Part 8
--Et le mot de l’énigme?
--Les Hindous répondraient: «Çivâ». Çivâ qui détruit et qui crée. Qui crée et qui détruit.
--Quel effroyable rêve!
--Affaire de tempérament. La sagesse affranchit. Pour les Hindous, Bouddhâ délivre. Pour mon compte, la curiosité m’est un suffisant adjuvant.
--Elle ne l’est pas pour moi. Et je ne puis non plus me contenter de la sagesse du Bouddhâ égoïste, qui se libère, en abandonnant les autres. Je connais comme vous les Hindous. Je les aime. Même chez eux, Bouddhâ n’a point dit le dernier mot de la sagesse. Souvenez-vous de ce Bodhisattvâ, du Maître de la Pitié, qui a fait le serment de ne pas devenir Bouddhâ, de ne pas se réfugier dans le Nirvâna libérateur, avant d’avoir guéri tous les maux, racheté tous les crimes, consolé toutes les douleurs!
Perrotin se pencha vers le visage douloureux de Clerambault, avec un bon sourire, lui tapota affectueusement la main, et dit:
--Mon cher Bodhisattvâ, qu’est-ce que vous voulez faire? Qu’est-ce que vous voulez sauver?
--Oh! je sais bien, dit Clerambault, baissant la tête, je sais bien le peu que je suis, je sais bien le peu que je puis, l’inanité de mes vœux et de mes protestations. Ne me croyez pas si vain! Mais qu’y puis-je, si mon devoir me commande de parler?
--Votre devoir est de faire ce qui est utile et raisonnable; il ne peut être de vous sacrifier en vain.
--Et que savez-vous de ce qui est en vain? Êtes-vous sûr d’avance du grain qui germera et de celui qui pourrira, stérile? Est-ce une raison pour ne pas semer? Quel progrès eût jamais été accompli, si celui qui en portait le germe s’était arrêté, terrifié, devant le bloc énorme et prêt à l’écraser, de la routine du passé?
--Je comprends que le savant défende la vérité qu’il a trouvée. Mais vous, cette action sociale, est-ce bien votre mission? Poète, gardez vos rêves, et que vos rêves vous gardent!
--Avant d’être poète, je suis homme. Tout honnête homme a une mission.
--Vous portez en vous des valeurs de l’esprit trop précieuses. C’est un meurtre de les sacrifier.
--Oui, vous laissez le sacrifice aux petites gens, qui n’ont pas grand’chose à perdre...
Il se tut un moment et reprit:
--Perrotin, j’ai souvent pensé: nous ne faisons pas notre devoir. Nous tous, hommes de pensée, artistes... Pas seulement aujourd’hui. Depuis longtemps. Depuis toujours. Nous avons en nous une part de vérité, des lueurs, que nous réservons prudemment. J’en ai eu, plus d’une fois, le remords obscur. Mais alors, je craignais de regarder. L’épreuve m’a appris à voir. Nous sommes des privilégiés; et cela nous crée des devoirs. Nous ne les remplissons pas. Nous avons peur de nous compromettre. L’élite de l’esprit est une aristocratie, qui prétend succéder à celle du sang; mais elle oublie que celle-ci commença par payer de son sang ses privilèges. Depuis des siècles, l’humanité entend beaucoup de paroles de sagesse; mais elle voit rarement des sages se sacrifier. Cela ne ferait pourtant pas de mal au monde qu’on en vît quelques-uns, comme aux temps héroïques, mettre leur vie pour enjeu de leur pensée. Rien de fécond ne peut être créé, sans le sacrifice. Pour que les autres croient, il faut croire soi-même, il faut prouver qu’on croit. Il ne suffit pas qu’une vérité soit, pour que les hommes la voient. Il faut qu’elle ait la vie. Cette vie, nous pouvons, nous devons la lui donner:--la nôtre. Sinon, toutes nos pensées ne sont que des jeux de dilettantes, un théâtre, qui n’a droit qu’à des applaudissements de théâtre. Les hommes qui font avancer l’humanité sont ceux qui lui font de leur vie un marchepied. C’est par là que l’emporte sur nos grands hommes le fils du charpentier de Galilée. L’humanité a su faire la différence entre eux et le Sauveur.
--L’a-t-il sauvée?...
«_Lorsque Jahvé Sébaot l’a résolu,_ _Les peuples travaillent pour le feu._»
--Votre cercle de feu est le suprême épouvantement. L’homme n’existe que pour le briser, pour tâcher d’en sortir, d’être libre.
