Chroniques de J. Froissart, tome 09/13

Part 3

Chapter 33,781 wordsPublic domain

La ville de Duras prise et pillée, on passe au fil de l’épée tous les habitants qui s’y trouvent. Le lendemain le connétable et le maréchal vont examiner le château, qu’ils déclarent difficile à prendre. «Peu importe, dit le duc, j’ai dit et juré que je ne partirai pas d’ici sans avoir ce château en ma possession!--Soit, répond le connétable, vous n’en aurez pas le démenti». On se prépare donc à faire le siège, mais au bout de trois jours, la garnison se rend et est conduite là où elle veut aller. P. 23, 24, 298.

Après la prise de Duras, le duc d’Anjou laisse dans Landiras[59] cent lances avec Jean de Jeumont, Jean de Roye et Jean de Rosai pour garder la frontière contre les gens de Bordeaux, et désireux d’aller voir à Toulouse la duchesse nouvellement accouchée[60], il licencie ses autres troupes[61], après avoir chargé Owen de Galles d’aller assiéger, avec une route de Bretons, de Poitevins et d’Angevins, la ville de Mortagne-sur-Gironde, occupée par le syndic de Latrau. Owen part avec cinq cents lances et se dirige vers Saint-Jean-d’Angély; le duc d’Anjou, le connétable, le seigneur de Couci, le maréchal, Jean et Pierre de Bueil s’en retournent à Toulouse où ont lieu de grandes fêtes pour les relevailles de la duchesse. Le connétable et le seigneur de Couci rentrent ensuite en France, et le maréchal s’en va en Auvergne au secours du dauphin et des seigneurs du pays qui guerroyaient contre les Anglais[62]. P. 24 à 26, 298.

[59] Gironde, com. de Podensac, arr. de Bordeaux.

[60] La duchesse était accouchée à Toulouse le 7 octobre 1377, d’un fils qui fut plus tard Louis II, roi de Naples, pendant que le duc d’Anjou assiégeait Duras. Sous les murs de cette ville, le 10 octobre 1377, le duc mande à Ambroise Beth, receveur de Carcassonne, de payer 100 francs d’or au messager venu de Toulouse pour lui annoncer la délivrance de la duchesse (_Bibl. Nat._, ms. fr. 26 014, nº 2029). Les 19 et 20 octobre le roi Charles V payait une première somme de 1000 francs d’or, puis une seconde de 40, destinées aux messagers lui ayant appris la «nativité» de son nouveau neveu (L. Delisle, _Mandements de Charles V_, nos 1486 et 1487).

[61] Dans cette campagne le duc d’Anjou «conquesta jusques au nombre de six vint et quatorze que villes que chasteaux et autres grosses forteresces et notables» (_Grandes Chroniques_, t. VI, p. 355), parmi lesquels il faut citer tout particulièrement Sainte-Marguerite (Dom Vaissete, _Hist. du Languedoc, nouv. éd._, t. IX, p. 862). Le duc d’Anjou se trouvait le 24 septembre sous les murs de la ville, et envoyait de là le seigneur de Lagoiran au pays appelé _Entre les deux mers_ pour y recevoir la soumission des barons. (Voy. dans les _Arch. hist. de la Gironde_, t. III, p. 277-278, un document des Archives des Basses-Pyrénées publié par M. P. Raymond.)

[62] Le maréchal de Sancerre rejoignit le duc de Berry au siège de Ravel, où il se trouvait avec lui le 6 octobre 1377 (_Arch. Nat._, KK 252, fol. 147), puis se rendit à Saint-Flour, où nous constatons sa présence le 23 octobre 1377 (_Ibid._, fol. 135 vº). L’expédition prit fin peu de jours après, car nous voyons le 1er novembre passer à la Chaise deux boulangers d’Orléans revenant «de la derrenière chevauchée d’Auvergne» (_Arch. nat._, JJ 112, fol. 177 vº). Elle n’avait été du reste que médiocrement fructueuse. Le duc, après avoir levé dès le 20 avril 1377 un subside pour le rachat de plusieurs places occupées depuis longtemps par les Anglais (_Bibl. Nat._, ms. fr. 26 013, nº 1906), entre autres Carlat, déclaré imprenable par B. du Guesclin (_Arch. Nat._ X1a 1471, fol. 53), était encore à Bourges le 17 juillet (_Arch. Nat._, KK 252, fol. 138 vº), d’où il partit pour délivrer Carlat, sans y réussir. Il fut plus heureux avec Ravel (Puy-de-Dôme), qu’il assiégeait dès le 29 août (_Arch. nat._, KK 252, fol. 138 vº) et prenait le 29 septembre (_Ibid._, fol. 139).

