Part 3
Hippolyte Perrotin était un de ces types qui deviennent rares aujourd’hui et qui ont fait la gloire du haut enseignement français,--un de ces grands humanistes, dont la curiosité vaste et sagace herborise, d’un pas tranquille, dans le jardin des siècles. Trop observateur pour rien perdre du spectacle du présent, qui était pourtant le moindre objet de son attention, il savait le ramener doucement à l’échelle, dans l’ensemble du tableau. Le plus sérieux, au regard des autres, ne l’était pas au sien; et les agitations de la politique lui faisaient l’effet de pucerons sur un rosier. Mais étant herboriste, et non jardinier, il ne se croyait pas tenu de nettoyer le rosier. Il se bornait à l’étudier, avec ses parasites; ce lui était un sujet de constante délectation. Il avait le sens le plus fin des nuances de la beauté littéraire. Sa science, loin d’y nuire, l’avivait, en offrant à sa pensée un champ presque infini d’expériences savoureuses à comparer et à déguster. Il appartenait à la grande tradition française de ces savants qui furent des maîtres écrivains, de Buffon à Renan et à Gaston Paris. Membre de l’Académie, et de deux ou trois classes, l’ampleur de ses connaissances lui assurait sur les purs hommes de lettres, ses collègues, la supériorité non seulement d’un goût sûr et classique, mais d’un esprit plus libre et ouvert aux nouveautés. Il ne s’estimait pas dispensé d’apprendre, comme la plupart d’entre eux, dès l’instant qu’ils avaient passé le seuil de la sacrée Coupole; tout vieux maître qu’il fût, il restait à l’école. Alors que Clerambault était encore inconnu du reste des Immortels, sauf de deux ou trois confrères poètes qui ne parlaient de lui (le moins possible) qu’avec un souris dédaigneux, il l’avait découvert et classé dans son herbier. Il était tombé en arrêt devant quelques images; l’originalité de certaines formes verbales, le mécanisme de l’imagination, primitive et compliquée avec naïveté, l’attirèrent; puis, l’homme l’intéressa. Clerambault, à qui il adressa un mot de compliments, vint l’en remercier, débordant de gratitude et des liens d’amitié se nouèrent entre les deux hommes. Ils ne se ressemblaient guère: Clerambault, avec ses dons lyriques et une intelligence moyenne, que le cœur dominait. Et Perrotin, muni de l’esprit le plus lucide, que ne gênaient jamais les élans de son imagination. Mais tous deux avaient en commun la dignité de vie, la probité intellectuelle, un amour désintéressé de l’art et de la science, qui trouvait sa joie en soi et non dans le succès. Cela n’avait pas empêché Perrotin de faire assez bien son chemin, comme on a pu voir. Les places et les honneurs étaient venus à lui. Il ne les recherchait pas; mais il ne les repoussait pas: il ne négligeait rien.
Clerambault le trouva occupé à démailloter des langes successifs dont l’avait recouverte la lecture des siècles la pensée originelle d’un philosophe chinois. A ce jeu qui lui était coutumier, il arrivait naturellement à découvrir le contraire du sens visible d’abord: à passer de main en main, l’idole devient noire.
Ce fut dans cet esprit que Perrotin, distrait et très poli, reçut Clerambault. Même en prêtant l’oreille aux entretiens de salon, il faisait de la critique de textes. Son ironie s’en amusait, à ses dépens.
Clerambault lui déballa ses nouvelles acquisitions. Il partait, comme d’un fait acquis et définitif, de l’indignité reconnue de la nation ennemie; et toute la question était de savoir s’il y fallait noter la décadence irrémédiable d’un grand peuple, ou la constatation pure et simple d’une barbarie qui avait toujours été, mais se cachait sous des voiles. Clerambault inclinait vers la seconde explication. Plein de ses récentes lectures, il rendait responsables de la violation de la neutralité belge et des forfaits des armées allemandes Luther, Kant et Wagner. Comme on dit vulgairement, il n’y avait pas été voir, n’étant ni musicien, ni théologien, ni métaphysicien: il parlait sur la foi d’Académiciens. Il faisait des réserves seulement sur Beethoven, Flamand, et sur Goethe, citoyen de ville libre et presque Strasbourgeois, ce qui est à demi Français ou Français et demi. Il quêtait une approbation.
