Clerambault

Part 16

Chapter 163,681 wordsPublic domain

Si Clerambault ne faisait pas encore tout à fait le jour dans sa pensée, ses jeunes amis avaient de bonnes raisons pour ne pas y voir clair. L’eussent-ils vue d’ailleurs, ils ne l’eussent jamais comprise. Ils ne supportaient pas qu’un homme qui condamnait l’état de choses présent, comme mauvais et meurtrier, se refusât aux moyens les plus énergiques de le supprimer. Ils n’avaient pas tort, de leur point de vue, qui était celui de l’action immédiate. Le champ de l’Esprit est plus vaste; les batailles qu’il livre embrassent un large espace; il ne les compromet pas en des escarmouches sanglantes. Et même en admettant que les moyens préconisés par ses amis fussent les plus efficaces, Clerambault n’acceptait pas cet axiome de l’action, que «la fin justifie les moyens». Il croyait au contraire que les moyens sont encore plus importants au vrai progrès que la fin... La fin? Est-il jamais une fin?

Mais ils s’irritaient contre cette pensée trop complexe et diffuse. Elle les entretenait dans une animosité dangereuse, qui depuis cinq ans s’était levée dans le peuple ouvrier--contre les intellectuels. Certes, ceux-ci n’avaient que trop fait pour la mériter. Qu’ils étaient loin, les temps où les hommes de pensée marchaient en tête des Révolutions! A présent, ils faisaient bloc avec toutes les forces de réaction. Et même le nombre infime de ceux qui s’étaient tenus à l’écart de la bande, en blâmant ses erreurs, se montraient incapables, comme Clerambault, de renoncer à leur individualisme, qui les avait sauvés une fois, et qui les tenait prisonniers aujourd’hui,--incapables de s’incorporer aux mouvements nouveaux des foules. De cette constatation faite par les révolutionnaires, à déclarer la déchéance des intellectuels, il n’y avait pas loin. L’orgueil de caste ouvrière, qui s’affirmait déjà dans des articles, des discours, en attendant qu’il pût, comme en Russie, se manifester par des actes, prétendait que les intellectuels obéissent servilement aux maîtres prolétaires. Il était remarquable que quelques intellectuels fussent parmi les plus ardents à réclamer cet abaissement de la confrérie. Ils eussent voulu faire croire qu’ils n’en étaient point. Ils l’oubliaient!...--Moreau ne l’oubliait pas. Il n’en était que plus amer à répudier la classe, dont la tunique de Nessus lui tenait à la peau. Il y apportait une violence extrême.

Il montrait maintenant envers Clerambault des sentiments bizarrement agressifs; dans la discussion, il l’interrompait, sans politesse, avec une sorte d’aigreur ironique et irritée. On eût dit qu’il cherchât à le blesser.

Clerambault ne s’en offensait point. Il était plein de pitié pour lui, car il savait que Moreau souffrait, et il imaginait l’amertume d’une jeune vie sacrifiée, à qui ne peut convenir la nourriture morale--patience, résignation,--dont s’accommodent les estomacs de cinquante ans.

Un soir que Moreau s’était montré particulièrement désagréable, et pourtant s’obstinait à reconduire Clerambault chez lui, comme s’il ne pouvait se décider à le quitter,--taciturne, renfrogné, cheminant à ses côtés,--Clerambault s’arrêta un instant, et, lui prenant amicalement le bras, dit, avec un sourire:

--Mon pauvre garçon, ça ne va donc pas?

Moreau, interloqué, se ressaisit, et demanda sèchement à quoi l’on pouvait bien voir que «ça n’allait pas».

--A ce que vous étiez si méchant, ce soir, répondit Clerambault avec bonhomie.

Moreau protesta.

--Mais si. Vous vous donniez tant de mal pour me faire du mal!... Oh, un peu, un petit peu seulement... Je sais bien que vous ne voulez pas vraiment... Et quand un homme comme vous cherche à faire souffrir, c’est qu’il souffre... Pas vrai?

--Excusez-moi, dit Moreau. C’est vrai. Je souffrais de voir que vous ne croyez pas à notre action.

--Et vous? demanda Clerambault.

Moreau ne comprenait pas.

--Et vous? répéta Clerambault. Vous y croyez?

--Si j’y crois! s’écria Moreau, indigné.

