Part 5
Étranges et magnifiques mystères de l’amour qui unit les âmes! Il est indépendant des lois de la société et même de la nature. Mais bien peu d’êtres le savent; et bien moins encore osent le révéler: ils ont peur de la grossièreté du monde, qui veut des jugements sommaires et s’en tient au sens épais du langage traditionnel. Dans cette langue convenue, volontairement inexacte, par simplification sociale, les mots se gardent bien d’exprimer, en les dévoilant, les nuances vivantes de la multiple réalité: ils l’emprisonnent, ils l’enrégimentent, ils la codifient; ils la mettent au service de la raison elle-même domestiquée, de la raison qui ne jaillit pas des profondeurs de l’esprit, mais des nappes diffuses et emmurées--comme un bassin de Versailles--dans les cadres de la société constituée. En ce vocabulaire quasi juridique, l’amour est lié au sexe, à l’âge, aux classes de la société; et selon qu’il se plie aux conditions requises, il est ou non naturel, il est légitime ou non.--Mais ce n’est là qu’un filet d’eau capté des sources profondes de l’Amour. L’immense Amour, qui est la loi de gravitation qui meut les mondes, ne se soucie pas des cadres que nous lui traçons. Il s’accomplit entre des âmes que tout éloigne, dans l’espace et dans l’heure; par-dessus les siècles, il unit les pensées des vivants et des morts; il noue d’étroits et chastes liens entre les jeunes et les vieux cœurs; il fait que l’ami est plus proche de l’ami, il fait que souvent l’âme de l’enfant est plus proche de celle du vieillard, que, dans toute leur vie, ils ne trouveront peut-être, femme, de compagnon, ou homme, de compagne. Entre pères et enfants ces liens existent parfois sans qu’ils en aient conscience. Et le «siècle» (comme disaient nos vieux) compte si peu en face de l’amour éternel qu’il arrive qu’entre pères et enfants les rapports soient intervertis et que ce ne soit pas le plus jeune qui des deux soit l’enfant. Que de fils éprouvent pieusement un amour paternel pour la vieille maman! Et ne nous arrive-t-il pas de nous sentir très humbles et tout petits devant les yeux d’un enfant? Le _Bambino_ de Botticelli pose sur la Vierge candide son regard lourd d’une expérience douloureuse qui s’ignore, et vieille comme le monde.
L’affection de Clerambault et de Rosine était de cette essence, auguste, religieuse, où la raison n’a point accès. C’est pourquoi, dans les profondeurs de la mer agitée, loin au-dessous des troubles et des conflits de conscience que la guerre déchaînait, un drame intime se déroulait, sans gestes, presque sans mots, entre ces deux âmes, unies par un amour sacré. Ce sentiment ignoré expliquait la finesse de leurs réactions mutuelles. Au début, le muet éloignement de Rosine, déçue dans son affection, froissée dans son culte secret, par l’attitude de son père que la guerre égarait, et s’écartant de lui, comme une petite statue antique chastement drapée. Aussitôt, l’inquiétude de Clerambault, dont la sensibilité aiguisée par la tendresse avait sur-le-champ perçu ce _Noli me tangere_! Il s’en était suivi, pendant la période qui avait précédé la mort de Maxime, une brouille inexprimée entre le père et la fille. On n’oserait parler (les mots sont si grossiers!) de «dépit amoureux», au sens le plus épuré. Ce désaccord intime, dont aucune parole ne les eût fait convenir, leur était à tous deux une souffrance, troublait la jeune fille, irritait Clerambault; il en savait la cause, et son orgueil se refusait d’abord à la reconnaître; peu à peu il n’était plus très loin d’avouer que Rosine avait raison; il eût voulu s’humilier; mais la langue restait liée par une fausse honte. Ainsi, le malentendu des esprits s’aggravait, quand les cœurs s’imploraient de céder.
Dans le désarroi qui suivit la mort de Maxime, cette supplication se fit plus pressante sur l’âme moins forte pour résister. Un jour qu’ils se trouvaient tous les trois au dîner du soir,--(c’était le seul moment où ils fussent réunis, car chacun s’isolait: Clerambault prostré dans son deuil, Mᵐᵉ Clerambault toujours agitée sans but; et Rosine tout le jour absente, occupée à des «œuvres»)--Clerambault entendit sa femme qui interpellait violemment Rosine: celle-ci parlait de soigner des blessés ennemis, et Mᵐᵉ Clerambault s’en indignait, comme d’un crime.