Owen de Galles arrive à Saintes, où il se repose: il a avec lui les seigneurs de Pons[63], de Thors[64], de Vivonne, Jacques de Surgières et autres chevaliers du Poitou; d’autre part les Bretons et les Normands ont pour capitaines Maurice de Tréséguidi, Alain de la Houssaye, Alain de Saint-Pol, Perceval d’Esneval, Guillaume de Moncontour, le seigneur de Montmaur[65] et Morelet[66], son frère. Quand tout est prêt, l’armée s’en vient mettre le siège devant Mortagne-sur-Gironde, dont le château domine la Garonne, et qui bien pourvu de vivres et bien défendu par son capitaine, le syndic de Latrau, demande pour se rendre un long siège. P. 26, 27, 298.

[63] Renaud VI, sire de Pons, lieutenant du roi en Poitou, Saintonge et Angoumois en 1381, conservateur des trêves de Guyenne, vicomte de Turenne et de Carlat, seigneur de Ribérac, est né vers 1348. Il épouse en 1365 Marguerite de Périgord, et passe au parti anglais, qu’il abandonne définitivement, après plusieurs hésitations, en 1371, et est comblé de faveurs par Charles V. De 1383 à 1415 il exerce à plusieurs reprises les fonctions de conservateur des trêves. Il meurt en 1427. Voy. dans les _Positions des thèses soutenues par les élèves de la promotion de 1894 pour obtenir le diplôme d’archiviste-paléographe_ (p. 1-4), les positions de M. J. Chavanon, qui a consacré une étude à ce personnage.

[64] Sur Renaud de Vivonne, seigneur de Thors, voy. P. Guérin, _Arch. hist. du Poitou_, t. XXI, p. 269 et 419.

[65] Jacques de Montmor, chevalier, seigneur de Briz, chambellan du roi, fut successivement gouverneur de La Rochelle, gouverneur du Dauphiné, capitaine d’Harfleur, et fut souvent chargé par Charles V de missions diplomatiques (_Bibl. Nat., Pièces orig._ vol. 2030).

[66] Sur Morelet de Montmor, chevalier, chambellan du roi, capitaine du chastel et de la bastide du Louvre, et en octobre 1393 capitaine de Harfleur (_Bibl. Nat., Pièces orig._ vol. 2030), voy. une note de M. P. Guérin (_Arch. hist. du Poitou_, t. XIX, p. 244).

CHAPITRE II.

REPRISE DES HOSTILITÉS EN ÉCOSSE.--_1378, 25 novembre._ PRISE DU CHATEAU DE BERWICK PAR LES ÉCOSSAIS.--_Fin de 1378._ CHEVAUCHÉE DU COMTE DE NORTHUMBERLAND SUR LES MARCHES D’ÉCOSSE (§§ 21 à 33).

Le roi de France, sans engager sa propre armée, savait faire harceler ses ennemis par ses alliés; aussi profite-t-il de l’avènement de Richard II pour renouveler avec le roi d’Écosse, Robert, les traités conclus avec ses prédécesseurs[67]. A la suite d’une réunion à Édimbourgh, la guerre est de nouveau résolue, et le roi d’Écosse divise son armée en quatre parties sous les ordres des comtes de Douglas, de Moray, de Mar et de Sutherland; le connétable d’Écosse était Archibald de Douglas, et le maréchal de l’armée, monseigneur Robert d’Erskine[68]. Le rassemblement des troupes devait avoir lieu près du Lammerlaw[69], à la frontière d’Angleterre.