--Mais non, dit doucement Clerambault.

Moreau fut sur le point de s’emporter, puis dit en faiblissant:

--Mais si!

Clerambault avait repris sa marche.

--Bon, dit-il, cela vous regarde. Vous savez mieux que moi ce que vous pensez.

Ils marchèrent sans parler. Après quelques minutes, Moreau, saisissant Clerambault par le bras, lui dit:

--Comment avez-vous pu savoir?...

Sa résistance était brisée. Il confessa le désespoir caché sous sa volonté agressive de croire et d’agir. Il était rongé de pessimisme. Conséquence naturelle d’un idéalisme excessif, dont les illusions avaient été cruellement mortifiées. Les âmes religieuses d’autrefois étaient bien tranquilles: elles plaçaient le royaume de Dieu dans un au-delà qu’aucun événement ne pouvait atteindre. Mais celles d’aujourd’hui qui l’installent sur la terre, dans l’œuvre de la raison humaine et de l’amour, quand la vie soufflette leur rêve, la vie leur fait horreur. Il y avait des jours où Moreau se serait ouvert les veines! L’humanité lui semblait un fruit qui pourrissait; il voyait avec désespoir la défaite, la faillite, le ratage, inscrits dès l’origine dans les destinées de l’espèce, le ver pondu dans la fleur; et il ne pouvait supporter l’idée de cette absurde et tragique Destinée, à laquelle les hommes ne se déroberont jamais. Comme Clerambault, il sentait, pour l’avoir dans les veines, le poison de l’intelligence; mais, au lieu que Clerambault, qui avait surmonté la crise, ne reconnaissait le danger que dans le dérèglement de l’esprit et non dans son essence, Moreau s’affolait, à l’idée que le poison était constitutif de l’intelligence. Son imagination exaspérée ne savait qu’inventer, afin de le torturer; elle lui montrait la pensée comme une maladie, qui marque l’espèce humaine de sa tare indélébile. Il se représentait d’avance les cataclysmes où elle menait: déjà, n’assistait-on pas au spectacle de la raison titubant d’orgueil devant les forces que la science lui livrait, ces démons de la nature que lui asservissaient les formules magiques conquises par la chimie, et, dans l’égarement de cette puissance trop soudaine, la tournant au suicide!

Et cependant, la jeunesse de Moreau se refusait à rester sous le poids de ces terreurs. Agir à tout prix, pour ne pas rester seul avec elles! Ne nous empêchez pas d’agir! Excitez-nous plutôt!

--Mon ami, dit Clerambault, on ne doit pousser les autres à l’action dangereuse que si l’on agit soi-même. Je ne puis souffrir les excitateurs, même sincères, qui poussent les autres au martyre, sans donner l’exemple. Il n’est qu’un seul type de révolutionnaire vraiment sacré: c’est le Crucifié. Mais très peu d’hommes sont faits pour l’auréole de la croix. Le mal est qu’on s’assigne toujours des devoirs surhumains, inhumains. Il est mal sain pour le commun des hommes de s’évertuer à l’_Uebermenschheit_, et ce ne peut être pour eux qu’une source de souffrance inutile. Mais chaque homme peut aspirer à rayonner dans son petit cercle la lumière intime, l’ordre, la paix, la bonté. Et c’est là le bonheur.

-Ce n’est pas assez pour moi, dit Moreau. Cela laisse trop de place au doute. Il nous faut tout ou rien.

-Oui, votre Révolution ne laisse plus de place au doute. O cœurs brûlants et durs, cerveaux géométriques! Tout ou rien. Plus de nuances! Et qu’est la vie sans nuances? C’est là sa beauté même, c’est aussi sa bonté. Beauté fragile, frêle bonté, partout faiblesse, il faut l’aimer. Aimer, aider. Au jour le jour, et pas à pas. Le monde ne se transforme ni par des coups de force, ni par des coups de grâce, tout entier, tout d’un coup. Mais seconde par seconde, il mue dans l’infini; et le plus humble qui le sent prend part à l’infini. Patience! Une seule injustice effacée ne délivre pas l’humanité. Mais elle éclaire une journée. D’autres viendront, d’autres lumières. D’autres journées. Chacune apporte son soleil. Voudriez-vous l’arrêter?

