Clerambault

Part 6

Chapter 63,600 wordsPublic domain

«Monsieur le Sous-Secrétaire d’État», nullement étonné de l’accueil obséquieux du vieux maître, se carrait dans son fauteuil, en l’attitude de supériorité familière que lui assurait son rang sur les deux illustrations de la pensée française: il représentait l’État. Il parlait du haut de son nez, et bramait comme un dromadaire. Il transmit à Perrotin l’invitation du ministre à présider une séance solennelle d’intellectuels guerriers de dix nations, au grand amphithéâtre de la Sorbonne,--«une séance imprécatoire», comme il disait. Perrotin accepta avec empressement, se confondant de l’honneur. Son ton de domestique avec le serin breveté par le gouvernement contrastait étrangement avec la témérité de ses propos, il n’y avait qu’un moment. Et Clerambault, choqué, pensait au _Græculus_.

Quand ils se retrouvèrent seuls, après que Perrotin eut reconduit jusqu’au seuil son «Chéri», qui marchait le cou raide et la tête levée, comme l’âne chargé de reliques, Clerambault voulut reprendre l’entretien. Il était un peu refroidi et ne le cachait point. Il invita Perrotin à déclarer en public les sentiments qu’il lui avait professés. Perrotin s’y refusa, naturellement, en riant de la naïveté. Et il le mit en garde, affectueusement, contre la tentation de se confesser tout haut. Clerambault se fâcha, discuta, s’entêta. Perrotin, en veine de franchise, et afin de l’éclairer, lui dépeignit son entourage, les grands intellectuels de la haute Université, dont il était le représentant officiel: historiens, philosophes, rhétoriqueurs. Il en parlait avec un mépris voilé, poli, profond, auquel se mêlait une pointe d’amertume personnelle: car, malgré sa prudence, il était trop intelligent pour ne pas être suspect aux moins intelligents de ses collègues. Il se définissait un vieux chien d’aveugle, au milieu des mâtins aboyants, et obligé, comme eux, d’aboyer aux passants...

Clerambault le quitta, sans brouille, mais avec une grande pitié.

* * * * *

Il fut quelques jours avant de ressortir. Ce premier contact avec le monde extérieur l’avait déprimé. L’ami en qui il comptait trouver un guide lui manquait piteusement. Il se sentait plein de trouble. Clerambault était faible; il n’était pas accoutumé à se diriger seul. Ce poète, si sincère pourtant, ne s’était jamais vu dans l’obligation de penser sans le secours des autres; il n’avait eu besoin jusqu’alors que de se laisser porter par leur pensée; il l’épousait; il en était la voix exaltée et inspirée.--Le changement était brusque. Malgré la nuit de crise, il était repris par ses incertitudes; la nature ne peut être, d’un seul coup, transformée, surtout chez qui a passé la cinquantaine, si souples que soient restés les ressorts de son esprit. Et la lumière qu’apporte une révélation ne demeure pas égale, comme la nappe ruisselante du soleil dans un ciel d’été. Elle ressemble plutôt au fanal électrique, qui cligne et qui s’éteint plus d’une fois, avant que le courant se régularise. Dans les syncopes de cette pulsation saccadée, l’ombre paraît plus noire, et l’esprit plus trébuchant.--Clerambault ne prenait pas son parti de se passer des autres.

Il résolut de faire le tour de ses amis. Il en avait beaucoup, dans le monde des lettres, de l’Université, de la bourgeoisie intelligente. Il ne se pouvait pas que, dans le nombre, il ne trouvât des esprits qui, comme lui, mieux que lui, eussent l’intuition des problèmes qui l’obsédaient et l’aidassent à les éclaircir! Sans se livrer encore, timidement, il essaya de lire en eux, d’écouter, d’observer. Mais il ne s’apercevait pas que ses yeux étaient changés; et la vision qu’il eut d’un monde, cependant bien connu, lui apparut nouvelle, et le glaça.

