Chroniques de J. Froissart, tome 09/13
Part 4
On se rappelle que le pape Grégoire XI, qui résidait à Avignon, n’avait pu réussir à réconcilier le roi d’Angleterre et le roi de France. Il résolut de retourner à Rome[91], voulant ainsi échapper aux influences du roi de France et de ses frères[92]. Il fait donc faire tous ses préparatifs de départ aussi bien sur la rivière de Gênes que sur les autres chemins, malgré l’opposition des cardinaux qui redoutaient les Romains.
[91] Sur le départ de Grégoire, voy. plus haut t. VIII, p. CXLI et 228-229. L’itinéraire du pape depuis le jour de son départ d’Avignon, 13 septembre 1376, jusqu’à son entrée à Rome le samedi 17 janvier 1377, est donné très exactement par le _Journal de Bertrand Boysset_ (_Bibl. Nat._, ms. fr. 5728, fol. 4 rº à 9 vº). Ce _journal_, publié en 1876-1877 d’après un ms. incomplet dans le _Musée_ (_revue arlésienne historique et littéraire_, 3e série), a été dernièrement utilisé par M. H. Moranvillé dans son édition de la _Chronographia regum francorum_.
[92] Le pape retournait surtout à Rome par crainte d’une révolution et pour essayer de ramener à lui les Florentins révoltés (Cf. _Chronique des Quatre Valois_, p. 259).
Le roi de France apprend ce dessein, il s’en irrite et écrit aussitôt au duc d’Anjou d’aller de Toulouse à Avignon pour empêcher ce départ. Le duc d’Anjou part et arrive à Avignon où les cardinaux le reçoivent à bras ouverts. Il essaie de détourner le pape de son voyage, mais rien n’y fait; et Grégoire XI continue ses préparatifs et se dispose à envoyer à Avignon quatre cardinaux pour s’occuper des affaires d’outre-monts, se réservant les cas spéciaux sur lesquels le pape seul peut statuer. Le duc d’Anjou, désespérant de réussir, prend congé du pape, en lui montrant dans quelle triste position il mettrait l’Église, si après sa mort, la populace de Rome forçait les cardinaux à élire un pape de son choix. Malgré tout, le pape veut partir, et s’embarque à Marseille sur des galères génoises qui étaient venues le chercher. Le duc d’Anjou retourne à Toulouse. P. 48 à 50, 302.
Les galères, après un court arrêt à Gênes pour s’approvisionner, arrivent tout près de Rome. Les Romains accueillent le pape avec joie et le mènent en triomphe jusqu’au Vatican[93]. Peu de temps après, le 28 mars 1378, Grégoire XI meurt et est enseveli dans l’église Sainte-Marie-Majeure, où il avait été surpris par la mort[94]. Ses funérailles furent très belles. P. 50, 51, 302.
[93] Le pape mourut le samedi 27 (et non le 28) mars 1378, au Vatican, «agrevez de maladie de gravelle» (_Arch. Nat._, X1a 1471, fol. 35). Cette date est donnée aussi par la partie du _Journal de Bertrand Boysset_ (_Bibl. Nat._, ms. fr. 5728, fol. 11 vº) qui, comme l’a prouvé M. P. Meyer (_Romania_, t. XXI, p. 565-569), est empruntée à une chronique latine ayant pour auteur Jacopo d’Avellino.
[94] Grégoire XI fut enseveli dans l’église de Santa-Maria-Nuova-del-Foro (auj. Sainte-Françoise-Romaine). Voy. Noël Valois, _L’élection d’Urbain VI et les origines du grand Schisme d’Occident_, p. 11 (tir. à part de la _Revue des Questions historiques_, 1890). Nous empruntons au travail définitif de M. Valois les rectifications nombreuses que demande le récit de Froissart relatif à l’élection d’Urbain VI.
Après la mort de Grégoire XI, les cardinaux se retirent au Vatican[95], désireux d’obéir dans leur choix à l’intérêt de l’Église; mais les Romains, au nombre de 30,000, s’assemblent et demandent l’élection d’un pape romain[96], sous peine pour les cardinaux de perdre la vie; ils font plus, et envahissent la salle du conclave, d’où les cardinaux doivent s’enfuir. Sous le coup des menaces, ils se réunissent de nouveau et élisent, pour apaiser le peuple, un saint homme, romain d’origine, le cardinal de Saint-Pierre[97].
[95] L’entrée au conclave eut lieu le mercredi 7 avril.
