Clerambault

Part 19

Chapter 193,778 wordsPublic domain

Cependant, l’heure était sombre. On venait de passer le tournant de l’année 17 à 18. Les nuits d’hiver brumeuses étaient lourdes de l’attente de la ruée suprême des armées allemandes. Depuis des mois, elle s’annonçait par de menaçantes rumeurs; les raids des Gothas sur Paris, déjà, y préludaient. Les hommes de la guerre jusqu’au bout affectaient l’assurance, les journaux continuaient de hâbler, et Clemenceau n’avait jamais mieux dormi. Mais la tension des esprits se manifestait à l’âpreté croissante des haines civiles. On détournait sur les suspects de l’intérieur--les défaitistes, les pacifistes,--les angoisses publiques. Les procès de trahison réchauffaient, amusaient, le moral de l’arrière. On voyait se multiplier les mouchards Cornéliens, les dénonciateurs patriotiques, les témoins fanatiques; et l’aboiement de l’Accusateur public poursuivait furieusement durant des jours entiers les misérables bêtes traquées. Aussi, quand se leva, vers la fin du mois de mars, l’offensive allemande suspendue sur Paris, la haine sacrée entre concitoyens atteignit son zénith; et nul doute que si l’invasion avait fait sa trouée, avant qu’elle eût atteint les portes de la Ville, le poteau de Vincennes, cet autel de la Patrie vindicative et menacée, eût reçu ses victimes, innocentes ou coupables, prévenues ou jugées.

Clerambault fut plusieurs fois apostrophé dans la rue. Il ne s’en émouvait pas. Peut-être ne se rendait-il pas très bien compte du danger. Moreau le trouva, un jour, en train de discuter, au milieu d’un groupe de passants, avec un jeune bourgeois à l’air rageur, qui l’avait interpellé d’une façon blessante. Tandis qu’il parlait, on entendit à proximité l’explosion d’un obus de la «grosse Bertha». Clerambault ne parut pas le remarquer; et tranquillement il continuait d’exposer au colérique sa façon de penser. Il y avait quelque chose de comique dans cette obstination; et le cercle d’auditeurs qui, en bons Français, le sentirent, échangea des quolibets, pas très polis, mais dépourvus de méchanceté. Moreau prit le bras de Clerambault, pour l’entraîner. Clerambault s’arrêta, regarda les gens qui riaient, saisit à son tour le comique de la situation, et rit avec les autres.

--Quel vieux fou!... Hein! dit-il à Moreau qui l’entraînait.

--Il y en a d’autres. Qu’il prenne garde! dit Moreau, assez impertinemment.

Mais Clerambault ne voulait pas comprendre.

L’instruction de son procès venait d’entrer dans une phase nouvelle. Clerambault était inculpé d’infraction à la loi du 5 août 1914, «réprimant les indiscrétions en temps de guerre»: on l’accusait de propagande pacifiste dans les milieux ouvriers, où Thouron, disait-on, répandait les écrits de Clerambault, d’accord avec l’auteur. Rien n’était moins fondé: Clerambault n’avait connaissance d’aucune propagande de ce genre, et il ne l’avait pas autorisée. Thouron en pouvait témoigner.--Mais voici que, justement, Thouron n’en témoignait pas. Son attitude était étrange. Au lieu d’établir les faits, il biaisait, il avait l’air de cacher quelque chose; il y mettait même une sorte d’ostentation: il eût voulu éveiller les soupçons qu’il ne s’y fût pas mieux pris. Le malheur était que ces soupçons dérivaient vers Clerambault. Certes, il ne disait rien contre lui, contre quiconque. Il se refusait à rien dire. Mais il laissait entendre que s’il voulait parler... Il ne le voulait pas. On le confronta avec Clerambault. Il fut parfait, vraiment chevaleresque. Il mit la main sur son cœur; il protesta de son admiration filiale pour le «Maître», pour l’ «Ami». Clerambault, impatienté, le pressa de faire le récit exact de tout ce qui s’était passé entre eux; l’autre continuait d’attester son dévouement «indéfectible»: il ne dirait rien de plus, il n’ajouterait rien à ses dépositions, il prenait tout sur lui...