Il fut surpris de ne pas trouver chez Perrotin une ardeur correspondante à la sienne. Perrotin souriait, écoutait, contemplait Clerambault avec une curiosité bonhomme et attentive. Il ne disait pas non, mais il ne disait pas oui. Sur quelques assertions, il fit de prudentes réserves; et Clerambault, bouillant, lui opposant ses textes, qui étaient signés de deux ou trois illustres collègues de Perrotin, celui-ci esquissa un petit geste, qui pouvait signifier:
«Ah! vous m’en direz tant!»
Clerambault s’enflamma. Perrotin alors changea d’attitude, témoignant d’un intérêt bien vif, aux «remarques judicieuses» de son «excellent ami», hochant la tête à tout ce qu’il disait, répondant à ses questions directes par des paroles vagues, ou y donnant un assentiment complaisant, comme on fait à quelqu’un qu’il ne faut pas contredire.
Clerambault s’en alla, décontenancé et mécontent.
Il fut rassuré sur le compte de son ami, quand, quelques jours après, il lut le nom de Perrotin sur une protestation violente des Académies contre les barbares. Il lui écrivit pour le féliciter. Perrotin remercia, en quelques mots prudents et sibyllins:
«Mon cher Monsieur»--(il gardait dans ses lettres les formules cérémonieuses et compassées d’un Monsieur de Port-Royal),--«je suis toujours prêt à obéir aux suggestions de la patrie: elles sont des ordres pour nous. Ma conscience est à son service, comme c’est le devoir de tout bon citoyen...»
* * * * *
Un des plus curieux effets de la guerre sur l’esprit fut qu’elle révéla entre les individus des affinités nouvelles. Des gens qui jusque-là n’avaient pas une pensée commune découvraient tout à coup qu’ils pensaient de même. Et ils se rassemblaient, puisqu’ils se ressemblaient. C’était ce qu’on nommait «l’Union Sacrée». Des hommes de tout parti et de tout tempérament, des colériques, des flegmatiques, des monarchistes, des anarchistes, des cléricaux, des parpaillots, oubliaient subitement leur moi de tous les jours, leurs passions, leurs manies et leurs antipathies, laissaient tomber leur peau; et l’on se trouvait en présence d’êtres nouveaux, qui se groupaient d’une façon imprévue, comme une poussière de limaille autour d’un aimant caché. Toutes les catégories anciennes avaient momentanément disparu, et l’on ne s’étonnait pas d’être maintenant plus proche d’un inconnu d’hier que d’amis de longue date. On eût dit que par-dessous terre, les âmes communiquassent par de secrets rhyzômes, qui s’étendaient au loin, dans la nuit de l’instinct. Région peu connue, où l’observation rarement s’aventure. Notre psychologie s’en tient à cette partie du moi qui émerge du sol; elle en décrit avec minutie les nuances individuelles; mais elle ne prend pas garde que ce n’est que la cime de la plante; les neuf dixièmes sont enfouis, et reliés par le pied à d’autres plantes. Cette région de l’âme, profonde (ou basse), est insensibilisée, en temps ordinaire; l’esprit n’en perçoit rien. La guerre, en réveillant cette vie souterraine, fit prendre conscience de parentés morales qu’on ne soupçonnait pas. Une subite intimité se révéla entre Clerambault et un frère de sa femme, qu’il avait toutes les raisons de regarder, jusqu’à ce jour, comme le type du parfait Philistin.