[67] Le traité d’alliance unissant la France à l’Écosse avait été renouvelé entre Charles V et Robert Stuart dès le 30 juin 1371 (_Mandements de Ch. V_, nº 790). Aussitôt après la mort d’Edouard III (12 juin 1377), les Écossais rompirent les trêves conclues avec l’Angleterre: notamment une dispute survenue au marché de Roxburgh entre Anglais et Écossais est la cause du meurtre de quelques Écossais. Leurs compatriotes, voulant les venger, brûlent la ville sous les ordres du comte de Dunbar; de là des représailles de la part des Anglais, qui, au nombre de 10 000, commandés par le comte de Northumberland, entrent en Écosse et ravagent le pays (Walsingham, _Hist. angl._, t. I, p. 340). La lutte continue ainsi pendant l’année 1378, entretenue par un échange constant de correspondances entre la France et l’Écosse (_Mandements de Ch. V_, nos 1669, 1688, 1712 à 1714) «pour certaines besoingnes», jusqu’à la défaite des partisans du comte de Northumberland. Intervention d’Edmond Mortimer et de Jean, évêque de Hereford, qui quitte son manoir de Wytebourne et voyage du 27 mai au 22 juillet «pour la reformation» des attentats contre la trêve avec l’Écosse (_Rec. Off., Lord Treas. Rem., For. Acc. 4_, m. 8 vº). La trêve est renouvelée, mais dure peu; et un nouveau voyage en Écosse de l’évêque de Hereford (23 octobre-6 décembre 1378) est rendu nécessaire par les événements qui précèdent et suivent la prise de Berwick racontée par Froissart (_Rec. Off._, _ibid._).

[68] Le roi Charles V, sans doute pour gagner à lui les principaux chefs écossais, ordonne le paiement, à la date du 23 décembre 1377, de trois harnais d’or envoyés par lui au comte Guillaume de Douglas, à Jacques son fils et à Robert d’Erskine (_Mandements de Ch. V_, nº 1564).

[69] Le Lammerlaw est un des pics faisant partie de la chaîne des Lammermoor Hills.

Durant ce temps, un des plus hardis écuyers d’Écosse, Alexandre de Ramsay, prend avec lui quarante compagnons de sa route et marche sur Berwick, qui appartenait aux Anglais. Le capitaine de la ville de Berwick était alors un écuyer du comte de Northumberland[70], nommé Jean Biset, et celui du château s’appelait Robert Ashton[71]. Le château est pris par surprise[72] et Robert Ashton se tue en sautant dans les fossés[73]. Jean Biset, le capitaine de la ville, coupe alors les ponts reliant le château à la ville (de la sorte les Écossais restent enfermés dans le château) et envoie demander du secours au comte de Northumberland, qui était tout près de là, à Alnwick[74], par Thommelin Friane, un de ses hommes. P. 27 à 31, 297 à 299.

[70] Henri de Percy, comte de Northumberland, avait touché 500 livres pour la garde du château de Berwick du 1er décembre 1377 au 15 juillet 1378 (_Rec. Off., Treas. of the Receipt, Misc._ 43/8, nº 55).

[71] Robert Ashton, chambellan d’Edouard III, était venu en France pour traiter de la paix (30 avril-13 juin 1377) et avait reçu 100 L. à cette occasion. Le 12 juin, nous le voyons capitaine de Sandgate près Calais. (_Rec. Off., Queen’s Rem., Misc., Nuncii_ 631/32 et _Lord Treas. Rem., For. Acc. 4_, m. 77 vº.)

[72] C’est le 25 novembre (le jeudi avant la Saint-André) et non le 22 novembre 1378, que le château de Berwick fut pris par les bandes écossaises, durant la nuit, _per quoddam foramen cujusdam turris_ (Walsingham, _Hist. angl._, t. I, p. 388).

[73] Le comte de Dunbar, gardien des marches pour l’Écosse, n’admettait pas cette rupture de la trêve et voulait faire rendre le château aux Anglais: les Écossais répondirent qu’ils ne le rendraient ni au roi d’Angleterre, ni au roi d’Écosse, mais qu’ils l’occupaient pour le roi de France. Huit jours après, grâce à ses machines de guerre, le comte de Northumberland reprenait Berwick (Walsingham, _Hist. angl._, t. I, p. 389).

[74] Angleterre, comté de Northumberland.

Alexandre de Ramsay et les siens, maîtres du château, tuent une partie de leurs prisonniers et gardent l’autre; mais quand ils veulent pénétrer dans la ville pour la piller et y mettre le feu, les ponts leur manquent. Ils se renferment alors dans le château et s’y maintiennent jusqu’à l’arrivée des barons écossais; le comte de Douglas et Archibald de Douglas avaient déjà quitté Dalkeith[75] et étaient arrivés à Dunbar[76]. P. 31, 32, 299.

[75] Écosse, comté de Haddington.

[76] Écosse, comté de Haddington.