Il sortit de là grandi, et Clerambault suspect de se laisser abriter par le sacrifice de son leude. La presse n’hésita point: elle l’accusa de lâcheté. Cependant, les convocations succédaient aux convocations; depuis près de deux mois, Clerambault se rendait aux interrogatoires oiseux que le juge lui posait, sans qu’aucune décision se dessinât encore. Il eût semblé qu’un homme accusé sans preuves, maintenu si longtemps sous l’injurieux soupçon, eût droit à la sympathie publique. Mais on lui en voulait, au contraire, bien plus qu’auparavant; on lui en voulait de n’être pas encore condamné. Des racontars absurdes circulaient dans la presse. On prétendait que les experts avaient découvert, à la forme de certaines lettres, à des coquilles relevées dans une plaquette de Clerambault, qu’elle avait été imprimée par des Allemands. Ces niaiseries trouvaient accès dans la crédulité fabuleuse d’hommes qui avaient été intelligents (on l’assurait), avant la guerre... il y avait quatre ans de cela, mais il semblait des siècles...

Bref, les braves gens condamnaient un des leurs, sans plus ample informé; ce n’était pas la première fois, ce ne serait pas la dernière. L’opinion, bien stylée, s’indignait que Clerambault continuât de circuler en liberté; et les journaux de la réaction, qui craignaient que la proie ne leur échappât, accusaient la justice, tâchaient de l’intimider, réclamaient que le parquet civil fût dessaisi de l’affaire et qu’elle fût portée devant la juridiction militaire. Très vite, l’excitation monta à un de ces paroxysmes, qui sont, à Paris, généralement brefs, mais effrénés. Car ce peuple sensé délire périodiquement. On peut se demander comment des hommes qui, pour la plupart, ne sont point méchants et seraient naturellement portés à la tolérance mutuelle, voire à l’indifférence, peuvent en arriver à ces explosions de fanatisme colérique, où ils abdiquent à la fois leur cœur et leur bon sens. D’autres diront que ce peuple est femme par ses vertus, ainsi que par ses vices, que la finesse de ses nerfs, que sa sensibilité, qui ont toujours fait le prix de son art et de son goût, le livrent, par accès, à des crises d’hystérie. Mais je pense que tout peuple n’est homme que par accident, si l’on entend, par homme, animal raisonnable,--ce qui est bien flatteur, mais qui ne s’appuie sur rien. Les hommes n’usent de la raison que de loin en loin. Ils sont tout de suite fourbus par l’effort de penser. On les soulage en voulant pour eux, en voulant ce qui demande le moins d’efforts. Il n’en faut guère pour haïr une pensée nouvelle. Ne les condamnons point! L’Ami de tous les persécutés l’a dit, avec son héroïsme indulgent: «Ils ne savent ce qu’ils font.»

Il se trouva une feuille d’action nationaliste, pour attiser les instincts malfaisants qui couvent dans ces pauvres hommes. Elle vivait de l’exploitation du soupçon et de la haine. Elle appelait cela: travailler à la régénération de la France. La France se réduisait, pour elle, à soi et à ses amis. Elle publia contre «Cleramboche» une suite d’articles égorgeurs, comme ceux qui avaient si bien réussi contre Jaurès; elle ameutait l’opinion, clamant que des influences occultes s’employaient à protéger le traître, et que si l’on n’y veillait, on le laisserait échapper. Et elle fit appel à la justice populaire.

* * * * *

Victor Vaucoux haïssait Clerambault.

Il ne le connaissait point. La haine n’a point besoin de connaître. Mais s’il l’avait connu, il l’eût haï encore plus. Avant de savoir que Clerambault existât, il était son ennemi-né. Il y a des races d’esprits qui sont, dans chaque pays, plus ennemies entre elles que les races de peaux, ou que celles d’uniformes.

De bourgeoisie aisée de l’Ouest de la France, il appartenait à une famille de fonctionnaires de l’Empire et de l’Ordre Moral, retirée depuis quarante ans dans la hargne d’une opposition stérile. Il avait, en Charente, des propriétés, où il passait l’été; le reste du temps, à Paris. Une famille raréfiée,--phénomène courant dans sa classe. Il retournait contre elle et contre lui les instincts de gouvernement, dont il ne trouvait pas l’emploi dans la vie. Cette compression leur avait donné un caractère tyrannique. Il despotisait ses proches. Sans le savoir. Comme un droit et un devoir qui ne se discutent point. Le mot de tolérance n’avait pas de sens pour lui. _Il ne pouvait pas se tromper._ Cependant, il avait de l’intelligence, de la vigueur morale,--et même un cœur, mais le tout ligoté et serré sous un épais aubier, comme un vieux tronc noueux. Ses forces, privées d’expansion, s’étaient tassées. Il n’absorbait rien du dehors. Quand il lisait, quand il voyageait, c’était avec des yeux hostiles et le désir de se retrouver chez soi. Rien n’entamait l’écorce; toute sa vie lui venait du pied de l’arbre, de la terre:--_des Morts_.

Il était le type de cette fraction de la race qui, forte mais vieillie, n’a plus assez de vie pour se répandre au dehors, et se ramasse dans un sentiment de défense agressive. Elle observe avec méfiance, avec antipathie, les jeunes forces neuves qui débordent autour d’elle, dans son peuple et hors de son peuple, les nations et les classes qui grandissent, tous les efforts passionnés, maladroits, de rénovation sociale et morale. Elle a besoin, comme ce pauvre Barrès et son héros rabougri[3], de murailles, de barrières, de frontières, d’ennemis.

Dans cet état de siège, Vaucoux vécut et fit vivre les siens. Sa femme, douce, morose, effacée, avait trouvé l’unique moyen d’en sortir: elle était morte. Resté seul avec son deuil,--qu’il défendait jalousement, comme il défendait tout ce qui était à lui,--possesseur d’un fils unique de treize ans, il avait monté la garde autour de sa jeunesse et il lui avait appris à la monter avec lui. Étrange! Faire des fils, pour lutter contre l’avenir!... Abandonné à lui-même, le jeune garçon eût, d’instinct, trouvé la vie. Mais dans la geôle du père, il fut la proie du père. Une maison fermée. Peu de relations. Peu de livres. Peu de journaux. Une seule feuille, dont les principes pétrifiés répondaient au besoin de conservation (au sens cadavérique) de Vaucoux. Sa victime,--son fils,--ne pouvait lui échapper. Il lui inocula ses maladies d’esprit, comme ces insectes qui injectent leurs œufs dans le corps vivant d’un autre. Et quand la guerre éclata, il le mena au bureau de recrutement et le fit engager. Pour un homme de sa sorte, la Patrie était le plus pur de l’être, le saint des saints. Il n’avait pas besoin, pour en trouver l’ivresse, de l’aspirer dans l’air vibrant des suggestions de la foule: (il ne se mêlait pas à la foule.) La Patrie était en lui. La Patrie, le Passé, le Passé éternel.

Et son fils fut tué, comme celui de Clerambault, comme ceux de millions de pères, pour la foi de ces pères, pour l’idéal du passé, auquel ils ne croyaient pas.

Mais Vaucoux ne connut point les doutes de Clerambault. Douter! il ne savait point ce que c’était que douter! S’il se le fût permis, il se fût méprisé. Cet homme dur aimait passionnément son fils, quoiqu’il ne le lui eût jamais montré. Et il ne concevait pas d’autre façon de le prouver que par une haine passionnée contre qui l’avait tué. Il ne se comptait pas au nombre des meurtriers.

Les moyens de vengeance lui étaient mesurés. Rhumatisant, ankylosé d’un bras, il voulut s’engager, et ne fut pas accepté. Il fallait pourtant agir. Il ne le pouvait que par la pensée. Seul, dans sa maison déserte, avec pour compagnie, sa femme morte, son fils mort, il était, pendant des heures, livré à ses violentes méditations. Comme une bête en cage, qui secoue ses barreaux, elles tournaient furieusement dans le cercle de la guerre, que barraient les tranchées,--attendant pour se ruer et guettant la trouée.

Les articles de Clerambault, signalés par les hurleurs de la presse, l’exaspérèrent. Quoi! on parlait de lui arracher des dents l’os de la haine!... Par le peu qu’il connaissait de Clerambault, déjà, avant la guerre, il ne pouvait le souffrir. L’écrivain lui était antipathique par ses formes d’art nouvelles, et l’homme par son amour de la vie et des hommes, par son idéalisme démocratique, son optimisme un peu benêt, et ses aspirations européennes. Du premier coup d’œil, avec l’instinct du rhumatisant (d’esprit et d’articulations), Vaucoux avait classé Clerambault parmi ceux qui font des courants d’air dans la maison aux portes et fenêtres closes,--la Patrie. La Patrie, comme il l’entendait: pour lui, il n’en était pas d’autre. Il n’eut pas besoin des excitations des journaux pour voir dans l’auteur de _l’Appel aux Vivants_ et du _Pardon aux Morts_, l’agent de l’ennemi,--l’ennemi.

Et sa fièvre de vengeance, qui se rongeait, se jeta sur cet aliment.

* * * * *

Ah! Dieu! qu’il est commode de haïr sans comprendre ceux qui ne pensent pas comme vous!

Clerambault n’avait plus cette ressource. Il comprenait ceux qui le détestaient. Il les comprenait parfaitement. Ces braves gens souffraient, jusqu’à la fureur, de l’injustice de l’ennemi. Sans doute, parce qu’elle les atteignait. Mais aussi, loyalement, parce qu’elle était l’Injustice, l’Injustice avec un grand I: car, comme ils étaient myopes, elle leur paraissait énorme et unique, elle bouchait le champ de leur vision. Combien est limitée, chez un homme ordinaire, la capacité de sentir et de juger! Submergé dans l’espace, il se raccroche aux premiers débris flottants; de même qu’il réduit à quelques couleurs le ruisseau de la lumière aux nuances infinies, le bien et le mal qui coulent dans les veines de l’univers ne lui sont perceptibles que s’il les embouteille dans quelques exemples choisis auprès de lui. Tout le bien, tout le mal du monde, tient dès lors dans le flacon. Il projette là-dessus toute sa puissance d’amour et de répulsion. Pour des milliers d’excellentes gens, la condamnation de Dreyfus, ou le torpillage du _Lusitania_, reste le Crime du siècle. Et les excellentes gens ne voient pas que le crime pave la route de la société, et qu’ils marchent dessus, sans qu’ils s’en doutent: car ils bénéficient d’injustices inconnues, et ils ne font rien pour les empêcher. De toutes ces injustices, quelles sont les plus affreuses, de celles qui retentissent, en longs et profonds échos dans la conscience du monde, ou de celles que connaît seule la victime étouffée?... Mais nos excellentes gens n’ont pas les bras assez larges pour embrasser toutes les misères. Qui trop embrasse, mal étreint. Ils n’en embrassent qu’une, mais ils l’étreignent bien. Et quand ils ont fait choix d’un crime pour le haïr, il absorbe toute la force de haine qui est dans leurs viscères; le chien ronge son os: garde-toi d’y toucher!

Clerambault y avait touché. S’il était mordu, il ne pouvait pas se plaindre. Il ne se plaignait pas. Les hommes ont raison de combattre l’injustice qu’ils voient. Et ce n’est pas leur faute s’ils ne voient que son gros orteil. Gulliver à Brobdignac. Chacun fait ce qu’il peut.

Ils mordaient.

* * * * *

C’était le Vendredi-Saint. La grande marée de l’invasion montait à l’assaut de l’Ile-de-France. Le jour de deuil sacré n’avait pas suspendu le massacre. La guerre laïque ne connaît plus la Trêve de Dieu. Christ venait d’être bombardé, dans une de ses églises. La nouvelle de l’explosion meurtrière de Saint-Gervais, à la tombée du jour, se répandait, avec la nuit, dans Paris sans lumière, qui s’enveloppait de deuil, de fureur et de peur.

Les amis attristés étaient réunis chez Froment. Sans s’être donné le mot, chacun était venu, parce qu’il savait trouver les autres. Ils voyaient de tous côtés la violence, dans le présent, dans l’avenir, chez l’ennemi, chez les leurs, dans le camp de la réaction comme de la révolution. Ils fondaient leur angoisse et leurs doutes en une même pensée. Et le sculpteur disait:

--Nos saintes convictions, notre foi dans la paix, dans la fraternité humaine, reposent en vain sur la raison et l’amour. N’y a-t-il donc aucun espoir qu’elles conquièrent les hommes? Nous sommes trop faibles!...

Et Clerambault, sans y penser, récita les paroles d’Isaïe, qui lui montaient à la mémoire:

--«_Les ténèbres couvrent la terre,_ _L’ombre enveloppe les peuples_...»

Il s’était arrêté. Mais, de son lit à peine éclairé, Froment invisible continua:

--«_Lève-toi, car sur la cime des monts_ _La Lumière vient_...»

--Elle vient, répéta dans l’ombre la voix de Mᵐᵉ Froment, assise au pied du lit à côté de Clerambault. Clerambault lui saisit la main. Ce fut comme un frisson d’eau qui passa par la chambre.

--Pourquoi dites-vous cela? demanda le comte de Coulanges.

--Parce que je _le_ vois.

--Je _le_ vois aussi, dit Clerambault.

Le docteur Verrier lui demanda:

--Qui?

Mais avant que la réponse eût été prononcée, tous savaient déjà le mot qui allait être dit:

--Celui qui porte la Lumière... Le Dieu qui vaincra.

--Attendre un Dieu! fit le vieil helléniste. Vous croyez au miracle?

--Le miracle, c’est nous. N’est-ce pas un miracle que, dans ce monde de perpétuelle violence, nous gardions la foi perpétuelle en l’amour et l’union des hommes?

Coulanges dit âprement:

--On attend le Christ pendant des siècles. Quand il vient, on l’ignore et on le crucifie. Ensuite, il est oublié, sauf par une poignée de pauvres gueux qui sont bons et bornés. Cette poignée grossit. Pendant une vie d’homme la foi est dans sa fleur. Après, on la dénature, elle est trahie par le succès, les disciples ambitieux, l’Église. Et il y en a pour des siècles... _Adveniat regnum tuum_... Où est-il, le règne de Dieu?

--En nous, dit Clerambault. La chaîne de nos épreuves et de nos espérances forme le Christ éternel. Nous devrions être heureux, en pensant au privilège que nous avons reçu d’abriter dans notre cœur, comme l’enfant dans la crèche, le Dieu nouveau.

--Et qui nous est le gage de sa venue? demanda le médecin.

--Notre existence, dit Clerambault.

--Nos souffrances, dit Froment.

--Notre foi méconnue, dit le sculpteur.

--Le seul fait que nous sommes, reprit Clerambault,--ce paradoxe jeté à la face de la Nature, qui le nie. Cent fois la flamme se rallume et s’éteint, avant de rester allumée. Chaque Christ, chaque Dieu s’est essayé à l’avance par une série de précurseurs. Ils sont partout, perdus, isolés dans l’espace, isolés dans les siècles. Mais ces solitaires, qui ne se connaissent pas, voient tous à l’horizon le même point lumineux. Le regard du Sauveur. Il vient.

Froment dit:

--Il est venu.

* * * * *

Quand ils se séparèrent, avec une émotion de mutuelle tendresse, et presque sans paroles, afin de ne point rompre le charme religieux qui les tenait, chacun se retrouva seul, dans la nuit de la rue, conservant le souvenir d’un éblouissement, qu’il ne pouvait plus comprendre. Le rideau était retombé; mais ils n’oublièrent plus qu’ils l’avaient vu se lever.

* * * * *

Quelques jours après, Clerambault, qui s’était rendu à la convocation du juge instructeur, rentra à sa maison, tout maculé de boue. Son chapeau, qu’il tenait à la main, était une loque; il avait les cheveux trempés par la pluie. En le voyant, la domestique poussa une exclamation. Il lui fit signe de se taire, et se dirigea vers sa chambre. Rosine était absente. Et les deux époux, restés seuls dans l’appartement vide, ne se voyaient plus qu’aux repas, où ils se parlaient le moins possible. Mais au cri de la domestique, Mᵐᵉ Clerambault pressentit un malheur nouveau; et les explications de la servante confirmant ses craintes, elle entra dans la chambre de Clerambault et s’exclama, à son tour:

--Ah, mon Dieu! Qu’est-ce que tu as fait, encore?

Clerambault, honteux, souriait timidement, s’excusait:

--J’ai glissé.

Il tâchait de dissimuler les traces du délit.

--Tu as glissé?... Tourne-toi!... Comme tu t’es arrangé!... Mon Dieu! on ne peut donc plus avoir un instant de tranquillité avec toi!... Tu ne regardes pas à tes pieds... Tu as de la boue jusqu’aux yeux... Et là, là, sur la joue...

--Oui, je crois que je me suis heurté...

--Ah! qu’on est malheureux!... Tu «crois» que tu t’es heurté... Tu as glissé?... tu es tombé?...

Elle le regarda en face:

--Ce n’est pas vrai!

--Je t’assure...

--Ce n’est pas vrai... Dis-moi la vérité... On t’a frappé?...

Il ne répondit pas.

--Ils t’ont frappé!... Ah! les sauvages!... Mon pauvre homme! Ils t’ont frappé!... Toi, si bon, toi qui dans toute ta vie n’as fait de mal à personne... Ah! c’est trop de méchanceté!...

Elle l’embrassa en sanglotant.

--Ma bonne femme! disait-il, très ému. Ça n’en vaut pas la peine. Et puis, je te salis, il ne faut pas me toucher...

--Cela ne fait rien, disait-elle. J’en ai trop sur le cœur. Pardon!

--Pardon de quoi!... Qu’est-ce que tu dis donc là?

--Moi aussi, j’ai été mauvaise pour toi. Je ne t’ai pas compris... (je ne te comprendrai jamais)... mais je sais bien que, quoi que tu fasses, tu ne veux rien que le bien. Et j’aurais dû te défendre, et je ne l’ai pas fait. Je t’en voulais, de ta sottise, (c’est moi qui suis une sotte), je t’en voulais de nous mettre mal avec tous... Mais, maintenant... non, c’est trop injuste!... Des hommes qui ne seraient pas dignes de dénouer les lacets de tes chaussures... Ils t’ont frappé!... Laisse-moi, que j’embrasse ta pauvre figure abîmée!

C’était bon de se retrouver, après s’être perdus! Quand elle eut bien pleuré au cou de Clerambault, elle l’aida à se rhabiller; elle lui baigna la joue avec de l’arnica; elle emporta ses vêtements pour les brosser. A table, elle le couvait de ses yeux fidèles et inquiets. Et lui s’efforçait de la distraire de ses craintes, en causant de vieilles choses familières. D’être tous deux seuls, ce soir, et sans enfants, les reportait aux anciennes années, aux premiers temps du mariage. Cette commémoration secrète avait une douceur mélancolique et apaisée, comme l’_Angélus_ du soir répand dans l’ombre qui vient un dernier rayonnement, attiédi, de l’_Angélus_ de midi.

Vers dix heures, on sonna. C’était Julien Moreau, avec son camarade Gillot. Ils avaient lu les journaux du soir qui racontaient l’incident, à leur manière. Les uns parlaient d’une correction exemplaire infligée par le mépris public, et ils rendaient hommage à l’indignation «spontanée» de la foule. Les autres, les journaux graves, voulaient bien déplorer, en principe, la justice populaire qui s’exerce sur la voie publique; mais ils en rejetaient la responsabilité sur la faiblesse du pouvoir, qui hésitait à faire la lumière tout entière. Il n’était pas impossible que leur blâme du gouvernement fût inspiré par le gouvernement: les politiciens avisés savent, à l’occasion, se faire forcer la main, pour accomplir ce qu’ils veulent, mais dont ils ne sont pas fiers. L’arrestation de Clerambault semblait donc imminente. Moreau et son ami se montraient inquiets. Clerambault leur fit signe de se taire, en présence de sa femme; et après avoir causé quelque temps de l’événement du jour, sur un ton de plaisanterie, il les emmena dans son cabinet. Il leur demanda ce qui les troublait. Ils lui montrèrent un article haineux de la feuille nationaliste, qui depuis des semaines s’acharnait contre Clerambault. Mise en goût par la manifestation du soir, elle convoquait ses amis, pour la renouveler le lendemain. Moreau et Gillot prévoyaient des scènes de violence, quand Clerambault se rendrait au Palais; et ils venaient l’engager à ne pas sortir de chez lui. Connaissant son caractère timide, ils pensaient n’avoir pas besoin d’insister. Mais pas plus que le jour où Moreau l’avait trouvé discutant au milieu d’un attroupement, Clerambault n’avait l’air d’entendre.

--Ne pas sortir? Pourquoi donc? Je ne suis pas souffrant.

--Ce serait plus prudent.

--Cela me fera du bien, au contraire.

--On ne sait pas ce qui peut arriver.

--On ne le sait jamais. Il est assez temps, lorsque c’est arrivé.