont toujours de mauvais politiques.

C’était une réplique indignée à l’«_Appel aux Morts_», que ululait Barrès, chouette grelottante, perchée sur un cyprès de cimetière.

“L’Appel aux Vivants”

_La mort règne sur le monde. Vivants, secouez son joug! Il ne lui suffit pas d’anéantir les peuples. Elle veut qu’ils la glorifient, qu’ils y courent en chantant; et leurs maîtres exigent qu’ils célèbrent leur propre sacrifice_... «C’est le sort le plus beau, le plus digne d’envie!...»--_Ils mentent! Vive la vie! Seule, la vie est sainte. Et l’amour de la vie est la première vertu. Mais les hommes d’aujourd’hui ne la possèdent plus. Cette guerre le démontre--et déjà, depuis quinze ans, chez beaucoup (avouez-le!) le monstrueux espoir de ces bouleversements. Vous n’aimez pas la vie, vous qui n’en voyez pas d’emploi meilleur à faire que de la jeter en pâture à la mort. Votre vie vous est à charge: à vous, riches, bourgeois, serviteurs du passé, conservateurs qui boudent, par manque d’appétit, par dyspepsie morale, âme et bouche pâteuses, amères, par ennui,--et à vous, prolétaires, pauvres et malheureux, par découragement du lot qui vous est attribué. Dans la médiocrité maussade de votre vie, dans le peu d’espérance de la transformer jamais (hommes de peu de foi!) vous n’aspirez qu’à en sortir par un acte de violence qui vous soulève au-dessus du marécage, l’espace d’une minute au moins,--la dernière. Les plus forts, ceux de vous qui ont le mieux conservé l’énergie des instincts primitifs--anarchistes ou révolutionnaires,--font appel à eux seuls pour accomplir cet acte qui les libère. Mais la masse du peuple est trop lasse pour prendre l’initiative. C’est pourquoi elle accueille avec avidité la puissante lame de fond qui remue les patries,--la guerre. Elle s’y abandonne avec une sombre volupté. C’est le seul instant de leur vie, où ces pâles existences sentent passer en elles le souffle de l’infini. Et cet instant est celui de l’anéantissement!_...

_Ah! le bel emploi de la vie!... N’être capable de l’affirmer qu’en la niant--au profit de quel dieu carnassier? Patrie, Révolution... qui fait claquer ses mâchoires sur les os de millions d’hommes_...

_Mourir, détruire. La glorieuse affaire! C’est vivre qu’il faudrait. Et vous ne le savez pas! Vous n’en êtes pas dignes. Jamais vous n’avez goûté la bénédiction de la minute vivante, de la joie qui circule dans la lumière. Ames moribondes qui veulent que tout meure avec elles, frères malades à qui nous tendons la main pour les sauver, et qui nous tirent à eux, rageusement, dans l’abîme_...

_Mais ce n’est pas à vous, malheureux, que j’en ai; c’est à vos maîtres. Vous, les maîtres de l’heure, nos maîtres intellectuels, nos maîtres politiques, maîtres de l’or, du fer, du sang et de la pensée! Vous qui tenez ces États, vous qui remuez ces armées, vous qui avez façonné ces générations, par vos journaux, vos livres, vos écoles, vos Églises, et qui de ces âmes libres avez fait des troupeaux! Toute leur éducation--votre œuvre d’asservissement--éducation laïque, éducation chrétienne, exalte également, avec une joie malsaine, le néant de la gloire militaire et de la béatitude; elle tend, au bout de la ligne de l’Église ou de l’État, la mort comme un appât_...