Thommelin Friane se hâte: il arrive à Alnwick auprès du comte de Northumberland, qui envoie des messagers dans tout le Northumberland demandant à tous ceux, chevaliers et écuyers, sur l’aide desquels il croit pouvoir compter, de venir le retrouver sous les murs de Berwick, pour faire le siège du château occupé par les Écossais. A son appel répondent aussitôt les seigneurs de Neuville, de Lucy, de Greystok[77], de Stafford et de Welles, le capitaine de New Castle et le vaillant Thomas Musgrave[78]. Le comte arrive un des premiers à Berwick; son armée compte bientôt près de dix mille hommes, et le siège du château commence. P. 32, 33, 299.

[77] Ralph, baron de Greystok en 1377 (Rymer, t. VII, p. 159), est nommé garde des marches le 10 mars 1381 (_Ibid._, p. 245).

[78] Thomas Musgrave, gardien du château de Berwick, en juin 1374 et 1376, était chargé de recevoir les sommes dues pour la rançon de David Bruce (Rymer, t. VII, p. 38 et 109); pour 1377, voy. _Rotuli Scotiæ_, t. I, p. 982.

Apprenant ces nouvelles, les barons d’Écosse envoient cinq cents lances sous la conduite d’Archibald de Douglas, cousin d’Alexandre de Ramsay, au secours du château de Berwick. Le comte de Northumberland, avec trois mille hommes d’armes et sept mille archers, dispose son armée en deux batailles et les attend de pied ferme. P. 33 à 35, 299, 300.

Se voyant très inférieurs en nombre, dix contre un, les Écossais, malgré l’avis de Guillaume de Lindsay[79], oncle d’Alexandre de Ramsay, ne veulent pas risquer le combat et se retirent sur la montagne de Lammerlaw près de la Tweed, au delà de Roxburgh[80]. Le comte de Northumberland, le comte de Nottingham et les autres barons anglais font quand même bonne garde cette nuit-là. P. 35, 36, 300.

[79] Un Guillaume de Lindesay figure comme écuyer en 1366 et 1367 dans les _Rotuli Scotiæ_ (t. I, p. 905a et 916a) et comme chevalier en 1398 (t. II, p. 142b).

[80] Écosse, capitale du comté de même nom, sur le Teviot et la Tweed.--Le gardien de Roxburgh pour l’Angleterre était Thomas de Percy, qui reçut 300 livres pour cet office du 1er décembre 1377 au 15 juillet 1378 (_Rec. Off., Treas. of the Receipt, Misc. 43/8_, nº 55).

Le lendemain matin, l’assaut est donné au château de Berwick, qui, grâce aux archers anglais, ne tarde pas à être pris. Tous les défenseurs sont mis à mort, à l’exception d’Alexandre de Ramsay, qui devient le prisonnier du seigneur de Percy. Jean Biset est nommé capitaine du château. P. 36, 37, 300.

Le comte de Northumberland et le comte de Nottingham décident de poursuivre les Écossais et de leur livrer bataille. Ils prennent donc le chemin de Roxburgh, en remontant la Tweed; mais bientôt ils tournent à droite, chevauchant vers les monts de Lammerlaw, et envoient en reconnaissance sur la gauche, à Melrose[81], où se trouvait une abbaye de bénédictins, Thomas Musgrave avec trois cents lances et autant d’archers. Thomas Musgrave, ses fils et ses troupes, arrivent à l’abbaye, s’y installent pour s’y reposer, et détachent comme éclaireurs deux écuyers bien montés. P. 37, 38, 300.

[81] Écosse, comté de Roxburgh.

Ces deux écuyers tombent dans une embuscade d’Écossais, dont Guillaume de Lindsay est le chef et, sous peine de mort, racontent comment le château de Berwick a été pris, comment tous ceux qui s’y trouvaient renfermés ont été tués à l’exception d’Alexandre de Ramsay, comment les comtes de Northumberland et de Nottingham remontent la Tweed à la recherche des Écossais, et comment Thomas Musgrave et ses fils, Jean Ashton et Thomas Barton[82] avec trois cents lances et trois cents archers sont cantonnés à l’abbaye de Melrose. Guillaume de Lindsay garde ses prisonniers et envoie annoncer ces nouvelles aux barons écossais par un écuyer, qui trouve le gros de l’armée au village de Hondenbray[83]. P. 38, 39, 300.

[82] On trouve en 1380, dans Rymer (t. VII, p. 258), un Thomas Barton qui pourrait s’identifier avec celui-ci.

[83] Cette localité se trouve, sous le nom de Hondenbrae, sur la carte du Lothian de l’atlas de Blaeu, bien au S.-O. de Dunbar.

Instruits de ces choses et désireux de profiter de la division de leurs ennemis, les barons écossais partent la nuit de Hondenbray et marchent sur l’abbaye de Melrose, pour y surprendre Thomas Musgrave et les siens. Mais à minuit, la pluie et le froid les arrêtent, et ils sont obligés de camper dans un bois. P. 39 à 41, 300.

Le matin, entre six heures et neuf heures, une rencontre a lieu entre les fourrageurs écossais et les fourrageurs anglais de l’abbaye de Melrose. L’avantage reste aux Écossais, et les fuyards anglais vont avertir Thomas Musgrave de l’approche des Écossais, qui, prévenus eux aussi, s’apprêtaient à livrer bataille: ils étaient bien six cents lances et deux cents valets armés de lances, de bâtons et de haches. P. 41, 42, 300.

Thomas Musgrave et ses gens quittent Melrose et, laissant la Tweed à main gauche, s’établissent sur une montagne, qu’on appelle Saint-Gille. C’est là qu’ils sont rencontrés par les éclaireurs écossais, qui préviennent les leurs. Au cri de Douglas! Saint Gille! les Écossais s’avancent, et les deux armées se trouvent en présence.

Des deux côtés on arme des chevaliers: plus de trente, du côté des Écossais, et parmi eux Jacques, fils du comte de Douglas, les deux fils du roi d’Écosse, Robert et David, et un Suédois du nom de Georges de Wesmède; du côté des Anglais, le fils de Thomas Musgrave et deux écuyers appartenant, l’un au seigneur de Stafford, l’autre au seigneur de Greystock.

Les Anglais placent les archers sur leur aile, et au cri de Notre-Dame! Ashton[84]! ils commencent l’attaque. Le choc est terrible, et les archers gênent beaucoup les Écossais, qui ont malgré tout la supériorité du nombre. Parmi eux, Archibald de Douglas qui a de prime abord mis pied à terre, assomme les Anglais avec sa lourde épée dont la lame a bien deux aunes de long. Finalement les Écossais restent maîtres du champ et font cent vingt prisonniers, entre autres Thomas Musgrave et ses fils. Les fuyards sont poursuivis jusqu’à la Tweed, et on tue beaucoup de gens de pied.

[84] Le texte de Froissart donne _Arleton_, qui semble fautif.

Après cette victoire, les Écossais rentrent dans leur pays et décident de se replier sur Édimbourgh, pour que le comte de Northumberland, qui est du côté de Roxburgh, ne puisse leur reprendre leurs prisonniers. C’était agir prudemment, car ils étaient perdus, s’ils fussent restés à Hondebray. P. 42 à 44, 301.

A leur départ de Berwick, le comte de Northumberland, le comte de Nottingham et les barons d’Angleterre se séparent de Thomas Musgrave et vont camper près de Roxburgh; ils apprennent alors que les Écossais qu’ils cherchent sont à Hondebray. Ils partent de nuit pour les surprendre, mais la pluie les arrête eux aussi; et ils arrivent quand les Écossais sont partis. Ils songent alors à descendre la Tweed jusqu’à Melrose et à prendre des nouvelles de Thomas Musgrave; ils apprennent en chemin par des fuyards la défaite des leurs, sans plus amples détails, et se logent à Melrose. P. 44 à 46, 301.

Ils ne sont pas longtemps sans savoir que Thomas Musgrave, prisonnier des Écossais, est emmené avec ses fils et 120 prisonniers à Édimbourgh. Voyant qu’il n’y a plus rien à faire, le comte de Northumberland, seigneur de Percy, licencie ses troupes et retourne chez lui. Ainsi finit cette chevauchée.

Les Écossais retournent pour la plupart à Édimbourgh; le comte de Douglas et ses fils restent à Dalkeith. Heureux de leur succès, les Écossais se montrèrent courtois pour le payement des rançons de leurs prisonniers.--Revenons aux affaires de France. P. 46, 47, 301.

CHAPITRE III.

_1378, 6 février._ MORT DE JEANNE DE BOURBON, REINE DE FRANCE.--_1378, 3 novembre._ MORT DE JEANNE DE FRANCE, REINE DE NAVARRE.--_1378, 7 et 8 avril._ ÉLECTION DU PAPE URBAIN VI (§§ 34 à 39).

En février 1378[85] meurt par son imprudence la reine de France: malgré l’avis des médecins, elle s’était baignée, étant enceinte de sa fille Catherine, qui plus tard devait épouser Jean, fils du duc de Berry[86]. P. 47, 301.

[85] C’est le samedi 6 février 1378 que mourut en couches de sa fille Catherine la reine de France, et non _de se coupe_, par suite d’un bain, comme le dit Froissart, en la confondant avec Jeanne de France, reine de Navarre, dont il parle quelques lignes plus loin (_Grandes Chroniques_, t. VI, p. 413). «Ce jour de samedi environ mienuit (les _Grandes Chroniques_ disent: dix heures après midi) madame Jeanne de Bourbon, reine de France, trespassa en l’ostel royal de Saint Pol à Paris delés «M. Charles dalphin de Viennois, M. Loys, comte de Valois, madame Ysabel et mad. Katherine, enfans de elle et du roi Charles, nostre sire, son espous. Ladite mad. Ysabel assez tost après (le 23 février) ala de vie à trespassement» (_Arch. Nat._, X1a 1471, fol. 103 vº). Jeanne de Bourbon fut enterrée à Saint-Denis le 16 février, et ses obsèques coûtèrent 8550 fr. (_Mandements de Ch. V_, nº 1658); son cœur fut déposé aux Cordeliers de Paris, qui firent ses obsèques le 18 du même mois (_Arch. Nat._, _ibid._).

[86] La princesse Catherine épousa le 5 novembre 1386 Jean, comte de Montpensier, fils du duc de Berry. Ce mariage auquel fait allusion Froissart ne permet pas de donner une date antérieure à la composition du livre II ou tout au moins de cette partie du livre II.

Bientôt après meurt aussi la sœur du roi de France, la reine de Navarre[87], dont la succession, y compris le comté d’Évreux[88], revenait à ses enfants, sous la tutelle de leur oncle, le roi de France. On ne vit pas sans murmure en France que cette succession pût être administrée par le roi Charles de Navarre, au nom de ses enfants.

[87] La reine de Navarre, Jeanne de France mourut à Évreux, non pas après Jeanne de Bourbon, comme le dit Froissart, mais bien avant, le 3 novembre 1373 (_Grandes Chroniques_, t. VI, p. 341), par suite d’une syncope dont elle fut prise dans un bain, où elle était _mal gardée_. C’est ce qui ressort de l’autopsie faite après la mort à laquelle se reporte Pierre du Tertre dans sa déposition du 14 juin 1378 (Secousse, _Mémoires_, t. I, 2e partie, p. 154 et t. II, p. 410).

[88] Le comté d’Évreux ne faisait point partie de la succession de la reine Jeanne; mais le roi de France, connaissant l’alliance des Anglais et de Charles le Mauvais, cherchait à s’assurer des places de Normandie. La _Chronique des Quatre Valois_ (p. 266) met dans la bouche de Charles V une réponse bien nette à son neveu Charles de Navarre, qui ne pouvait croire que son père voulût livrer aux Anglais ses châteaux de Normandie: «Beau nieps, je ne vous vueil pas tollir terre, maiz je vueil que les chasteaulx soient mis en ma main.» Le roi, comme on le voit, ne cherche pas ici à invoquer le droit des héritiers de la reine Jeanne.

Sur ces entrefaites, B. du Guesclin revient de Guyenne[89] après la campagne du duc d’Anjou et ramène avec lui le sire de Mussidan pour le présenter au roi[90]. Le roi et le connétable s’entretiennent des affaires de Navarre, sur lesquelles nous reviendrons plus loin. Pour l’instant parlons du grand malheur qui affligea l’Église et fut pour la chrétienté une source de maux. P. 47, 48, 301.

[89] Le connétable était de retour à Paris avant le 25 novembre 1377, car à cette date il était présent au Parlement (_Arch. Nat._, X1a 1471, fol. 97 vº). Le 1er décembre 1377, il cède au duc de Berry, par acte passé au Châtelet, Fontenay-le-Comte en Vendée et Montreuil-Bonnin en Poitou contre 25,000 francs (Hay du Chastelet, _Hist. de du Guesclin_, p. 458-459).

[90] Raymond de Montaut, seigneur de Mussidan, qui avait juré fidélité au roi de France le 12 septembre 1377 (_Arch. Nat._, P. 133418, nº 111), fut bien reçu par Charles V, qui lui donna deux douzaines d’écuelles d’argent (_Mandements de Ch. V_, nº 1679).