Elle en appela au jugement de son mari. Clerambault dont les yeux las, vagues et douloureux, commençaient à comprendre, regarda Rosine qui se taisait, le front baissé, attendant sa réponse. Et il dit:
--Ma petite a raison.
Rosine rougit de saisissement (elle ne s’y attendait pas). Elle leva vers lui ses yeux qui le remerciaient; leur regard semblait dire:
--Enfin! je t’ai retrouvé!
Après le bref repas, tous trois se séparèrent: chacun se rongeait à part. Devant sa table de travail, Clerambault, la figure enfoncée dans ses mains, pleurait. Le regard de sa fille avait détendu son cœur, raidi de douleur: c’était son âme perdue, depuis des mois étouffée, la même qu’avant la guerre, qu’il avait retrouvée; et elle le regardait...
Il essuya ses larmes, écouta à la porte... Sa femme, comme tous les soirs, dans la chambre de Maxime, enfermée à double tour, dérangeait et rangeait le linge, les effets du mort... Il entra dans la pièce où Rosine était seule, assise près de la fenêtre, et cousait. Elle était absorbée dans ses pensées; elle ne l’entendit venir que lorsqu’il était là, devant elle; il appuyait contre elle sa tête grisonnante, et disait:
--Ma petite fille!...
Alors son cœur se fondit aussi. Elle laissa tomber son ouvrage, elle prit entre ses mains la vieille tête aux cheveux rudes, et dit, mêlant ses larmes à celles qu’elle voyait couler:
--Mon cher papa!...
Ni l’un ni l’autre n’avait besoin de demander, d’expliquer pourquoi il était là. Après un long silence, quand il eut repris son calme, il dit, la regardant:
--Il me semble que je m’éveille d’un égarement affreux...
Elle lui caressait les cheveux, sans parler.
--Mais tu veillais sur moi, n’est-ce pas? Je l’ai bien vu... Tu avais de la peine?...
Elle fit oui de la tête, sans oser le regarder. Il lui baisa les mains, se releva et dit:
--Mon bon ange, tu m’as sauvé.
* * * * *
Il rentra dans sa chambre.
Elle resta sans bouger, transpercée d’émotion. Longtemps, elle fut ainsi, tête baissée, les mains jointes sur ses genoux. Les flots de sentiments qui se heurtaient en elle coupaient sa respiration. Elle avait le cœur gros d’amour, de bonheur et de honte. L’humilité de son père la bouleversait... Et soudain, un élan de tendresse et de piété passionnée la délia de la paralysie qui tenait ses membres et son âme ligotés, tendit ses bras vers l’absent et la fit se jeter confuse, au pied de son lit, remerciant Dieu, le priant qu’il gardât toute la douleur pour elle et qu’il donnât le bonheur à celui qu’elle aimait.
Mais le Dieu qu’elle priait ne tint pas compte de sa recommandation: car ce fut sur les yeux de la jeune fille qu’il versa le bon sommeil d’oubli; mais Clerambault devait gravir jusqu’au bout son calvaire.
* * * * *
Dans la nuit de sa chambre, sa lampe éteinte, Clerambault regardait en lui. Il était décidé à pénétrer au fond de son âme menteuse et peureuse qui fuyait. La main de sa fille, dont il sentait encore la fraîcheur sur son front, avait effacé ses hésitations. Il était décidé à faire face au monstre Vérité, dût-il être lacéré par ses griffes, qui ne lâchent plus, une fois qu’elles ont étreint.
Avec angoisse, mais d’une main courageuse, il commença d’arracher par lambeaux saignants l’enveloppe de préjugés mortels, de passions et d’idées étrangères à son âme, qui la recouvrait tout entière.
D’abord, l’épaisse toison de la bête aux mille têtes, l’âme collective du troupeau. Il s’y était réfugié par peur et par lassitude. Elle tient chaud, on y étouffe, c’est un sale édredon; quand on y est englouti, on ne peut plus faire un mouvement pour en sortir, et on ne le veut plus; on n’a plus à penser, on n’a plus à vouloir; on est à l’abri du froid, des responsabilités. Paresse et lâcheté!... Allons! Écartons-la!... Par les fentes, aussitôt, entre le vent glacé. On se rejette en arrière... Mais déjà cette bouffée a secoué l’engourdissement; l’énergie viciée se remet sur pied, en trébuchant. Que va-t-elle trouver au dehors? N’importe! Il faut voir...
