Part 18
«_Tu ne cede malis,_ _sed contra audentior ito_...
«Vous combattez pour nous. Notre cœur est en vous. Versez-nous votre souffrance. Je vous verse mon espérance, ma force et mon amour,--moi qui ne puis agir,--qui ne puis agir que par vous.»
* * * * *
Cette chaleur juvénile et les derniers mots, un peu mystérieux, émurent et intriguèrent Clerambault. Il évoquait l’image de la visiteuse, sur son seuil. Elle n’était plus très jeune: des traits bien dessinés, des yeux bruns et sérieux qui souriaient dans un visage fatigué. Où l’avait-il vue déjà? Tandis qu’il la fixait, l’image s’effaça.
Il la retrouva, deux ou trois jours après, à quelques pas de lui, dans une allée du Luxembourg. Elle passait. Il traversa l’allée, pour la rejoindre. Elle s’arrêta, en le voyant venir. Il lui demanda, la remerciant, pourquoi elle était partie si vite, sans se faire connaître. Et il s’aperçut à ce moment qu’il la connaissait depuis longtemps. Il la rencontrait naguère au Luxembourg, ou dans les rues autour, avec un grand garçon qui devait être son fils. Chaque fois qu’il les croisait, leurs regards le saluaient d’un sourire de respect familier. Et sans qu’il sût leur nom, sans qu’ils eussent jamais échangé une parole, ils faisaient partie, pour lui, de ces ombres amicales qui escortent notre vie quotidienne, et que nous ne remarquons pas toujours quand elles sont là, mais qui nous laissent un vide quand elles ont disparu. C’est pourquoi sa pensée se reporta aussitôt de la femme qui était devant lui au jeune compagnon qui manquait, à ses côtés. Et il dit, dans un élan d’intuition imprudente: (car, en ces temps de deuil, qui savait ceux qui étaient encore du nombre des vivants?)
--C’est votre fils qui m’a écrit?
--Oui, dit-elle. Il vous aime bien. Nous vous aimons depuis longtemps.
--Qu’il vienne!
Une ombre de tristesse enveloppa le visage de la mère.
--Il ne le peut pas.
--Où donc est-il? Au front?
--Ici.
Après un instant de silence, Clerambault demanda:
--Il est blessé?
--Voulez-vous le voir? dit la mère.
Clerambault l’accompagna. Elle se taisait. Il n’osait la questionner. Il dit:
--Du moins, vous, vous l’avez toujours...
Elle comprit et lui tendit la main:
--Nous sommes bien proches l’un de l’autre.
Il insista:
--Mais pourtant, vous l’avez.
--J’ai son âme, dit-elle.
Ils étaient arrivés à la maison,--une vieille demeure XVIIᵉ siècle, dans une de ces rues étroites et antiques, entre le Luxembourg et Saint-Sulpice, où subsiste encore la fierté recueillie du vieux Paris. La grande porte, même en plein jour, était fermée. Mᵐᵉ Froment, devançant Clerambault, monta le perron de quelques marches, au fond de la cour dallée, et entra dans l’appartement du rez-de-chaussée.
--Mon petit Edme, dit-elle en ouvrant la porte de la chambre, une surprise!... Devine!...
* * * * *
Clerambault vit un jeune homme, étendu dans un lit, et qui le regardait. La blonde figure de vingt-cinq ans, que rosissait le soleil du soir, était illuminée par deux yeux intelligents, et paraissait si saine et si reposée qu’on ne pensait pas à la maladie, d’abord, en la voyant.
--Vous!... dit-il, vous ici!...
Une joyeuse surprise rendit ses traits plus jeunes encore. Mais ni le corps, ni les bras que les draps recouvraient ne firent un mouvement; et Clerambault, s’approchant, remarqua que la tête seule vivait.
--Maman, tu m’as trahi... disait Edme Froment.
--Vous ne vouliez donc pas me voir? demanda Clerambault, penché sur l’oreiller.
--Ce n’est pas tout à fait cela, dit Edme. Je ne tenais pas beaucoup à être vu.
--Et pourquoi? dit Clerambault, d’une bonne voix, qu’il tâchait de faire rieuse.
--Parce qu’on n’invite pas les gens à venir, quand on n’est plus chez soi.
--Et où donc êtes-vous?