[96] Le peuple demandait un pape romain, ou _tout au moins_ italien.
[97] Francesco Tibaldeschi, archiprêtre de Saint-Pierre et cardinal de Sainte-Sabine, ne fut point fait pape. Après bien des hésitations, le conclave avait déjà nommé Barthélemy Prignano, depuis Urbain VI, quand les cardinaux, craignant d’annoncer ce choix d’un pape _italien_ au peuple de Rome qui venait d’envahir le conclave, laissèrent croire pendant quelque temps à la nomination du cardinal de Saint-Pierre, qui n’accepta jamais ce rôle (Valois, _loc. cit._, p. 52-58).
Les Romains, heureux de ce choix et fiers de leur victoire, font monter sur une mule le nouveau pape et le promènent en triomphe[98]; le vieillard, usé par l’âge (il avait bien cent ans) et les fatigues, succombe au bout de trois jours[99]. On l’ensevelit à Saint-Pierre. P. 51, 52, 302.
[98] Le seul triomphe du cardinal de Saint-Pierre consista à s’asseoir de force dans la chaise papale, coiffé d’une mitre blanche et revêtu d’une chape rouge, et à être hissé sur l’autel, pour donner aux Romains le simulacre de l’intronisation.
[99] Le cardinal de Saint-Pierre mourut le 6 septembre 1378.
Cette mort déroutait les projets des cardinaux, qui avaient espéré après deux ou trois ans transférer le siège papal à Naples ou à Gênes, loin des Romains. Le conclave se réunit donc de nouveau; et de nouveau, le peuple demande un pape romain sous peine de mort pour les cardinaux: «Donnez-nous un pape romain, qui vive avec nous; ou sinon, vos têtes seront plus rouges que vos chapeaux.» Ces menaces hâtent l’élection; et l’archevêque de Bari, Barthélemy Prignano, est nommé pape sous le nom d’Urbain VI, à la grande joie du peuple romain[100]. A ce moment il n’était pas à Rome[101], mais à Naples, je crois, où on l’envoya chercher. Il est reçu triomphalement, et sa nomination est publiée par toute la chrétienté. Les cardinaux se vantèrent d’avoir fait «bonne et digne élection»; ils se repentirent plus tard d’avoir tant parlé. Le nouveau pape révoque les grâces accordées avant lui, et les membres du clergé de tout pays vinrent à Rome en demander de nouvelles.--Revenons aux affaires de France. P. 52 à 54, 302, 303.
[100] Les cardinaux qui avaient fui du Vatican le 8 avril au soir, y revinrent le 9, pour introniser le nouveau pape Urbain VI, dont le couronnement eut lieu le dimanche 18 avril, jour de Pâques.
[101] Le nouveau pape était à Rome au moment de son élection.
CHAPITRE IV.
_Commencement de 1378._ ALLIANCE DES ROIS D’ANGLETERRE ET DE NAVARRE.--_21 juin._ EXÉCUTION A PARIS DE JACQUES DE RUE ET DE PIERRE DU TERTRE.--_20 avril._ PRISE DE POSSESSION DE MONTPELLIER PAR CHARLES V.--_1379, 4 février._ TRAITÉ ENTRE LES ROIS DE FRANCE ET DE CASTILLE.--_1378, 27 juillet._ REMISE DE CHERBOURG AUX ANGLAIS PAR CHARLES LE MAUVAIS.--_Avril-juin._ SOUMISSION AU ROI DE FRANCE DES VILLES ET CHATEAUX NAVARRAIS EN NORMANDIE.--_Août._ LE DUC D’ANJOU MENACE BORDEAUX.--_Fin de 1378._ SIÈGES DE BAYONNE ET DE PAMPELUNE PAR LE ROI DE CASTILLE.--_1378, août._ LE DUC DE LANCASTRE VIENT ASSIÉGER SAINT-MALO.--_Septembre._ RAVITAILLEMENT DE CHERBOURG.--_Août._ MEURTRE D’OWEN DE GALLES.--_Août et septembre._ RASSEMBLEMENT D’UNE NOMBREUSE ARMÉE A SAINT-MALO.--_Septembre._ LEVÉE DU SIÈGE DE MORTAGNE. PRISE DES FORTS SAINT-LÉGER ET SAINT-LAMBERT.--_Fin décembre._ LEVÉE DU SIÈGE DE SAINT-MALO.--_1379, janvier._ CAPTURE D’OLIVIER DU GUESCLIN.--_1378, fin d’octobre._ PRISE DE BARSAC PAR LES ANGLAIS.--_1378, octobre à janvier 1379._ CHEVAUCHÉES DE THOMAS TRIVET EN GASCOGNE, EN NAVARRE ET EN CASTILLE.--_Commencement de 1379._ TRAITÉ ENTRE LES ROIS DE NAVARRE ET DE CASTILLE.--_1379, 30 mai._ MORT DU ROI HENRI DE CASTILLE (§§ 40 à 82).