-Nous ne pouvons attendre, dit Moreau. Nous n’avons pas le temps. La journée que nous vivons pose des problèmes dévorants. Il nous faut les résoudre, sur-le-champ. Si nous n’en sommes pas les maîtres, nous en serons les victimes... Nous?... Pas seulement nos personnes. Elles sont déjà victimes. Mais tout ce que nous aimons, ce qui nous retient encore à la vie: l’espoir en l’avenir, le salut de l’humanité... Voyez tout ce qui nous presse, les angoissantes questions pour ceux qui viendront demain, pour ceux qui ont des enfants: cette guerre n’est pas terminée, et il est trop évident qu’elle sème déjà par ses crimes et par ses mensonges des guerres nouvelles, prochaines. Pour quoi élève-t-on ses enfants? Pour quoi grandiront-ils? Est-ce pour être offerts à des tueries semblables? Quelles solutions possibles? On en a vite fait le tour... Quitter ces nations enragées, ce Vieux Continent fou, émigrer? Où? Reste-t-il sur le globe cinquante arpents de terre, où puissent s’abriter les libres honnêtes gens?--Prendre parti?... Vous voyez bien qu’il faut se décider! Ou pour la nation, ou pour la Révolution.--Sinon, que reste-t-il? La non-résistance? Est-ce là ce que vous voulez? Elle ne peut avoir de sens que si l’on a la foi, une foi religieuse: autrement, elle est une résignation de moutons qu’on égorge.--Mais le plus grand nombre, hélas! ne se décident pour rien, aiment mieux ne pas penser, détournent leurs yeux de l’avenir, se leurrent que plus jamais ne recommencera ce qu’ils ont vu et souffert... C’est pourquoi nous devons décider à leur place et, de gré ou de force, leur faire sauter le pas, les sauver malgré eux. La Révolution, c’est quelques hommes qui veulent, pour toute l’humanité.

--Je n’aimerais pas beaucoup, dit Clerambault, qu’un autre voulût pour moi, et il ne me plairait pas non plus de vouloir pour un autre. Je préférerais aider chacun à être libre et à ne pas gêner la liberté des autres. Mais je sais que je demande trop.

--Vous demandez l’impossible, dit Moreau. Quand on commence à vouloir, on ne s’arrête plus en chemin. Il n’y a que deux sortes d’hommes: ceux qui veulent trop--Lénine et tous les grands (ils sont bien deux douzaines dans toute l’histoire des siècles!)--et ceux qui veulent trop peu, ceux qui ne savent rien vouloir: c’est tous les autres; c’est nous, c’est moi-même!... Vous l’avez trop bien vu!... Je ne veux que par désespoir...

--Pourquoi désespérer? dit Clerambault. La destinée de l’homme se fait, chaque jour, et nul ne la connaît; elle est ce que nous sommes; être découragé, c’est la décourager.

Mais Moreau disait, avec abattement:

--Nous n’aurons pas la force, nous n’aurons pas a force... Croyez-vous que je ne voie pas quelles chances infimes de succès a, chez nous, la Révolution dans les conditions actuelles, après les destructions, es anéantissements économiques, la démoralisation, a lassitude mortelle, causés par ces quatre ans de guerre?...

Et il avoua:

--J’ai menti, la première fois que je vous ai vu, quand je prétendais que tous mes camarades sentaient comme nous la souffrance, la révolte. Gillot vous l’a bien dit: nous ne sommes qu’un petit nombre. Les autres, pour la plupart, bonnes gens, mais faibles, faibles!... Ils jugent assez bien les choses; mais plutôt que de se heurter la tête contre un mur, ils aiment mieux n’y pas songer, ils se vengent par le rire. Ah! ce dire français, notre richesse et notre ruine! Qu’il est beau, mais quelle proie il offre aux oppresseurs!... «Qu’ils _cantent_ pourvu qu’ils payent!» disait cet Italien... «Qu’ils rient, pourvu qu’ils meurent!»--Et puis, cette terrible accoutumance, dont vous parfait Gillot. A quelques conditions, absurdes et pénibles, qu’on veuille astreindre l’homme, pourvu qu’elles se prolongent et qu’il soit en troupeau, il s’habitue à tout, il s’habitue au chaud, au froid, à la mort, ou au crime. Toute la force de résistance, on l’use à s’adapter; et après, on se tasse dans un coin, sans bouger, de peur que, si on changeait, on ne réveillât la souffrance engourdie. Il y a une telle fatigue qui pèse sur nous tous! Quand les armées reviendront, elles n’auront qu’un désir: oublier et dormir.