--Libre? fit Perrotin, avec son tranquille sourire.
--Libre! Le plus haut bien, aussi exceptionnel que le nom est commun. Aussi exceptionnel que le vrai beau, que le vrai bien. Libre, j’entends celui qui peut se dégager de soi, de ses passions, de ses instincts aveugles, et de ceux du milieu, et de ceux du moment, non pas pour obéir à sa raison, comme on dit,--(la raison, au sens où vous l’entendez, est un leurre, c’est une autre passion, durcie, intellectualisée, et, par ce fait, fanatisée),--mais pour tâcher de voir par-dessus les nuages de poussière qui s’élèvent des troupeaux sur la route du présent, pour embrasser l’horizon, afin de situer ce qui passe, dans l’ensemble des choses et l’ordre universel.
--Et donc, dit Perrotin, pour s’assimiler ensuite aux lois de l’univers.
--Non, répliqua Clerambault; pour s’opposer à elles en pleine conscience, si elles sont contraires au bonheur et au bien. Car c’est en cela même que consiste la liberté, que l’homme libre est à soi seul une loi de l’univers, loi consciente, seule chargée de faire contrepoids à l’écrasante machine, à l’Automate de Spitteler, à l’Ananké d’airain. Je vois l’Être universel, aux trois quarts engagé encore dans la glaise, ou l’écorce, ou la pierre, et subissant les implacables lois de la matière où il est incrusté. Il n’a que le regard et le souffle qui sont libres.--«J’espère», dit le regard. Et le souffle dit: «Je veux». Et soutenu par eux, il cherche à se dégager. Le regard, le souffle, c’est nous, c’est l’homme libre.
--Le regard me suffit, dit doucement Perrotin.
Clerambault répondit:
--Si je n’ai le souffle, je meurs.
* * * * *
Entre les paroles et l’acte, il s’écoule du temps, chez un homme de pensée. Même l’action décidée, il trouve des prétextes pour la remettre au lendemain. Il voit trop bien ce qui va suivre, les luttes et les peines; et pour quel résultat? Afin de tromper son inquiétude, il se dépense en paroles énergiques, seul ou avec les intimes. Il se donne ainsi, à bon compte, l’illusion d’agir. Mais il n’y croit pas, au fond; il attend, comme Hamlet, que l’occasion le force.
Clerambault, si brave dans ses discours à l’indulgent Perrotin, retrouva ses hésitations, à peine rentré chez lui. Sa sensibilité, affinée par le malheur, percevait les émotions des êtres qui l’entouraient; elle lui faisait imaginer le désaccord que ses paroles soulèveraient entre sa femme et lui. Bien plus, il ne se sentait pas sûr de l’assentiment de sa fille; il n’eût su dire pourquoi; mais il craignait d’en faire l’épreuve. Le risque était pénible pour un cœur affectueux...
Sur ces entrefaites, un docteur de ses amis lui écrivit qu’il avait dans son service d’hôpital un grand blessé, qui avait participé à l’offensive de Champagne et connu Maxime. Clerambault se hâta d’aller le voir.
Il trouva sur un lit un homme sans âge, ligoté comme une momie, couché sur le dos, immobile, sa maigre figure de paysan tannée, ridée, au grand nez, au poil gris, émergeant de bandelettes blanches. L’avant-bras droit, dégagé, appuyait sur le drap une main rude et déformée; au médius, une phalange manquait;--mais ceci ne comptait point: c’était une blessure de paix.--Sous les sourcils en broussaille, les yeux étaient calmes et clairs. On ne s’attendait point à trouver cette lumière grise dans ce visage brûlé.
Clerambault s’approcha, s’informa de son état. L’homme d’abord remercia, poliment, sans donner de détails, comme si ce n’était pas la peine de parler de soi:
--Je vous remercie bien, Monsieur. Ça va bien, ça va bien...
Mais Clerambault insistait affectueusement; et les yeux gris ne furent pas longtemps à voir qu’il y avait dans les yeux bleus penchés sur eux quelque chose de plus que la curiosité.
--Mais où êtes-vous blessé? demandait Clerambault.
--Oh bien! Monsieur, ça serait trop long à raconter. Il y en a un peu partout.
Et, pressé de questions:
--Il y en a ici et là. Partout où il y a de la place. Je suis pourtant pas bien gros. Jamais j’aurais pensé qu’il y avait dans l’corps tant d’place...