Le roi de Navarre devenu veuf, les hommes de loi du royaume de France pensaient que ses enfants auraient dû être mis en possession de l’héritage de leur mère, y compris la Normandie[102], sous la tutelle de leur oncle, le roi de France, jusqu’à leur majorité. Craignant une telle chose, le roi de Navarre envoie au roi de France l’évêque de Pampelune[103] et Martin de la Carre, pour lui demander de lui rendre ses deux enfants, ou tout au moins Charles, dont le mariage avec la fille du roi de Castille se préparait[104]. En même temps il fait partir en Normandie secrètement deux autres ambassadeurs, Pierre le Basque et Ferrando[105], pour veiller aux moyens de défense de ses châteaux.
[102] Comme nous l’avons dit plus haut (p. XXXIV, note 2), le comté d’Évreux n’était pas de l’héritage de la reine de Navarre.
[103] L’évêque de Pampelune était à cette époque Martin de Zalva, qui fut nommé cardinal en 1380 par Clément VII et mourut en 1403.
[104] Il y a ici confusion dans la chronologie de Froissart: Charles de Navarre, en effet, qui avait épousé Éléonore de Castille, fille du roi Henri, le 27 mai 1375, n’arriva en Normandie que pendant le carême de 1378 (_Grandes Chroniques_, t. VI, p. 432) avec Jacques de Rue, auquel nous voyons attribuer à la date du 3 janvier 1378 une somme de 60 florins pour un mulet destiné au voyage de France (_Arch. de la Ch. des Comptes de Navarre_, caj. 33, nº 2{3} et nº 104). Charles de Navarre était à Montpellier le 18 février, et n’en repartait que le 1er mars (_Le petit Thalamus_, p. 395-396) pour la Normandie. De là il se rendit avec un sauf-conduit, vers la fin de mars (E. Petit, _Séjours de Charles V_, p. 64), à Senlis, auprès du roi, pour lui demander la délivrance de son familier, Jacques de Rue, qui venait d’être arrêté à Corbeil le 25 mars (_Grandes Chroniques_, t. VI, p. 432). Après avoir prêté serment de remettre en la garde du roi les places de Normandie, il accompagne l’armée royale. Pierre de Navarre, son frère, tombe entre les mains de Charles V, ainsi que Bonne, sa sœur, après la reddition du château de Breteuil, vers la fin d’avril 1378.
[105] Ferrando d’Ayens, maître d’hôtel de Charles le Mauvais, était déjà en 1372, avant la mort de la reine de Navarre, «gouverneur et lieutenant» des terres que le roi de Navarre possédait en Normandie (_Mandements de Ch. V_, nº 1841). Il était en Normandie, préparant tout pour la défense des châteaux navarrais, quand Charles de Navarre y arriva en mars 1378. Il accompagna le jeune prince à Senlis auprès du roi de France, qui le fit arrêter (_Grandes Chroniques_, t. VI, p. 433 et _Chronique du Mont-Saint-Michel_, t. I, p. 9) et bailler «en garde à aucuns des officiers du roy, pour mener avecques le duc de Bourgoigne en Normendie, afin qu’il luy fist rendre les dites forteresses». Ses biens confisqués, Ferrando (_Arch. Nat._, JJ 118, fol. 113 vº) fut d’abord enfermé à Caen; après la levée du siège de Cherbourg, on le transféra à Rouen (_Chr. des Quatre Valois_, p. 278). En 1387, Ferrando était encore prisonnier du roi de France (Kervyn, t. XX, p. 228). C’est par erreur que Jean Cabaret d’Orville (_Chronique du bon duc Loys de Bourbon_, éd. Chazaud, p. 67) le fait mourir à Gavray par suite de l’explosion d’un baril de poudre.
La première ambassade ne réussit guère: le roi de France répond qu’il garde ses neveux auprès de lui.