--Et Lagneau enragé, qui parle de tout chambarder?

--Lagneau? Je l’ai connu, depuis le commencement de la guerre. Je l’ai vu, tour à tour, cocardier, revanchard, annexionniste, internationaliste, socialiste, anarchiste, bolcheviste, je-m’en-fichiste. Il finira réactionnaire. On l’enverra se faire percer le flanc, rata plan, par l’ennemi qu’il plaira demain à nos gouvernants de choisir, parmi nos ennemis ou nos amis d’aujourd’hui... Le peuple est de notre opinion? Oui, et de l’opinion des autres. Le peuple est de toutes les opinions, à tour de rôle.

--Vous êtes le révolutionnaire, par découragement, dit en riant Clerambault.

--Il y en a beaucoup parmi nous.

--Gillot pourtant est sorti de la guerre plus optimiste qu’avant.

--Gillot peut oublier, dit amèrement Moreau, je ne lui envie pas son bonheur.

--Il ne faut pas le lui troubler, dit Clerambault. Aidez Gillot, il a besoin de vous.

--De moi? disait Moreau, incrédule.

--Il a besoin, pour être fort, que l’on croie en sa force. Croyez.

--Croit-on, par volonté?

--Vous en savez quelque chose!... Non, n’est-ce pas?... Mais on croit, par amour.

--Par amour de ceux qui croient?

--Est-ce que ce n’est pas toujours par amour, et seulement par amour, que l’on croit?

Moreau était touché. Sa jeunesse intellectuelle, brûlante et desséchée par la soif de connaître, souffrait comme les meilleurs de sa classe bourgeoise, du manque d’affection fraternelle. La communion humaine est bannie de l’éducation d’aujourd’hui. Ce sentiment vital, constamment refoulé, s’était avec méfiance réveillé, dans les tranchées, ces fossés de chair vivante, souffrante, empilée ensemble. Mais on craignait de s’y livrer. L’endurcissement commun, la peur de la sentimentalité, l’ironie, engainaient le cœur. Depuis la maladie de Moreau, l’enveloppe d’orgueil était moins résistante. Clerambault n’eut pas de peine à la briser. Le bienfait de cet homme était qu’à son contact les amours-propres fondaient, car il n’en avait point; et l’on se montrait à lui, comme il se montrait à vous, avec sa vraie nature, ses faiblesses et ses cris, qu’une fausse fierté enseigne à étouffer. Moreau, qui avait reconnu au front, sans trop se l’avouer, la supériorité d’hommes d’un rang social inférieur, ses compagnons ou ses gradés, éprouvait pour Gillot une sympathie à laquelle il était heureux que Clerambault fît appel. Clerambault lui formulait son secret désir qu’un autre eût besoin de lui.

Et Clerambault soufflait à Gillot d’être optimiste pour deux, de soutenir Moreau. Ainsi tous deux puisèrent une aide dans le besoin d’aider l’autre. Le grand principe de vie:

«_Qui donne, il a._»

En quelque temps qu’on soit, quels que soient les désastres, rien n’est perdu, tant que reste dans l’âme de la race une étincelle de virile amitié. Réveillez-la! Rapprochez ces cœurs isolés, qui ont froid! Qu’un des fruits de cette guerre des nations soit du moins la fusion de l’élite des classes, l’union des deux jeunesses,--le monde du travail manuel et celui de la pensée, qui doivent, en se complétant, renouveler l’avenir.

* * * * *

Mais si le moyen de s’unir n’est pas que l’un des deux veuille dominer l’autre, il ne l’est pas davantage qu’il veuille être dominé par l’autre. C’est à quoi cependant les jeunes intellectuels de ces groupes révolutionnaires mettaient un étrange amour-propre. Ils rabrouaient doctrinalement Clerambault, au nom de ce principe que l’intelligence doit être mise au service du prolétariat... «_Dienen, dienen!_...», le mot final de l’orgueilleux Wagner. C’est aussi le mot de plus d’un orgueil déçu. Ou ils veulent être maîtres, ou être serviteurs.

--Le plus rare, en ce monde, c’est (pensait Clerambault) de trouver de braves gens qui veuillent, bonnement, être mes égaux. S’il faut y renoncer, tyrannie pour tyrannie, je préfère encore celle qui tenait les corps d’Ésope et d’Épictète esclaves, mais libres leurs esprits, à celle qui nous promet la liberté matérielle et l’esclavage d’âme...

Cette intolérance lui fit sentir son incapacité à se lier à un parti, quel qu’il fût. Entre deux partis opposés, la Révolution et la guerre, il pouvait affirmer--(il le faisait franchement)--ses préférences pour l’un: la Révolution; car elle seule offrait un espoir de renouveau; et l’autre tuait l’avenir. Mais préférer un parti ne signifie pas lui aliéner son indépendance d’esprit. C’est l’erreur et l’abus des démocraties de vouloir que tous aient les mêmes devoirs et s’attellent aux mêmes tâches. Dans une communauté en marche, les tâches sont multiples. Tandis que le gros de l’armée combat pour conquérir un progrès immédiat, d’autres doivent maintenir les valeurs éternelles au-dessus des vainqueurs de demain comme d’hier, car elles les dépassent tous, en les éclairant tous: leur lumière se projette sur la route, bien au delà des fumées du combat. Clerambault s’était laissé trop longtemps aveugler par ces fumées, pour se replonger dans celles d’une nouvelle bataille. Mais en ce monde d’aveugles, la prétention de voir semble une inconvenance, et peut-être un délit.

Il venait de constater cette ironique vérité, dans un entretien où ces petits Saint-Just lui avaient fait la leçon, en le comparant assez impertinemment à «l’Astrologue qui se laissa choir au fond d’un puits»:

--«... On lui dit: Pauvre bête. Tandis qu’à peine à tes pieds tu peux voir, Penses-tu lire au-dessus de ta tête?»

Et comme il n’était pas dénué d’humour, il trouvait quelque justesse à la comparaison. Oui, il appartenait un peu à la confrérie...

«... De ceux qui bayent aux chimères, Cependant qu’ils sont en danger, Soit pour eux soit pour leurs affaires...»

Mais quoi? Votre République pense-t-elle se passer d’astronomes, comme l’autre, la première, n’avait pas besoin de chimistes? Ou prétendez-vous les mobiliser? C’est alors que nous aurons chance de choir, de compagnie, tous, au fond du puits! C’est ce que vous voulez? Eh! je ne dis pas non, s’il ne s’agissait que de partager votre sort. Mais partager vos haines!

--Vous avez bien les vôtres! lui dit un de ces jeunes gens.

Et juste, à ce moment, un autre qui entrait, un journal à la main, cria à Clerambault:

--Eh bien, je vous félicite, l’ennemi Bertin est mort...

L’irascible journaliste venait d’être enlevé en quelques heures par une pneumonie infectieuse. Depuis six mois, il ne cessait de poursuivre avec rage tous ceux qu’il soupçonnait de chercher, de vouloir, ou même de désirer la paix. Car, de degré en degré, il en était venu à regarder comme sacrée, non plus même la Patrie, mais la Guerre. Parmi ceux qui étaient en butte à sa méchanceté, Clerambault bénéficiait d’un traitement de faveur; Bertin ne pardonnait pas à celui qu’il avait attaqué d’oser lui tenir tête. Les ripostes de Clerambault l’avaient d’abord exaspéré. Le silence dédaigneux que Clerambault opposa ensuite à ses invectives lui fit perdre toute mesure. La bouffissure de sa vanité hypertrophiée en ressentit une blessure, que seul pouvait venger l’écrasement total, définitif, de l’adversaire. Clerambault lui apparut non seulement comme un ennemi personnel, mais comme un ennemi public; et il s’acharna à en trouver les preuves: il fit de lui le centre d’un grand complot pacifiste, dont le ridicule eût sauté aux yeux, en d’autres temps; mais en ce temps-là, on n’avait plus d’yeux. Dans les dernières semaines, la polémique de Bertin avait dépassé en verve et en violence tout ce qu’il avait encore écrit; elle était une menace pour tous ceux qui étaient convaincus ou suspects de tremper dans l’hérésie de la paix.