Il vit d’abord, le cœur soulevé de dégoût, ce qu’il n’eût pas voulu croire,--combien cette grasse toison s’était incrustée dans sa chair. Il reniflait en elle comme un relent lointain de la bête primitive, les sauvages instincts inavoués de la guerre, du meurtre, du sang répandu, de la viande palpitante que les mâchoires broient. La Force élémentaire de la mort pour la vie. Au fond de l’être humain, l’abattoir dans la fosse, que la civilisation, au lieu de la combler, voile du brouillard de ses mensonges, et sur laquelle flotte la fade odeur de boucherie... Ce souffle infect acheva de dégriser Clerambault. Il arracha avec horreur la peau de bête, dont il était la proie.
Ah! comme elle était lourde! Elle est à la fois chaude, soyeuse, belle, puante, et sanglante. Elle est faite des instincts les plus bas et des plus hautes illusions. Aimer, se donner à tous, se sacrifier pour tous, n’être qu’un corps et qu’une âme, la Patrie seule vivante!... Mais qu’est-ce donc que cette Patrie, cette seule vie, à laquelle on sacrifie non seulement sa vie, toutes les vies, mais sa conscience, toutes les consciences? Et qu’est-ce que cet amour aveugle, dont l’autre face de Janus aux yeux crevés est une aveugle haine?...
«... _L’on a ôté mal à propos le nom de la raison à l’amour_, dit Pascal, _et on les a opposés sans un bon fondement, car l’amour et la raison n’est qu’une même chose. C’est une précipitation de pensées qui se porte d’un côté sans bien examiner tout; mais c’est toujours une raison._..»
Eh bien, examinons tout!--Mais n’est-ce pas que cet amour, justement, n’est, pour une grande part, que la peur d’examiner tout, l’enfant qui, pour ne point voir l’ombre qui passe sur le mur, se renfonce la tête sous ses draps?...
La Patrie? Un temple hindou: des hommes, des monstres et des dieux. Qu’est-elle? La terre maternelle? La terre entière est notre mère à tous. La famille? Elle est ici et là, chez l’ennemi comme chez moi, et ne veut que la paix. Les pauvres, les travailleurs, les peuples? Ils sont des deux côtés, également misérables, également exploités. Les hommes de pensée? Ils ont un champ commun; et quant à leurs vanités et leurs rivalités, elles sont aussi ridicules au Levant qu’au Couchant; le monde ne se bat point pour les querelles de Vadius et de Trissotin. L’État? L’État n’est pas la Patrie. Seuls, créent la confusion ceux qui y ont profit. L’État est notre force, dont usent et dont abusent quelques hommes comme nous, qui ne valent pas mieux que nous, et qui souvent valent pis, dont nous ne sommes pas dupes, qu’en temps de paix nous jugeons librement. Mais que vienne la guerre, on leur laisse carte blanche, ils peuvent faire appel aux plus vils instincts, étouffer tout contrôle, tuer toute liberté, tuer toute vérité, tuer toute humanité; ils sont maîtres, il faut serrer les rangs pour défendre l’honneur et les erreurs de ces Mascarilles vêtus des habits du maître! Nous sommes solidaires, dit-on? Terrible filet des mots! Solidaires, sans doute, nous le sommes des pires et des meilleurs de nos peuples. C’est un fait, nous le savons bien. Mais que ce soit un devoir qui nous lie, jusqu’à leurs injustices et leurs insanités,--je le nie!...