* * * * *

Tout le peuple des lettres était mobilisé. On ne distinguait plus les personnalités. Les Universités formaient un ministère de l’intelligence domestiquée; il avait pour office de rédiger les actes du maître et patron, l’État. Les différents services se reconnaissaient à leurs déformations professionnelles.

Les professeurs de lettres étaient surtout experts au développement moral, en trois points, au syllogisme oratoire. Ils avaient la manie de simplification excessive dans le raisonnement, se payaient de grands mots pour raisons, et abusaient des idées claires, peu nombreuses, toujours les mêmes, sans ombres, sans nuances et sans vie. Ils les décrochaient à l’arsenal d’une soi-disant antiquité classique, dont la clé était jalousement gardée, au cours des âges, par des générations de mamelouks académiques. Ces idées éloquentes et vieillies, qu’on nommait, par abus, «humanités», encore que sur beaucoup de points elles blessassent le bon sens et le cœur de l’humanité d’aujourd’hui, avaient reçu l’estampille de l’État Romain, prototype de tous les États européens. Leurs interprètes attitrés étaient des rhéteurs au service de l’État.

Les philosophes régnaient dans la construction abstraite. Ils avaient l’art d’expliquer le concret par l’abstrait, le réel par son ombre, de systématiser quelques observations hâtives, partialement choisies, et, dans leurs alambics, d’en extraire des lois pour régir l’univers; ils s’appliquaient à asservir la vie multiple et changeante à l’unité de l’esprit--c’est-à-dire de _leur_ esprit. Cet impérialisme de la raison était favorisé par les roueries complaisantes d’un métier sophistique, rompu au maniement des idées; ils savaient les tirer, étirer, tordre et nouer ensemble, comme des pâtes de guimauve: ce n’est pas à eux qu’il eût été difficile de faire passer un chameau par le trou d’une aiguille! Ils pouvaient aussi bien prouver le blanc que le noir, et trouvaient à volonté dans Emmanuel Kant la liberté du monde, ou le militarisme prussien.

Les historiens étaient les scribes nés, les notaires et avoués de l’État, préposés à la garde de ses chartes, de ses titres et procès, et armés jusqu’aux dents pour les chicanes futures... L’histoire! Qu’est-ce que l’histoire? L’histoire du succès, la démonstration du fait accompli, qu’il soit injuste ou juste! Les vaincus n’ont pas d’histoire. Silence à vous, Perses de Salamine, esclaves de Spartacus, Gaulois, Arabes de Poitiers, Albigeois, Irlandais, Indiens des deux Amériques, et races coloniales!... Quand un homme de bien, en butte aux injustices de son temps, met, pour se consoler, son espoir dans la postérité, il se ferme les yeux sur le peu de moyens qu’a cette postérité d’être instruite des événements passés. Elle n’en connaît que ce que les procureurs de l’histoire officielle jugent avantageux à la cause de leur client, l’État. A moins que n’intervienne l’avocat de la partie adverse--soit d’une autre nation, soit d’un groupe social ou religieux opprimé. Mais il y a peu de chances: le pot aux roses est bien gardé!

Rhéteurs, sophistes et procéduriers: les trois corporations aux Facultés des Lettres, des Lettres de l’État, visées et patentées.

Les «scientifiques» seraient, par leurs études, un peu mieux à l’abri des suggestions et des contagions du dehors,--s’ils restaient dans leur métier. Mais on les en a fait sortir. Les applications des sciences ont pris une telle place dans la réalité pratique que les savants se sont vus jetés aux premiers rangs de l’action. Il leur a bien fallu subir les contacts infectieux de l’esprit public. Leur amour-propre s’est trouvé directement intéressé à la victoire de la communauté; et celle-ci englobe aussi bien l’héroïsme des soldats que les folies de l’opinion et les mensonges des publicistes. Bien peu ont eu la force de s’en dégager. La plupart y ont apporté la rigueur, la raideur de l’esprit géométrique,--avec les rivalités professionnelles, qui sont toujours aiguës entre les corps savants des différents pays.

