Clerambault

Part 2

Chapter 23,385 wordsPublic domain

Jusqu’à ce que, vers le matin, commença de poindre un instinct animal, venu on ne sait d’où, qui faisait dévier le désespoir vers le sourd besoin de lui trouver une cause précise et limitée, d’objectiver le mal dans un homme, dans un groupe d’hommes, et de se décharger colériquement sur eux de la misère de l’univers... Ce ne fut encore qu’une brève apparition,--premiers effluves lointains d’une âme étrangère, obscure, énorme, impérieuse, prête à faire irruption,--de l’Ame multitudinaire...

Elle prit forme avec l’arrivée de Maxime, qui en rapportait le suint, toute la nuit ramassé dans les rues de Paris. Tous les plis de ses vêtements, tous les poils de son corps en étaient imprégnés. Harassé, exalté, il ne voulait pas s’asseoir, il ne songeait qu’à repartir. Le décret de mobilisation paraîtrait aujourd’hui. La guerre était certaine. Elle était nécessaire. Elle était bienfaisante. Il fallait en finir. L’avenir de l’humanité était en jeu. Les libertés du monde étaient menacées. _Ils_ avaient escompté le meurtre de Jaurès, pour semer les divisions et soulever l’émeute dans la patrie attaquée. Mais toute la nation se dressait, serrée autour de ses chefs. Les jours sublimes de la grande Révolution allaient renaître... Clerambault ne discutait pas ces assertions; à peine disait-il:

--Tu crois? Tu es bien sûr?

Mais c’était comme une supplication secrète, pour que Maxime affirmât, pour que Maxime redoublât. Les nouvelles apportées ajoutaient encore au chaos, y mettaient le comble, mais en même temps, elles commençaient à diriger les forces éperdues de l’esprit vers un point fixe. Le premier aboiement du chien qui groupe le troupeau.

Clerambault n’eut plus qu’un désir: rejoindre le troupeau, se frotter aux bêtes humaines, ses frères, sentir comme eux, agir comme eux.--Bien qu’il fût épuisé par la veille, il alla, malgré sa femme, prendre avec Maxime le train pour Paris. Ils attendirent longuement à la gare, puis dans le train. Les voies étaient encombrées et les wagons remplis. Dans l’agitation commune, celle de Clerambault trouvait un apaisement. Il interrogeait, il écoutait; tous fraternisaient. Et tous, sans trop savoir encore ce qu’ils pensaient, sentaient qu’ils pensaient de même: la même énigme, la même épreuve les menaçaient; mais on n’était plus tout seul pour en venir à bout, ou pour succomber sous elles: cela rassurait un peu; on sentait la chaleur les uns des autres. Plus de distinction de classes: ni ouvriers ni bourgeois; on ne regardait plus aux habits, ni aux mains; on regardait aux yeux, où palpitait la même lueur de vie, qui vacillait sous la même approche de la mort. Et tous ces pauvres gens étaient si visiblement étrangers aux causes de la catastrophe, à cette fatalité suspendue, que le sentiment de leur innocence les amenait enfantinement tous à chercher les coupables, ailleurs. Cela aussi était consolant et calmant pour la conscience.

Quand Clerambault arriva à Paris, il respirait mieux; à son agonie de la nuit passée avait succédé une mélancolie stoïque et virile.

Il n’était encore qu’à la première étape.

* * * * *

Le décret de mobilisation générale venait d’être affiché aux portes des mairies. Les gens, silencieusement, lisaient, relisaient, partaient, sans échanger un mot. Après l’anxieuse attente des jours précédents,--(la foule autour des kiosques à journaux, les gens assis sur le trottoir, guettant l’heure des nouvelles, et, quand les feuilles arrivaient, se groupant pour les lire),--c’était la certitude! Elle était une détente. Le malheur obscur qu’on sent venir, sans savoir à quelle heure et de quelle part, donne la fièvre. Mais une fois qu’il est là, on respire, on le dévisage, et on retrousse ses manches. Il y eut quelques heures de recueillement puissant. Paris prenait son souffle et préparait ses poings. Puis, ce qui gonflait les âmes se répandit au dehors. Les maisons se vidèrent, et dans les rues coula un fleuve humain, dont toutes les gouttes se cherchaient pour se fondre.

