Clerambault

Part 7

Chapter 73,779 wordsPublic domain

Mais si Clerambault n’était pas tenté de convertir ces durs intellectuels casqués de leur étroite vérité, il en connaissait d’autres qui n’avaient point cet orgueil de certitude: tant s’en fallait! Ils péchaient plutôt par souplesse un peu molle et par dilettantisme.--Arsène Asselin était un aimable Parisien, célibataire, homme du monde, intelligent et sceptique, qu’une faute de goût choquait dans le sentiment comme dans l’expression; comment eût-il pu se plaire aux outrances de pensée, qui sont le bouillon de culture où se développe la guerre? Son esprit critique et son ironie devaient l’incliner au doute: il n’y avait pas de raison pour qu’il ne comprît point les raisons de Clerambault!... Aussi bien s’en était-il fallu d’un cheveu qu’il pensât comme lui. Son choix avait dépendu de circonstances fortuites. Mais à partir du moment où il avait mis le pied dans l’autre direction, impossible de revenir en arrière! Et plus il s’embourbait et plus il s’obstinait. L’amour-propre français ne reconnaît jamais son erreur, il se ferait tuer pour elle... Français ou non, combien sont-ils dans le monde, qui auraient l’énergie de dire: «Je me suis trompé. Allons, tout est à refaire...»--Mieux vaut nier l’évidence... «Jusqu’au bout!»... Et crever.

Bien curieux était un pacifiste d’avant-guerre, Alexandre Mignon. Vieil ami de Clerambault, à peu près de son âge, bourgeois, intellectuel, universitaire, la dignité de sa vie le faisait justement respecter. Il ne fallait pas le confondre avec les pacifistes de banquets, fleuris d’ordres officiels et lacés de grands cordons internationaux, pour qui la paix en palabres est, dans les années calmes, un placement de tout repos. Il avait, pendant trente ans, sincèrement dénoncé les menées dangereuses des politiciens et des spéculateurs véreux de son pays; il était de la Ligue des Droits de l’Homme et avait la démangeaison de parler, pour l’un, pour l’autre, au petit malheur! Il lui suffisait que son client se nommât opprimé. Il ne se demandait pas si le dit opprimé n’était pas, d’aventure, un oppresseur manqué. Sa générosité brouillonne lui avait valu quelque ridicule, qui se conciliait avec l’estime. Il n’en était point fâché. Un peu d’impopularité même ne lui eût pas fait peur,--pourvu qu’il se sentît encadré par son groupe, dont l’approbation lui était nécessaire. Il se croyait un indépendant. Il ne l’était pas. Il était l’un des membres d’un groupe, qui était indépendant, quand tous se tenaient ensemble. L’union fait la force, dit-on. Oui, mais elle habitue à ne plus pouvoir se passer d’union. Alexandre Mignon en fit l’expérience.

La disparition de Jaurès avait désorienté le groupe. Que manquât une seule voix, qui parlait la première, toutes les autres manquaient: elles attendaient le mot d’ordre, et nulle n’osait le donner. Incertains, au moment où croulait le torrent, ces hommes généreux et faibles furent entraînés par la poussée des premiers jours. Ils ne la comprenaient pas; ils ne l’approuvaient pas; mais il n’avaient rien à y opposer. Dès la première heure, des désertions se produisirent dans leurs rangs: elles étaient provoquées par ces affreux rhéteurs qui gouvernaient l’État,--les avocats démagogues, rompus à tous les sophismes de l’idéologie républicaine: «la Guerre pour la Paix, la Paix éternelle au bout...» (_Requiescat!_) Les pauvres pacifistes virent dans ces artifices une occasion unique, sinon très reluisante (ils n’en étaient pas fiers) de se tirer de l’impasse: ils se flattèrent de mettre d’accord, par une hâblerie dont ils n’aperçurent point l’énormité, leurs principes de paix et le fait de violence. S’y refuser, c’eût été se livrer à la meute de la guerre: elle les eût dévorés.