Quant aux purs écrivains, poètes, romanciers, sans attaches officielles, ils devraient avoir le bénéfice de leur indépendance. Fort peu, malheureusement, sont en état de juger par eux-mêmes d’événements qui dépassent les limites de leurs préoccupations habituelles, esthétiques ou commerciales. La plupart, et non des moins illustres, sont ignorants comme des carpes. Le mieux serait qu’ils restassent cantonnés dans leur rayon de boutique; et leur instinct naturel les y maintiendrait. Mais leur vanité a été sottement taquinée, sollicitée de se mêler aux affaires publiques et de dire leur mot sur l’univers. Ils ne peuvent rien en dire qu’à tort et à travers. A défaut de jugements personnels, ils s’inspirent des grands courants. Leurs réactions sous le choc sont extrêmement vives, car ils sont ultra-sensibles et d’une vanité maladive, qui, lorsqu’elle ne peut exprimer de pensées propres, exagère les pensées des autres. C’est la seule originalité dont ils disposent, et Dieu sait qu’ils en usent!

Que reste-t-il? Les gens d’Église? Ce sont eux qui manient les plus gros explosifs: les idées de Justice, de Vérité, de Bien, de Dieu; et ils mettent cette artillerie au service de leurs passions. Leur orgueil insensé, dont ils n’ont même pas conscience, s’arroge la propriété de Dieu, et le droit exclusif de le débiter en gros et en détail. Ils ne manquent pas tant de sincérité, de vertu, ou même de bonté, qu’ils ne manquent d’humilité. Ils n’en ont aucune, bien qu’ils la professent. Celle qu’ils pratiquent consiste à adorer leur nombril, reflété dans le Talmud, la Bible, ou l’Évangile. Ce sont des monstres d’orgueil. Ils ne sont pas si loin du fou légendaire, qui se croyait Dieu le Père! Est-il beaucoup moins dangereux de se croire son intendant, ou bien son secrétaire?

Clerambault était saisi du caractère morbide de la gent intellectuelle. La prépondérance qu’ont prise chez une caste bourgeoise les facultés d’organisation et d’expression de la pensée a quelque chose de tératologique. L’équilibre vital est détruit. C’est une bureaucratie de l’esprit qui se croit très supérieure au simple travailleur. Certes, elle est utile... Qui songe à le nier? Elle amasse, elle classe la pensée dans ses casiers; elle en fait des constructions variées. Mais qu’il lui vient rarement à l’idée de vérifier les matériaux qu’elle met en œuvre et de renouveler le contenu de la pensée! Elle reste la gardienne vaniteuse d’un trésor démonétisé.

Si du moins cette erreur était inoffensive! Mais les idées qu’on ne confronte point constamment avec la réalité, celles qui ne baignent pas à toute heure dans le flot de l’expérience, prennent, en se desséchant, des caractères toxiques. Elles étendent sur la vie nouvelle leur ombre lourde, qui fait la nuit, qui donne la fièvre...

Stupide envoûtement des mots abstraits! A quoi sert-il de détrôner les rois, et quel droit de railler ceux qui meurent pour leurs maîtres, si c’est pour leur substituer des entités tyranniques qu’on revêt de leurs oripeaux? Mieux vaut encore un monarque en chair et en os, qu’on voit, qu’on tient, et qu’on peut supprimer! Mais ces abstractions, ces despotes invisibles, que nul ne connaîtra, ni n’a connus jamais!... Car nous n’avons affaire qu’aux grands Eunuques, aux prêtres du «crocodile caché» (ainsi que le nommait Taine), aux ministres intrigants, qui font parler l’idole. Ah! que le voile se déchire et que nous connaissions la bête qui se dissimule en nous! Il y aurait moins de danger pour l’homme à être une franche brute qu’à habiller sa brutalité d’un idéalisme menteur et maladif. Il n’élimine pas ses instincts animaux; mais il les déifie. Il les idéalise et tâche de les expliquer. Comme il ne le peut sans les soumettre à une simplification excessive (c’est une loi de son esprit qui, pour comprendre, détruit autant qu’il prend), il les dénature en les intensifiant, dans une direction unique. Tout ce qui s’écarte de la ligne imposée, tout ce qui gêne la logique étroite de sa construction mentale, il fait plus que le nier, il le saccage, il en décrète la destruction, au nom de sacrés principes. De là que, dans l’infinité vivante de la nature, il opère des abatis immenses, pour laisser subsister les seuls arbres de pensée qu’il a élus: ils se développent dans le désert et les ruines,--monstrueusement. Tel l’empire accablant d’une forme despotique de la Famille, de la Patrie, et de la morale bornée, qu’on met à leur service. Le malheureux en est fier; et il en est victime! L’humanité qui se massacre n’oserait plus le faire pour ses seuls intérêts. Des intérêts, elle ne se vante point, mais elle se vante de ses Idées, qui sont mille fois plus meurtrières. L’homme voit dans les Idées, pour lesquelles il combat, sa supériorité d’homme. Et j’y vois sa folie. L’idéalisme guerrier est une maladie qui lui est propre. Ses effets sont pareils à l’alcoolisme. Il centuple la méchanceté et la criminalité. Son intoxication détériore le cerveau. Il le peuple d’hallucinations et il y sacrifie les vivants...