Clerambault tomba au milieu, et fut bu. D’un seul coup. Au sortir de la gare, à peine avait-il mis le pied sur les pavés. Sans mots, sans gestes, sans incidents. L’exaltation sereine du flot coula en lui. Ce grand peuple était pur encore de violence. Il se savait (il se croyait) innocent, et ses millions de cœurs, en cette première heure où la guerre était vierge, brûlaient d’un enthousiasme sérieux et sacré. Dans cette calme et fière ivresse il entrait le sentiment de l’injustice qu’on lui faisait, le juste orgueil de sa force, des sacrifices qu’il allait consentir, la pitié sur soi-même, la pitié sur les autres qui étaient devenus un morceau de soi-même, ses frères, ses enfants, ses aimés, tous étant chair à chair serrés, collés ensemble par l’étreinte surhumaine,--la conscience du corps gigantesque formé par leur union,--et l’apparition, au-dessus de leurs têtes, du fantôme qui incarnait cette union,--la Patrie. Mi-bête, mi-dieu, comme le sphinx d’Égypte ou le taureau assyrien; mais nul ne voyait alors que ses yeux rayonnants: ses pieds restaient cachés. Elle était le Monstre divin, en qui chacun des vivants se retrouve multiplié,--l’Immortelle dévorante, où ceux qui vont mourir veulent croire qu’ils resteront vivants, supra-vivants, et nimbés de gloire. Sa présence invisible coulait dans l’air, comme un vin. Et chacun apportait dans la cuve aux vendanges sa hotte, son panier, sa grappe: ses idées, ses passions, son dévouement, ses intérêts. Il y avait bien des insectes répugnants dans le raisin, bien des ordures sous les sabots qui foulaient; mais le vin était de rubis et faisait flamber le cœur.--Clerambault en lampa sans mesure.

Il n’en fut pourtant pas vraiment métamorphosé. Son âme n’était pas changée. Elle n’était qu’oubliée. Dès qu’il se retrouvait seul, il la retrouvait gémissante.--Aussi, son instinct lui faisait fuir la solitude. Il s’entêta à ne plus rentrer à Saint-Prix, où la famille avait l’habitude de passer la belle saison, et il se réinstalla dans son appartement de Paris, un cinquième, rue d’Assas. Il ne voulut même pas attendre huit jours, même pas retourner là-bas, pour aider au déménagement. Il avait besoin de la chaleur amicale, qui montait de Paris, qui entrait par ses fenêtres. Toute occasion lui fut bonne pour s’y plonger, pour descendre dans la rue, se joindre aux groupes, suivre les manifestations, acheter pêle-mêle tous les journaux, qu’il méprisait, en temps ordinaire. Il revenait de là toujours plus dépersonnalisé, anesthésié pour ce qui se passait au fond de lui, déshabitué de sa propre conscience, étranger dans sa maison,--son moi. C’est pourquoi il se sentait plus chez lui, dehors que dedans.

* * * * *

Mᵐᵉ Clerambault était rentrée à Paris avec sa fille. Le premier soir après leur arrivée, Clerambault entraîna Rosine sur les boulevards.

Ce n’était plus déjà la solennelle ferveur des premiers jours. La guerre avait commencé. La vérité était coffrée. La grande Menteuse, la Presse, vidait à toute volée sur les nations, gueule bée, l’alcool des victoires sans lendemain et ses récits empoisonnés. Paris était pavoisé, comme pour un jour de fête. Les maisons, de la tête au pied, étaient vêtues des trois couleurs. Dans des rues ouvrières, chaque fenêtre de mansarde avait, fleur à l’oreille, son petit drapeau à un sou.

Au coin du faubourg Montmartre, ils rencontrèrent un étrange cortège. Un grand vieillard à barbe blanche marchait en tête, avec un étendard. Il avançait à longues enjambées, souples et déhanchées, comme s’il allait ou bondir ou danser. Les basques de sa redingote battaient au vent. Derrière, une masse compacte, indistincte, beuglante. Bras dessus bras dessous, ouvriers et bourgeois; un gosse sur des épaules; une tignasse rouge de fille, entre une casquette de chauffeur et un képi de soldat; poitrines en avant, mentons levés et mâchoires ouvertes, des trous noirs, hurlant _la Marseillaise_. A droite, à gauche des rangs, un double cordon de faces patibulaires suivaient le bord des trottoirs, prêtes à insulter les passants qui, distraits, ne saluaient pas le drapeau. Rosine, saisie, vit son père, tête nue, qui chantait et emboîtait le pas à la suite du cortège; riant et parlant tout haut, il traînait à son bras la jeune fille, sans remarquer la pression de la main crispée qui tâchait de le retenir.

Quand il rentrait, Clerambault restait loquace et excité. Il parlait pendant des heures. Les deux femmes, patiemment, écoutaient. Mᵐᵉ Clerambault n’entendait pas, selon son habitude, et faisait chorus. Rosine entendait tout et ne disait pas un mot. Mais elle jetait à son père un regard, à la dérobée; et son regard était un étang qui se glace.