Clerambault finit par savoir qu’il avait reçu une vingtaine de blessures,--exactement dix-sept. Il avait été littéralement arrosé (il disait «entrelardé») par un shrapnell.
--Dix-sept blessures! s’exclamait Clerambault.
L’homme rectifia:
--Pour dire vrai, j’en ai plus qu’une dizaine.
--Les autres sont guéries?
--On m’a coupé les jambes.
Clerambault fut si saisi qu’il en oubliait presque l’objet de sa visite. Tant de misères! Mon Dieu! Qu’est-ce que la nôtre, cette goutte dans la mer!... Il mit la main sur la main rude, il la serra. Les yeux calmes de l’homme faisaient le tour de Clerambault; ils virent le crêpe du chapeau; il dit:
--Vous avez eu aussi des malheurs?
Clerambault se ressaisit.
--Oui, dit-il. Vous avez connu, n’est-ce pas, le sergent Clerambault?
--Sûrement, je l’ai connu.
--C’était mon fils.
Le regard s’apitoya.
--Ah! mon pauvre Monsieur!... Sûrement que je l’ai connu, votre brave petit gars! Nous avons été ensemble pendant près d’une année. Et ça compte, cette année-là! Pendant des jours, des jours, terrés, comme des taupes, dans le même trou... Ah! on a bien partagé la misère ensemble...
--Il a beaucoup souffert?
--Dame, Monsieur, c’était dur, quelquefois. Le petit a eu du mal. Surtout au commencement. N’était pas accoutumé. Nous, ça nous connaissait.
--Vous êtes de la campagne?
--J’étais valet de ferme. On vit de la vie des bêtes; on vit un peu comme les bêtes... Quoique, Monsieur, à vrai dire, l’homme, au temps d’aujourd’hui, traite l’homme pire que les bêtes... «_Soyez bons pour les animaux_»: il y avait, dans notre tranchée, un farceur qui avait accroché cette pancarte... Mais ce qui n’est pas bon pour eux est assez bon pour nous... Ça va bien... Je ne me plains pas. C’est comme ça. Et quand y faut, y faut. Mais le petit sergent, on voyait qu’il n’avait pas l’habitude. Tout, la pluie et la boue et la méchanceté, et surtout la saleté, tout ce qu’on touche, tout ce qu’on mange, et sur soi, la vermine... Au commencement, des fois, je l’ai vu près de pleurer. Alors j’allais l’aider, le blaguer, le remonter,--mais sans faire semblant, car il était fier, le petit, voulait pas être aidé!--mais était bien content de l’être, tout de même. Et moi pareillement. On a besoin de se serrer. Finalement, il était devenu aussi endurant que moi; à son tour, m’a aidé. Et ne se plaignait jamais. Même qu’on riait ensemble. Car il faut bien qu’on rie: il n’y a pas de malheur qui tienne! Ça venge de la guigne.
Clerambault écoutait, oppressé. Il demanda:
--Alors, il était moins triste, à la fin?
--Oui, Monsieur. L’était ben résigné. On l’était tous, d’ailleurs. On ne sait pas comment que ça se fait: on se lève à peu près tous du même pied, chaque jour; on se ressemble pourtant pas; mais on finit par ressembler aux autres plus qu’à soi. C’est mieux, on a moins de mal, on se sent moins, on est un tas... N’y a que pour les permissions. Après, ceux qu’en reviennent,--ainsi, tout justement, le petit sergent, quand il est retourné pour la dernière fois...--c’est mauvais, ça ne va plus...
Clerambault, le cœur serré, dit précipitamment:
--Ah! quand il est revenu?...
--Il était ben oppressé. Jamais je ne l’avais vu si défait que ce jour-là...
Une expression de douleur se peignit sur les traits de Clerambault. A un geste qu’il fit, le blessé, qui regardait le plafond en parlant, tourna les yeux vers lui, vit et comprit sans doute, car il ajouta:
--Mais il s’est remis, après.
Clerambault, de nouveau, prit la main du malade:
--Dites-moi ce qu’il vous a dit. Racontez-moi bien tout.
L’homme hésita et dit:
--Je ne me rappelle plus très bien.
Il ferma les yeux et resta immobile. Penché sur lui, Clerambault tâchait de voir ce que voyaient ces yeux sous leurs volets.