L’extraordinaire spectacle, vu de l’intérieur des crânes! Une ruée de fantômes, qui fument des cerveaux fiévreux: Justice, Liberté, Droit, Patrie... Tous ces pauvres cerveaux également sincères, tous accusant les autres de ne l’être point! De cette lutte fantastique entre des ombres légendaires, on ne voit rien au dehors que les convulsions et les cris de l’animal humain, possédé par les troupeaux de démons... Au-dessus des nuées chargées d’éclairs, où combattent de grands oiseaux furieux, les réalistes, les gens d’affaires, comme des poux dans une toison, grouillent et rongent: gueules avides, mains rapaces, excitant sournoisement les folies qu’ils exploitent, sans les partager...

O Pensée, fleur monstrueuse et splendide, qui pousse sur l’humus des instincts séculaires!... Tu es un élément. Tu pénètres l’homme, tu l’imprègnes; mais tu ne viens pas de lui. Ta source lui échappe et ta force le dépasse.--Les sens de l’homme sont à peu près adaptés à son usage pratique. Sa pensée ne l’est point. Elle le déborde et elle l’affole. Quelques êtres, en nombre infiniment restreint, réussissent à se diriger sur ce torrent. Mais il entraîne l’énorme masse, au hasard, à toute volée. Sa puissance formidable n’est pas au service de l’homme. L’homme tâche de s’en servir, et le plus grand danger est qu’il croit qu’il s’en sert. Il est comme un enfant qui manie des explosifs. Il n’y a pas de proportion entre ces engins colossaux et l’objet pour lequel ses mains débiles les emploient. Parfois, ils font tout sauter...

Comment parer au danger? Étouffer la pensée, arracher les idées ivres? Ce serait châtrer l’homme de son cerveau, le priver de son principal stimulant à la vie. Et pourtant, l’eau-de-vie de la pensée contient un poison d’autant plus redoutable qu’elle est répandue dans les masses, en drogues frelatées... Homme, dessoûle-toi! Regarde! Sors des idées, fais-toi libre de ta propre pensée! Apprends à dominer ta Gigantomachie, ces fantômes enragés qui s’entre-déchirent... Patrie, Droit, Liberté, Grandes Déesses, nous vous découronnerons d’abord de vos majuscules. Descendez de l’Olympe dans la crèche, et venez sans ornements, sans armes, riches de votre seule beauté et de notre seul amour!... Je ne connais point des dieux Justice, Liberté. Je connais mes frères hommes et je connais leurs actes, tantôt justes, tantôt injustes. Et je connais les peuples, qui sont tous dénués de vraie liberté, mais qui tous y aspirent et qui tous, plus ou moins, se laissent opprimer.