_Scribes et Pharisiens, hypocrites, malheur à vous! Politiciens et prêtres, artistes, écrivains, coryphées de la mort, vous êtes pleins, au dedans, d’ossements et de pourriture. Ah! vous êtes bien les fils de ceux qui tuèrent le Christ. Comme eux, vous écrasez les épaules des hommes de fardeaux monstrueux que vous ne remueriez pas seulement du bout du doigt. Comme eux, vous crucifiez; et ceux qui veulent aider les peuples infortunés, ceux qui viennent parmi vous, portant dans leurs mains la paix, la paix bénie, vous les emprisonnez et vous les outragez, et, comme dit l’Écriture, vous les pourchasserez de cité en cité, jusqu’à ce que tout le sang répandu sur la terre retombe en pluie sur vous._

_Pourvoyeurs de la mort, vous ne travaillez que pour elle. Vos patries ne sont faites que pour asservir l’avenir au passé et ligoter aux morts pourrissants les vivants. Vous condamnez la vie nouvelle à perpétuer peureusement les rites vides des tombeaux... Ressuscitons! Sonnons les Pâques des vivants!_

_Hommes, il n’est pas vrai que vous soyez les esclaves des morts et, par eux, enchaînés comme les serfs à la terre. Laissez les morts enterrer les morts et s’enterrer avec eux! Vous êtes fils des vivants, et, à votre tour, vivants. Frères jeunes et sains, brisez la torpeur neurasthénique, secouée d’accès de frénésie, qui pèse sur les âmes asservies aux patries du passé. Soyez maîtres du jour, et maîtres du passé, pères et fils de vos œuvres! Soyez libres! Chacun de vous est l’Homme,--non pas la chair gâtée qui pue dans les tombeaux, mais le feu crépitant de vie qui lave la pourriture, qui dévore les cadavres des siècles gisants, et toujours feu nouveau, jeune feu, ceint la terre de ses bras brûlants. Soyez libres! O vainqueurs de la Bastille, vous n’avez pas encore conquis celle qui est en vous, la fausse Fatalité, qu’ont bâtie, pour vous emprisonner, tous ceux depuis des siècles qui, esclaves ou tyrans, (ils sont de la même chiourme), ont peur que vous preniez conscience de votre liberté. L’ombre massive du passé--religions, races, patries, science matérialiste--couvre votre soleil. Marchez à sa rencontre! La Liberté est là, derrière ces remparts et ces tours de préjugés, de lois mortes, de mensonges sacrés, que gardent les intérêts de quelques augures, l’opinion des masses enrégimentées, et vos doutes en vous. Osez vouloir! Et soudain, derrière les murs du faux Destin écroulés, vous reverrez le soleil et l’horizon illimité._

Au lieu d’être sensible à la flamme révolutionnaire de cet appel, le Comité du journal ne s’attacha qu’aux trois ou quatre lignes où Clerambault semblait mettre dans le même sac les violences de toute mouture, celles de gauche, comme de droite. A quel titre ce poète venait-il, dans un journal du Parti, donner des leçons aux socialistes? Au nom de quelle doctrine? Était-il seulement socialiste? Qu’on renvoie à la bourgeoisie ce bourgeois tolstoïen et anarchiste, avec ses exercices de style!--Vainement, quelques esprits plus larges protestèrent qu’avec ou sans étiquette une pensée libre devait être accueillie, et que celle de Clerambault, si ignorante qu’elle fût de la doctrine, était plus vraiment socialiste que celle de socialistes associés à l’œuvre de tuerie nationale. On passa outre; et l’article de Clerambault lui fut, après avoir dormi quelques semaines au fond d’un tiroir, rendu, sous prétexte que l’actualité était exigeante et qu’on avait trop de copie.

Clerambault porta l’article à une petite revue, plus attiré par son renom littéraire que par ses idées. Le résultat fut que la revue fut fauchée, suspendue par arrêté de police, le lendemain de la parution de l’article, blanchi pourtant jusqu’à la corde.