* * * * *
... Nuit sans lune. Air glacé. Du fond du boyau creux, on voyait le ciel froid et les étoiles figées. Des balles claquaient sur le sol dur. Accroupis dans la tranchée, les genoux sous le menton, Maxime et son compagnon, côte à côte, fumaient. Le petit venait de rentrer de Paris, dans la journée.
Il était accablé. Il ne répondait pas aux questions: il se clôturait dans un mutisme farouche. L’autre l’avait laissé toute l’après-midi cuver sa peine; il le guettait du coin de l’œil et, dans l’obscurité, sentant le moment venu, il s’était approché. Il savait que le petit, de lui-même, allait parler. Le ricochet d’une balle, au-dessus de leur tête, fit s’ébouler une motte de terre glacée.
--Hé! le fossoyeur, dit l’autre. T’es trop pressé!
--Autant que ce soit fini, dit Maxime, puisqu’ils le veulent tous!
--Pour faire plaisir aux Boches, tu veux donner ta peau? T’en as de la bonté!
--Il n’y a pas que les Boches. Ils mettent tous la main à la fosse.
--Qui?
--Tous. Ceux de là-bas, d’où je viens, ceux de Paris, les amis, les parents, les vivants, ceux de l’autre bord. Nous, nous sommes déjà morts.
Il y eut un silence. Le jet d’un projectile ululait dans le ciel. Le compagnon aspira une bouffée:
--Alors, ça n’a pas été, mon petit, là-bas? Je m’en doutais!...
--Pourquoi?
--Quand l’un peine et l’autre pas, on n’a rien à se dire.
--Ils souffrent aussi, pourtant.
--Mais c’est pas le même pain. Tu as beau être malin, tu n’expliqueras jamais à qui ne l’a pas eu ce que c’est qu’une rage de dents. Va donc leur faire comprendre, à ceux qui couchent dans leur lit, ce qui se passe ici!... C’est pas nouveau pour moi. Pas besoin d’être en guerre! J’ai vu ça, toute ma vie. Tu crois que, quand je peinais sur la terre et que je suais toute la graisse de mes os, les autres s’en inquiétaient? C’est pas qu’ils soyent mauvais. Ni mauvais ni bons. A peu près comme tout le monde. Peuvent pas se rendre compte. Pour comprendre, il faut prendre. Prendre la tâche. Prendre la peine. Sinon--et c’est non, mon gars--il n’y a qu’à se résigner. N’essaie pas d’expliquer. Le monde est comme il est; on n’y peut rien changer.
--Ce serait trop affreux. Ce ne serait plus la peine de vivre.
--Pourquoi diantre? Moi, je l’ai bien supporté. Tu vaux pas moins que moi. Tu es plus intelligent; tu peux apprendre. Supporter, ça s’apprend. Tout s’apprend. Et puis, supporter ensemble, c’est pas tout à fait un plaisir, mais c’est plus tout à fait une peine. C’est d’être seul qu’est le plus dur. Tu n’es pas seul, mon petit.
Maxime le regarda en face, et dit:
--C’est là-bas que je l’étais. Je ne le suis plus, ici...
* * * * *
Mais l’homme aux yeux fermés, étendu sur le lit, ne dit rien de ce qu’il avait revu. Rouvrant tranquillement les yeux, il retrouva le regard angoissé du père, qui le suppliait de parler.
Alors, avec une gauche et affectueuse bonhomie, il tâcha d’expliquer que, si le petit était triste, c’était probablement d’avoir laissé les siens, mais qu’_on_ l’avait remonté. _On_ comprenait sa peine. Quoique, pour ce qui était de lui, le stropiat, il n’avait jamais eu de père; mais quand il était enfant, il imaginait, pour ceux qui en ont un, quelle chance ça devait être...
--Alors, je me suis permis... je lui ai parlé, Monsieur, comme si moi, j’étais vous... Le petit s’est calmé. Il a dit que, tout de même, on devait une chose à cette garce de guerre: c’est qu’elle avait montré qu’on est bien des pauvres gens sur terre qui ne se connaissaient pas, qui sont faits de même matière. On se dit bien qu’on est des frères, des fois, sur les affiches, ou encore dans le sermon; seulement, on n’y croit pas! Pour le savoir, faut avoir bien trimé ensemble... Alors, il m’a embrassé.
Clerambault se leva, et, courbé sur le visage emmailloté, embrassa la joue râpeuse du blessé.