Il ne s’agit point de médire de la solidarité. Personne (pense Clerambault) n’en a plus passionnément que moi savouré la jouissance et célébré la grandeur. Il est bon, il est sain, il est reposant et fort de plonger l’égoïsme solitaire, nu, raidi et glacé, dans le bain de confiance et d’offrande fraternelle qu’est l’âme collective. On se détend, on se donne, on respire. L’homme a besoin des autres, et il se doit aux autres. Mais il ne se doit pas tout entier. Car que lui resterait-il, pour Dieu? Il doit donner aux autres. Mais pour qu’il donne, il faut qu’il ait, il faut qu’il _soit_. Or, comment _serait-il_, s’il se fond avec les autres? Il y a bien des devoirs; mais le premier de tous, est _d’être_ et de rester soi, jusque dans le sacrifice et le don de soi. Le bain dans l’âme de tous ne saurait devenir sans danger un état permanent. Qu’on s’y trempe, par hygiène! Mais qu’on en sorte, sous peine d’y laisser toute vigueur morale! A notre époque, on est, dès l’enfance, plongé, bon gré, mal gré, dans la cuve démocratique. La société pense pour vous, sa morale veut pour vous, son État agit pour vous, sa mode et son opinion vous volent jusqu’à l’air qu’on respire, vous reniez votre souffle, votre cœur, votre lumière. Tu sers ce que tu méprises, tu mens dans tous tes gestes, tes paroles, tes pensées, tu abdiques, tu n’es plus... Le beau profit pour tous, si tous ont abdiqué! Au bénéfice de qui? de quoi? D’instincts aveugles, ou de fripons? Est-ce un Dieu qui commande, ou quelques charlatans qui font parler l’oracle? Levez le voile! Ce qui se cache derrière, regardez-le en face!... La Patrie!... Le grand mot! Le beau mot! Le père, les bras enlacés des frères!... Mais ce n’est pas ce que vous m’offrez, votre fausse patrie, un enclos, une fosse aux bêtes, des tranchées, des barrières, des barreaux de prison!... Mes frères! Où sont mes frères? Où sont ceux qui peinent dans l’univers? Caïns, qu’en avez-vous fait? Je leur tends les bras; un fleuve de sang m’en sépare; dans ma propre nation, je ne suis plus qu’un instrument anonyme, qui doit assassiner... Ma Patrie! Mais c’est vous qui la tuez!... Ma patrie était la grande communauté des hommes. Vous l’avez saccagée. La pensée ni la liberté n’ont plus de toit en Europe... Je dois refaire ma maison, votre maison à tous. Car vous n’en avez plus: la vôtre est un cachot... Comment ferai-je? Où chercher? Où m’abriter?... Ils m’ont tout pris! Il n’est plus un pouce de la terre ni de l’esprit, qui soit libre; tous les sanctuaires de l’âme, l’art, la science, la religion, ils ont tout violé, ils ont tout asservi! Je suis seul et perdu, je n’ai plus rien, je tombe!...
* * * * *
Quand il eut tout arraché, il ne lui restait plus que son âme nue. Toute cette fin de nuit, elle se tint grelottante et transie. Mais en cette âme qui frissonnait, en cet être minuscule perdu dans l’univers comme un de ces εἴδωλα que les peintres primitifs représentaient sortant de la bouche des mourants, une étincelle couvait. Dès l’aube, commença de s’éveiller la flamme imperceptible, que la lourde enveloppe des mensonges étouffait. Au souffle de l’air libre, elle se ralluma. Et rien ne pouvait plus l’empêcher de grandir.
* * * * *
Lente et grise journée, qui suit cette agonie, ou cet enfantement. Grand repos brisé. Vaste silence inusité. Bien-être courbaturé du devoir accompli... Clerambault, immobile et la tête appuyée au dossier de son fauteuil, rêvait, le corps fiévreux, le cœur lourd de souvenirs. Ses larmes coulaient sans y penser. Au dehors, s’éveillait la nature mélancolique, aux derniers jours d’hiver, comme lui frissonnante et encore dépouillée. Mais, sous la glace de l’air, tremblait un feu nouveau.
Il embrasera tout, bientôt.
DEUXIÈME PARTIE
* * * * *
Après huit jours, Clerambault recommença de sortir. La terrible crise qu’il venait de traverser le laissait brisé, mais résolu. L’exaltation du désespoir était tombée; il lui restait la volonté stoïque de poursuivre jusqu’en ses dernières retraites la vérité. Mais le souvenir de l’égarement d’esprit où il s’était complu et du demi-mensonge dont il s’était nourri, le rendait humble. Il se méfiait de ses forces; et, voulant avancer pas à pas, il était prêt à accueillir les conseils de guides plus expérimentés que lui. Il se souvint de Perrotin, écoutant ses confidences de naguère, avec une réserve ironique, qui l’irritait alors, qui l’attirait aujourd’hui. Et sa première visite de convalescence fut pour le sage ami.
Bien que Perrotin fût meilleur observateur des livres que des visages--(assez myope et un peu égoïste, il ne se donnait pas beaucoup de peine pour voir exactement ce dont il n’avait pas besoin)--il ne laissa pas d’être frappé de l’altération des traits de Clerambault.
--Mon bon ami, lui dit-il, vous avez été malade?
--Bien malade, en effet, répondit Clerambault. Mais je vais mieux maintenant. Je me suis ressaisi.
--Oui, c’est le coup le plus cruel, dit Perrotin: perdre, à notre âge, un ami comme l’était pour vous votre pauvre enfant...
--Le plus cruel n’est pas encore de le perdre, dit Clerambault, c’est d’avoir contribué à sa perte.
--Que dites-vous là, mon bon? fit Perrotin, surpris. Qu’avez-vous pu trouver, pour ajouter à votre peine?
--Je lui ai fermé les yeux, dit amèrement Clerambault. Et lui, me les a ouverts.
Perrotin laissa tout à fait le travail qu’il continuait de ruminer, selon son habitude, tandis qu’on lui parlait; et il se mit à observer curieusement Clerambault. Celui-ci, la tête basse, d’une voix sourde, douloureuse, passionnée, commença son récit. On eût dit un chrétien des premiers temps, faisant sa confession publique. Il s’accusait de mensonge, de mensonge envers sa foi, de mensonge envers son cœur, de mensonge envers sa raison. La lâcheté de l’apôtre avait renié son dieu, dès qu’il l’avait vu enchaîné; mais il ne s’était pas dégradé, au point d’offrir ses services aux bourreaux de son dieu. Lui, Clerambault, n’avait pas seulement déserté la cause de la fraternité humaine, il l’avait avilie; il avait continué de parler de fraternité, en excitant la haine; comme ces prêtres menteurs qui font grimacer l’Évangile pour le mettre au service de leur méchanceté, il avait sciemment dénaturé les plus généreuses idées, pour couvrir de leur masque les passions du meurtre; il se disait pacifiste, en célébrant la guerre; il se disait humanitaire, en mettant au préalable l’ennemi en dehors de l’humanité... Ah! comme il eût été plus franc d’abdiquer devant la force que de se prêter avec elle à des compromis déshonorants! C’était grâce à des sophismes comme les siens qu’on lançait dans la tuerie l’idéalisme des jeunes gens. Les penseurs, les artistes, les vieux empoisonneurs, emmiellaient de leur rhétorique le breuvage de mort que, sans leur duplicité, toute conscience eût aussitôt éventé et rejeté avec dégoût...
--Le sang de mon fils est sur moi, disait douloureusement Clerambault. Le sang des jeunes gens d’Europe, dans toutes les nations, rejaillit à la face de la pensée d’Europe. Elle s’est faite partout le valet du bourreau.
--Mon pauvre ami, dit Perrotin, penché vers Clerambault et lui prenant la main, vous exagérez toujours... Certes, vous avez raison de reconnaître les erreurs de jugement auxquelles vous avait entraîné l’opinion publique; et je puis bien vous avouer aujourd’hui qu’elles m’affligeaient en vous. Mais vous avez tort de vous attribuer, d’attribuer aux parleurs, une telle responsabilité dans les faits d’aujourd’hui! Les uns parlent, les autres agissent; mais ce ne sont pas ceux qui parlent qui font agir les autres: ils s’en vont tous à la dérive. Cette pauvre pensée européenne est une épave comme les autres. Le courant l’entraîne; elle ne fait pas le courant.
--Elle engage à y céder, dit Clerambault. Au lieu de soutenir ceux qui nagent et de leur crier: «Luttez contre le flot!» elle dit: «Laissez-vous emporter!» Non, mon ami, ne tentez pas de diminuer sa responsabilité. Elle est plus lourde que toute autre, car notre pensée était mieux placée pour voir, son office était de veiller; et si elle n’a point vu, c’est qu’elle n’a point voulu. Elle ne peut accuser ses yeux: ses yeux sont bons. Vous le savez bien, vous, et je le sais aussi, maintenant que je me suis ressaisi. Cette même intelligence qui me bandait les yeux, c’est elle qui vient de m’arracher le bandeau. Comment peut-elle être, à la fois, un pouvoir de mensonge et un pouvoir de vérité?