Clerambault s’exaltait. Il ne l’était pas encore à fond; mais il s’appliquait consciencieusement à l’être. Il lui restait pourtant assez de lucidité pour s’effarer parfois de ses progrès. L’artiste est plus livré par sa sensibilité aux ondes d’émotion qui lui viennent du dehors; mais il a aussi, pour y résister, des armes que les autres n’ont pas. Même le moins réfléchi, celui qui s’abandonne à ses effusions lyriques, possède, à quelque degré, une faculté d’introspection qu’il ne tient qu’à lui d’utiliser. S’il s’en abstient, c’est faute de vouloir, plutôt que de pouvoir; il a peur de se regarder de trop près: il verrait une image qui ne le flatterait pas. Mais ceux qui, comme Clerambault, ont, à défaut de dons psychologiques, la vertu de la sincérité, sont suffisamment munis pour exercer un contrôle sur leur exaltation.

Un jour, il se promenait seul; il vit un attroupement, de l’autre côté de la chaussée. A la terrasse d’un café, les gens se bousculaient. Il traversa la rue. Il était calme. Il se trouva sur l’autre trottoir, dans une agitation confuse qui tourbillonnait autour d’un point invisible. Il eut assez de peine à s’y introduire. A peine fut-il intercalé dans cette roue de moulin, qu’il devint un morceau de la jante: il s’en rendit nettement compte; son esprit tourna avec elle. Il vit, au moyeu de la roue, un homme qui se débattait; et, avant de connaître le sens des fureurs de la foule, il les ressentit. Il ne savait pas s’il s’agissait d’un espion ou d’un parleur imprudent qui avait bravé les passions populaires; mais on criait autour de lui, et il s’aperçut que... oui, que lui, Clerambault, il venait de crier:

--Assommez-le!

Un remous de la foule le rejeta hors du trottoir; une voiture le sépara de l’attroupement; et quand le chemin se retrouva libre, la meute s’éloignait en courant après la proie. Clerambault les suivit du regard, et il entendait encore le son de sa propre voix. Il rebroussa chemin et il rentra. Il n’était pas fier...

A partir de ce jour, il sortit moins souvent. Il se méfiait. Mais il continua de cultiver l’ivresse en chambre. A sa table de travail, il se croyait à l’abri. Il ne savait pas la virulence du fléau. La maladie se glisse par les fenêtres, par les fentes des portes, par le papier imprimé, par l’air, par la pensée. Les plus sensibles la respirent, avant d’avoir rien vu, avant d’avoir rien lu, en entrant dans la ville. A d’autres il suffit d’avoir subi le contact, une fois, en passant; l’infection se développe ensuite, dans l’isolement. Clerambault, éloigné de la foule, en avait pris la contagion; et le mal s’annonçait par les prodromes habituels. Cet homme affectueux et tendre haïssait, haïssait par amour. Son intelligence, qui avait toujours été profondément loyale, s’essayait en secret à tricher avec soi, à légitimer ses instincts de haine par des raisons qui y étaient contraires. Il s’apprenait l’injustice et le mensonge passionnés. Il voulait se persuader qu’il pouvait accepter le fait de la guerre et y participer, sans renier son pacifisme d’hier, son humanitarisme d’avant-hier, et son optimisme de toujours. Ce n’était pas commode; mais il n’est rien où la raison ne puisse atteindre. Quand son propriétaire sent l’impérieux besoin de se défaire, pour un temps, de principes qui le gênent, elle trouve dans les principes mêmes l’exception qui les viole, en confirmant la règle. Clerambault commençait à se fabriquer une thèse, un idéal--absurdes--où s’accordaient les contradictoires: la guerre contre la guerre, la guerre pour la paix, pour la paix éternelle.

* * * * *

L’enthousiasme de son fils lui était d’un grand secours. Maxime s’était engagé. Une vague de joie héroïque emportait sa génération. Il y avait si longtemps qu’elle attendait--(elle n’osait plus l’espérer!)--l’occasion d’agir et de se sacrifier!

Les hommes plus âgés, qui ne s’étaient jamais donné la peine de la comprendre, étaient dans l’émerveillement. Ils se souvenaient de leur propre jeunesse, médiocre et gâchée, d’égoïsme mesquin, de petites ambitions et de plates jouissances. Ne se reconnaissant plus dans leurs enfants, ils attribuaient à la guerre la floraison de ces vertus, qui croissaient depuis vingt ans autour de leur indifférence, et que la guerre allait faucher. Même auprès d’un père aussi large d’esprit que Clerambault, Maxime s’étiolait. Clerambault était trop occupé à répandre son moi débordant et diffus, pour bien voir et pour aider les êtres qu’il aimait. Il leur apportait l’ombre chaude de sa pensée, mais il leur prenait le soleil.