Clerambault s’entêta. Il n’est pires révoltés que, si on les y force, ceux qui ont été soumis toute leur vie. J’ai souvenir d’avoir vu, une fois, un grand mouton qui, harcelé par un chien, finit par foncer sur lui; et le chien, atterré par ce renversement inattendu des lois de la nature, s’enfuit en aboyant, de stupeur et de peur. Le chien-État est trop sûr de ses crocs, pour s’inquiéter de quelques moutons révoltés. Mais le mouton-Clerambault ne mesurait plus l’obstacle: il donnait de la tête à tort et à travers. Le propre des cœurs faibles et généreux est de passer sans transition d’une exagération à l’autre. De l’excès du sentiment grégaire Clerambault avait sauté, d’un bond, à l’excès de l’individualisme isolé. Parce qu’il le connaissait bien, il ne voyait plus partout que le fléau de l’obéissance, cette suggestion sociale, dont les effets s’étalaient dans tous les milieux: passivité héroïque des armées qu’on exalte jusqu’à la frénésie, comme les millions de fourmis enclavées dans le gros de la tribu; servilité moutonnière des Assemblées qui, tout en méprisant un chef de gouvernement, le soutiennent de leurs votes, jusqu’au hasard d’une explosion provoquée par la révolte d’un seul; soumission maussade, mais enrégimentée, des partis mêmes de liberté, sacrifiant à l’idole absurde de l’Unité abstraite jusqu’à leur raison de vivre. Cette passion d’abdiquer était pour lui l’ennemi. Et sa tâche lui sembla, en réveillant le doute, l’esprit qui ronge les chaînes, de rompre, s’il pouvait, la grande suggestion.

* * * * *

Le foyer du mal était l’idée de nation. On ne pouvait toucher à ce point envenimé, sans faire hurler la bête. Clerambault l’attaqua sans ménagements.

... _Qu’ai-je à faire de vos nations? Vous me demandez d’aimer, de haïr des nations? J’aime, ou je hais des hommes. Il en est, dans chaque nation, de nobles, de vils, de médiocres. Et dans chaque nation, les nobles et les vils sont peu, et les médiocres sont foule. J’aime, ou je n’aime point un homme pour ce qu’il est, et non pour ce que sont les autres. Et n’y eût-il qu’un seul homme que j’aime dans une nation, cela me suffirait pour ne pas la condamner.--Vous me parlez de luttes et de haines de races? Les races sont les couleurs du prisme de la vie: c’est leur faisceau qui fait la lumière. Malheur à qui le brise! Je ne suis pas d’une race. J’appartiens à la vie, à la vie tout entière. Dans toutes les nations, alliées ou ennemies, j’ai des frères; et les plus proches ne sont pas toujours ceux que vous prétendez m’imposer comme compatriotes. Les familles des âmes sont dispersées à travers le monde. Reformons-les! Notre tâche est de détruire les nations chaotiques, et de tresser à leur place des groupes harmonieux. Rien ne l’empêchera. Les persécutions mêmes forgeront sur la souffrance commune la commune affection des peuples torturés._

D’autres fois, sans nier l’idée de nation, et même en admettant les nations comme un fait naturel,--(car il ne se piquait pas de logique, et cherchait seulement à atteindre l’idole, à tous les défauts de la cuirasse),--il affirmait brutalement son détachement de leurs rivalités. Cette attitude n’était pas la moins dangereuse.

_Je ne puis m’intéresser aux querelles de suprématie entre vos nations. Il m’est indifférent que triomphe sur le ring telle ou telle couleur. Quel que soit le gagnant, c’est l’humanité qui gagne. Il est juste que le peuple le plus vivant, le plus intelligent, et le plus travailleur, l’emporte dans les luttes pacifiques du travail. Le monstrueux serait que les concurrents évincés, ou sur le point de l’être, eussent recours à la violence pour l’éliminer du marché. Ce serait sacrifier les intérêts de tous les hommes à ceux d’une raison commerciale. La patrie n’est pas une raison commerciale. Il est certes fâcheux que la hausse des uns fasse la baisse des autres; mais quand le grand commerce de mon pays ruine le petit commerce de mon pays, vous ne dites pas que c’est un crime de lèse-patrie; et pourtant, cette lutte fait des ruines plus tristes et plus imméritées. Tout le système actuel d’économie du monde est funeste et vicieux: il faut y remédier. Mais la guerre, qui cherche à escroquer le concurrent plus habile ou plus heureux, au profit du plus maladroit ou du plus paresseux, ne fait qu’empirer le vice du système: elle enrichit quelques-uns, et ruine la communauté._

