Part 4
Il fallut bien qu’ils s’arrêtassent. A partir du moment où ils marinèrent dans les tranchées, le ton changea. Il perdit son entrain, son insouciance gamine; il se fit de jour en jour viril, stoïque, volontaire, crispé. Maxime continuait d’affirmer la victoire finale. Puis, il n’en parla plus; il parlait seulement du devoir nécessaire.--De cela même il cessa de parler. Ses lettres devinrent ternes, grises, fatiguées.
A l’arrière, l’enthousiasme n’avait pas diminué. Clerambault persistait à vibrer comme un tuyau d’orgue. Mais Maxime ne rendait plus l’écho attendu, provoqué.
* * * * *
Brusquement, il arriva pour une permission de sept jours. Il n’avait pas prévenu. Dans l’escalier, il s’arrêta, ses jambes étaient lourdes; bien qu’il semblât plus robuste, il se fatiguait vite; et il était ému. Il reprit son souffle, et monta. Au coup de sonnette, sa mère vint ouvrir. Elle cria de saisissement. Clerambault, qui errait à travers l’appartement, dans l’ennui et l’attente éternelle, accourut, en clamant. Ce fut un beau tapage.
Après quelques minutes, on fit trêve aux étreintes et au langage inarticulé. Poussé vers une fenêtre, assis bien en lumière, Maxime fut livré à l’inspection de leurs regards ravis. Ils s’extasiaient sur son teint, ses joues pleines, son air de bonne santé. Son père, lui ouvrant les bras, l’appela: «Mon héros!»--Et Maxime, les mains crispées, sentit brusquement l’impossibilité de parler.
A table, on le couvait des yeux, on buvait ses mots: il ne dit presque rien. L’exaltation des siens l’avait arrêté net, dans son premier élan. Heureusement ils ne s’en apercevaient pas; ils attribuaient son silence à la fatigue et aussi à la faim. Clerambault parlait d’ailleurs pour deux. Il racontait à Maxime la vie des tranchées. La bonne madame Pauline était devenue une Cornélie de Plutarque. Maxime les regardait, mangeait, les regardait: un fossé était entre eux.
A la fin du repas, quand, rentrés dans le cabinet du père, ils le virent installé dans un fauteuil et fumant, il fallut bien en venir à satisfaire l’attente de ces pauvres gens. Il commença donc à décrire sobrement l’emploi de ses journées; il mettait une pudeur à écarter de son récit tout mot exagéré et les images tragiques. Ils écoutaient, palpitants d’attente. Ils attendaient toujours, quand il avait fini. Alors, ce fut de leur part un assaut de questions. Maxime y répondait, en quelques mots, vite éteints. Clerambault essaya de réveiller «son gaillard», lui poussa jovialement quelques bottes:
--Voyons, raconte un peu... Un de vos engagements... ça devait être beau!... cette joie, cette foi sacrée!... Cristi!... Je voudrais voir cela, je voudrais être à ta place!...
Maxime répondit:
--Pour voir toutes ces belles choses, tu es mieux à la tienne.
Depuis qu’il était dans la tranchée, il n’avait pas vu un combat, à peine un Allemand; il avait vu la boue, et il avait vu l’eau.--Mais ils ne le croyaient pas. Ils pensaient qu’il parlait ainsi par esprit contrariant, selon son habitude d’enfant.
--Farceur! dit Clerambault, avec un bon rire, alors, qu’est-ce que vous faites, tout le jour, dans vos tranchées?
--On se gare; on tue le temps. C’est le plus grand ennemi.
Clerambault lui appliqua sur l’épaule une tape amicale.
--Vous en tuez aussi d’autres!
Maxime s’écarta, vit le bon regard curieux de son père, de sa mère, et dit:
--Non, non, parlons d’autre chose!
Et après un moment:
--Voulez-vous me faire un plaisir? Ne me questionnez plus aujourd’hui.
Ils acquiescèrent, étonnés. Ils jugèrent que son état de fatigue avait besoin de ménagements; et ils furent aux petits soins. Mais Clerambault, à tout instant, repartait malgré lui dans des apostrophes qui quêtaient une approbation. Le mot de «Liberté» ponctuait ses tirades. Maxime avait un pâle sourire et observait Rosine. L’attitude de la jeune fille était singulière. Quand son frère était entré, elle s’était jetée à son cou. Mais depuis, elle se tenait sur la réserve, on eût dit: à distance. Elle n’avait pas pris part aux questions des parents; bien loin de provoquer les confidences de Maxime, elle paraissait les craindre; l’insistance de Clerambault la mettait à la gêne; la peur de ce que son frère aurait pu dire se trahissait, à des mouvements imperceptibles ou de fugitifs regards, que seul saisissait Maxime. Il éprouvait la même gêne; il évitait de se trouver seul avec elle. Cependant, ils n’avaient jamais été plus rapprochés, d’esprit. Mais il leur en eût trop coûté de se dire pourquoi.
Maxime dut se laisser exhiber aux connaissances du quartier; on le promena dans Paris, pour le distraire. Malgré ses robes de deuil, la ville avait repris son visage riant. Les misères et les peines se cachaient au foyer, et dans le fond des cœurs fiers. Mais l’éternelle Foire, dans les rues, dans la presse, étalait son masque satisfait. Le peuple des cafés et des salons de thé était prêt à tenir vingt ans, s’il l’eût fallu. Maxime, avec les siens, assis à une petite table de pâtisserie, dans le joyeux papotage et l’arome des femmes, voyait la tranchée où il venait d’être bombardé, vingt-six jours de suite, sans pouvoir bouger de la fosse gluante et gorgée de cadavres, qui servaient de murailles... La main de sa mère se posa sur la sienne. Il s’éveilla, vit les yeux affectueux des siens qui l’interrogeaient; il se reprocha d’inquiéter ces pauvres gens; et souriant, il se mit à lorgner et à parler gaiement. Son entrain de grand gamin était revenu. Le visage de Clerambault, sur lequel avait passé une ombre, s’éclaira de nouveau; et son regard, naïvement, remerciait Maxime.
Il n’était pourtant pas au bout de ses alertes. Au sortir de la pâtisserie--(il s’appuyait sur le bras de son fils)--ils se croisèrent dans la rue avec un enterrement militaire. Il y avait des couronnes, des uniformes, un vieux de l’Institut, son épée dans les jambes, et des instruments de cuivre qui ronflaient une lamentation héroïque. La foule se rangeait avec recueillement, et Clerambault, s’arrêtant, se découvrit avec emphase; sa main gauche serrait plus fortement le bras de Maxime. Il le sentit tressaillir, et regardant son fils, il lui trouva un air étrange; il crut que Maxime était ému, et voulut l’entraîner. Mais Maxime ne bougeait pas. Maxime était ahuri:
--«Un mort!» pensait-il. «Tout ça pour un mort!... Mais là-bas, on marche dessus... Cinq cents morts au tableau, c’est la ration normale.»
Il eut un mauvais petit rire. Clerambault, effrayé, le tira par le bras:
--Viens! dit-il.
Ils s’éloignèrent.
--«Si on voyait!» pensait Maxime, «si ces gens voyaient!... Toute leur société craquerait... Mais ils ne verront jamais, ils ne veulent pas voir...»
Et ses yeux, cruellement aigus, découvrirent tout à coup autour de lui... l’_ennemi_: l’inconscience de ce monde, la bêtise, l’égoïsme, le luxe, le «je m’en fous!», l’immonde profit de la guerre, la jouissance de la guerre, le mensonge jusqu’aux racines... les abrités, les embusqués, les policiers, les «obusiers», avec leurs autos insolentes qui ressemblent à des canons, et leurs femmes haut-bottées, au museau saignant, ces gueules de bonbon féroces... Ils sont contents... Tout va bien!... «Ça va durer, ça dure!»...--Une moitié de l’humanité mange l’autre...
Ils rentrèrent. Le soir, après dîner, Clerambault brûlait de lire à Maxime un poème qu’il venait d’écrire; l’intention en était touchante et un peu ridicule; dans son amour pour son fils, il tâchait d’être, en esprit au moins, son compagnon de gloire et de peine; et il avait décrit--de loin--«l’_Aube dans la tranchée_». Deux fois, il se leva pour chercher le manuscrit. Mais quand il tenait les feuilles, une pudeur le paralysait. Il se rassit, les mains vides.
Les jours passaient. Ils se sentaient unis étroitement par les liens du corps, mais les âmes ne parvenaient point à se toucher. Aucun ne voulait le reconnaître, et chacun le savait. Une tristesse était entre eux; ils se refusaient à en voir la vraie cause; ils aimaient mieux l’attribuer à l’approche du départ. De temps en temps, le père, la mère, faisait une nouvelle tentative pour rouvrir la source d’intimité. A chaque fois, c’était la même déconvenue. Maxime s’apercevait qu’il n’avait plus aucun moyen de communiquer avec eux, avec personne de l’arrière. C’étaient des mondes différents. S’entendrait-on jamais plus?... Pourtant, il les comprenait: lui-même avait subi, naguère, l’influence qui pesait sur eux; il ne s’était dégrisé que là-bas, au contact de la souffrance et de la mort réelles. Mais justement parce qu’il avait été atteint, il savait l’impossibilité de guérir les autres, avec des raisonnements. Alors il se taisait, laissait parler, souriait vaguement, opinait sans écouter. Les préoccupations de l’arrière, les criailleries des journaux, les questions de personnes (et quelles personnes! de vieux polichinelles, des politiciens tarés et avachis!), les hâbleries patriotardes des stratèges de l’écritoire, les inquiétudes au sujet du pain rassis ou de la carte de sucre ou des jours de pâtisseries fermées, lui inspiraient un dégoût, un ennui, une pitié sans fond, pour cette race de l’arrière. Elle lui était étrangère.
Il se renferma dans un silence énigmatique, souriant et sombre. Il n’en sortait que par accès, quand il pensait au peu d’instants qu’il lui restait à partager avec ces pauvres gens qui l’aimaient. Alors il se mettait à causer avec animation. N’importe de quoi. L’important était de donner de la voix, puisque l’on ne pouvait plus donner sa pensée. Et naturellement, on retombait sur les lieux-communs du jour. Les questions générales, politiques, militaires, tenaient la première place. Ils auraient pu aussi bien lire tout haut leur journal. «L’écrasement des Barbares», le «triomphe du Droit» remplissaient les discours, la pensée de Clerambault. Maxime servait la messe et disait, aux temps d’arrêt, le «_cum spiritu tuo_». Mais tous deux attendaient que l’autre _commençât à parler_...
Ils attendirent si longtemps que le jour de la séparation vint. Peu avant son départ, Maxime entra dans le cabinet de son père. Il était résolu à s’expliquer:
--Papa, es-tu bien sûr?...
Le trouble qui se peignit sur le visage de Clerambault l’empêcha de continuer. Il eut pitié, il demanda si son père était bien sûr de l’heure du départ. Clerambault accueillit la fin de la question avec un soulagement trop visible. Et quand il eut donné les renseignements,--que Maxime n’écoutait pas--il enfourcha de nouveau son dada oratoire et se lança dans ses habituelles déclamations idéalistes. Maxime, découragé, se tut. Pendant la dernière heure, ils ne se dirent que des riens. Tous sentaient, sauf la mère, qu’ils taisaient l’essentiel. Des mots allègres et confiants, une excitation apparente. Dans le cœur, un gémissement: «Mon Dieu! Mon Dieu! Pourquoi nous avez-vous abandonnés?»
Maxime s’en alla, soulagé de retourner au front. Le fossé qu’il venait de constater entre l’avant et l’arrière lui paraissait plus profond que celui des tranchées. Et le plus meurtrier n’était pas les canons. Mais les Idées. Penché à la fenêtre du wagon qui partait, il suivait du regard les visages émus des siens qui s’éloignaient, et il pensait:
--Pauvres gens! Vous êtes leurs victimes! Et nous sommes les vôtres...
* * * * *
Le lendemain de son retour au front, se déclencha la grande offensive du printemps, que les journaux bavards annonçaient à l’ennemi depuis plusieurs semaines. On en avait nourri l’espoir de la nation, durant le morne hiver d’attente et de mort immobile. Elle fut soulevée toute par un frémissement de joie impatiente. Elle était sûre de la victoire et lui criait: «Enfin!»
Les premières nouvelles semblèrent lui donner raison. Elles ne faisaient mention, comme de juste, que des pertes de l’ennemi. Les visages rayonnaient. Les parents dont les fils, les femmes dont les maris étaient là-bas, se sentaient glorieux que leur chair et leur amour prît part à l’agape sanglante; dans leur exaltation, à peine s’arrêtaient-ils à la pensée que le leur pût en être victime. Et la fièvre était telle que Clerambault, père affectueux, aimant, inquiet pour ceux qu’il aimait, en vint à craindre que son fils ne fût pas rentré à temps pour «la fête»; il voulait qu’il y fût; ses vœux ardents l’y poussaient, le jetaient dans le gouffre; il en faisait le sacrifice, il disposait de lui et de sa vie, sans s’inquiéter si la volonté de son fils était d’accord. Il ne s’appartenait plus, et il n’eût pu concevoir que quiconque était sien s’appartînt davantage. L’obscure volonté de la fourmilière avait tout dévoré.
Pourtant, un reste d’habitude de l’esprit qui s’analyse lui faisait, à l’improviste, retrouver quelques traces de son ancienne nature: comme un nerf sensible qu’on touche,--un coup sourd, une ombre de douleur. Elle passe, on la nie...
Au bout de trois semaines, l’offensive épuisée piétinait sur les mêmes kilomètres de charnier. Les journaux commençaient à distraire l’attention, en lui offrant ailleurs une nouvelle piste. Maxime n’avait pas écrit depuis qu’il était parti. On se cherchait les raisons de patience ordinaires, que fournit l’esprit complaisant; mais le cœur n’y croit pas. Huit jours encore passèrent. Entre eux, chacun des trois affectait l’assurance. Mais, la nuit, chacun seul dans sa chambre, l’âme criait d’angoisse. Et tout le long des heures, l’oreille était tendue, épiait chaque pas qui montait l’escalier,--les nerfs prêts de se rompre, au tintement de la sonnette, au frôlement d’une main qui passait près de la porte.
Les premières nouvelles officielles des pertes commençaient d’arriver. Dans plusieurs familles amies des Clerambault, on connaissait déjà ses morts et ses blessés. Ceux qui avaient tout perdu enviaient ceux dont les aimés, saignants, mutilés peut-être, leur seraient du moins rendus. Plusieurs s’enveloppaient de leur mort, comme de la nuit; pour eux, la guerre était finie, la vie était finie. Mais chez d’autres, persistait étrangement l’exaltation du début: Clerambault vit une mère, que son patriotisme et son deuil enfiévraient au point de se réjouir presque de la mort de son fils. Elle disait, avec une joie violente et concentrée:
--J’ai tout donné! j’ai tout donné!...
Telle, dans l’obsession de la dernière seconde, avant de disparaître, celle qui se noie par amour avec son bien-aimé.--Mais Clerambault, plus faible, ou s’éveillant du vertige, pensait:
--Moi aussi, j’ai tout donné,--même ce qui ne m’appartenait point.
Il s’adressa à l’autorité militaire. On ne savait rien encore. Une huitaine après, vint la nouvelle que le sergent Clerambault Maxime était classé comme «disparu», depuis la nuit du 27 au 28 du mois passé. Aux bureaux de Paris, Clerambault ne put obtenir aucun détail de plus. Il partit pour Genève, visita la Croix-Rouge, l’Agence des Prisonniers, n’apprit rien, se lança sur des pistes, obtint la permission d’interroger dans des hôpitaux ou des dépôts de l’arrière des camarades de son fils, qui donnaient des renseignements contradictoires--(l’un le disait prisonnier, l’autre l’avait vu mort, puis tous deux, le lendemain, convenaient qu’ils s’étaient trompés... O tortures! Dieu bourreau!...)--revint après dix jours de ce chemin de croix, vieilli, cassé, épuisé.
Il retrouva sa femme dans un paroxysme de douleur bruyante, qui, chez cette créature bonasse, s’était tournée en haine furieuse contre l’ennemi. Elle criait vengeance. Pour la première fois, Clerambault n’y répondit pas. Il ne lui restait plus assez de force pour haïr,--juste assez pour souffrir.
Il s’enferma dans sa chambre. Durant son pèlerinage affreux de dix jours, à peine s’était-il trouvé en face de sa pensée. Une seule idée l’hypnotisait, nuit et jour. Comme un chien sur une piste: plus vite, aller plus vite! La lenteur des voitures, des trains, le consumait. Il lui était arrivé, après avoir retenu une chambre pour la nuit, de repartir le soir même, sans vouloir se reposer. Cette fièvre de hâte et d’attente dévorait tout. Elle rendait impossible (et c’était son salut) tout raisonnement suivi. Mais à présent, la course était brisée, et l’esprit se retrouvait, hors d’haleine, expirant. Clerambault avait maintenant la certitude que Maxime était mort. Il ne l’avait pas dit à sa femme, il lui avait tu certains renseignements qui enlevaient l’espoir. Elle était de ceux qui ont un besoin vital de conserver, même contre toute raison, une lueur de mensonge qui les leurre, jusqu’à ce que le gros du flot de la douleur se soit épuisé. Et peut-être Clerambault avait-il été de ceux-là, lui aussi. Mais il n’en était plus: car il voyait où ce leurre l’avait mené. Il ne jugeait pas encore, il n’essayait pas de juger. Il gisait dans sa nuit. Et trop faible pour se relever, pour tâtonner autour, il était comme quelqu’un qui, après une chute, remue son corps meurtri, reprend, à chaque douleur, conscience de sa vie et tâche de comprendre ce qui est arrivé. Le gouffre stupide de cette mort le fascinait. Ce bel enfant qu’on avait eu tant de joie, tant de peine à avoir, à élever, toute cette richesse d’espoirs en fleur, ce petit univers sans prix qu’est un jeune homme, cet arbre de Jessé, ces siècles d’avenir... Et tout cela détruit, en une heure... Pour quoi? Pour quoi?...
Il fallait se persuader au moins que c’était pour quelque chose de grand et de nécessaire. Clerambault s’accrocha à cette bouée, avec désespoir, pendant les jours et les nuits qui suivirent. Si ses doigts se desserraient, il coulerait à pic. Plus durement encore, il affirma la sainteté de la cause. Il se refusait d’ailleurs à la discuter. Mais ses doigts peu à peu glissaient; chaque mouvement l’enfonçait; car chaque attestation nouvelle de sa justice et de son droit faisait surgir de la conscience une voix qui disait:
--«Quand bien même vous auriez vingt mille fois plus raison dans la lutte, votre raison affirmée vaut-elle les désastres dont il la faut payer? Votre justice veut-elle que des millions d’innocents tombent, rançon des iniquités et des erreurs des autres? Le crime se lave-t-il par le crime, le meurtre par le meurtre? Et fallait-il que vos fils en fussent non seulement victimes, mais complices, et fussent assassinés et fussent des assassins?...»
Il revit la dernière visite de son fils, leurs derniers entretiens, et il les rumina. Que de choses il comprenait maintenant, qu’il n’avait pas comprises! Les silences de Maxime, le reproche de ses yeux... Le pire de tout fut lorsqu’il reconnut _qu’il les avait comprises_, déjà, quand son fils était là, mais qu’il n’avait pas voulu, pas voulu en convenir.
Et cette découverte, que depuis quelques semaines il sentait peser sur lui comme une menace,--et cette découverte du mensonge intérieur l’écrasa.
* * * * *
Rosine Clerambault, jusqu’à la crise actuelle, paraissait effacée. Sa vie intérieure était ignorée des autres et presque d’elle-même. A peine son père en avait-il une lueur. Elle avait vécu sous l’aile de la chaude, égoïste, asphyxiante affection de famille. Elle n’avait guère d’amies, de camarades de son âge. Les parents s’interposaient entre elle et le monde extérieur; elle s’était habituée à pousser dans leur ombre; et si, devenue adolescente, elle aspirait à s’en évader, elle n’osait pas, elle ne savait pas; elle était gênée dès qu’elle sortait du cercle de famille; ses mouvements étaient paralysés, elle pouvait à peine parler: on la jugeait insignifiante. Elle le savait et en souffrait, car elle avait de l’amour-propre. Alors, elle sortait le moins possible, et restait dans son milieu, où elle était simple, naturelle, silencieuse. Ce silence ne venait pas d’une torpeur de pensée, mais du bavardage des autres. Le père, la mère, le frère, étaient exubérants. La petite personne se renfermait, par réaction. Mais elle parlait, en elle.
Elle était blonde, grande, mince, les formes d’un adolescent, de jolis cheveux dont les mèches se sauvaient sur les joues, la bouche grande et sérieuse, la lèvre inférieure un peu gonflée aux commissures, les yeux larges, calmes et vagues, les sourcils fins et bien marqués, un menton gracieux. Joli cou, poitrine maigre, pas de hanches; les mains un peu rouges et grandes, dont les veines étaient gonflées. Rougissant pour un rien. Le charme de la jeunesse était dans le front et le menton. Les yeux interrogeaient, rêvaient, livraient peu.
Son père avait pour elle une prédilection, comme la mère pour le fils: des affinités étaient entre eux. Sans y penser, Clerambault n’avait cessé d’accaparer sa fille, de l’entourer, depuis l’enfance, de son affection absorbante. Il avait fait, en partie, son éducation. Avec la naïveté, parfois un peu choquante, de l’artiste, il l’avait prise pour confidente de sa vie intérieure. Il y était amené par son moi débordant et par le peu d’écho qu’il trouvait en sa femme: cette bonne personne, qui était, comme on dit, à ses pieds, y restait installée; elle disait oui à tout ce qu’il disait, l’admirait de confiance, mais ne le comprenait pas, et ne s’en apercevait même pas: car l’essentiel n’était pas, pour elle, la pensée de son mari, mais son mari, sa santé, son bien-être, son confort, sa nourriture, sa vêture. L’honnête Clerambault, plein de reconnaissance, ne jugeait pas sa femme, pas plus que Rosine ne jugeait sa mère. Mais leur instinct, à tous deux, savait à quoi s’en tenir et les rapprochait l’un de l’autre par un secret lien. Et Clerambault ne s’apercevait pas qu’il s’était fait de sa fille sa vraie femme, d’esprit et de cœur. Il n’avait commencé à en avoir le soupçon que dans les derniers temps où la guerre sembla rompre l’accord tacite qui régnait entre eux, et où l’assentiment de Rosine, comme un vœu qui la liait, lui manqua tout à coup. Rosine savait les choses, bien avant lui. Elle évitait d’en scruter le mystère. Le cœur n’a pas besoin, pour savoir, que l’esprit soit averti.