Pierre le Basque et Ferrando arrivent à Cherbourg avec une grande quantité de vivres et de munitions qu’ils répartissent entre plusieurs villes et châteaux de la Normandie et visitent tout le comté d’Évreux, où ils placent des hommes à eux. Pendant ce temps l’évêque de Pampelune et Martin de La Carre reviennent trouver le roi de Navarre à Tudela, pour lui faire part du mauvais résultat de leur mission. Le roi, n’osant pas se risquer à faire la guerre sans alliances, remet à plus tard ses projets de vengeance contre le roi de France. P. 54 à 56, 303.
Le roi de France n’était pas sans avoir connaissance des préparatifs du roi de Navarre en Normandie. De plus les Anglais réunissaient secrètement une flotte, avec 2000 hommes d’armes et 8000 archers, dont les chefs étaient le duc de Lancastre et le comte de Cambridge, se préparant, au dire de bien des gens, à occuper en Normandie les villes et châteaux du roi de Navarre[106].
[106] Aux termes d’un traité conclu entre le roi de Navarre et le roi d’Angleterre, ce dernier s’engageait à aider Charles le Mauvais à s’emparer du Limousin, lui promettait le gouvernement de la Guyenne et lui fournissait des troupes contre le roi de Castille; par contre le roi de Navarre cédait aux Anglais ses châteaux de Normandie (_Grandes Chroniques_, t. VI, p. 420-421). C’est pour aller prendre possession de ces forteresses que le duc de Lancastre rassemblait dès le mois de janvier 1378 une nombreuse flotte et que le roi donnait pouvoir à John Merewell, en date du 28 janvier, «d’arrester toutes nefs et barges de 20 tonneaux et au dessus... devers le south et le west... pour aller en nostre service à noz gages en un viage affaire sur la meer en le mois de marcz proschein venant.» (_Rec. Off._, _French Rolls, 1 Rich. II_, part 1, m. 4). Ce «grant viage» devait compter trois mille hommes d’armes et trois mille archers (_Ibid._, _Queen’s Rem._, _Misc., Navy 609/10_), sous le commandement du duc de Lancastre (prenant le titre de roi de Castille et de Léon), qui s’engageait personnellement à fournir 500 hommes d’armes et 500 archers (_Ibid._, _Treas. of the Receipt, Misc. 43/8_, nº 43).
Vers le même temps on prend en France et on amène à Paris deux secrétaires du roi de Navarre, l’un clerc et l’autre écuyer, Pierre du Tertre et Jacques de Rue. Convaincus d’avoir voulu empoisonner le roi de France pour servir les intérêts du roi de Navarre, ils sont jugés, condamnés à mort et exécutés à Paris[107].
[107] Pierre du Tertre fut pris à Bernay (voy. p. XLVI, note 132); Jacques de Rue fut arrêté à Corbeil le 25 mars 1378. Tous deux étaient accusés, entre autres crimes, d’avoir voulu empoisonner le jeune prince Charles de Navarre et le roi de France. Leur confession est relatée dans les _Grandes Chroniques_ (t. VI, p. 419-432 et 435-439) et la clef de la correspondance secrète existant entre Charles le Mauvais et Pierre du Tertre a été publiée par Secousse (_Mémoires_, t. II, p. 414-417), et par M. de Beaurepaire (_Chronique de Pierre Cochon_, p. 153-157). La véritable cause de leur procès était d’avoir contribué à l’alliance anglo-navarraise et voulu «livrer des chasteaulx que le roy de Navarre tenoit en Normandie aux Angloiz» (_Chr. des Quatre Valois_, p. 273). Jugés et condamnés par le Parlement (_Arch. Nat._, X1a 1471, fol. 54 vº), ils furent décapités à Paris le 21 juin 1378, «lundi après le Sacrement» (_Chr. de P. Cochon_, p. 149), la «foire du Lendit seant» (_Chr. des Quatre Valois_, p. 273). Les biens de Pierre du Tertre avaient été confisqués dès le 17 avril et donnés à Jean de Vaudetar et à Gilet Malet. (Secousse, _Mémoires_, t. II, p. 369; _Arch. Nat._, JJ 112, fol. 114 vº.)