--Dites-moi ce que je puis faire pour vous, demanda-t-il.
--Vous êtes bien bon, Monsieur. Y a plus grand chose à faire. Je suis fini, quasiment. Sans jambes, un bras cassé, plus trop rien de bien sain... à quoi je puis servir? D’ailleurs, il n’est pas dit encore que je m’en tire. Ça sera comme ça pourra. Si je pars, bon voyage! Si je reste, y a qu’à attendre. Y aura toujours des trains.
Clerambault admirait sa patience. L’autre répétait son refrain:
--J’ai coutumance. Patient, y a pas de mérite, quand on ne peut autrement!... Et puis, ça nous connaît! Un peu plus, un peu moins... La guerre, c’est toute la vie.
Clerambault s’aperçut que, dans son égoïsme, il ne lui avait rien demandé encore de sa vie; il ne savait même pas son nom.
--Mon nom? Ah! il est bien seyant! Courtois Aimé, que je m’appelle... Aimé, c’est le petit nom. Pour un qui a la guigne, ça me va comme un gant... Et Courtois, par là-dessus. Vlà un joli coco!... J’ai pas connu les miens. Je suis Enfant Assisté. Le nourricier de l’Assistance, un métayer de Champagne s’est chargé de mon dressage. Il s’y entendait, le bonhomme!... J’ai été bien façonné. Au moins, j’ai su de bonne heure ce qui m’attendait dans la vie. Ah! il a plu dans mon écuelle!...
Là-dessus, il raconta en quelques phrases brèves, sèches, sans émotion, la série de malchances qui composaient sa vie: mariage avec une fille comme lui, sans le sou, «la faim qui marie la soif», des maladies, des morts, bataille contre la nature,--ça ne serait encore rien, si l’homme n’y mettait du sien... _Homo homini... homo_... Toute l’injustice sociale qui pèse sur ceux d’en bas.--Clerambault ne pouvait cacher sa révolte, en l’entendant. Aimé Courtois ne s’émouvait point. C’est ainsi, c’est ainsi. Toujours c’était ainsi. Les uns sont faits pour pâtir. Les autres, non. Pas de montagnes sans vallées. La guerre lui paraissait imbécile. Mais il n’eût pas remué un doigt pour l’empêcher. Il y avait, dans sa façon, la passivité fataliste du peuple, qui, sur le sol des Gaules, se voile d’ironique insouciance, le «Faut pas s’en faire!» des tranchées.--Et il y avait aussi cette mauvaise honte des Français, qui n’ont peur de rien tant que du ridicule et risqueraient vingt fois la mort pour une absurdité, et par eux jugée telle, plutôt que la raillerie pour un acte de bon sens inaccoutumé. S’opposer à la guerre, autant vouloir s’opposer au tonnerre! Quand il grêle, rien à faire qu’à tâcher, si l’on peut, de couvrir ses châssis, et puis après, à faire le tour de la récolte ruinée. Et l’on recommencera, jusqu’à la prochaine grêle, jusqu’à la prochaine guerre, jusqu’à la fin des temps. «Faut pas s’en faire!»... L’idée ne lui venait pas que l’homme pût changer l’homme.
Clerambault s’irritait sourdement de cette résignation héroïque et imbécile, qui peut faire, à juste titre, l’enchantement des classes privilégiées: car elles lui doivent de subsister,--mais qui fait de la race humaine et de son effort millénaire un tonneau des Danaïdes, puisque tout son courage, ses vertus, ses labeurs se dépensent à bien mourir... Mais quand ses yeux se reportaient sur le tronçon d’homme étendu devant lui, une infinie pitié l’étreignait. Que pouvait-il faire, que pouvait-il vouloir, cet Homme de misère, ce symbole du peuple sacrifié, mutilé? Tant de siècles qu’il souffre et saigne sous nos yeux, sans que nous, ses frères plus heureux, nous lui donnions, que de loin, quelque éloge négligent qui ne trouble point notre quiétude et l’engage à continuer! Quelle aide lui apportons-nous? A défaut de notre action, même pas notre parole. Ces loisirs de la pensée, que nous devons à ses sacrifices, nous en gardons pour nous le fruit; nous n’osons pas le lui faire goûter; nous avons peur de la lumière; nous avons peur de l’opinion impudente et des maîtres de l’heure, qui disent: «Éteignez-la! Vous qui avez la lumière, tâchez qu’on n’en voie rien, si vous voulez qu’on vous la pardonne!...»--Assez de lâcheté! Qui parlera, sinon nous? Les autres meurent, sous le bâillon...