--Ma foi, je pourrais jurer... dans une momie d’Egypte.
Il indiqua du regard le lit, son corps immobile.
--La vie n’y est plus, dit-il.
--Tu es le plus vivant de nous tous, protesta une voix près de lui.
Clerambault remarqua, de l’autre côté du lit, un grand jeune homme, de l’âge d’Edme Froment, qui semblait plein de force et de santé. Edme Froment sourit et dit à Clerambault:
--Mon ami Chastenay a tant de vie qu’il m’en prête.
--Ah! si je pouvais te la donner! dit l’autre.
Les deux amis échangèrent un regard affectueux.
Chastenay continua:
--Je ne ferais que te rendre une partie de ce que j’ai reçu de toi.
Et s’adressant à Clerambault:
--C’est lui qui nous soutient tous. N’est-ce pas, Madame Fanny?
La mère dit tendrement:
--Mon grand fils!... C’est bien vrai.
--Vous abusez, dit Edme, de ce que je ne peux plus me défendre... (Parlant à Clerambault.) Vous le voyez, je suis pris, je ne puis bouger.
--Blessé?
--Paralysé.
Clerambault n’osa pas demander de détails.
--Vous ne souffrez pas? dit-il.
--Je devrais peut-être le souhaiter; la douleur est encore un lien qui nous rattache au rivage. Mais j’avoue que je m’accommode du lourd silence de ce corps où je suis engainé... N’en parlons plus. Du moins, l’esprit est libre. S’il n’est pas vrai qu’il «_agitat molem_», il s’en évade souvent.
--L’autre jour, dit Clerambault, il est venu me visiter.
--Ce n’est pas la première fois. Souvent, il est allé à vous.
--Je me croyais si bien seul...
--Vous souvenez-vous, dit Edme, de la parole de Randolph à Cecil: «_La voix d’un homme seul est capable en une heure de mettre en nous plus de vie que le fracas de cinq cents clairons sonnant sans trêve?_»
--C’est aussi vrai de toi, dit Chastenay.
Froment sembla ne pas l’entendre et reprit:
--Vous nous avez éveillés.
Clerambault regarda les beaux yeux courageux et calmes du gisant, et dit:
--Ces yeux n’en avaient pas besoin.
--Ils n’en ont plus besoin, dit Edme. On voit mieux à distance, quand on s’est éloigné. Mais quand j’étais tout près, je ne distinguais rien.
--Dites-moi ce que vous voyez...
--Il se fait tard, dit Edme, je suis un peu fatigué... Voulez-vous une autre fois?
--Je reviendrai demain.
Clerambault sortit, et Chastenay le rejoignit. Il éprouvait le besoin de confier à un cœur qui pût en sentir la peine et la grandeur la tragédie dont son ami était le héros et la victime. Edme Froment, atteint d’un éclat d’obus à la colonne vertébrale, frappé en pleine vigueur, était un des jeunes chefs intellectuels de sa génération, beau, ardent, éloquent, débordant de vie et de rêve, amoureux et aimé, noblement ambitieux. Maintenant, un mort vivant. Sa mère, qui avait mis en lui tout son orgueil et son amour, le voyait condamné. Leur peine devait être immense; mais chacun la cachait à l’autre; et cette contrainte les défendait. Ils étaient fiers l’un de l’autre. Elle le soignait, le lavait, le faisait manger, comme un petit enfant. Et lui, se faisant calme pour lui donner le calme, la portait à son tour sur les ailes de son esprit.
--Ah! disait Chastenay, on devrait avoir des remords de vivre et d’être sain, de posséder des bras pour étreindre la vie, des jarrets souples pour marcher et bondir, de boire à pleine poitrine cette fraîcheur d’air bénie...
Il ouvrait les bras en parlant, levait la tête, respirait largement.
--Et le pire, reprit-il, baissant la tête et la voix, comme honteux,--le pire, c’est que je n’en ai pas.
Clerambault ne put s’empêcher de sourire.
--Oui, ce n’est pas héroïque, continua Chastenay. Et pourtant, j’aime Froment, comme nul autre au monde. Je me désole de son sort... Mais c’est plus fort que moi. Quand je pense à ma chance, parmi tant de sacrifiés, d’être ici en ce moment, ici avec tous mes sens, j’ai beaucoup de peine à ne pas montrer ma joie... Ah! c’est trop bon de vivre tout entier!... Pauvre Froment!... Vous me trouvez terriblement égoïste?