Aussi, la nouvelle de sa mort fut-elle accueillie, dans la petite réunion, avec une satisfaction bruyante; et l’on fit son oraison funèbre en un style qui ne le cédait en énergie à aucun des maîtres du genre. Clerambault entendait à peine, plongé dans la lecture du journal. Un de ceux qui l’entouraient lui tapa sur l’épaule, et lui dit:

--Eh bien, cela vous fait plaisir?

Clerambault sursauta:

--Plaisir!... dit-il... Plaisir! répéta-t-il.

Il prit son chapeau et partit.

Il se retrouva dans la nuit de la rue, dont les lumières étaient éteintes, à cause d’une alerte aérienne.

Il revoyait dans sa pensée un fin visage d’adolescent, au teint d’une pâleur chaude, aux beaux yeux bruns caressants, les cheveux bouclés, la bouche mobile et rieuse, le timbre de voix chantant:--Bertin, tel qu’il était, à leur première rencontre, quand ils avaient l’un et l’autre dix-sept ans. Leurs longues veillées ensemble, les chères confidences, les discussions, les rêves... En ce temps, Bertin aussi rêvait! Même son sens pratique, sa précoce ironie, ne le défendaient pas des espoirs impossibles, des généreux projets de rénovation humaine. Ah! que l’avenir était beau à leurs regards d’enfants! Et comme à ces visions, en des minutes ravies, leurs deux cœurs se fondaient d’amoureuse amitié!...

Et voilà ce que la vie avait fait de tous deux! Cette lutte haineuse, cet acharnement insensé de Bertin à piétiner ses rêves de jadis et l’ami qui les gardait! Et lui, lui, Clerambault, qui s’était laissé prendre au même courant meurtrier, cherchant à rendre coup pour coup, à faire saigner l’adversaire... Et qui, au premier moment, en apprenant la mort de l’ancien ami--(il eut horreur de se l’avouer)--en avait éprouvé un sentiment de soulagement!... Mais qu’est-ce qui nous tient donc? Quel vertige de méchanceté, qui se retourne contre nous!...

Absorbé dans ses pensées, il s’était égaré. Il s’aperçut qu’il allait dans la direction opposée à sa maison. Dans le ciel sillonné par les antennes des projecteurs, on entendait d’énormes explosions: les zeppelins sur la ville, les grondements des forts, un combat aérien. Ces peuples enragés qui se déchirent... pour quel but?--Pour en arriver tous où en était Bertin. Au néant qui attendait également tous ces hommes, et toutes ces patries... Et ces autres, révoltés, qui discutent d’autres violences, d’autres idoles assassines à opposer aux premières, de nouveaux dieux de carnage, que l’homme se forge à lui-même pour tâcher d’ennoblir ses instincts malfaisants!

Ah! Dieu, comment ne sentent-ils pas l’imbécillité de leurs furieuses agitations, en face du gouffre où s’abîme, en chaque agonisant, l’entière humanité! Comment des millions d’êtres qui n’ont plus qu’un instant à vivre s’acharnent-ils à le rendre infernal, par leurs atroces et ridicules dissentiments d’idées! Des gueux qui se massacrent, pour une poignée de sous, qu’on leur jette, et qui sont faux! Tous, ils sont des victimes, également condamnées; et au lieu de s’unir, ils se combattent entre eux!... Malheureux! Donnons-nous le baiser de paix. Sur chaque front qui passe, je vois la sueur de l’agonie...

Mais un flot humain qu’il croisa,--hommes et femmes--criaient, hurlaient de joie:

--Il tombe! Il y en a un qui tombe! Il tombe! Les cochons brûlent!...

Et les oiseaux de proie, ceux qui planaient là-haut, jubilaient dans leur cœur, à chaque poignée de mort qu’ils semaient sur la ville. Comme des gladiateurs, qui s’enferrent dans l’arène, pour la satisfaction de quel Néron invisible?

O mes pauvres compagnons de chaînes!

CINQUIÈME PARTIE

* * * * *

_They also serve who only stand and wait_, MILTON

Une fois encore, il se retrouva dans la solitude. Mais elle lui apparut, cette fois, comme il ne l’avait jamais vue, belle et calme, avec un visage de bonté, des yeux affectueux, et de très douces mains qui posaient sur son front leur fraîcheur apaisante. Et il sut que, cette fois, la divine compagne l’avait élu.