Clerambault

Part 20

Chapter 203,732 wordsPublic domain

--Enfin, pour parler franc, il y a du danger. Depuis trop longtemps, on les excite. Vous êtes haï. Votre nom suffit à faire sortir les yeux de la tête à quelques-uns de ces imbéciles, qui ne vous connaissent que par leurs journaux. Et ceux qui les mènent cherchent un éclat. Par la maladresse même de vos ennemis, votre parole a eu plus de retentissement qu’ils ne pensaient. Ils craignent que ces idées ne se propagent, et ils veulent faire un exemple, qui effraie ceux qui vous suivent.

--Eh bien, mais, dit Clerambault, si vraiment il en est qui me suivent--(ce que je ne savais pas)--ce n’est pas le moment de me dérober; et puisqu’on veut faire de moi un exemple, je ne peux pas refuser.

Il semblait si bonhomme qu’ils se demandèrent s’il avait compris.

--Je vous dis que vous risquez gros, insista Gillot.

--Eh, mon ami, répliqua Clerambault, aujourd’hui, tout le monde risque.

--Il faut au moins que ce soit utile. Pourquoi faire leur jeu et aller se jeter dans la gueule du loup?

--Eh bien, je crois au contraire que cela peut nous être très bon, dit Clerambault, et que, quoi qu’il arrive, c’est le loup qui sera volé. Je vais vous expliquer... Ils répandent nos idées. La violence consacre la cause qu’elle persécute. Ils veulent effrayer. Ils effraieront... les leurs, les hésitants, les timorés. Laissons-les être injustes. Ce sera à leurs dépens.

Il paraissait oublier que ce serait aussi aux siens.

Ils virent qu’il était décidé; et, leur respect croissant avec leur inquiétude, ils déclarèrent:

--En ce cas, nous viendrons avec nos amis, pour vous accompagner.

--Non, non... Quelle idée! Vous voulez me rendre ridicule... Et d’abord, je suis sûr qu’il ne se passera rien du tout.

Leurs insistances furent inutiles.

--Vous ne m’empêcherez toujours pas de venir, moi, dit Moreau. Je suis aussi entêté que vous. Vous n’y couperez pas. Plutôt que de vous manquer, je passerai la nuit, assis sur le banc en face de votre porte.

--Allez vous coucher dans votre lit, mon cher ami, dit Clerambault, et dormez tranquillement. Vous viendrez demain, puisque vous le voulez. Mais vous perdrez votre temps. Il n’arrivera rien. Embrassez-moi, tout de même.

Ils l’embrassèrent affectueusement.

--Voyez-vous, dit Gillot sur le pas de la porte, on a charge de vous. On est un peu votre fils.

--C’est vrai, dit Clerambault, avec un bon sourire.

Il pensait à son fils. Et, refermant la porte, il fut quelques minutes avant de s’apercevoir qu’il rêvait debout, la lampe à la main, immobile, dans l’antichambre où il venait de reconduire ses jeunes amis. Il était près de minuit, et Clerambault était las. Cependant, au lieu de rentrer dans la chambre conjugale, il retourna machinalement dans son cabinet. L’appartement, la maison, la rue, étaient endormis. Il s’assit et retomba dans son immobilité. Il regardait devant lui, vaguement, sans la voir, le reflet de la lumière sur le cadre vitré d’une gravure de Rembrandt, _la Résurrection de Lazare_, clouée à l’un des montants de sa bibliothèque... Il souriait à une chère figure. Elle venait d’entrer sans bruit. Elle était là.

--Cette fois, tu es content? pensait-il. C’est bien ce que tu voulais?

Et Maxime disait:

--Oui.

Il ajoutait avec malice:

--Ce n’a pas été sans peine que je t’ai formé, papa.

--Oui, disait Clerambault, nous avions bien des choses à apprendre de nos fils.

Ils se regardaient en silence, et ils se souriaient.

* * * * *

Clerambault se coucha. Sa femme était endormie. Aucun souci ne lui avait fait perdre la paix de ces sommeils profonds, où certaines âmes s’engouffrent comme dans une tombe. Celle de Clerambault était moins pressée d’y entrer. Étendu sur le dos, il resta, les yeux ouverts, immobile, toute la nuit.