Ces jeunes gens, que leurs forces gênaient, en quêtaient vainement l’emploi; ils ne le trouvaient point dans l’idéal de leurs plus nobles aînés. L’humanitarisme d’un Clerambault était trop vague; il se satisfaisait d’agréables espérances, sans risques et sans vigueur, que seule permettait la quiétude d’une génération vieillie dans la paix bavarde des Parlements et des Académies; il ne cherchait pas à prévoir, sinon comme thèmes oratoires, les dangers de l’avenir; encore moins songeait-il à déterminer son attitude, au jour où le péril serait là. Entre les idéals d’action les plus opposés, on n’avait pas la force de faire un choix. On était patriote et internationaliste. On construisait, en esprit, des Palais de la Paix et des super-dreadnoughts. On voulait tout comprendre, tout embrasser, tout aimer. Ce Whitmanisme alangui pouvait avoir esthétiquement son prix. Mais son incohérence pratique n’offrait aux jeunes gens aucune direction, à la croisée des routes où ils se trouvaient amenés. Ils piétinaient sur place, frémissant de l’attente incertaine et de l’inutilité de leurs jours, qui passaient...

La guerre vint trancher l’indécision. Ils l’acclamèrent. Elle choisissait pour eux. Ils se lancèrent à sa suite. Marcher à la mort, soit! Mais marcher, c’est vivre. Les bataillons partaient en chantant, trépignant d’impatience, des dahlias au képi, les fusils pomponnés de fleurs. Les réformés s’engageaient, les adolescents se faisaient inscrire, les mères les poussaient en avant. On eût dit un départ pour les Jeux Olympiques.

De l’autre côté du Rhin, la jeunesse était de même. Et, là-bas, comme ici, leurs dieux les escortaient: Patrie, Justice, Droit, Liberté, Progrès du monde, rêves Édéniques de l’humanité renouvelée,--toute la fantasmagorie d’idées mystiques dont s’enveloppent les passions des jeunes gens. Aucun d’eux ne doutait que sa cause ne fût la bonne. A d’autres, de discuter! Ils étaient la preuve vivante. Qui donne sa vie se passe d’autre argument.

Mais les hommes plus âgés, qui restaient en arrière, n’avaient pas leurs raisons pour s’abstenir de la raison. Elle leur était confiée, afin qu’ils en usassent, non pour la vérité, mais bien pour la victoire. Dans les guerres d’aujourd’hui, qui englobent les peuples entiers, la pensée est enrôlée; aussi bien que les canons, la pensée tue; elle tue l’âme; elle tue au delà des mers, elle tue au delà des siècles: c’est la grosse artillerie, qui travaille à distance. Tout naturellement, Clerambault pointait ses pièces. La question n’était déjà plus pour lui de voir clair, de voir large, d’embrasser l’horizon, mais de viser l’ennemi. Il avait l’illusion de secourir son fils.

Avec une inconsciente et fiévreuse mauvaise foi, qu’entretenait son affection, il quémanda dans tout ce qu’il voyait, entendait ou lisait, des arguments pour étayer sa volonté de croire en la sainteté de la cause. Tout ce qui pouvait prouver que l’ennemi seul avait voulu la guerre, que l’ennemi seul était l’ennemi de la paix, que faire la guerre à l’ennemi c’était encore vouloir la paix. Les preuves ne manquaient pas. Elles ne manquent jamais. Ouvrir, fermer les yeux, à propos, tout est là.--Et, pourtant, Clerambault n’était pas entièrement satisfait. Le secret malaise, où ces demi-vérités, ces vérités à queues de mensonges, mettaient sa conscience d’honnête homme, se traduisait par une irritation de plus en plus passionnée contre l’ennemi. Et, parallèlement,--(tels les deux seaux d’un puits: quand l’un monte, l’autre descend)--son enthousiasme patriotique grossissait et noyait dans une ivresse salutaire ses derniers tourments d’esprit.

Maintenant, il était à l’affût des moindres faits des journaux, à l’appui de sa thèse; et bien qu’il sût que penser de la véracité de ces feuilles, il ne la mettait jamais en doute, quand leurs assertions servaient sa passion avide et inquiète. Il adopta, pour l’ennemi, le principe que «_le pire est toujours certain_». Il fut presque reconnaissant à l’Allemagne de lui fournir, par ses actes de cruauté et ses violations répétées du droit, la solide confirmation de la sentence que, pour plus de sûreté, il avait prononcée d’avance.