* * * * *

La vue de ce monde en proie à la fièvre chaude eût inspiré à un sage le désir de se retirer à l’écart et de laisser passer l’accès. Mais Clerambault n’était pas un sage. Il savait seulement qu’il ne l’était pas. Il savait que parler était vain; et pourtant, il savait qu’il lui faudrait parler, il savait qu’il le ferait. Il chercha à retarder le dangereux moment; et sa timidité, qui ne pouvait se faire à l’idée de rester seul, aux prises avec tous, mendia autour de lui un compagnon de pensée. Ne fût-on que deux ou trois, ensemble il serait moins dur d’engager le combat.

Les premiers dont il alla discrètement tâter la sympathie étaient de pauvres gens qui, comme lui, avaient perdu un fils. Le père, peintre connu, avait un atelier, rue Notre-Dame-des-Champs. Les Clerambault voisinaient avec les Omer Calville. C’était un bon vieux couple, très bourgeois, très uni. Ils avaient cette douceur de pensée, commune à nombre d’artistes de ce temps qui avaient connu Carrière et reçu les reflets lointains du Tolstoïsme; comme leur simplicité, elle semble un peu factice, quoiqu’elle réponde à une bonhomie de nature; mais la mode du jour y a mis une ou deux touches de trop. Nul n’est moins capable de comprendre les passions de la guerre que ces artistes qui professent avec une emphase sincère le respect religieux de tout ce qui vit. Les Calville s’étaient tenus en dehors du courant; ils ne protestaient point, ils acceptaient, mais comme on accepte la maladie, la mort, la méchanceté des hommes, tristement, dignement, sans acquiescer. Les poèmes enflammés de Clerambault, qu’il était venu leur lire, écoutés poliment, rencontraient peu d’écho...--Mais voici qu’à l’heure même où Clerambault, désabusé de l’illusion guerrière, pensait les rejoindre, eux s’éloignaient de lui, car ils retournaient à la place qu’il venait de quitter. La mort du fils avait eu sur eux un effet opposé à celui qui transformait Clerambault. Maintenant, ils entraient gauchement dans la bataille, comme pour remplacer le disparu; ils respiraient avidement la puanteur des journaux. Clerambault les trouva réjouis, dans leur misère, de l’assertion que l’Amérique était prête à faire une guerre de vingt ans. Il essaya de dire:

--Que restera-t-il de la France, de l’Europe, dans vingt ans?

Mais ils écartèrent cette pensée, avec une hâte irritée. Il semblait qu’il fût inconvenant d’y songer, et surtout d’en parler. Il s’agissait de vaincre. A quel prix? On compterait après.--Vaincre? Et s’il ne restait plus, en France, de vainqueurs?--N’importe! Pourvu que les autres, là-bas, fussent vaincus! Non, il ne fallait pas que le sang du fils mort eût été versé en vain...

Et Clerambault pensait:

--Faut-il que, pour le venger, d’autres vies innocentes soient aussi sacrifiées?

Et, au fond de ces braves gens, il lisait:

--Pourquoi pas?

Il le lut chez presque tous ceux à qui, comme aux Calville, la guerre avait pris le plus cher, un fils, un mari, un frère...

--Que les autres souffrent aussi! Nous avons bien souffert! Il ne nous reste plus rien à perdre...

Plus rien? Si fait, une seule chose, que le farouche égoïsme de ces deuils gardait jalousement: leur foi en l’utilité du sacrifice. Que rien ne vienne l’ébranler! Défense de douter que la cause ne soit sainte, pour qui leurs morts étaient tombés. Ah! qu’ils le savaient bien, les maîtres de la guerre, et comme ils s’entendaient à exploiter ce leurre!--Non, il n’y avait aucune place à ces foyers en deuil, pour les doutes de Clerambault et son esprit de pitié.

--Qui a eu pitié de nous? pensaient ces malheureux. Pourquoi en aurions-nous?...

* * * * *

Il en était de moins éprouvés; mais ce qui caractérisait presque tous ces bourgeois, c’était l’emprise sous laquelle ils vivaient des grands mots du passé: «Comité de Salut Public... La Patrie en danger... Plutarque... _De Viris_... Le vieil Horace...» Impossible qu’ils regardent le présent avec des yeux d’aujourd’hui! Mais avaient-ils seulement des yeux pour regarder? En dehors du cercle étroit de leurs affaires, combien, passé trente ans, ont, dans la bourgeoisie anémiée de nos jours, le pouvoir de penser par eux-mêmes? Ils n’y songent même pas! On leur fournit leur pensée toute faite, ainsi que leur manger, et à meilleur marché. Pour un ou deux sous par jour, ils la trouvent dans leur presse. Ceux, plus intelligents, qui la cherchent dans les livres, ne se donnent pas la peine de la chercher dans la vie et prétendent que celle-ci soit le reflet de ceux-là. Comme des vieillards précoces: leurs membres s’ankylosent, l’esprit se pétrifie.

Dans le vaste troupeau de ces âmes ruminantes qui pâturent le passé, se distinguait alors le groupe des cagots de la Révolution Française. Ils avaient paru incendiaires en des temps très anciens,--à l’époque du Seize-Mai, et quelque temps après, dans la bourgeoisie attardée. Tels des quinquagénaires rangés et épaissis, qui se rappellent avec orgueil qu’ils furent des mauvais sujets: ils vivaient sur le souvenir des émois que soulevait leur hardiesse d’antan. S’ils n’avaient pas changé pour leur miroir, le monde avait changé autour d’eux. Mais ils ne s’en doutaient pas; ils continuaient de copier leurs modèles décrépits. Curieux instinct d’imitation, servitude du cerveau, qui reste hypnotisé sur un point du passé. Au lieu de chercher à suivre en sa course Protée,--la vie changeante,--il ramasse la vieille peau d’où s’est depuis longtemps échappé le jeune serpent. Et il voudrait l’y recoudre. Les dévots pédantesques des Révolutions mortes prétendent que celles de l’avenir prennent mesure sur ces tombeaux. Et ils n’admettent point qu’une Liberté nouvelle marche d’un autre pas et franchisse les barrières où fit halte, essoufflée, sa grand’mère de 93. Ils en veulent davantage encore à l’irrespect des jeunes qui les dépassent qu’au glapissement haineux des vieux qu’ils ont dépassés. Ce n’est pas sans raison: car ces jeunes leur révèlent qu’ils sont devenus des vieux; et ils glapissent contre eux.

Il en sera toujours ainsi. A peine quelques esprits vieillissants permettent à la vie de poursuivre son cours, et généreusement, quand s’éteignent leurs yeux, jouissent de l’avenir par les yeux de leurs cadets. Mais la plupart de ceux qui, jeunes, aimèrent la liberté, en veulent faire une cage pour les nouvelles couvées, quand eux ne peuvent plus voler.

L’internationalisme d’aujourd’hui ne trouvait pas de plus haineux adversaires que certains servants du culte nationaliste révolutionnaire, à la mode de Danton ou bien de Robespierre. Eux-mêmes ne s’entendaient pas toujours entre eux; et les gens de Danton et ceux de Robespierre, que séparait encore l’ombre de la guillotine, avec d’aigres menaces se traitaient d’hérétiques. Mais ils étaient d’accord pour vouer au dernier supplice ceux qui ne croyaient point qu’on porte la liberté à la gueule des canons, ceux qui osent confondre dans la même aversion la violence, qu’elle soit exercée par César, par Démos, ou par ses corroyeurs. Et fût-ce même au nom du Droit ou de la Liberté! Le masque peut changer. Dessous, la gueule est la même.

Clerambault connaissait plusieurs de ces fanatiques. Il n’était pas question de discuter avec eux si le Droit ou le Tortu ne se trouvaient pas, en guerre, de plus d’un seul côté. Autant eût valu, pour un manichéen, discuter avec la Sainte Inquisition. Les religions laïques ont leurs grands séminaires et leurs sociétés secrètes, où se conserve orgueilleusement le dépôt de la doctrine. Qui s’en écarte est excommunié,--en attendant qu’il soit du passé, à son tour; alors, il aura chance de devenir aussi un dieu; et en son nom, on excommuniera l’avenir!

* * * * *