--Mais non, dit Clerambault. Vous parlez selon la saine nature. Si tous étaient sincères comme vous, l’humanité ne serait pas la proie du plaisir vicieux de la gloire dans la souffrance. Vous avez d’ailleurs tous les droits de savourer la vie, après avoir passé par l’épreuve.
(Il montrait la croix de guerre sur la poitrine du jeune homme).
--J’y ai passé et j’y retourne, dit Chastenay. Mais croyez bien que je n’y ai aucun mérite! Car je ne le ferais pas, si je pouvais faire autrement. Inutile de nous jeter de la poudre aux yeux. La poudre, aujourd’hui, sert à d’autres usages. On n’arrive pas à sa troisième année de guerre, en ayant conservé l’amour du risque ou l’indifférence au danger, si tant est qu’on l’eut au commencement. Et je l’avais, je dois l’avouer. J’étais un bon puceau de l’héroïsme. Mais il y a beau temps que j’ai perdu ma virginité! Elle était faite d’ignorance autant que de rhétorique. Une fois qu’elles sont tombées, le non-sens de la guerre, l’idiotie des massacres, la laideur, la duperie de ces affreux sacrifices crèvent les yeux des plus bornés. Et s’il ne serait pas viril de fuir l’inévitable, on ne fait rien non plus pour chercher ce qu’on peut éviter. Le grand Corneille était un héros de l’arrière. Ceux de l’avant que j’ai connus étaient, presque toujours, des héros malgré eux.
--C’est l’héroïsme vrai, dit Clerambault.
--C’est celui de Froment, répondit Chastenay. Le héros faute de mieux, faute de pouvoir être un homme... Mais ce qui le rend si cher, c’est qu’il est, malgré tout, un homme.
* * * * * ⁂
Clerambault vérifia la justesse de cette parole, dans le long entretien qu’il eut, le lendemain, avec Froment. Si la fierté de Froment ne se démentait pas dans la ruine de sa vie, il y avait d’autant plus de mérite qu’il n’avait jamais professé le culte de l’abnégation. Il avait eu de vastes espoirs, de robustes ambitions, que justifiaient ses dons et sa jeunesse heureuse. Pas un jour, il ne s’était fait, comme Chastenay, d’illusions sur la guerre. Il en avait tout de suite percé à jour la désastreuse ineptie. Il ne le devait pas seulement à son ferme esprit, mais à l’inspiratrice qui, depuis son enfance, avait tissé l’âme de son fils du plus pur de la sienne.
Mᵐᵉ Froment, que Clerambault trouvait presque toujours quand il venait voir Edme, se tenait à l’écart, assise près de la fenêtre, travaillant, de temps en temps enveloppant son fils d’un regard tendre. Elle était une de ces femmes qui, sans posséder une intelligence exceptionnelle, ont le génie du cœur. Veuve d’un médecin beaucoup plus âgé qu’elle, et dont l’ample intelligence avait fécondé la sienne, elle n’avait eu dans sa vie que ces deux profondes affections, bien différentes entre elles: presque filiale pour le mari, presque amoureuse pour le fils.
Le docteur Froment, homme instruit, d’esprit original, qu’il dissimulait sous des formes d’une douce politesse attentive à ne pas blesser les autres en se distinguant d’eux, avait été grand voyageur, pendant une partie de sa vie; il avait visité à peu près toute l’Europe, l’Égypte, la Perse et l’Inde; curieux non seulement de science, mais de religion, il s’intéressait particulièrement aux expressions nouvelles de la foi dans le monde: Bâbisme, Christian Science, doctrines théosophiques. En relations avec le mouvement pacifiste, ami de la baronne de Suttner, qu’il avait connue à Vienne, il voyait venir depuis longtemps la grande catastrophe, à laquelle l’Europe et ceux qu’il aimait étaient promis. Mais homme de courage, habitué à regarder les injustices de la nature, il avait cherché moins à se faire illusion ou à leurrer les siens sur l’avenir, qu’à leur faire l’âme forte pour supporter l’assaut de la vague qui accourait. Bien plus que ses paroles, son exemple avait eu sur sa femme--sinon sur le fils encore enfant, à l’époque de sa mort,--une vertu sacrée. Atteint du mal lent et cruel qui devait l’enlever,--un cancer de l’intestin,--il avait, jusqu’au dernier jour, poursuivi tranquillement sa tâche accoutumée, entourant ses aimés de sa sérénité.
Mᵐᵉ Froment avait conservé dans son cœur cette noble image, comme un dieu intérieur. La piété pour son compagnon mort tenait en elle la place de la religion chez d’autres. Sans croyance arrêtée sur l’autre vie, elle le priait, chaque jour, surtout aux heures intenses, comme un ami toujours présent, qui veille et qui conseille. Par ce singulier phénomène de reviviscence qu’on observe souvent après la mort d’un être cher, l’essence de l’âme du mari semblait avoir passé en elle. C’est pourquoi son fils avait grandi dans une atmosphère de pensée aux calmes horizons, bien différents des paysages fiévreux, où poussait la jeune génération d’avant 1914, inquiète, ardente, agressive, irritée par l’attente... Quand la guerre éclata, Mᵐᵉ Froment n’eut pas besoin de se défendre ni de défendre son fils contre les entraînements de la passion nationale: à tous deux elle était étrangère. Ils n’essayèrent pas non plus de résister à l’inévitable. Il y avait si longtemps que le malheur était en marche! Il s’agissait de le soutenir sans plier, en sauvant ce qui devait être sauvé: la fidélité de l’âme à sa foi. Mᵐᵉ Froment n’estimait pas qu’il fût nécessaire d’être «au-dessus de la mêlée», pour la dominer; et ce que firent par leurs articles deux ou trois écrivains de France, d’Angleterre, d’Allemagne, pour la réconciliation internationale, elle l’accomplit dans sa sphère limitée, plus simplement, mais plus efficacement. Elle avait conservé ses anciennes relations; et sans paraître gênée dans ces milieux infectés d’esprit de guerre, sans jamais entreprendre de vaines démonstrations contre la guerre, elle était, par sa seule présence, par sa parole tranquille, son lucide regard, son jugement mesuré, par le respect qu’inspirait sa bonté, le meilleur frein aux exagérations insanes de la haine. Elle répandait aussi dans les foyers susceptibles d’en être touchés les messages des libres Européens, les articles de Clerambault, qui n’en sut jamais rien; et elle eut la satisfaction de voir qu’ils atteignaient les cœurs. Sa plus grande joie fut que son fils lui-même en fut transformé.
Edme Froment n’avait rien d’un pacifiste tolstoyen. Au début de la guerre, il la jugeait une bêtise, encore bien plus qu’un crime. Si on l’eût laissé libre, il se fût retiré de l’action, comme Perrotin, dans le haut dilettantisme de l’art et de la pensée. Il n’eût pas essayé de combattre l’opinion, car il le jugeait vain: il ressentait alors pour la folie du monde plus de mépris que de pitié. Sa participation forcée à la guerre l’avait contraint à reconnaître que cette folie était si largement payée par la souffrance qu’il était superflu d’ajouter le mépris à la condamnation. L’homme se faisait à lui-même son enfer sur la terre: il n’avait pas besoin d’un autre arrêt. Et dans le même temps, la parole de Clerambault, qui lui était parvenue pendant une permission à Paris, lui avait révélé qu’il avait mieux à faire qu’à s’ériger en juge de ses compagnons de chaîne: en partageant leur charge, tâcher de les délivrer.
Seulement, le jeune disciple allait plus loin que le maître. Clerambault, dont la nature affectueuse, un peu faible, trouvait sa joie dans sa communion avec les autres hommes, et qui souffrait de s’en séparer, même dans leurs erreurs, doutait perpétuellement de soi, regardait à droite, à gauche, cherchait dans les yeux de la foule humaine un assentiment à sa propre pensée, et s’épuisait en efforts infructueux pour concilier sa loi intérieure avec les aspirations et les luttes sociales de son temps. Froment, le gisant, qui était doué d’une âme de chef dans un corps asservi, affirmait, sans un doute, le devoir absolu, pour qui porte la flamme d’un idéal puissant, de le dresser au-dessus des têtes de ses compagnons. Pourquoi chercherait-il à l’effacer timidement et à la fondre parmi la masse des autre lueurs? Il est faux, le lieu-commun des démocraties, que «Voltaire a moins d’esprit que Tout-le-monde»!... «_Democritus ait: Unus mihi pro populo est... L’un vaut pour moi les milliers_»...--La foi de notre temps voit dans le groupe social le faîte de l’évolution humaine. Qui le prouve? Moi, je vois, disait Froment, ce faîte dans l’individualité supérieure. Des millions d’hommes ont vécu et sont morts pour que surgisse une fleur suprême de pensée. Car telles sont les manières fastueuses et prodigues de la nature. Elle dépense des peuples, pour créer un Jésus, un Bouddhâ, un Eschyle, un Vinci, un Newton, un Beethoven. Mais sans ces hommes, que seraient-ils, ces peuples? Que serait l’humanité?... Nous ne relevons pas l’idéal égoïste du Surhomme. Un homme qui est grand est grand _pour_ tous les hommes. Son individualité exprime des millions d’hommes, et souvent elle les guide. Elle est l’incarnation de leurs forces secrètes, de leurs plus hauts désirs. Elle les concentre, et déjà elle les réalise. Le seul fait qu’un homme a été Christ, a exalté, soulevé au-dessus de la terre, des siècles d’humanité et a versé en eux des énergies divines. Et bien que dix-neuf siècles se soient écoulés depuis, les millions d’hommes n’ont jamais atteint à la hauteur du modèle, mais ne se lassent pas d’y aspirer.--L’idéal individualiste ainsi compris est plus fécond pour la société humaine que l’idéal communiste, qui conduit à la perfection mécanique de la fourmilière. A tout le moins, est-il indispensable à l’autre, comme correctif et comme complémentaire.
Ce fier individualisme, que Froment exprimait en paroles brûlantes, affermissait l’esprit toujours un peu chancelant de Clerambault, indécis par bonté, doute de soi, et effort pour comprendre les autres.
Froment lui rendit encore un autre service. Plus instruit que lui de la pensée mondiale, ayant, par sa famille, des relations parmi les intellectuels de tous les pays, et lisant quatre ou cinq langues étrangères, Froment révéla à Clerambault les autres grands isolés qui, dans chaque nation, combattaient pour les droits de la conscience libre,--tout ce travail souterrain de la pensée comprimée, qui s’acharnait à chercher la vérité. Spectacle bien consolant: que l’époque de la plus effroyable tyrannie morale qui ait pesé, depuis l’inquisition, sur l’âme de l’humanité, ait échoué à étouffer dans une élite de chaque peuple l’indomptable volonté de rester libre et vrai!
Certes, ces individualités indépendantes étaient rares, mais leur pouvoir en était d’autant plus grand. Leur silhouette se découpait, saisissante, sur l’horizon vide. Dans la chute des peuples au fond du précipice où s’écrasent les millions d’âmes en un tas informe, leur voix retentissait comme le seul verbe humain. Et leur action s’affirmait par la rage de ceux qui la niaient. Il y a un siècle, Chateaubriand écrivait:
«_Lutter désormais est vain. Être est la seule chose qui importe._»
Mais il ne voyait pas qu’ «_être_», en notre temps, être soi, être libre, est le plus grand des combats. Les êtres qui sont eux-mêmes dominent, par le seul fait du nivellement des autres.
* * * * *
Clerambault n’était pas le seul à éprouver le bienfait de l’énergie de Froment. Presque à chaque visite, il rencontrait au chevet du jeune homme quelque ami qui venait, sans se l’avouer peut-être, autant pour chercher du réconfort que pour en apporter. Deux ou trois jeunes gens, de l’âge de Froment; les autres, hommes âgés, ayant passé la cinquantaine, vieux amis de la famille, ou qui connaissaient Froment déjà avant la guerre. L’un d’eux, vieil helléniste, au sourire fin et distrait, avait été son professeur. Il y avait aussi là un sculpteur aux cheveux gris, masque huileux et creusé de sillons tragiques; un gentilhomme campagnard, qui avait le poil ras, le teint rouge, et la tête carrée d’un rude paysan; et un médecin à barbe blanche, figure fatiguée, empreinte de douceur, où le regard frappait par l’expression complexe des deux yeux: l’un, qui observait bien, avec une lueur de scepticisme, et l’autre, mélancolique, qui paraissait rêver.
Ces hommes qui se trouvaient quelquefois réunis chez le malade, ne se ressemblaient guère. On eût noté dans le petit groupe toutes les nuances de pensée,--du catholique au libertaire, et même au bolcheviste, (comme prétendait l’être un des jeunes camarades de Froment). On eût retrouvé en eux les empreintes des ancêtres intellectuels les plus variés: de Lucien l’ironique, dans le vieil helléniste; des chroniqueurs français de la collection Michaud, chez le comte de Coulanges, qui, le soir, dans son domaine, se délassait de l’élevage et des engrais chimiques, en savourant la langue de drap d’or de Froissart et celle, buissonneuse et juteuse, de ce fripon de Gondi. Le sculpteur ravinait son front à découvrir une métaphysique dans Beethoven et Rodin. Et le docteur Verrier, qui avait pour le paradis des religions le sourire désabusé de l’homme de science, transposait dans le royaume d’hypothèses de la biologie, ou dans les équations fulgurantes de la physique et de la chimie modernes, le coin de merveilleux dont il avait besoin. Bien qu’il participât douloureusement aux épreuves du jour, l’ère de guerre s’effaçait à ses yeux, déjà dans le lointain, avec sa gloire gluante, devant les découvertes héroïques de la pensée, qu’un nouveau Newton, le libre Allemand Einstein, accomplissait, parmi l’égarement humain.
Ainsi, entre ces hommes, tout semblait différent: et la forme de l’esprit, et le tempérament. Mais tous étaient d’accord en ceci, qu’ils ne dépendaient d’aucun parti, que tous pensaient par eux-mêmes, et que tous avaient le respect et l’amour de la liberté,--de la leur et de celle des autres. Que compte le reste? A l’époque où nous sommes, tous les cadres anciens, les partis politiques, religieux, ou sociaux, s’effondrent; et c’est un mince progrès de se dire socialiste, ou bien républicain, plutôt que monarchiste, si ces castes s’accommodent de nationalisme d’État, ou de foi, ou de classe. Il n’est plus aujourd’hui que deux sortes d’esprits: ceux qui s’enferment dans des barrières; et ceux qui sont ouverts à tout ce qui est vivant, ceux qui portent en eux l’humanité entière, jusqu’à leurs ennemis. Ces hommes, si peu nombreux qu’ils soient, forment sans le savoir, la vraie Internationale, celle qui repose sur le culte de la vérité et de la vie universelles. Et trop faibles chacun (ils le savent), pour embrasser leur immense idéal, leur idéal les embrasse tous. Et tous unis en lui, ils s’acheminent, chacun par un chemin différent, vers le Dieu inconnu.
Ce qui attirait en ce moment ces libres âmes diverses autour d’Edme Froment, c’est qu’elles percevaient obscurément en lui le point où se rencontraient leurs lignes, le carrefour d’où l’on voit tous les chemins de la forêt. Froment n’avait pas toujours été celui qui réunit. Tant qu’il était resté maître de son corps et sain, il suivait, lui aussi, sa route à part des autres. Mais depuis que sa course avait été brisée, il s’était établi--après une période d’amère désespérance, dont il ne laissa rien voir aux yeux de ceux qui l’entouraient--à la croix des chemins. L’impossibilité même où il était d’agir lui permettait d’embrasser l’ensemble de l’action et d’y participer en esprit. Il voyait les courants divers--patrie, révolution, lutte d’États ou de classes, science et foi,--comme les forces mêlées d’une rivière torrentueuse, avec ses rapides, ses remous et ses ensablements: elle semble se briser parfois, ou revenir en arrière, ou dormir; mais elle avance toujours, irrésistiblement. Et la réaction même est poussée en avant. Et lui, le jeune crucifié à la croix des chemins, il épousait tous les courants, le fleuve entier.
Clerambault retrouvait en lui quelques traits de Perrotin. Mais des mondes séparaient Froment de Perrotin. Car si, comme ce dernier, il ne niait rien de ce qui est, et s’il cherchait à tout comprendre, c’était avec une âme enflammée. Tout était, dans son cœur, mouvement et passion ordonnée. Tout, la vie et la mort, tout marchait et montait. Et lui-même, immobile.
* * * * *