_Tous les peuples ne peuvent, sur la même route, marcher du même pas. A tour de rôle, les uns dépassent les autres, et sont dépassés à leur tour. Qu’importe, s’ils ne forment qu’une même colonne! Point de sot amour-propre! Le pôle de l’énergie du monde se déplace constamment. Dans un même pays, il a souvent changé: de la Provence romaine, il a passé en France à la Loire des Valois, il est maintenant à Paris, il n’y restera pas toujours. La terre tout entière obéit à un rythme alterné de printemps fécond et d’automne qui s’endort. Les voies commerciales ne demeurent pas immuables. Les richesses du sous-sol ne sont pas inépuisables. Un peuple qui s’est, pendant des siècles, dépensé sans compter, s’achemine, par sa gloire, à son déclin; il ne subsistera qu’en renonçant à la pureté de son sang et le mêlant aux autres. Il est vain, il est criminel de prétendre prolonger sa maturité passée, en empêchant celle des autres. Tels nos vieillards d’aujourd’hui qui envoient les jeunes hommes à la mort. Cela ne les rend pas plus jeunes. Et ils tuent l’avenir._

_Au lieu de s’enrager contre les lois de la vie, un peuple sain cherche à comprendre ces lois; il voit son vrai progrès, non dans une volonté stupide qui s’entête à ne pas vieillir, mais dans un effort constant pour progresser avec l’âge, devenir autre et plus grand. A chaque âge, sa tâche! S’agripper, toute sa vie, à la même, c’est paresse et faiblesse. Apprenez à changer! Le changement, c’est la vie. L’usine de l’humanité a du travail pour tous. Peuples, travaillons tous, et que chacun soit fier du travail de tous! La peine, le génie de tous les autres sont nôtres._

Ces articles paraissaient de-ci de-là, quand ils pouvaient, dans quelque petite feuille d’avant-garde, anarchiste et littéraire, où les violences contre les personnes dispensaient d’un combat raisonné contre le régime. Ils étaient à peu près illisibles, hachés par la censure, qui, d’ailleurs, quand l’article était reproduit dans un autre journal, laissait passer, avec un oubli capricieux, ce que la veille elle avait haché, et hachait ce qu’elle avait laissé passer. Pour en démêler le sens, il fallait s’appliquer. L’étonnant, c’était qu’à défaut des amis, les adversaires de Clerambault s’appliquaient. D’ordinaire, à Paris, les bourrasques durent peu. Les pires ennemis, rompus à la guerre de plume, savent très bien que le silence étouffe mieux que l’injure et font taire leur animosité, pour plus sûrement l’exercer. Mais dans la crise d’hystérie qui tordait les âmes d’Europe, il n’était plus de boussole, même pour la haine. La violence des attaques d’Octave Bertin venait, à tout moment, rappeler Clerambault au public. Il avait beau dire dédaigneusement aux autres: «N’en parlons plus!» Il le disait, à la fin de chaque article où il venait de décharger sa bile.

Il était trop bien au courant de toutes les faiblesses intimes, de tous les défauts d’esprit, des petits ridicules de l’ancien ami. Il ne résistait pas au plaisir de les toucher d’une flèche sûre. Et Clerambault, atteint au vif, pas assez sage pour ne pas le montrer, se laissait entraîner dans le combat, ripostait, et prouvait qu’il pouvait, lui aussi, blesser l’autre jusqu’au sang. Une inimitié ardente se déchaîna entre eux.