Pâles lueurs de la rue, douces demi-ténèbres. De tranquilles étoiles battaient, dans le ciel sombre. Une d’elles glissait et décrivit un cercle: un avion qui veillait sur la ville endormie. Les yeux de Clerambault le suivaient dans son vol et planaient avec lui. Son oreille attentive percevait maintenant le ronflement lointain de la planète humaine. Une musique des sphères, que n’avaient point prévue les sages d’Ionie...

Il était heureux. Son corps et son esprit lui semblaient allégés; ses membres, détendus ainsi que ses pensées, se laissaient porter, flottaient... Les images de la journée fiévreuse et fatiguée le rencontrèrent au passage, mais ne l’arrêtèrent point... Un vieil homme bousculé par une bande de jeunes bourgeois... Trop de gestes, trop de bruit!... Mais ils sont déjà loin. Telles, des figures qu’on voit un instant grimacer aux portières d’un train en marche. Le train a fui. La vision s’enfonce dans le tunnel qui gronde... Et sur le ciel nocturne, l’étoile mystérieuse continue de glisser. Autour, les espaces taciturnes, la sombre transparence et la fraîcheur glacée de l’air sur l’âme nue. Infini de la vie dans une goutte de vie, dans l’étincelle d’un cœur qui est près de s’éteindre, mais qui s’est affranchi et sait qu’il rentrera bientôt dans le grand foyer.

Et, comme le bon intendant d’un bien qui lui a été confié, Clerambault dressait le bilan de sa journée. Il revoyait ses essais, ses efforts, ses élans, ses erreurs. Qu’il restait peu de sa vie! Presque tout ce qu’il avait construit, il l’avait ensuite détruit, de ses mains; il avait nié, du même cœur qu’il avait affirmé; il n’avait pas cessé d’errer dans la forêt des doutes et des contradictions, meurtri, saignant, n’ayant pour s’orienter que les étoiles entrevues, qui paraissaient et disparaissaient entre les branches. Quel sens avait cette longue course tumultueuse, qui se brisait dans la nuit?--Un seul. Il avait été libre...

_Libre_... Qu’était-ce donc que cette Liberté, qui l’inondait de son impérieuse ivresse,--Liberté dont il se sentait le maître et la proie,--cette _Nécessité d’être libre_? Il n’en était pas dupe; il savait bien que, pas plus que les autres, il n’était libre de l’enchaînement éternel; mais la consigne qu’il avait reçue était différente des autres, car tous n’ont pas la même. Le mot de Liberté n’exprime qu’un des ordres--haut et clair--de l’invisible Souveraine qui régit les mondes,--la Nécessité. C’est elle qui suscite la révolte des Précurseurs et qui les met aux prises avec le lourd passé, que traînent les aveugles multitudes. Car elle est le champ de bataille de l’éternel Présent, où luttent éternellement le Passé et l’Avenir. Et sur ce champ se brisent sans cesse les lois anciennes, afin de faire place aux lois nouvelles, qui seront brisées à leur tour.

O Liberté, tu portes toujours des chaînes, mais ce ne sont plus celles, trop étroites, du passé; chacun de tes mouvements élargit ta prison. Qui sait? Qui sait?... Plus tard!... A force d’écarter les murs de la prison...

