Part 21
--La haine ne se trompe pas. Un sûr instinct la guide... Non, elle a bien visé. Souvent, l’ennemi voit plus clair que l’ami. N’essayons point de nous faire illusion! Le plus dangereux adversaire de la société et de l’ordre établis, de ce monde de violences, de mensonges et de basses complaisances,--c’est, ce fut toujours l’homme de paix absolue et de libre conscience. Jésus n’a pas été mis en croix par hasard. Il devait être, il serait encore supplicié. L’homme de l’Évangile est le révolutionnaire, de tous le plus radical. Il est la source inaccessible, d’où jaillissent entre les brèches de la terre dure, les Révolutions. Il est le principe éternel de la non-soumission de l’Esprit à César, quel qu’il soit, à l’injuste Force. Ainsi se légitime la haine des valets de l’État, des peuples domestiqués, contre le Christ-aux-outrages qui les regarde et se tait, et contre ses disciples,--nous, les éternels réfractaires, les _Conscientious Objectors_ aux tyrannies d’en haut comme à celles d’en bas, à celles de demain comme à celles d’aujourd’hui.--nous, les Annonciateurs de Celui plus grand que nous, qui portera au monde la parole qui sauve, le Maître mis au tombeau, qui «sera en agonie jusqu’à la fin du monde» et toujours renaîtra,--l’Esprit libre, le Seigneur Dieu.
Sierre, 1916--Paris, 1920.
NOTES:
[1] “_L’UN CONTRE TOUS_” était le titre primitif sous lequel ce roman a été publié, d’abord, partiellement, en décembre 1917. Titre non sans ironie, qui s’inspire, en retournant les termes, de celui de La Boëtie: _Le Contr’Un_. Il ne doit point donner à penser que l’auteur ait l’extravagante prétention d’opposer un seul homme à tous les hommes. Mais il sonne l’appel au combat, nécessaire aujourd’hui, de la conscience individuelle contre le troupeau.
[2] «_Puisque celui qui est détruit souffre, et que celui qui détruit ne jouit pas et bientôt est détruit pareillement, dis-moi ce qu’aucun philosophe ne sait dire: à qui plaît, ou à qui sert cette vie infortunée de l’univers, qui se conserve au détriment et par la mort de toutes les créatures qui le composent?_» (Leopardi.)
[3] «Simon et moi, nous comprîmes alors notre haine des étrangers, des barbares, et notre égotisme où _nous enfermons_ avec nous-mêmes toute notre petite famille morale. _Le premier soin de celui qui veut vivre, c’est de s’entourer de hautes murailles_; mais _dans son jardin fermé_ il introduit ceux que guident des façons de sentir et des intérêts analogues aux siens.» (_Un Homme libre._)
En trois lignes, trois fois cet «homme libre» exprime l’idée d’«_enfermer_»... «_fermer_»... «_s’entourer de murailles_»...
[4] «_Les Leçons de Saint-Jean d’Acre_», par Abd-Oul-Béha, recueillies dans sa prison par Laura Clifford Barney. Ce grand esprit universaliste, apparenté à celui de Tolstoy, dont il était le contemporain, fut le troisième chef du Bâbisme persan, ou Bébaïsme.