Perrotin branla la tête:
--Oui, l’intelligence est si grande et si haute qu’elle ne peut, sans déchoir, se mettre au service d’autres forces. Il faut tout lui donner. Dès qu’elle n’est plus libre et maîtresse, elle s’avilit. C’est le Grec dégradé par le Romain, son maître, et supérieur à lui, obligé de se faire son pourvoyeur. _Græculus._ Le sophiste. Le _læno_... Le vulgaire entend user de l’intelligence comme d’une domestique à tout faire. Elle s’en acquitte avec l’habileté malhonnête et rouée de cette espèce. Tantôt elle est aux gages de la haine, de l’orgueil, ou de l’intérêt. L’intelligence flatte ces petits monstres, elle les habille en idéalisme, amour, foi, liberté, générosité sociale: (quand un homme n’aime pas les hommes, il dit qu’il aime Dieu, la Patrie, ou bien l’Humanité.) Tantôt le pauvre maître de l’intelligence est lui-même esclave, esclave de l’État. Sous la menace du châtiment, la machine sociale le contraint à des actes qui lui répugnent. La complaisante intelligence lui persuade aussitôt que ces actes sont beaux, glorieux, et qu’il les accomplit librement. Dans un cas comme dans l’autre, l’intelligence sait à quoi s’en tenir. Elle est toujours à notre disposition, si nous voulons vraiment qu’elle nous dise la vérité. Mais nous nous en gardons bien! Nous évitons de la voir seule à seul. Nous nous arrangeons de façon à ne la rencontrer qu’en public, et nous lui posons les questions sur un ton qui commande les réponses...--Au bout du compte, la terre n’en tourne pas moins, _e pur si muove_, et les lois du monde s’accomplissent, et l’esprit libre les voit. Tout le reste est vanité: les passions, la foi ou sincère ou factice, ne sont que l’expression fardée de la Nécessité qui entraîne le monde, sans souci de nos idoles: famille, race, patrie, religion; société, progrès... Le Progrès? La grande Illusion! L’humanité n’est-elle pas soumise à une loi de niveau, qui veut que lorsqu’on le dépasse, une soupape s’ouvre et le récipient se vide?... Un rythme catastrophique... Des cimes de civilisation et la dégringolade. On monte. On fait le plongeon...
* * * * *
Perrotin, tranquillement, dévoilait sa pensée. Elle n’était pas habituée à se montrer nue; mais elle oubliait qu’elle avait un témoin; et, comme si elle était seule, elle se déshabillait. Elle était d’une hardiesse extrême, ainsi que l’est souvent la pensée d’un grand homme de cabinet, non obligé à l’action, et qui n’y tient nullement: bien au contraire! Clerambault, effaré, écoutait bouche bée; certains mots le révoltaient, d’autres lui serraient le cœur; et il avait le vertige; mais, surmontant sa faiblesse, il ne voulait rien perdre des profondeurs entr’ouvertes. Il pressa de ses questions Perrotin qui, flatté, souriant, complaisamment déroula ses visions pyrrhoniennes, paisibles et destructrices...
Ils étaient enveloppés des vapeurs de l’abîme, et Clerambault admirait l’aisance de ce libre esprit, niché au bord du vide et qui s’y complaisait, lorsque la porte s’ouvrit, et le domestique remit à Perrotin une carte de visite. Les fantômes redoutables de l’esprit aussitôt se dissipèrent, une trappe retomba sur le vide, et le tapis officiel du salon en recouvrit la place. Perrotin, réveillé, dit avec empressement:
--Certainement... Faites entrer!...
Et, se tournant vers Clerambault:
--Vous permettez, mon cher ami? C’est Monsieur le Sous-Secrétaire d’État de l’Instruction Publique...
Déjà il s’était levé et allait au-devant du visiteur,--un jeune premier, à menton bleu, figure rasée de prêtre, d’acteur, ou de yankee, portant la tête haute et le torse bombé dans une jaquette grise, que fleurissait la rosette des braves et des valets. Le vieillard, épanoui, faisait les présentations:
--Monsieur Agénor Clerambault... Monsieur Hyacinthe Monchéri...
et demandait à «Monsieur le Sous-Secrétaire d’État» ce qui lui valait l’honneur de sa visite.