Le roi de France n’hésite plus, et résout de prendre possession en Normandie, pour lui et ses neveux, des villes et châteaux du roi de Navarre, d’autant qu’on répétait partout que le roi de Navarre allait épouser Catherine, la fille du duc de Lancastre[108], et par contre abandonner au duc tout le comté d’Évreux. Le roi de France vient donc à Rouen[109], et rassemble une armée qui, sous les ordres des seigneurs de Couci et de la Rivière[110], se rend sous les murs d’Évreux avec les deux fils du roi de Navarre, pour bien montrer que la guerre est faite dans l’intérêt de ces enfants. Mais la garnison, composée de Navarrais fidèles à leur roi, ne se laisse guère entamer. P. 56 à 58, 303, 304.
[108] Catherine, fille du duc de Lancastre et de Constance de Castille, épousa en 1393 Henri III, roi de Castille, et mourut en 1418.
[109] Durant tout l’été de 1378, la présence du roi à Rouen n’est pas signalée (E. Petit, _Séjours de Ch. V_), mais bien celle de Jean le Mercier qui prépare tout pour la guerre prochaine (Moranvillé, _Ét. sur la vie de J. le Mercier_, p. 61) et celle de B. du Guesclin, à qui le 8 mars on offre le vin (_Arch. de la Seine-Inférieure_, 1, 3, 1re col.).
[110] L’armée était commandée par le duc de Bourgogne, le duc de Bourbon et Bertrand du Guesclin (_Chr. des Quatre Valois_, p. 266).
Le roi de France envoie comme commissaires à Montpellier, pour prendre possession de la terre et de la seigneurie, Guillaume de Dormans et Jean le Mercier[111]. Les notables de la ville se soumettent, craignant les gens d’armes du duc d’Anjou et du connétable qui étaient proches. On garde comme prisonniers deux chevaliers, Gui de Gauville[112] et Léger d’Orgessin[113], qui représentent le roi de Navarre à Montpellier; et la ville devient française. P. 58, 59, 304.
[111] Ce fut Jean de Bueil, sénéchal de Toulouse, qui fut chargé par le duc d’Anjou de prendre possession de Montpellier, le 20 avril 1378 (_Le petit Thalamus_, p. 396) et non pas Jean le Mercier, qui de mars en mai resta en Normandie (voy. H. Moranvillé, _Ét. sur la vie de J. le Mercier_, p. 62, note 4).
[112] Gui de Gauville, qui dès 1370 était capitaine du château de Chambrais pour le roi de Navarre (L. Delisle, _Collections de Bastard_ p. 156), embrassa bien vite en 1378 la cause du roi de France et ne resta pas son prisonnier. Il obtient le 12 juillet, la restitution des biens confisqués à son père, Guillaume de Gauville (_Arch. Nat._, JJ 113, fol. 9 vº), le 29 le paiement par le roi d’une indemnité due à Jean de Meudon (_Mandements de Ch. V_, nº 1772) et le 30, des lettres de rémission (_Arch. Nat._, JJ 113, fol. 20-21).
[113] Léger d’Orgessin ne fut pas gardé longtemps prisonnier: nous le retrouvons un peu plus tard au siège de Pacy et le 29 juillet 1378, il obtient des lettres de rémission (_Arch. Nat._, JJ 114, fol. 142).
En Normandie les garnisons navarraises sont bien décidées à la résistance, celle d’Évreux entre autres, qu’assiègent les seigneurs de Couci et de la Rivière.
Le roi de Navarre, d’un autre côté, apprenant la prise de Montpellier, se décide à demander secours aux Anglais. Il envoie comme messager un clerc en qui il avait grande confiance, maître Pascal[114], qui aborde en Cornouaille et se rend à Sheen[115], puis à Londres, où il est bien reçu par le roi Richard, en présence du comte de Salisbury et de Simon Burley. Mais Richard préférait s’entendre directement avec le roi de Navarre. Pascal retourne donc en Navarre, et Charles le Mauvais s’embarque pour l’Angleterre, emmenant avec lui Martin de la Carre et Pascal[116]. P. 59 à 61, 354.
[114] A Pascal de Ilardia, secrétaire de Richard II, devait être adjoint Garcies Arnaud, sire de Garro, car le 8 avril 1378 nous trouvons la mention d’un paiement fait au patron d’une barque bayonnaise par le roi d’Angleterre pour le retour de cet ambassadeur (_Rec. Off., Treas. of the Receipt, Misc. 43/8_, nº 64).
[115] Sheen, localité absorbée par Richmond, aux environs de Londres.
[116] A Pascal de Ilardia étaient adjoints Charlot, le neveu du roi de Navarre, et Garcies Arnaud (_Rec. Off., Treas. of the Rec., Misc. 43/8_, nº 87).