* * * * *
Un nuage de souffrance passa sur le visage du blessé. Ses yeux fixaient le plafond. Sa grande bouche tordue, obstinément fermée, ne voulait plus répondre.--Clerambault s’éloigna. Il était résolu. Le silence du peuple, sur son lit d’agonie, le décidait à parler.
TROISIÈME PARTIE
* * * * *
Clerambault rentra de l’hôpital et, s’enfermant dans sa chambre, il se mit à écrire. Mᵐᵉ Clerambault une fois voulut entrer, s’informa de ce qu’il faisait, avec une sorte de méfiance. On eût dit qu’une intuition, bien rare chez cette brave femme qui ne devinait jamais rien, lui inspirât une crainte obscure de ce que son mari préparait. Il réussit à défendre sa retraite, jusqu’à ce qu’il eût achevé. D’ordinaire, il ne faisait grâce aux siens d’aucune de ses lignes: c’était un plaisir de naïve, d’affectueuse vanité; c’était aussi un devoir de tendresse, dont pas plus qu’eux il n’aurait pu se passer. Cette fois, il s’en dispensa, et il évita de s’en avouer les raisons. Quoiqu’il fût loin d’imaginer les conséquences de son acte, il avait peur des objections; et il n’était pas assez sûr de lui pour s’y exposer; il voulait mettre les autres en face du fait accompli.
Son premier cri était pour s’accuser:
“O Morts, pardonnez-nous!”
Cette Confession publique portait en épigraphe la phrase musicale d’une vieille plainte de David, pleurant sur le corps de son fils Absalon:
_J’avais un fils. Je l’aimais. Je l’ai tué. Pères de l’Europe en deuil, ce n’est pas pour moi seul, c’est pour vous que je parle, millions de pères, pères veufs de vos fils, ennemis ou amis, tous couverts de leur sang, comme moi. C’est vous tous qui parlez, par la voix d’un des vôtres, ma misérable voix qui souffre et se repent._
_Mon fils a été tué, pour les vôtres, par les vôtres? (je ne sais), comme les vôtres. Comme vous, j’ai accusé l’ennemi, j’ai accusé la guerre. Mais le principal coupable, je le vois aujourd’hui, je l’accuse: c’est moi. C’est moi; et moi, c’est vous. C’est nous. Que je vous force à entendre ce que vous savez bien, mais ne voulez pas savoir!_
_Mon fils avait vingt ans, lorsqu’il est tombé sous les coups de la guerre. Vingt ans, je l’ai chéri, défendu contre la faim, le froid, contre les maladies, contre la nuit de l’esprit, l’ignorance, l’erreur, contre toutes les embûches dissimulées dans l’ombre de la vie. Mais qu’ai-je fait pour le défendre contre le fléau qui venait?_
_Je n’étais pourtant pas de ceux qui pactisaient avec les passions des nationalismes jaloux. J’aimais les hommes, j’avais joie à me représenter leur fraternité future. Pourquoi donc n’ai-je rien fait contre ce qui la menaçait, contre la fièvre qui couvait, contre la paix menteuse, qui, le sourire aux lèvres, se préparait à tuer?_
_Peur de déplaire, peut-être? Peur des inimitiés? J’aimais trop à aimer, surtout à être aimé. Je craignais de compromettre la bienveillance acquise, cet accord fragile et fade avec ceux qui nous entourent, cette comédie qu’on joue aux autres et à soi, et dont on n’est pas dupe, puisque des deux côtés on redoute de dire le mot qui effriterait le plâtre et dénuderait la maison crevassée. Peur de voir clair en soi. Équivoque intérieure... Vouloir tout ménager, faire tenir ensemble les vieux instincts et la nouvelle croyance, les forces qui s’entre-détruisent et s’annulent mutuellement, Patrie, Humanité, Guerre et Paix... Ne pas savoir au juste de quel côté l’on penche. Pencher de l’un à l’autre, comme en se balançant. Peur de l’effort à faire, pour prendre une décision et pour faire son choix... Paresse et lâcheté! Le tout bien recrépit d’une foi complaisante en la bonté des choses, qui sauraient, pensions-nous, s’organiser d’elles-mêmes. Et nous nous contentions de regarder, de glorifier le cours impeccable du Destin... Courtisans de la Force!_...