Léo Camus n’avait pas atteint la cinquantaine. Il était grand, maigre, un peu voûté, barbe noire, le teint gris, le poil pauvre--(la calvitie commençait à se voir par derrière, sous le chapeau)--de petites rides en tous sens, se coupant, se contredisant, comme un filet mal fait, l’air maussade, renfrogné, perpétuellement enrhumé. Il était depuis trente ans employé de l’État, et sa carrière s’était passée dans l’ombre d’une cour de ministère; au long des années, il avait changé de pièce, mais non pas d’ombre; il avançait, mais sur la cour. Aucune chance qu’il en sortît, dans cette vie. A présent, il était sous-chef, ce qui lui permettait de faire ombre à son tour. Presque point de rapports avec le public: il ne communiquait avec le monde extérieur qu’à travers un rempart de cartons et de dossiers entassés. Il était vieux garçon et n’avait point d’amis. Sa misanthropie prétendait qu’il n’en existait point sur terre, sinon par intérêt. Il n’avait d’affection que pour la famille de sa sœur. Encore ne la manifestait-il guère qu’en blâmant tout ce qu’ils faisaient. Il était de ces gens dont la sollicitude inquiète fait âprement le procès à celui qu’ils aiment, quand ils le voient souffrant, et s’acharnent à prouver qu’il souffre par sa faute. On ne s’en émouvait pas beaucoup chez les Clerambault. Même il ne déplaisait pas à Mᵐᵉ Clerambault, un peu molle, d’être ainsi bousculée. Quant aux enfants, ils savaient que ces rebuffades s’accompagnaient de petits cadeaux: ils empochaient les cadeaux et laissaient pleuvoir le reste.
A l’égard de son beau-frère, l’attitude de Léo Camus avait, au cours des ans, varié. Quand sa sœur avait épousé Clerambault, Camus ne s’était pas gêné pour blâmer ce mariage. Un poète inconnu ne lui semblait pas «sérieux». Poète (poète inconnu), c’est un prétexte pour ne pas travailler!... Ah! quand on est «connu», c’est une autre affaire! Camus estimait Hugo; et même, il était capable de réciter des vers des _Châtiments_ ou d’Auguste Barbier. Mais ils étaient «connus». Tout est là... Or, voici que précisément, Clerambault était devenu «connu». Le journal de Camus le lui avait un jour appris. De ce jour, Camus avait consenti à lire les poésies de Clerambault. Il ne les comprenait pas; mais il ne leur en savait pas mauvais gré; il aimait à se dire «vieux jeu», il lui semblait établir ainsi sa supériorité. Ils sont beaucoup comme lui, dans le monde, à s’enorgueillir de leur incompréhension. Ne faut-il pas que chacun se targue, les uns de ce qu’ils ont, les autres de ce qu’ils n’ont point? Camus convenait d’ailleurs que Clerambault savait «écrire». (Il était du métier!) Il eut pour son beau-frère des égards grandissants avec les éloges des journaux, et il aimait à deviser avec lui. De tout temps, il avait apprécié, sans le dire, sa bonté affectueuse; et ce qui lui plaisait aussi, en ce grand poète, (car maintenant il le nommait tel), c’était son incapacité manifeste en affaires, son ignorance pratique: sur ce terrain Camus était son maître, et il le lui faisait bien voir. Clerambault avait une confiance naïve dans les hommes. Rien ne pouvait mieux convenir au pessimisme agressif de Camus. Cela le tenait en haleine. Le meilleur de ses visites était consacré à réduire en miettes les illusions de Clerambault. Mais elles avaient la vie dure. C’était à recommencer, à chaque fois. Camus s’en irritait, avec un secret plaisir. Il lui fallait un prétexte continuellement renouvelé pour trouver le monde mauvais et les hommes imbéciles. Surtout, il ne faisait grâce à aucun homme politique. Cet employé du gouvernement haïssait tous les gouvernements. Ce qu’il eût voulu à la place, il eût été bien en peine pour le dire. La seule forme politique qu’il comprît était l’opposition.--Il souffrait d’une vie gâchée, d’une nature comprimée. Il était fils de paysans et fait pour cultiver ses vignes, comme son père, ou bien pour exercer, comme chien de garde, sur le petit peuple des champs, ses instincts d’autorité. Mais les maladies de la vigne étaient venues, et l’orgueil de gratte-papier. La famille avait émigré à la ville. A présent, il n’eût pu retourner à sa vraie nature, sans déroger. L’eût-il voulu, elle s’était atrophiée. Et ne trouvant pas sa place dans la société, il accusait la société; il la servait, comme des milliers de fonctionnaires, en mauvais domestique, en ennemi caché.