L’Allemagne lui fit bonne mesure. Jamais État en guerre ne sembla plus pressé de soulever contre lui la conscience universelle. Cette nation apoplectique, qui crevait de sa force, s’était ruée sur l’adversaire, dans un délire d’orgueil, de colère et de peur. La bête humaine, lâchée, fit, dès ses premiers pas, un cercle d’horreur méthodique autour d’elle. Toutes les brutalités des instincts et de la foi étaient savamment excitées par ceux qui la tenaient en laisse, par ses chefs officiels, son grand État-Major, ses professeurs enrégimentés, ses pasteurs aux armées. La guerre a toujours été, sera toujours le crime. Mais l’Allemagne l’organisait, comme elle fait de tout le reste. Elle mettait en code le meurtre et l’incendie. Là-dessus, un mysticisme colérique, fait de Bismarck, de Nietzsche, et de la Bible, versait son huile bouillante. Le Surhomme et le Christ étaient mobilisés, pour écraser le monde et le régénérer.--La régénération commença en Belgique. Dans mille années d’ici, on en parlera encore. Le monde épouvanté assistait au spectacle infernal de la vieille civilisation d’Europe, plus de deux fois millénaire, s’écroulant sous les coups barbares et savants de la grande nation qui en était l’avant-garde,--l’Allemagne, riche d’intelligence, de science et de puissance,--en quinze jours de guerre, docile et dégradée. Mais ce que ne prévoyaient pas les organisateurs du délire germanique, c’est que, comme le choléra qu’apportent les armées, il gagnerait l’autre camp et qu’une fois installé dans les pays ennemis il ne délogerait plus avant d’avoir infecté l’Europe entière et de l’avoir rendue inhabitable pour des siècles. Dans toutes les folies, dans toutes les violences de cette guerre atroce, l’Allemagne donna l’exemple. Son grand corps plus charnu, mieux nourri, offrait à l’épidémie une plus large prise; elle fut foudroyante. Mais quand le mal commença à s’atténuer chez elle, il s’était infiltré chez les autres, sous la forme d’une fièvre lente et tenace, qui, de semaine en semaine, jusqu’à l’os s’incrusta.

Aux insanités des penseurs d’Allemagne répondirent sans tarder les extravagances des parleurs de Paris et d’ailleurs. C’étaient les héros d’Homère. Mais ils ne se battaient point. Ils n’en criaient que mieux. On n’insultait pas seulement l’adversaire, on insultait son père, ses grands-pères, sa lignée tout entière; on fit mieux, on nia son passé. Le plus infime académicien travaillait avec rage à diffamer la gloire des grands hommes endormis dans la paix du tombeau.

Clerambault écoutait, écoutait, absorbait... Il était pourtant un des rares poètes français qui eussent, avant la guerre, des relations européennes et dont l’œuvre eût trouvé des sympathies en Allemagne. A la vérité, il ne parlait aucune langue étrangère, en bon vieil enfant gâté de France, qui ne se donne point la peine d’aller faire visite aux autres, sûr qu’on viendra chez lui. Du moins, il les recevait bien, son esprit était dénué de partis pris nationaux, et l’intuition du cœur suppléait aux lacunes de l’instruction pour lui faire prodiguer sans compter son admiration aux génies étrangers. Mais à présent qu’on lui apprenait qu’il fallait se méfier de tout, («Taisez-vous! Méfiez-vous!») que Kant menait à Krupp, il n’osait plus admirer sans garantie officielle. La sympathique modestie, qui lui faisait, en temps de paix, respectueusement accepter, comme parole d’Évangile, ce que publiaient les hommes instruits et considérés, avait pris, en temps de guerre, les proportions d’une fabuleuse crédulité. Il gobait, sans faire: «ouf!» les étranges découvertes dont s’avisaient à présent les intellectuels de son pays, fouillant et piétinant l’art, la science, l’intelligence, l’âme de l’autre pays, au cours des siècles,--ce travail de délirante mauvaise foi, qui niait au peuple ennemi tout génie, et retrouvait dans ses plus hauts titres de gloire la marque de son infamie actuelle, à moins qu’on ne lui dérobât ces titres en les attribuant à une autre race.

Clerambault en était confondu, hors de lui, et,--(il ne se l’avouait pas),--au fond, il jubilait.

* * * * *

Pour partager son exaltation et pour l’entretenir avec de nouveaux arguments, il alla trouver son ami Perrotin.