Alexandre Mignon aurait eu le courage de faire face aux gueules sanglantes, s’il avait senti près de lui sa petite communauté. Mais seul, c’était au-dessus de ses forces. Sans se prononcer d’abord, il laissa faire. Il souffrait. Il passa par des angoisses assez proches de celles de Clerambault. Mais il n’en sortit pas de même. Il était moins impulsif et plus intellectuel; pour effacer ses derniers scrupules, il les recouvrit de raisonnements serrés. Avec l’aide de ses collègues, il prouva laborieusement par _a_ + _b_ que la guerre était le devoir du pacifisme conséquent. Sa Ligue avait beau jeu à relever les actes criminels de l’ennemi; mais elle ne s’attardait pas sur ceux de son propre camp. Alexandre Mignon entrevoyait, par instants, l’injustice universelle. Vision intolérable... Il ferma ses volets...

A mesure qu’il s’emmaillotait dans sa logique de guerre, il lui devenait plus difficile de s’en dépêtrer. Alors, il s’acharna comme un enfant qui, par un acte irréfléchi de nervosité maladroite, vient d’arracher l’aile d’un insecte. L’insecte est perdu, maintenant. L’enfant honteux, qui souffre et qui s’irrite, se venge sur la bête et la met en pièces.

On peut juger du plaisir qu’il eut à entendre Clerambault lui faire son _mea culpa_! L’effet fut surprenant. Mignon, déjà troublé, s’indigna contre Clerambault. En s’accusant, Clerambault paraissait l’accuser. Il devint l’ennemi. Nul ne fut, par la suite, plus enragé que Mignon contre ce remords vivant.

* * * * *

Clerambault eût rencontré plus de compréhension chez quelques politiciens. Ceux-là en savaient autant que lui et même bien davantage; mais ils n’en dormaient pas plus mal. Depuis leur première dent gâtée, ils avaient l’habitude des _combinazioni_, des tripotages de pensée; ils se donnaient à bon compte l’illusion de servir leur parti, au prix de quelque compromis: un de plus, un de moins!... Aller droit, penser droit, était la seule chose impossible à ces êtres flasques, toujours biaisant, qui avançaient en serpentant, qui avançaient en reculant, qui, pour mieux assurer le succès à leur bannière, la traînaient dans la crotte, et qui fussent montés à plat ventre au Capitole.

* * * * *

Enfin, se dissimulaient çà et là quelques esprits clairvoyants. On devait les deviner, plus qu’on ne les voyait: car ces mélancoliques vers luisants avaient eu soin d’éteindre leur lanterne; ils semblaient dans les transes qu’il n’en filtrât une lueur. Certes, ils étaient dénués de foi dans la guerre, mais sans foi contre la guerre. Fatalistes. Pessimistes.

Clerambault constatait que, lorsque fait défaut l’énergie personnelle, les plus hautes qualités du cœur et de l’esprit contribuent à accroître encore la servitude publique. Le stoïcisme qui se soumet aux lois de l’univers empêche de lutter contre celles qui sont cruelles. Au lieu de dire au Destin:

--Non!... Tu ne passeras pas...

(S’il passe, on verra bien!)... le stoïque s’efface poliment, et dit:

--Mais entrez donc!

L’héroïsme cultivé, le goût du surhumain, de l’inhumain, se gargarise l’âme avec les sacrifices; et plus ils sont absurdes, et plus ils sont sublimes.--Les chrétiens d’aujourd’hui, plus généreux que leur Maître, rendent _tout_ à César: c’est assez qu’une cause leur demande de s’immoler, pour qu’elle leur paraisse sainte; ils offrent pieusement à l’ignominie de la guerre la flamme de leur foi et leurs corps sur le bûcher.--La résignation ironique et passive des peuples fait le gros dos, accepte... «_Faut pas s’en faire_»... Et, sans doute, les siècles, les siècles de misère ont roulé sur cette pierre. Mais la pierre s’use à la longue, et devient boue.

* * * * *

Clerambault essaya de causer avec l’un, avec l’autre... Il se heurta partout au même mécanisme de résistance sournoise, à demi inconsciente. Ils étaient cuirassés de la volonté de ne pas entendre, ou, plutôt, d’une merveilleuse non-volonté d’entendre. Aux arguments contraires leur esprit était imperméable, comme un canard dans l’eau. Les hommes en général sont doués, pour leur commodité, d’une faculté précieuse: ils peuvent, au commandement, se rendre aveugles et sourds, quand il ne leur convient pas de voir et d’ouïr; ou si, par mégarde, ils ont saisi au passage un objet qui les gêne, ils le laissent retomber et l’oublient aussitôt. Dans toutes les patries, combien de citoyens savaient à quoi s’en tenir sur les responsabilités partagées de la guerre et sur le rôle néfaste de leurs hommes politiques, mais, se dupant eux-mêmes, feignaient de n’en savoir rien et y réussissaient!