Un esprit de cette sorte, chagrin, amer, misanthrope, aurait dû, semble-t-il, être jeté hors des gonds par la guerre. Ce fut tout le contraire: elle lui rendit le calme. Le groupement de la horde en armes contre l’étranger est une déchéance pour les rares esprits libres embrassant l’univers; mais il grandit la foule de ceux qui végètent dans l’impuissance d’un égoïsme anarchique; il les porte à l’étage supérieur de l’égoïsme organisé. Camus s’éveilla soudain, avec le sentiment que, pour la première fois, il n’était plus seul au monde.
L’instinct de la patrie est l’unique, peut-être, qui, dans les conditions actuelles, échappe à la flétrissure de la vie quotidienne. Tous les autres instincts, les aspirations naturelles, le besoin légitime d’aimer et d’agir, sont, dans la société, étouffés, mutilés, contraints à passer sous la fourche des reniements et des compromis. Et quand l’homme, arrivé au milieu de sa vie, se retourne pour les regarder, il les voit tous marqués au front de sa défaite et de ses lâchetés; alors, la bouche amère, il a honte d’eux et de lui. Seul, l’instinct de la patrie est resté à l’écart, inemployé, mais non souillé. Et lorsqu’il resurgit, il est inviolé; l’âme qui l’embrasse reporte sur lui l’ardeur de toutes ses ambitions, de ses amours, de ses désirs, que la vie a trahis. Un demi-siècle de vie comprimée prend sa revanche. Les millions de petites geôles de la prison sociale s’ouvrent. Enfin!... Les instincts enchaînés détendent leurs membres raidis, ont le droit de bondir en plein air et de crier. Le droit? Ils ont le devoir à présent de se ruer, tous ensemble, comme une masse qui tombe. Les flocons isolés se sont faits avalanche.
Elle entraînait Camus. Le petit chef de bureau faisait corps avec elle. Et nulle frénésie, nulle violence vaine. Une grande force et le calme. Il était «bien». Bien de cœur, bien de corps. Il n’avait plus d’insomnies. Pour la première fois, depuis de longues années, l’estomac ne le faisait plus souffrir,--parce qu’il l’avait oublié. Il passa même l’hiver,--(cela ne s’était jamais vu)--sans un jour s’enrhumer. On ne l’entendait plus aigrement accuser et ceci et cela; il ne déblatérait plus et contre ce qu’on avait fait et contre ce qu’on n’avait pas fait; il était envahi par une piété sacrée pour tout le corps social,--ce corps qui était le sien, plus fort, plus beau et meilleur; il se sentait fraternel avec tous ceux qui le constituaient par leur étroite union, comme une grappe d’abeilles suspendue à une branche. Il enviait les plus jeunes qui partaient pour le défendre; il contemplait avec des yeux attendris son neveu Maxime, se préparant gaiement; et au départ du train qui emportait les jeunes hommes, il embrassait Clerambault, il serrait la main aux parents inconnus qui accompagnaient leurs fils; il avait les larmes aux yeux, d’émotion et de bonheur. En ces heures, Camus eût tout donné. C’était sa lune de miel avec la vie. L’âme solitaire, qui en a été sevrée, la voit soudain passer et l’étreint... La vie passe. L’euphorie d’un Camus n’est pas faite pour durer. Mais celui qui l’a connue ne vit plus que par le souvenir, et pour la ranimer. La guerre la lui a donnée. La paix lui est donc ennemie. Ennemis, ceux qui la veulent!
* * * * *
Clerambault et Camus échangeaient leurs pensées. Ils les échangèrent si bien que Clerambault finit par ne plus savoir ce qu’était devenue la sienne. A mesure qu’il se perdait, il avait plus impérieusement besoin d’agir: c’était une façon de s’affirmer... De s’affirmer? Hélas! C’était Camus qu’il affirmait. Malgré sa conviction et son ardeur habituelles, il n’était qu’un écho,--de quelles misérables voix!
Il se mit à écrire des dithyrambes de combat. C’était une émulation entre les poètes qui ne se battaient pas. Leurs produits ne risquent pas d’encombrer la mémoire de l’avenir. Rien dans leur carrière antérieure ne préparait ces pauvres gens à une tâche semblable. Ils avaient beau grossir la voix et faire appel aux ressources de la rhétorique gauloise, les poilus haussaient les épaules. Mais le peuple de l’arrière s’y plaisait beaucoup plus qu’aux récits sans lumière et englués de boue, qui lui venaient des tranchées. La vision d’un Barbusse n’avait pas encore imposé à ces ombres bavardes sa vérité. Clerambault n’eut pas de peine à briller dans ce concours d’éloquence. Il avait le don funeste d’éloquence verbale et rythmique qui sépare les poètes de la réalité, en les enveloppant de leur toile d’araignée. En temps de paix, la toile inoffensive pendait aux buissons; le vent passait au travers; et la débonnaire Arachné ne songeait à attraper dans ses mailles que la lumière. Aujourd’hui, ces poètes cultivaient en eux des instincts carnassiers, heureusement périmés; et l’on apercevait, tapie au fond de leur toile, une vilaine bête dont l’œil guettait la proie. Ils chantaient la haine et la sainte tuerie. Clerambault fit comme eux, fit mieux qu’eux, car sa voix était plus pleine. A force de crier, ce brave homme finit par sentir les passions qu’il n’avait point. A «connaître» enfin la haine («connaître», au sens biblique), il éprouvait secrètement cette basse fierté d’un collégien qui sort pour la première fois du bordel. Maintenant il était un homme! En effet, il ne lui manquait plus rien pour ressembler à la bassesse des autres.
Camus eut la primeur de chacun de ses poèmes. Ce lui était bien dû. Il en hennissait d’enthousiasme, car il s’y reconnaissait. Et Clerambault était flatté, car il pensait atteindre la fibre populaire. Les deux beaux-frères passaient les soirées en tête à tête. Clerambault lisait; Camus buvait ses vers; il les savait par cœur; il répétait à qui voulait l’entendre que Hugo était ressuscité, que chacun de ces poèmes valait une victoire. Son admiration bruyante dispensait à propos les autres membres de la famille d’énoncer un jugement. Rosine régulièrement s’arrangeait, sous quelque prétexte, pour sortir de la chambre, à la fin de la lecture. L’amour-propre de Clerambault le remarquait; et il eût voulu avoir l’opinion de sa fille; mais il trouvait plus prudent de ne pas la lui demander. Il préférait se persuader que la fuite de Rosine venait de son émotion et de sa timidité. Tout de même, il était vexé.--Mais les suffrages du dehors lui firent oublier cette petite blessure. Les poèmes avaient paru dans les journaux bourgeois; ils valurent à Clerambault le plus éclatant succès de sa carrière. Aucune autre de ses œuvres n’avait soulevé cet enthousiasme unanime. Un poète est toujours bien aise de s’entendre affirmer que sa dernière œuvre est la meilleure; et il l’est encore plus, lorsqu’il sait qu’elle est la moins bonne. Clerambault le savait parfaitement. Aussi savourait-il avec une vanité enfantine les flagorneries de la presse. Le soir, il les faisait lire à haute voix par Camus, dans le cercle de famille. Il rayonnait en les entendant; lorsque c’était fini, il eût presque dit:
--Encore!
La seule note un peu fausse dans ce concert d’éloges lui vint de Perrotin. (Décidément, il s’était bien trompé sur le compte de celui-là. Ce n’était pas un vrai ami...) Sans doute, le vieux savant, à qui Clerambault avait envoyé le recueil de ses poèmes, l’en avait félicité poliment; il louait son grand talent; mais il ne lui disait pas que ce livre était sa plus belle œuvre; il l’engageait même, «après avoir offert son tribut à la Muse guerrière, à écrire maintenant une œuvre de rêve pur, dégagée du présent».--Que voulait-il insinuer? Est-il séant, lorsqu’un artiste vient soumettre un ouvrage à votre admiration, de lui dire: «J’en voudrais lire un autre, qui ne lui ressemblât point?»--Clerambault voyait là un indice nouveau de l’affligeante tiédeur de patriotisme, qu’il avait déjà éventée chez Perrotin. Ce manque de compréhension acheva de le refroidir pour son vieil ami. Il pensa que la guerre était la grande épreuve des caractères, qu’elle revisait les valeurs et triait les amitiés. Et il ne jugea point que la perte de Perrotin fût trop peu compensée par l’acquisition de Camus et de tant d’amis nouveaux, assurément plus modestes, mais au cœur simple et chaud...
Et cependant, la nuit, il avait des minutes d’oppression; il s’éveillait, inquiet; il était mécontent et honteux... De quoi donc? Ne faisait-il pas son devoir?
* * * * *
Les premières lettres de Maxime furent un réconfort, un cordial dont une goutte dissipait les découragements. On en vivait, dans les longs intervalles qui espaçaient les nouvelles. Malgré l’angoisse de ces silences, où chaque seconde pouvait être fatale à l’être aimé, sa confiance (que peut-être il exagérait, par affection pour les siens, ou par superstition) se communiquait à tous. Ses lettres débordaient de jeunesse, de joie exubérante, qui atteignit sa cime, dans les jours qui suivirent la victoire de la Marne. Toute la famille était tendue vers lui. Elle était un seul corps, une plante dont le faîte est baigné dans la lumière, et qui monte vers lui, en un frémissement d’adoration mystique...
L’extraordinaire lumière où s’épanouissaient les âmes, hier encore douillettes et engourdies, que le destin jetait dans le cercle infernal de la guerre! Lumière de la mort, du jeu avec la mort! Maxime, ce grand enfant gâté, délicat, dégoûté, qui, en temps ordinaire, se soignait comme une petite maîtresse trouvait une saveur inattendue dans les privations et les épreuves de sa vie nouvelle. Émerveillé de lui-même, il en faisait parade dans ses lettres gentiment fanfaronnes, qui ravissaient le cœur de ses parents. Ni l’un ni l’autre n’était Cornélien, et la pensée d’immoler leur enfant à une idée barbare leur eût causé de l’horreur. Mais la transfiguration de leur cher petit, qui s’était subitement mué en héros, leur causait une plénitude de tendresse qu’ils n’avaient jamais éprouvée. L’enthousiasme de Maxime leur communiquait, en dépit de l’inquiétude, une ivresse. Il les rendait ingrats pour la vie de naguère, la bonne vie paisible, affectueuse, des longs jours monotones. Maxime exprimait pour elle un amusant dédain. Elle lui semblait ridicule, après qu’on avait vu ce qui se passait «là-bas»... «Là-bas», on était content de dormir trois heures par nuit, à la dure, ou sur une botte de paille, la semaine des quatre Jeudis;--content de déguerpir, à trois heures du matin, pour se réchauffer avec trente kilomètres de marche, sac au dos, et prendre un bain de sueur, qui durait huit à dix heures--content, surtout content de rencontrer l’ennemi, afin de souffler un peu, couché derrière un talus, en canardant le Boche... Ce petit Cyrano disait que le combat reposait de la marche. Quand il contait un engagement, on eût dit qu’il était au concert, ou bien au cinéma. Le rythme des obus, le bruit de leur départ et celui de leur éclatement, lui rappelaient les battements de timbales dans le divin scherzo de la Neuvième Symphonie. Aussitôt que les moustiques d’acier, espiègles, impérieux, rageurs, sournois, perfides, ou simplement animés d’une aimable désinvolture, faisaient bruire au-dessus des têtes leur boîte à musique aérienne, il avait une émotion de gamin de Paris qui se sauve de la maison pour voir un bel incendie. Plus de fatigue! L’esprit et le corps alertes. Et quand venait le «En avant!» attendu, on se relevait d’un bond, léger comme une plume, et, sous la giboulée, on volait au plus prochain abri, dans la joie de la découverte, comme le chien qui sent le gibier. On filait à quatre pattes, on rampait sur le ventre, on galopait plié en quatre, on faisait de la gymnastique suédoise à travers les taillis... Cela faisait oublier qu’on ne pouvait plus marcher; et quand tombait la nuit, on se disait: «Tiens! c’est le soir déjà! Qu’est-ce qu’on a donc fait aujourd’hui?...» A la guerre, concluait le petit coq gaulois, il n’y a de pénible que ce qu’on fait en temps de paix,--la marche sur les grandes routes...
Ainsi parlaient ces jeunes gens, aux premiers mois de campagne. Les soldats de la Marne, de la guerre qui marche. Si elle eût continué, elle eût refait la race des va-nu-pieds de la Révolution qui, partis pour la conquête du monde, ne surent plus s’arrêter.