Peu avant le départ de Charles le Mauvais, le roi de France s’était assuré l’alliance du roi de Castille[117], qui avait déclaré la guerre à la Navarre. Laissant derrière lui, pour garder ses frontières contre les Espagnols, le vicomte de Castelbon[118], le seigneur de Lescun, Pierre de Bearn[119] et Pierre le Borgne, avec de nombreux gens d’armes, le roi de Navarre aborde en Cornouaille et se rend à Windsor où bientôt est conclu le traité suivant: le roi de Navarre s’engage à ne faire aucun accord avec le roi de France ou le roi de Castille, sans le consentement du roi d’Angleterre; il remet Cherbourg[120] entre les mains du roi d’Angleterre, qui en aura la garde trois ans durant, à ses frais; la souveraineté et la seigneurie en demeureront au roi de Navarre. Quant aux villes de Normandie que les Anglais pourront prendre, elles deviendront anglaises, la souveraineté en restant toujours au roi de Navarre. Le roi d’Angleterre doit immédiatement envoyer mille lances et deux mille archers à Bordeaux ou à Bayonne, pour guerroyer en Navarre contre le roi de Castille, aux frais du roi de Navarre. Le duc de Bretagne[121] était présent à la signature du traité; le duc de Lancastre et le duc de Cambridge reçoivent avis d’entrer en Normandie. P. 61 à 63, 304.
[117] La mention d’un messager et d’un chevalier du roi de Castille à la cour de France en avril et mai 1378 (_Mandements de Ch. V_, nos 1688 et 1728) se rapportent sans doute à la conclusion du traité entre les rois de France et de Castille. Henri hésita quelque temps à se déclarer pour le roi de France, et essaya même de régler un différend antérieur avec le roi de Navarre en lui cédant Lagroño moyennant 20 000 _doblas_; mais les succès du roi de France en Normandie forcèrent la main au roi de Castille, qui finit par entrer en campagne (Lopez de Ayala, _Cronicas_, éd. 1780, t. II, p. 90-91). Le traité est conclu le 4 février 1379: le roi de Castille s’engage à armer pour la saison d’été 20 galées qui doivent se réunir à la Rochelle pour de là ravager les îles anglaises; chaque galée avec son équipage coûtera 1200 francs par mois au roi de France; les profits sont partagés par moitié (Hay du Chastelet, _Hist. de du Guesclin_, p. 403-405).
[118] Mathieu de Foix, vicomte de Castelbon, obtient en 1391 le comté de Foix du roi de France, qui en 1390 l’avait acheté cent mille francs à Gaston Phébus.
[119] Pierre de Béarn, frère bâtard de Gaston Phébus.
[120] Le sauf-conduit donné par Richard II au roi de Navarre pour venir en Angleterre avec 500 personnes est valable pour un an à la date du 31 mai 1378 (Rymer, t. VII, p. 196). Garcies Arnaud, un des ambassadeurs du roi de Navarre, part d’Angleterre dès le mois de juin, avec Guillaume de Farington, 100 hommes d’armes et 50 arbalétriers, pour occuper Cherbourg et Mortain au nom du roi d’Angleterre. La remise au roi Richard de ces villes, dont la deuxième n’était pas encore au pouvoir de Charles V à cette époque, avait été faite par Charles de Navarre, dit Charlot, neveu de Charles le Mauvais, le 27 juillet 1378. Dès le 20 du même mois, le roi d’Angleterre avait ordonnancé le premier paiement d’un acompte de 10 000 francs sur les 25 000 qu’il prêtait au roi de Navarre; la dernière quittance de cette somme est du mois de septembre (_Rec. Off., Treas. of the Rec., Misc. 42/32_, nºs 13, 15, 22; _Ibid._, 43/8, nºs 87, 88, 99, 103, 123). Cherbourg était cédé pour 3 ans au roi d’Angleterre, qui promettait de fournir au roi de Navarre pendant 4 mois chaque année 500 hommes d’armes et 500 archers (Rymer, t. VII, p. 201). Dès le 15 juin, de Pont-Audemer, le connétable du Guesclin avait mandé aux vicomte et capitaine de Pont de l’Arche de construire un grand _engin_ qui devait être prêt à la fin du mois pour mener à Cherbourg; même ordre avait été donné à Vernon et à Louviers (_Arch. Nat._, K 51, nº 32). L’investissement de Cherbourg commence dès le mois de juillet (_Arch. Nat._, JJ 115, fol. 39).