Si chacun se fuyait à toutes jambes, on imagine qu’il fuyait encore mieux ceux qui voulaient, comme Clerambault, l’aider à se rattraper! Afin de s’esquiver, des hommes intelligents, sérieux, honorables, ne rougissaient pas d’user des petites ruses employées par la femme ou l’enfant qui veut avoir raison. Dans la peur d’une discussion qui eût pu les troubler, ils sautaient sur le premier mot maladroit de Clerambault, l’isolaient du contexte, au besoin le maquillaient, et s’enflammaient dessus, faisaient la grosse voix, les yeux sortant de la tête, paraissant indignés et finissant par l’être, sincèrement, à crever;--répétaient _mordicus_, même après la preuve faite;--obligés de la reconnaître, partaient, claquant les portes: «Et en voilà assez!»--deux jours après, ou dix, reprenaient l’argument effondré, comme si de rien n’était.

Quelques-uns, plus perfides, provoquaient l’imprudence qui devait leur servir, poussaient avec bonhomie Clerambault à dire plus qu’il ne voulait, et soudain, explosaient. Les plus bienveillants l’accusaient de manquer de bon sens. («Bon» veut dire: «c’est le mien!»)

Il y avait aussi les beaux parleurs, qui, n’ayant rien à craindre d’une joute de mots, acceptaient l’entretien, se flattaient de ramener l’égaré au bercail. Ils ne discutaient pas le fond de sa pensée, mais son opportunité; ils faisaient appel aux bons sentiments de Clerambault:

--«Certainement, certainement, vous avez raison, au fond; au fond, je pense comme vous, je pense _presque_ comme vous; je vous comprends, cher ami... Mais, cher ami, prenez garde, évitez de troubler les consciences des combattants! Toute vérité n’est pas bonne à dire,--du moins, pas tout de suite. La vôtre sera très belle... dans cinquante ans. Il ne faut pas devancer la nature; il faut attendre...»

--«Attendre que soient lassés l’appétit des exploiteurs et la bêtise des exploités? Comment ne comprennent-ils pas que la pensée clairvoyante des meilleurs qui abdique au profit de la pensée aveugle des plus grossiers, va droit contre les plans de la nature qu’ils prétendent suivre, et contre le destin historique, sous lequel ils mettent leur point d’honneur à s’aplatir? Est-ce respecter les desseins de la nature qu’étouffer une partie de sa pensée, et la plus haute? Cette conception qui élague de la vie ses forces les plus hardies, pour la plier aux passions de la multitude, conduirait à supprimer l’avant-garde et à laisser le gros de l’armée sans direction... La barque penche; m’empêcherez-vous de me porter de l’autre côté pour faire contrepoids? Et faudra-t-il que nous nous mettions tous du côté où l’on penche? Les idées avancées sont le contrepoids, voulu par la nature, au lourd passé qui s’obstine. Sans elles, la barque sombre.--Quant à l’accueil qui leur sera fait, c’est question accessoire. Qui les dit peut s’attendre à être lapidé. Mais, qui, les pensant, ne les dit point, se déshonore. Il est comme le soldat chargé d’un message périlleux dans la bataille. A-t-il la liberté de s’y soustraire?...»

Alors, quand ils voyaient que la persuasion était sans prise sur Clerambault, ils démasquaient leurs batteries et le taxaient violemment d’orgueil ridicule et criminel. Ils lui demandaient s’il se croyait plus intelligent que tous, pour opposer son jugement à celui de la nation. Sur quoi pouvait-il fonder cette monstrueuse confiance? Le devoir est d’être humble et de se tenir modestement à sa place dans la communauté. Le devoir est de s’incliner, après qu’elle a parlé et--qu’on y croie ou non--d’exécuter ses ordres. Malheur à l’insurgé contre l’âme de son peuple! Avoir raison contre elle, c’est avoir tort. Et le tort est un crime, à l’heure de l’action. La République veut que ses fils lui obéissent.

--La République ou la Mort! disait ironiquement Clerambault. Beau pays de liberté! Libre, oui, parce qu’il a toujours eu et qu’il aura toujours des âmes comme la mienne, qui se refusent à subir un joug que leur conscience désavoue. Mais quelle nation de tyrans! Ah! nous n’avons pas gagné à prendre la Bastille! Naguère, on encourait la prison perpétuelle, quand on se permettait de penser autrement que le prince,--le bûcher, quand on pensait autrement que l’Église. A présent, il faut penser comme quarante millions d’hommes, il faut les suivre dans leurs contradictions frénétiques, hurler un jour: «A bas l’Angleterre!» demain: «A bas l’Allemagne!» après-demain: «A bas l’Italie!»... pour recommencer, la semaine d’après, acclamer aujourd’hui un homme ou une idée, qu’on insultera le lendemain; et celui qui refuse, il risque le déshonneur, ou le coup de revolver! Ignoble servitude! la plus honteuse de toutes!... Et de quel droit cent hommes, mille hommes, un ou quarante millions, exigent-ils que je renie mon âme? Chacun d’eux n’en a qu’une, comme moi. Quarante millions d’âmes ensemble ne font trop souvent qu’une âme qui s’est, quarante millions de fois, reniée...--Je pense ce que je pense. Pensez ce que vous pensez! La vérité vivante ne peut naître que de l’équilibre des pensées opposées. Pour que les citoyens respectent la cité, il faut que la cité respecte les citoyens. Chacun d’eux a son âme. C’est son droit. Et le premier devoir est de ne la point trahir... Je ne me fais pas illusion, je n’attribue pas à ma conscience une importance exagérée dans l’univers de proie. Mais si peu que nous soyons et si peu que nous fassions, il faut le faire et l’être. Chacun peut se tromper. Mais qu’il se trompe ou non, il doit être sincère. L’erreur sincère n’est pas le mensonge, elle est l’étape vers la vérité. Le mensonge est d’en avoir peur et de vouloir l’étouffer. Quand vous auriez mille fois raison contre une erreur sincère,--en recourant à la force pour l’écraser, vous commettez le plus odieux des crimes contre la raison même. Si la raison est persécutrice et l’erreur persécutée, je suis pour la persécutée. Car l’erreur est un droit égal à la vérité... Vérité, Vérité... La vérité c’est de chercher toujours la vérité. Respectez les efforts de ceux qui peinent à sa poursuite. Outrager l’homme qui se fraye durement un sentier, persécuter celui qui veut--et ne pourra peut-être--trouver au progrès humain des voies moins inhumaines, c’est faire de lui un martyr. Votre chemin est le meilleur, le seul bon, dites-vous? Suivez-le donc, et laissez-moi suivre le mien! Je ne vous oblige point à le prendre. Qu’est-ce qui vous irrite? Avez-vous peur que j’aie raison?

* * * * *

Clerambault se décida à revoir encore Perrotin. Malgré le sentiment de pitié attristée que lui avait laissé sa dernière entrevue, il comprenait mieux maintenant son attitude ironique et prudente à l’égard du monde. S’il n’avait plus beaucoup d’estime pour le caractère de Perrotin, il gardait entière son admiration pour la haute raison du vieux savant; il continuait d’y voir un guide qui l’aiderait à faire en lui la lumière.

On ne peut dire que Perrotin se montra enchanté de revoir Clerambault. Il était trop fin pour n’avoir pas gardé un souvenir désagréable de la petite lâcheté qu’il lui avait fallu, l’autre jour, non seulement commettre (ce n’eût été rien! il y était habitué...), mais reconnaître tacitement, sous le regard d’un témoin incorruptible. Il prévoyait une discussion; et il avait horreur des discussions avec des gens convaincus. (Il n’y a plus de plaisir! Ils prennent tout au sérieux!...)--Mais il était très poli, faible, assez bon d’ailleurs, incapable de se refuser, quand on le prenait d’assaut. Il tenta d’esquiver d’abord les questions sérieuses; puis, quand il vit que Clerambault avait vraiment besoin de lui, et que peut-être il lui éviterait quelque imprudence, il consentit, avec un soupir, à sacrifier sa matinée.

Clerambault exposa le résultat de ses démarches. Il se rendait compte que le monde actuel obéissait à une foi différente de la sienne. Il l’avait servie et partagée cette foi; aujourd’hui encore, il était assez juste pour lui reconnaître une certaine grandeur, une beauté certaine. Mais depuis les dernières épreuves, il en avait vu aussi l’absurdité et l’horreur; il s’en était détaché, et il avait dû épouser un autre idéal, qui fatalement le mettait aux prises avec le premier. Cet idéal, Clerambault l’exprima en traits brefs et passionnés; et il demanda à Perrotin de lui dire s’il le trouvait vrai ou faux. Mais clairement, franchement, en laissant de côté toute forme de politesse, tout ménagement. Et Perrotin, frappé du sérieux tragique de Clerambault, changea complètement de ton, se mit au diapason.

--Enfin, est-ce que j’ai tort? demandait Clerambault, angoissé. Je vois bien que je suis seul; mais je ne puis autrement. Dites-moi, sans m’épargner: ai-je tort de penser ce que je pense?

Perrotin répondit gravement:

--Non, mon ami, vous avez raison.

--Alors, je dois combattre l’erreur meurtrière des autres?

--Cela, c’est une autre affaire.

--Si j’ai la vérité, est-ce pour la trahir?

--La vérité, mon pauvre ami?... Non, ne me regardez pas ainsi! Vous croyez que je vais dire comme l’autre: «Qu’est-ce que la vérité?»... Je l’aime, comme vous, et peut-être, depuis plus longtemps que vous... La Vérité, mon ami, est plus haute et plus vaste que vous, que nous, que tous ceux qui ont vécu, qui vivent et qui vivront. En croyant servir la Grande Déesse, nous ne servons jamais que les _Dî minores_, les saints des chapelles latérales, que la foule tour à tour adule et délaisse. Celui en l’honneur de qui le monde d’aujourd’hui s’égorge ou se mutile avec une frénésie de Corybante, ne peut évidemment plus être le vôtre ni le mien. L’idéal de la patrie est un grand dieu cruel, qui laissera dans l’avenir l’image d’un Cronos croquemitaine ou de son fils l’Olympien que Christ a dépassé. Votre idéal d’humanité est l’échelon supérieur, l’annonce du dieu nouveau. Et ce dieu sera lui-même plus tard détrôné par un autre plus haut encore qui embrassera plus d’univers. L’idéal et la vie ne cessent d’évoluer. Ce devenir constant est, pour un esprit libre, le véritable intérêt du monde.--Mais si l’esprit peut impunément brûler les étapes, dans le monde des faits on avance pas à pas; et, en toute une vie, c’est à peine si l’on gagne quelques pouces de terrain. L’humanité traîne la jambe. Votre tort, votre seul tort, est d’être en avance sur elle, d’une ou plusieurs journées. Mais ce tort est de ceux qu’on pardonne le moins... Non sans raison, peut-être. Quand un idéal vieillit, comme celui de la patrie, avec la forme de société qui en dépend étroitement, il s’exaspère et jette un feu forcené; la moindre atteinte à sa légitimité le rend féroce: car en lui-même déjà le doute est entré. Ne vous y trompez pas! Ces millions d’hommes qui s’assassinent, au nom de la patrie, n’ont plus la jeune foi de 1792 ou de 1813, bien qu’elle fasse aujourd’hui plus de ruines et de fracas. Beaucoup de ceux qui meurent et même de ceux qui font tuer sentent, au fond d’eux, l’horrible morsure du doute. Mais, pris dans l’engrenage et trop faibles pour en sortir, ou même pour concevoir une voie de salut, ils se bandent les yeux et se jettent dans l’abîme, en affirmant avec désespoir leur foi blessée. Ils y jetteraient surtout, par fureur de vengeance inavouée, ceux qui, par leurs paroles ou par leur attitude, ont mis le doute en eux. Vouloir arracher leur illusion à ceux qui meurent pour elle, c’est vouloir les faire mourir deux fois.

Clerambault tendit la main, pour l’arrêter.

--Ah! vous n’avez pas besoin de me dire ce qui me torture. Croyez-vous que je ne sente pas l’angoisse d’ébranler des âmes infortunées? Épargner la foi des autres, ne pas scandaliser un seul de ces petits... Dieu! Mais comment faire? Aidez-moi à sortir de ce dilemme: ou laisser faire le mal, laisser les autres se perdre,--ou risquer de leur faire mal, les blesser dans leur foi, se faire haïr d’eux en tentant de les sauver. Quelle est la loi?

--Se sauver soi-même.

--Me sauver, c’est me perdre, si c’est au prix des autres. Si nous ne faisons rien pour eux,--(vous, moi, tous les efforts ne sont pas de trop)--la ruine est imminente pour l’Europe, pour le monde...

Perrotin, bien tranquille, les deux coudes appuyés sur les bras du fauteuil, les mains jointes sur son bedon bouddhique et se tournant les pouces, regarda Clerambault avec bonhomie, hocha la tête et dit:

--Votre cœur généreux, votre sensibilité d’artiste vous abusent, heureusement, mon ami. Le monde n’est pas près de finir. Il en a vu bien d’autres! Et il en verra d’autres. Ce qui se passe aujourd’hui est certes fort pénible, mais anormal, non pas. La guerre n’a jamais empêché la terre de tourner, ni la vie d’évoluer. C’est même l’une des formes de son évolution. Permettez à un vieux savant, philosophe, d’opposer à votre saint Homme de douleur l’inhumanité calme de sa pensée. Peut-être y trouverez-vous, malgré tout, un bienfait.--Cette crise qui vous épouvante, cette grande mêlée, n’est rien de plus, en somme, qu’un simple phénomène de systole, une contraction cosmique, tumultueuse et ordonnée, analogue aux plissements de la croûte terrestre, accompagnés de tremblements destructeurs. L’humanité se resserre. Et la guerre est son séisme. Hier, c’étaient, dans chaque nation, les provinces en guerre; avant-hier, dans chaque province, les villes. Maintenant que les unités nationales sont accomplies, une unité plus vaste s’élabore. Il est évidemment regrettable que ce soit par la violence. Mais c’est le moyen naturel. Du mélange détonant des éléments qui se heurtent, un nouveau corps chimique va naître. Sera-ce l’Occident, ou l’Europe? Je ne sais. Mais, sûrement, le composé sera doué de propriétés nouvelles, plus riches que les composants. On n’en restera pas là. Si belle que soit la guerre à laquelle nous assistons... (Je vous demande pardon! Belle aux yeux de l’esprit, pour qui la souffrance n’est plus)... de plus belles, encore, de plus amples se préparent. Ces bons enfants de peuples, qui s’imaginent qu’ils édifient à coups de canon la paix éternelle!... Il faut d’abord attendre que l’univers entier ait passé par la cornue. La guerre des deux Amériques, celle du nouveau Continent et du Continent Jaune, puis celle du vainqueur et du reste de la terre... voilà de quoi nous occuper encore pendant quelques siècles! Et je n’ai pas très bonne vue, je n’aperçois pas tout. Naturellement, chacun de ces chocs aura pour contrecoup de bonnes guerres sociales. Quand tout sera effectué, dans une dizaine de siècles, (je serais porté à croire que ce sera pourtant plus rapide qu’il ne semble d’après la comparaison avec le passé, car le mouvement s’accélère dans la chute), on parviendra sans doute à une synthèse un peu appauvrie: nombre des éléments constitutifs, les meilleurs et les pires, seront détruits en route, les premiers trop délicats pour résister aux intempéries, les seconds trop malfaisants et décidément irréductibles. Ce seront les fameux États-Unis de la terre; leur union sera d’autant plus solide que, comme il est probable, l’humanité se trouvera menacée par un danger commun: les canaux de Mars, le dessèchement de la planète, refroidissement, peste mystérieuse, le pendule d’Edgar Poë, la vision de la mort fatale descendant sur le genre humain... Que de belles choses on verra! Dans ces angoisses suprêmes, le génie de l’Espèce, surexcité. Au reste, peu de liberté. La multiplicité humaine, sur le point de disparaître, se fera déjà Unité de volonté. (N’y tend-on pas dès à présent?) Ainsi s’effectuera, sans brusque mutation, la réintégration du complexe à l’un, de la Haine à l’Amour du vieil Empédocle.

--Et après?

--Après? On recommencera, sans doute, après un stage. Un jeune cycle. Un nouveau Kalpa. Sur la roue reforgée, le monde se remettra à tourner.