En attendant, ceux que tu veux sauver s’acharnent à te perdre. Tu es l’Ennemie publique. Tu es _L’Un contre tous_--(Ainsi l’ont-ils nommé, le faible, l’incertain, le médiocre Clerambault; mais ce n’est pas à lui qu’il songe en ce moment; c’est à Celui qui fut toujours, depuis qu’il y a des hommes, Celui qui n’a cessé de combattre leurs folies pour les en délivrer,--_L’Un contre qui ils sont tous_)... Combien de fois, dans les siècles, l’ont-ils rejeté, écrasé! Mais au sein de l’angoisse, une joie surnaturelle l’envahit et l’emplit. Il est le grain sacré, le grain d’or de la Liberté. Dans le noir Destin du monde--(de quel épi, tombée?)--roule, depuis le chaos, la semence de lumière. Au fond du cœur sauvage de l’homme, la frêle s’incrusta. Le long du flot des âges, elle subit l’assaut des lois élémentaires, qui ploient et broient la vie. Mais inlassablement, le grain d’or a grandi. L’homme, de toutes les bêtes, la bête la plus désarmée, marcha contre la Nature et lui livra combat. Et chacun de ses pas fut payé de son sang. Dans ce duel gigantesque, il a eu à poursuivre, non seulement hors de lui, mais en lui, la Nature, puisqu’il y participe. C’est la plus dure bataille, celle que l’homme, divisé, livre contre lui-même. Qui vaincra? D’un côté, la Nature sur son chariot d’airain, qui emporte les mondes, les peuples, dans l’abîme. De l’autre, le Verbe libre. Esclaves, riez de lui!... «Ridicule!» disent-ils, ces dévots de la Force. «Un roquet qui jappe sous les roues d’un rapide!»--Oui, si l’homme n’était qu’un morceau de matière, qui saigne et crie en vain, sous le marteau-pilon de la Fatalité! Mais l’Esprit est en lui,--l’éclair qui sait frapper Achille droit au talon et Goliath au front. Qu’il arrache un écrou, et le rapide culbute, et sa course est brisée!... Tourbillons planétaires, obscures masses humaines, roulez à travers les siècles, sillonnées des éclairs de l’Esprit libérateur: Bouddhâ, Jésus, les Sages, et les Briseurs de chaînes... L’éclair vient, je le sens qui crépite dans mes os, comme sous le fer des chevaux le feu dans le silex. L’air tremble, les grandes ondes courent... Le frisson précurseur... Les nuées étouffantes de la haine se resserrent, elles se choquent... O feu! tu vas jaillir!... Vous qui êtes seuls contre tous, de quoi gémissez-vous? Vous avez échappé au joug qui vous écrasait. Comme en un cauchemar où l’on est englouti, on se débat, on s’arrache aux eaux noires du rêve, on surnage, on replonge, on suffoque... Et voici que, d’un coup de reins désespéré, on se rejette hors du flot, et on retombe... Sauvé!... sur les cailloux de la rive... Ils me meurtrissent. Tant mieux! Je m’éveille à l’air libre...

Maintenant, monde menaçant, je suis libre de tes fers, tu ne peux plus m’y remettre. Et vous qui me combattez, ma volonté détestée, ma volonté est en vous. Vous voulez, comme moi, être libres. Vous souffrez de ne point l’être. Et c’est votre souffrance qui vous fait mes ennemis. Mais quand vous me tueriez, la lueur qui est en moi et que vous avez vue, il ne dépend plus de vous de ne plus l’avoir vue, ni, l’ayant vue une fois, de renoncer à l’avoir. Frappez donc! En luttant contre moi, vous luttez contre vous: d’avance, vous êtes vaincus. Et moi, en me défendant, c’est vous que je défends. L’_Un contre tous_ est l’_Un pour tous_. Et il sera bientôt l’_Un avec tous_...

Je ne resterai pas seul. Je ne l’ai jamais été. A vous, frères du monde! Si loin que vous soyez, répandus sur la terre comme une volée de grain, vous êtes tous ici, à mes côtés: je le sais. Car jamais la pensée de l’homme solitaire n’est, comme lui, isolée. L’idée qui surgit en l’un germe déjà en d’autres; et quand un malheureux, méconnu, outragé, la sent lever dans son cœur, qu’il ait joie! C’est que la terre se réveille... La première étincelle qui brille en une âme seule est la pointe du rayon qui va percer la nuit. Viens donc, lumière! Brûle la nuit qui m’entoure et celle qui me remplit!... «Clerambault!»

* * * * *

Elle était revenue, la fraîche lumière du jour. Aussi jeune, aussi neuve. Les souillures des hommes ne l’effleurent pas. Le soleil les boit, comme une brume.

Mᵐᵉ Clerambault s’éveilla, et elle vit son mari, les yeux ouverts. Elle crut qu’il venait de s’éveiller aussi:

--Tu as eu un bon sommeil, dit-elle. Tu n’as pas bougé, de la nuit.

Il ne la démentit pas, mais sourit aux longs voyages qu’il avait faits. L’Esprit, l’oiseau fougueux, qui vole à travers la nuit...--Il reprit pied. Il se leva.

A la même heure, un autre se levait, qui n’avait pas dormi plus que lui, cette nuit, qui avait, comme lui, évoqué son fils mort, et qui pensait à lui--à lui, Clerambault, qu’il ne connaissait pas--avec la fixité de la haine.

* * * * *

Une lettre de Rosine arriva, par le premier courrier. Elle confiait à son père le secret que Clerambault avait deviné depuis longtemps. Daniel s’était déclaré. Ils se marieraient, à son prochain retour du front. Elle demandait, pour la forme, le consentement des parents. Elle savait si bien qu’ils voulaient ce qu’elle voulait! Sa lettre rayonnait un bonheur dont rien ne venait troubler la certitude triomphante. L’énigme funèbre du monde déchiré avait maintenant un sens! Ce jeune amour absorbant ne trouvait pas que la souffrance universelle fût un prix trop élevé pour la fleur qu’il cueillait sur ce rosier sanglant. Elle gardait pourtant son cœur compatissant. Elle n’oubliait point les autres et leur peine, son père et ses soucis; mais elle les entourait de ses bras heureux; elle avait l’air de leur dire, avec une naïve et tendre outrecuidance:

--«Chers amis, ne vous tourmentez donc plus toujours de vos idées! Vous n’êtes pas raisonnables. Il ne faut pas être tristes. Vous voyez bien que le bonheur vient...»

Clerambault, attendri, riait en lisant la lettre...

Sans doute, le bonheur vient! Mais tout le monde n’a pas le temps de l’attendre... Salue-le de ma part, petite Rose, et ne le laisse plus partir...

* * * * *

Vers onze heures, le comte de Coulanges passa prendre de ses nouvelles. Il avait trouvé Moreau et Gillot, qui montaient la garde, à la porte. Ainsi qu’ils l’avaient promis, ils venaient escorter Clerambault; mais, comme ils étaient arrivés une heure plus tôt qu’il n’était nécessaire, ils n’osaient se présenter. Clerambault les fit appeler et les plaisanta de leur excès de zèle. Ils convinrent qu’ils se méfiaient de lui; ils craignaient qu’il ne déguerpît de la maison, sans les attendre. Et Clerambault avoua qu’il y avait songé.

Les nouvelles du front étaient bonnes. Depuis peu, l’offensive allemande paraissait arrêtée, et d’étranges symptômes de fléchissement se faisaient sentir; des bruits, qui semblaient fondés, laissaient supposer dans cette masse formidable un travail secret de désorganisation. Elle avait, disait-on, atteint la limite de ses forces, et elle l’avait dépassée. L’athlète était fourbu. On parlait de contagion de l’esprit révolutionnaire, rapporté de Russie par les troupes allemandes du front oriental.

Avec la mobilité coutumière de l’esprit français, les pessimistes d’hier criaient la victoire prochaine. Moreau et Gillot escomptaient l’apaisement des passions et, dans un bref délai, le retour au bon sens, la réconciliation des peuples, le triomphe des idées de Clerambault. Clerambault les engagea à ne pas se faire trop d’illusions. Et il s’amusa à leur décrire ce qui se passerait, quand la paix serait signée (car il fallait bien qu’elle le fût, un jour!).

--Il me semble, dit-il, que je vois, en planant sur la ville, comme le Diable boiteux, la nuit, la première nuit qui suivra l’armistice. Je vois, dans les maisons dont les volets sont clos aux cris de joie de la rue, les innombrables cœurs en deuil; tendus pendant des années dans la dure pensée d’une victoire qui donne à leur misère un sens, un faux semblant de sens, maintenant, ils vont pouvoir se détendre, ou se briser, dormir, mourir enfin! Les politiciens songent à la façon la plus preste et la plus lucrative d’exploiter la partie gagnée, ou d’opérer un rétablissement sur le trapèze, s’ils ont mal calculé. Les professionnels de la guerre cherchent à faire durer le plaisir, ou, s’il ne leur est pas permis, à le renouveler, le plus tôt qu’il sera possible. Les pacifistes d’avant-guerre se retrouvent au poste, tous sortis de leurs trous; ils s’étalent en démonstrations émouvantes. Les vieux maîtres, qui ont battu le tambour à l’arrière pendant cinq ans, reparaissent, la palme d’olivier à la main, souriants, la bouche en cœur, parlant d’amour. Les combattants qui juraient, dans la tranchée, de ne jamais oublier, sont prêts à accepter toutes les explications, les congratulations et les poignées de main qu’on voudra leur donner. Il est bien trop pénible de ne pas oublier! Cinq ans de fatigues écrasantes disposent aux complaisances, par lassitude, par ennui, par désir d’en finir. Les flonflons de la victoire étouffent les cris de douleur des vaincus. Le plus grand nombre ne penseront qu’à reprendre les vieilles habitudes somnolentes d’avant-guerre. On dansera sur les tombes, et puis, on dormira. La guerre ne sera plus qu’une vanterie de veillée. Et qui sait? Ils réussiront peut-être si bien à ne plus se souvenir, qu’ils aideront les maîtres de la danse (la Camarde) à la recommencer. Pas tout de suite, mais plus tard, quand on aura bien dormi... Ainsi, ce sera la paix partout--en attendant que ce soit partout la guerre nouvelle. Paix et guerre, mes amis, au sens où on les entend, ne sont que deux étiquettes pour un même flacon. Comme disait le roi Bomba de ses vaillants soldats, «habillez-les en rouge, habillez-les en vert, ils foutront le camp tout de même!» Vous dites paix, vous dites guerre; il n’y a ni paix ni guerre, il y a servitude universelle, mouvements de multitudes entraînées, comme un flux et un reflux. Et il en sera ainsi, tant que de fortes âmes ne s’élèveront pas au-dessus de l’océan humain et n’oseront pas la lutte, qui paraît insensée, contre la fatalité qui remue ces lourdes masses.

--Lutter contre la Nature? dit Coulanges. Vous voulez forcer ses lois?

--Il n’y a pas, dit Clerambault, une seule loi immuable. Les lois, comme les êtres, vivent, changent et meurent. Et le devoir de l’esprit, bien loin de les accepter, comme disaient les stoïciens, est de les modifier, de les recouper à sa mesure. Les lois sont la forme de l’âme. Si l’âme grandit, qu’elles grandissent avec elle! Il n’est de juste loi que celle qui est juste à ma taille... Ai-je tort de vouloir que le soulier soit fait pour le pied, et non le pied pour le soulier?

--Je ne dis pas que vous ayez tort, reprit le comte. Vouloir forcer la nature, nous le faisons en élevage. Même la forme et l’instinct des bêtes peuvent être modifiés. Pourquoi pas la bête humaine?... Non, je ne vous blâme point. Je soutiens au contraire que le but et le devoir de tout homme digne de ce nom est justement, comme vous dites, de forcer la nature humaine. C’est la source du vrai progrès. Même tenter l’impossible a une valeur concrète.--Mais cela ne veut point dire que ce que nous tentons, nous le réussirons.

--Nous ne le réussirons pas, pour nous et pour les nôtres. C’est possible. C’est probable. Notre malheureuse nation, peut-être notre Occident, est sur une pente funeste; j’ai peur qu’il ne s’achemine très vite à son déclin, par le fait de ses vices et de ses vertus qui ne sont pas beaucoup moins meurtrières, de son orgueil et de ses haines, de ses jalouses rancunes de grand village, de l’écheveau sans fin de ses revanches, de son aveuglement obstiné, de sa fidélité accablante au passé, de sa conception surannée de l’honneur et du devoir, qui conduit à sacrifier l’avenir aux tombeaux. Je crains bien que le suprême avertissement de cette guerre n’ait rien appris à son héroïsme tumultueux et paresseux... En d’autres temps, j’aurais été accablé par cette pensée. Maintenant, je me sens détaché, comme de mon propre corps, de ce qui doit mourir; je n’ai plus avec lui d’autre lien que la pitié. Mais mon esprit est frère de ce qui, sur quelques points du globe, reçoit le feu nouveau. Connaissez-vous les belles paroles du Voyant de Saint-Jean-d’Acre[4]?

«_Le Soleil de Vérité est comme l’astre des cieux, qui a des orients nombreux. Un jour, il se lève au signe du Cancer, un autre au signe de la Balance. Mais le soleil est un soleil unique. Une fois, le Soleil de Vérité lança ses feux du zodiaque d’Abraham, puis il se coucha au signe de Moïse et embrasa l’horizon; ensuite, il se leva au signe du Christ, brûlant et resplendissant. Ceux qui étaient attachés à Abraham, le jour où la lumière brilla sur le Sinaï, ceux-là devinrent aveugles. Mais mes yeux seront toujours,--à quelque point qu’il se lève,--attachés au soleil levant. Même si le soleil se levait à l’Occident, il serait toujours le soleil._»

* * * * *

--C’est du Nord aujourd’hui que nous vient la lumière, dit Moreau, en riant.

* * * * *

Bien que la convocation ne fût que pour une heure, et que midi vînt à peine de sonner, Clerambault était pressé de sortir; il craignait d’être en retard.

Il n’eut pas loin à aller. Ses amis n’eurent pas à le défendre contre la meute qui l’attendait aux abords du Palais, fort clairsemée d’ailleurs: car les nouvelles du jour la distrayaient de celles de la veille. A peine quelques lâches mâtins, plus bruyants qu’inquiétants, eussent tâché, tout au plus, de donner un coup de dent, prudemment, par derrière.

Ils étaient arrivés au coin de la rue de Vaugirard et de la rue d’Assas. Clerambault, s’apercevant d’un oubli, quitta un moment ses amis, pour remonter prendre des papiers dans son appartement. Ils restèrent, à l’attendre. Ils le virent traverser la chaussée. Sur le trottoir d’en face, près d’une station de voitures, un homme de son âge, un bourgeois aux cheveux gris, pas très grand, un peu lourd, l’aborda. Ce fut si bref qu’ils n’eurent même pas le temps de crier. Un échange de mots, un bras qui se tend, un coup qui claque. Ils le virent chanceler et coururent.--Trop tard!

Ils l’étendirent sur un banc. Une foule, plus curieuse qu’émue (on en avait tant vu! on en avait tant lu!) se pressait, regardait:

--Qui est-ce?

--Un Défaitiste.

--Ça va bien, alors. Ces salauds nous ont fait assez de mal!

--Il y a plus grand mal que de souhaiter que la guerre finisse.

--Il n’y a qu’un moyen qu’elle finisse, c’est de la faire jusqu’au bout. Ce sont les pacifistes qui prolongent la guerre.

--Tu peux dire qu’ils l’ont causée. Sans eux, il n’y en aurait pas eu. Le Boche comptait sur eux...

Et Clerambault, dans une demi-conscience, pensait à la vieille femme, qui traînait son fagot au bûcher de Jean Huss... «_Sancta simplicitas!_»

Vaucoux n’avait pas fui. Il s’était laissé prendre des mains le revolver. On lui tenait les bras. Il restait immobile et regardait sa victime, qui le regardait. Tous deux pensaient à leurs fils.

Moreau menaçait Vaucoux. Impassible, raidi dans sa foi haineuse, Vaucoux dit:

--J’ai tué l’ennemi.

Gillot, penché sur Clerambault, le vit faiblement sourire, en regardant Vaucoux:

--Mon pauvre ami! pensait-il. C’est en toi qu’est l’ennemi...

Il referma les yeux... Les siècles passent...

--Il n’y a plus d’ennemis...

Clerambault goûtait la paix des mondes à venir.

* * * * *

Comme il avait déjà perdu connaissance, ses amis le portèrent dans la maison de Froment, qui était à quelques pas. Mais avant qu’ils entrassent, sa vie l’abandonna.

Ils l’avaient déposé sur un lit, dans la chambre à côté de celle où gisait, entouré de ses compagnons, le jeune paralytique. La porte restait ouverte. L’ombre de l’ami mort leur semblait auprès d’eux.

Amèrement, Moreau s’indignait de l’absurdité du meurtre qui, au lieu de frapper ou l’un des grands forbans de la réaction triomphante, ou l’un des chefs reconnus des minorités révolutionnaires, atteignait un homme inoffensif, indépendant, fraternel à tous, et presque trop porté à tout comprendre.

Mais Edme Froment dit: