Clerambault

Part 17

Chapter 173,853 wordsPublic domain

Il n’est pas donné à tout homme d’être seul. Beaucoup gémissent de l’être, avec un secret orgueil. C’est la plainte des siècles. Elle prouve, à l’insu de ceux qui se plaignent, que la solitude ne les a pas choisis: ils ne sont pas ses familiers. Ils ont poussé la première porte et se morfondent dans le vestibule; mais ils n’ont pas eu la patience d’attendre leur tour d’entrer! ou leurs récriminations les ont fait éconduire. On ne pénètre pas dans le cœur de l’amie solitude, sans le don de la grâce, ou le bienfait de l’épreuve pieusement acceptée. Il faut laisser à sa porte la poussière de la route, les voix criardes du dehors et les pensées mesquines, égoïsme, vanité, pitoyables révoltes des affections déçues, des ambitions blessées. Il faut que, pareille aux pures ombres Orphiques, dont les tablettes d’or nous ont transmis la voix mourante, «_l’âme enfuie du cercle des douleurs_» se présente seule et nue «_à la fontaine glacée qui sort du lac de Mémoire_».

C’est le miracle de la Résurrection. Celui qui vient de laisser sa dépouille mortelle et pense avoir tout perdu, découvre que d’aujourd’hui il entre dans son vrai bien. Non seulement soi-même et les autres lui sont rendus; mais il voit que jusqu’alors il ne les avait jamais eus. Dehors, dans la cohue, comment pourrait-il voir par-dessus les têtes de ceux qui l’enserrent? Et les plus proches mêmes qui, pressés contre sa poitrine, l’entraînent, il ne lui est pas possible de les regarder longuement dans les yeux. Le temps manque et le recul. On ne sent que les heurts des corps qui s’écrasent, dans leur commun destin étroitement coincés, et que charrie le torrent vaseux de la vie multitudinaire. Son fils, Clerambault ne l’a vu qu’après qu’il était mort. Et l’heure fugitive où lui et sa fille se sont reconnus était celle où les liens de l’illusion maléfique venaient d’être dénoués par l’excès de la douleur.

Or, voici qu’à présent où il s’était, dans la solitude, par la voie d’éliminations successives, retranché (eût-on dit) des passions des vivants, il les retrouvait tous dans une intimité lucide. Tous, non seulement les siens, sa femme, ses enfants, mais tous ces millions d’êtres qu’il avait cru faussement jusqu’alors embrasser, dans un amour oratoire. Ils venaient tous se peindre au fond de la chambre noire. Sur la sombre rivière du Destin qui emporte l’humanité, et qu’il avait confondue avec elle, lui apparaissaient les millions d’épaves vivantes qui se débattaient,--les hommes. Et chaque homme était soi, à lui seul un monde de joies et de souffrances, de rêves et d’efforts. Et chaque homme était _moi_. Je me penche sur lui, et c’est moi que je vois. «Moi», me disent ses yeux; et son cœur me dit: «Moi!» Ah! comme je vous comprends! Que vos erreurs sont miennes! Jusque dans l’acharnement de ceux qui me combattent, je te reconnais, mon frère, je ne suis pas dupe: c’est moi!

* * * * *

Alors, Clerambault se mit à regarder ces hommes, non plus avec ses yeux, avec les yeux de la tête, mais avec son cœur,--non plus avec sa pensée de pacifiste, de tolstoïen, _ce qui est une autre folie_,--mais avec la pensée de chacun, et en se muant en lui. Et il découvrit ces gens qui l’entouraient, ceux qui lui étaient le plus hostiles, ces intellectuels, ces politiciens. Il aperçut leurs rides, leurs cheveux blancs, le pli amer de leur bouche, leur dos courbé, leurs jambes cassées... Tendus, crispés, près de crouler... Comme ils avaient vieilli depuis six mois! Dans les premiers temps, l’exaltation de la lutte les soutenait. Mais à mesure que le combat se prolongeait et que, quelle que fût l’issue, les ruines devenaient certaines, chacun avait ses deuils, et chacun pouvait craindre de perdre le peu--l’infini--qui lui restait. Ils ne voulaient pas trahir leur angoisse; ils serraient les dents,.. Quelle souffrance! Et chez les plus croyants, le doute avait fait sa fissure!... Chut! Il ne fallait pas le dire. Si vous me le dites, vous me tuez... Clerambault, se souvenant de Mᵐᵉ Mairet, pénétré de pitié, promettait de se taire.--Mais il était trop tard; on savait ce qu’il pensait: il était la négation, le remords vivant. Et on le haïssait. Clerambault ne leur en voulait plus. Il les eût presque aidés à replâtrer leur illusion.

Quelle passion de foi à l’intérieur de ces âmes qui la sentaient menacée! Elle avait un caractère de grandeur tragique et pitoyable. Chez les politiciens, elle se compliquait du ridicule apparat de déclamations charlatanesques; chez les intellectuels, de l’entêtement burlesque de cerveaux maniaques. Mais, malgré tout, on voyait la plaie désespérée; on entendait le cri d’angoisse qui veut croire, l’appel à l’illusion héroïque. Chez de jeunes cœurs plus simples, cette foi prenait un caractère touchant. Pas de déclamations, pas de prétentions au savoir; mais une affirmation d’amour éperdu, qui a tout donné, et qui, en retour, attend une seule parole, la réponse: «C’est vrai!... Tu existes, bien-aimée, patrie, puissance divine, toi qui m’as pris ma vie et tout ce que j’aimais!...» On a envie de s’agenouiller au pied de ces pauvres petites robes noires,--mères, épouses et sœurs,--de baiser ces mains maigres qui tremblent de l’espoir et de la peur de l’au-delà, et de leur dire: «Ne pleurez pas! Vous serez consolées!»

Oui, mais comment les consoler quand on ne croit pas à l’idéal qui les fait vivre et qui les tue?--La réponse longtemps cherchée lui était venue maintenant sans qu’il l’eût vue entrer: «Il faut aimer les hommes plus que l’illusion et plus que la vérité.»

* * * * *

L’amour de Clerambault n’était pas payé de retour. Bien que depuis plusieurs mois il n’eût rien publié, il n’avait jamais été autant attaqué. En l’automne de 1917, les violences contre lui étaient montées à un diapason inouï. Risible disproportion entre ces fureurs et la faible parole de cet homme! Il en était de même en tous les pays du monde. Une douzaine de chétifs pacifistes, isolés, encerclés, sans moyens de se faire entendre dans aucun grand journal, élevant à peine la voix, honnête mais sans éclat, déchaînaient une frénésie d’injures et de menaces. A la moindre contradiction, le monstre Opinion tombait en épilepsie.--Le sage Perrotin, qui pourtant ne s’étonnait de rien, restant coi prudemment et laissant Clerambault se perdre (puisque le cœur lui en disait!) secrètement s’effarait devant ce débordement de stupidité tyrannique. Dans l’histoire, à distance, on en rit. Mais de près, on voit la raison humaine à deux doigts de craquer. Pourquoi les hommes ont-ils plus universellement perdu leur calme dans cette guerre que dans toute autre du passé? A-t-elle été réellement plus atroce? Enfantillage! Oubli intéressé de tout ce qui s’est fait, en notre temps, sous nos yeux: Arménie, Balkaniques, répression de la Commune, guerres coloniales, nouveaux conquistadores de la Chine ou du Congo... De tous les animaux, l’espèce la plus féroce fut toujours, nous le savons, l’humaine.--Est-ce donc que les hommes ont cru davantage à la guerre d’aujourd’hui?... Bien au contraire! Les peuples d’Occident en étaient arrivés au point d’évolution, où la guerre devient si absurde que, pour la faire, il n’est plus possible de conserver sa raison. Il faut la soûler. Délirer, sous peine de mort, de mort désespérée dans le noir pessimisme. Et c’est pourquoi la voix d’un seul qui conservait sa raison jetait dans la fureur les autres qui voulaient l’oublier. Ils avaient la terreur que cette voix ne les réveillât, et qu’ils ne se retrouvassent dégrisés, tout nus, et avilis.

De plus, en ce moment, les affaires tournaient mal pour la guerre. Les grandes espérances de victoire et de gloire, tant de fois rallumées, vacillaient. Il paraissait probable que, de quelque côté qu’on l’envisageât, la guerre serait pour tous une très mauvaise affaire. Ni les intérêts, ni les ambitions, ni les idéalismes n’y trouveraient leur compte. Et l’amère déception vue à court terme, des millions de sacrifices, pour un résultat nul, faisait cabrer de colère les hommes qui se savaient moralement responsables. Il leur fallait s’accuser, ou se venger sur d’autres. Le choix fut vite fait. Tous ceux qui avaient prévu, dénoncé leur échec et tâché de le prévenir, ils le leur attribuèrent. Chaque recul d’armée, chaque bévue de diplomates, se découvrit une excuse dans les machinations des pacifistes. Ces hommes impopulaires et que nul n’écoutait se trouvèrent investis par leurs adversaires du pouvoir formidable d’organiser la défaite. Pour que nul ne s’y trompât, on leur passa au cou l’écriteau: «_Défaitiste_»; comme les hérétiques du bon vieux temps, leurs frères, il ne restait plus qu’à les brûler. En attendant le bourreau, ses valets ne manquaient point.

On commença par prendre, pour se faire la main, des gens inoffensifs--des femmes, des instituteurs, obscurs, ou peu connus, sachant mal se défendre.--Et puis, on s’attaqua à de plus gros morceaux. L’occasion était bonne pour les hommes politiques de se débarrasser de rivaux dangereux, détenteurs de secrets redoutables et maîtres du lendemain. Surtout, on s’appliqua, selon la vieille recette, à mêler savamment les accusations, cousant en un même sac de vulgaires aigrefins et ceux dont le caractère ou l’esprit inquiétaient,--afin qu’en ce micmac le public éberlué n’essayât même plus de distinguer un brave homme d’un gredin. Ainsi, ceux qui n’étaient pas suffisamment compromis par leurs actes l’étaient par leurs relations. En manquaient-ils, on pouvait leur en prêter: on se chargeait même, au besoin, de leur en fournir de toutes faites sur mesure de l’acte d’accusation.

Pouvait-on assurer que Xavier Thouron était, quand il vint trouver Clerambault, en service commandé? Il était bien capable de venir pour son propre compte. Et qui donc eût pu dire exactement dans quelle intention? Le savait-il lui-même? Il y a toujours eu dans les marécages des grandes villes des aventuriers sans scrupules, fiévreusement désœuvrés, qui vont cherchant partout, comme les loups, «_quem devorent_». Ils ont d’énormes appétits et une curiosité de même. Pour remplir ce tonneau sans fond, tout leur est bon. Ils peuvent faire le blanc, ils peuvent faire le noir, il ne leur en coûte pas plus. Ils sont aussi bien prêts à vous jeter à l’eau qu’à s’y flanquer pour vous sauver: ils ne craignent pas pour leur peau; mais il faut nourrir l’animal qui est dedans,--et aussi, l’amuser.--S’il cessait un moment de grimacer et de bâfrer, il périrait d’ennui et de dégoût de son néant. Mais il n’y a point de risques; il est trop intelligent! Il ne s’arrêtera point pour penser, qu’il ne crève de sa belle mort, et debout, comme l’empereur romain.

Nul n’aurait donc pu dire ce que Thouron voulait au juste, lorsqu’il vint pour la première fois chez Clerambault. Il était comme toujours affairé, affamé, sans but, flairant un os. Il était de ceux très rares dans la profession (ce sont les grands journalistes), qui, sans se donner la peine de lire ce dont ils parlent, peuvent s’en faire hâtivement une idée vive, brillante, qui souvent, par prodige, se trouve même assez juste. Il récita sans trop d’erreurs à Clerambault son «Évangile», et il semblait y croire. Il y croyait peut-être, pendant qu’il le disait. Pourquoi pas? Il était aussi pacifiste, à ses heures: cela dépendait du vent et de l’attitude de certains confrères, dont il prenait la suite, ou bien le contre-pied. Clerambault fut touché. Il ne s’était jamais guéri d’une confiance enfantine en le premier venu qui y faisait appel. Et puis, il n’était pas gâté par la presse de son pays. Il se laissa donc extraire, d’abondance de cœur, ses plus intimes pensées. L’autre grugeait, dévotement.

Une connaissance aussi étroitement engagée ne pouvait en rester là. Il y eut échange de lettres, où l’un faisait parler, et où l’autre parlait. Thouron engageait Clerambault à mettre sa pensée en petits tracts populaires; et il se faisait fort de la répandre dans les milieux ouvriers. Clerambault hésitait, refusait. Non pas qu’il réprouvât, en principe, comme le font hypocritement les partisans de l’ordre et de l’injustice régnants, la propagande secrète d’une vérité nouvelle, quand nulle autre propagande n’est possible (toute foi opprimée couve dans les Catacombes). Mais, pour son compte, il ne se sentait pas fait pour cette action: dire tout haut ce qu’il pensait, et accepter ensuite les conséquences de sa parole, c’était son rôle; la parole se répandra d’elle-même: il n’avait pas à s’en faire le colporteur. D’ailleurs, un instinct secret, dont il eût rougi s’il lui avait permis de s’énoncer, le tenait en méfiance contre les offres de service de son commis voyageur. Il ne put toutefois mettre un frein à son zèle. Thouron publia dans son journal une apologie de Clerambault; il y racontait ses visites et ses conversations; il exposait les pensées du maître, et il les paraphrasait. Clerambault s’étonnait, en les lisant: il ne s’y reconnaissait plus. Cependant, il ne pouvait en rejeter la paternité, car il trouvait, enchâssées dans les commentaires de Thouron, des citations de ses lettres, dont les termes étaient exacts. Il s’y reconnaissait encore moins. Les mêmes mots, les mêmes phrases, prenaient dans le contexte où ils étaient greffés, un accent, une couleur, qu’il ne leur avait point donnés. Ajoutez que la censure, investie du salut de l’État, avait, dans les citations, coupé de-ci de-là des demi-lignes, des lignes, des fins de paragraphes, parfaitement innocents, mais dont la suppression suggérait à l’esprit surchauffé du lecteur les pires iniquités. L’effet d’une telle campagne ne se fit pas attendre; c’était de l’huile sur le feu. Clerambault ne savait à quel saint se vouer, pour décider son défenseur à se taire. Il ne pouvait lui en vouloir, car Thouron ramassait sa part de menaces et d’injures, largement, sans sourciller; son cuir en avait vu d’autres!

Quand ils eurent été tous deux copieusement arrosés, Thouron s’attribua des droits sur Clerambault; et, après avoir essayé de lui faire prendre des actions de son journal, il l’inscrivit, sans le prévenir, dans le Comité d’honneur. Il trouva fort mauvais que Clerambault qui l’apprit, quelques semaines plus tard, n’en fût pas satisfait. Leurs relations en furent refroidies, sans qu’il cessât, pourtant, d’arborer, de loin en loin, dans ses articles, le nom de «son illustre ami»... Celui-ci se laissait faire, trop heureux d’en être quitte, à ce compte. Il l’avait perdu de vue, lorsqu’il apprit, un jour, que Thouron était arrêté. On l’inculpait dans une affaire d’argent, assez malpropre, où la hantise du temps voyait la main de l’ennemi. La justice, docile au mot d’ordre d’en haut, ne pouvait manquer de trouver un lien entre ces tripotages et l’activité soi-disant pacifiste que Thouron exerçait dans son journal, d’une façon irrégulière, incohérente, en la coupant de brusques accès d’exterminisme. On le rattacha, comme il convenait, au «grand complot Défaitiste»; et le dépouillement de sa correspondance permit d’y compromettre tous ceux que l’on voulut: comme il avait eu soin de garder toutes ses lettres, et qu’il en avait de tous les partis, on n’avait que l’embarras du choix. On choisit.

Clerambault apprit, par les journaux, qu’il était un des élus. Ils exultaient!--Enfin! On le tenait donc! Tout s’expliquait maintenant. Car, n’est-ce pas? pour qu’un homme pense autrement que tout le monde, il faut qu’il y ait là-dessous quelque vilain mobile; cherchez, et vous trouverez... On avait trouvé. Sans plus attendre, un journal parisien annonça «la trahison» de Clerambault. Il n’y en avait point trace dans les dossiers de justice; mais la justice laisse dire, elle ne rectifie pas: ce n’est pas elle qui est en cause. Clerambault, convoqué chez le juge d’instruction, priait en vain qu’on lui dît son délit. Le juge était poli, lui montrait les égards qu’on devait à un homme de sa notoriété; mais il ne semblait nullement pressé d’en finir; il avait l’air d’attendre... Quoi donc?--Le délit.

* * * * *

Mᵐᵉ Clerambault n’avait pas l’esprit d’une Romaine--ou de cette fière Israélite, dans l’affaire célèbre qui divisa la France, il y a quelque vingt ans--que l’injustice publique, liguée contre le mari, liait plus étroitement à lui. Elle avait le respect instinctif et peureux de la bourgeoisie française pour la justice officielle. Bien qu’elle eût toutes les raisons de savoir que l’inculpation de Clerambault était sans fondement, être inculpé lui paraissait un déshonneur, dont elle se sentait éclaboussée. Elle ne le supporta pas en silence. En réponse à ses reproches, Clerambault prit, sans le faire exprès, l’attitude la plus propre à l’exaspérer. Au lieu de riposter, ou du moins de se défendre, il disait:

--Ma pauvre femme!... Mais oui, je te comprends... C’est malheureux pour toi... Mais oui, tu as raison...

Et il attendait que la douche fût finie. Cette acceptation démontait Mᵐᵉ Clerambault, qui enrageait de ne pas trouver prise; elle savait parfaitement que, tout en lui donnant raison, il ne modifierait rien à sa façon d’agir. En désespoir de cause, elle lui cédait la place et s’en allait déverser sa rancœur dans le sein de son trère. Léo Camus ne s’embarrassait pas de ménagements. Il l’engageait à divorcer. Il lui en faisait un devoir. C’était trop demander. La répugnance traditionnelle au divorce, réveillant en cette honnête bourgeoise sa fidélité profonde, lui faisait trouver le remède pire que le mal. Les deux époux restaient ensemble; mais leur intimité était perdue.

Rosine était presque toujours absente: pour oublier sa peine, elle préparait un examen d’infirmière, et une partie de ses journées se passait hors de la maison. Même quand elle y était, sa pensée n’y était point. Clerambault n’avait pas repris sa place d’autrefois dans le cœur de sa fille; un autre l’occupait: Daniel. Elle répondait froidement aux avances affectueuses de son père: c’était une façon de le punir d’avoir causé sans le vouloir l’éloignement de l’ami. Elle s’en rendait compte, et elle était trop juste pour ne pas se le reprocher; mais elle n’y changeait rien: l’injustice soulage.

Daniel n’oubliait pas plus qu’il n’était oublié. Il n’était pas fier de sa conduite; et, pour s’en atténuer le remords, il en attribuait la responsabilité à son entourage, dont l’opinion tyrannique avait fait pression sur lui. Il n’en était pas plus satisfait.

Le hasard vint au secours des deux boudeurs amoureux. Blessé assez sérieusement, bien que sans danger, Daniel fut ramené à Paris. Pendant sa convalescence, il rencontra Rosine. C’était près du square du Bon Marché. Il hésita, un instant. Mais elle n’hésita pas; elle vint à lui, ils entrèrent dans le square et commencèrent un long entretien qui, d’abord embarrassé, entrecoupé de reproches et d’aveux, aboutit à un parfait accord. Ils étaient si bien absorbés dans leurs tendres explications qu’ils ne virent point passer Mᵐᵉ Clerambault. La bonne dame, suffoquée de cette rencontre à laquelle elle était loin de s’attendre, se hâta de rentrer au logis pour faire part de la nouvelle à Clerambault:--car elle ne pouvait se tenir de lui parler, malgré leur mésentente. A son récit indigné, (elle ne pouvait admettre l’intimité de sa fille avec un homme dont la famille leur avait fait un affront), Clerambault ne répondit rien, selon sa nouvelle habitude. Il souriait, hochait la tête, et finalement il dit:

--Parfait.

Mᵐᵉ Clerambault s’interrompit, haussa les épaules, et fit mine de sortir; près de la porte de la chambre, elle se retourna et dit avec dépit:

--Ces gens t’ont insulté; ta fille et toi vous étiez d’accord pour qu’on cessât de les voir. A présent, ta fille qui s’est fait refuser par eux leur fait des avances; et tu trouves cela parfait! Il n’y a plus moyen de comprendre. Vous êtes fous.

Clerambault essaya de lui prouver que le bonheur de sa fille n’était pas qu’elle pensât comme lui, et que Rosine avait bien raison de réparer pour son compte les sottises de son père.

--Tes sottises... Oh! pour cela, fit Mᵐᵉ Clerambault, c’est la seule parole sensée que tu aies dite de ta vie.

--Tu vois bien! dit Clerambault.--Et il lui fit promettre de ne parler de rien à Rosine: qu’elle fût fibre d’arranger à sa guise son petit roman.

Quand Rosine rentra, elle était radieuse, mais ne raconta rien. Mᵐᵉ Clerambault eut grand’peine à se taire. Clerambault observait avec un affectueux amusement le bonheur revenu sur le visage de sa fille. Il ne savait pas exactement ce qui s’était passé; mais il s’en doutait bien:--Rosine l’avait gentiment jeté par-dessus bord. Les deux amoureux avaient conclu leur entente, aux dépens des parents. Tous deux avaient blâmé, avec une admirable équité, les exagérations opposées de ces vieilles gens. Les années de souffrance dans la tranchée avaient, sans ébranler son patriotisme, désabusé Daniel de l’étroit fanatisme de sa famille. Et Rosine--donnant donnant--avait admis doucement que son père s’était trompé. Elle n’avait pas eu un grand effort à faire pour mettre d’accord son cœur pieux et un peu fataliste avec l’acquiescement stoïque de Daniel à l’ordre établi. Ils étaient bien décidés à aller leur chemin ensemble, sans plus se soucier des dissentiments de ceux qui, comme on dit, venaient avant eux,--que, plus exactement, ils laissaient derrière eux. Ils ne voulaient pas davantage se préoccuper de l’avenir. Comme des millions d’êtres, ils ne demandaient au monde que leur part de bonheur actuel et fermaient les yeux sur le reste.

Mᵐᵉ Clerambault était sortie, dépitée que sa fille n’eût rien dit de sa rencontre. Clerambault et Rosine rêvassaient, chacun de son côté: Clerambault, assis à sa fenêtre et fumant; Rosine, tenant un journal, qu’elle ne lisait pas. Ses yeux heureux, qui erraient, cherchant à revoir les détails de la scène de tout à l’heure, rencontrèrent le visage fatigué de son père. Il avait une expression de mélancolie qui la frappa. Elle se leva et, debout derrière lui, elle posa la main sur l’épaule de Clerambault et dit, avec un petit soupir de compassion qui dissimulait mal la joie intérieure:

--Pauvre papa!

Clerambault, levant les yeux, regarda Rosine, dont les traits rayonnaient malgré elle.

--Et elle, dit-il, la petite, elle n’est donc plus pauvre?

Rosine rougit.

--Pourquoi dis-tu cela? fit-elle.

Clerambault la menaça du doigt. Rosine penchée sur lui, par derrière, appuya sa joue contre la joue de son père.

--Elle n’est plus pauvre? répéta-t-il.

--Non, dit-elle, elle est très riche, au contraire.

--Dis un peu ce qu’elle a...

--Elle a... d’abord, son cher papa...

--Oh! la petite menteuse! dit Clerambault, essayant de se dégager et de la regarder en face.

Rosine lui couvrit les yeux, la bouche avec ses mains.

--Non, je ne veux plus que tu regardes, je ne veux plus que tu parles...

Elle l’embrassa, et redit, en le câlinant:

--Pauvre papa!

* * * * *

Elle avait donc échappé aux soucis de la maison; et elle ne tarda même pas à s’envoler du nid. Elle avait achevé ses examens d’infirmière et fut envoyée à un hôpital de province. Les Clerambault sentirent plus péniblement le vide de leur foyer.

Le plus solitaire des deux n’était pas Clerambault. Il le savait, et plaignait sincèrement sa femme, pas assez forte pour le suivre, ni pour se détacher de lui. Lui, quoi qu’il arrivât maintenant, ne serait plus jamais dénué de sympathies. La persécution même les ferait naître, ou pousserait les plus réservées à s’exprimer.--Et juste à ce moment, lui en vint une bien chère.

Un jour qu’il était seul dans l’appartement, on sonna; il ouvrit. Une dame qu’il ne connaissait pas lui tendit une lettre, en disant son nom. Dans l’obscurité du vestibule, elle croyait s’adresser à un domestique, puis s’aperçut de la méprise. Il voulut la faire entrer.

--Non, dit-elle, je ne suis que la messagère.

Elle partit. Mais après son départ, il trouva un petit bouquet de violettes, qu’elle avait déposé sur le coffre près de la porte.

La lettre disait: