Chroniques de J. Froissart, tome 03/13

Part 1

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CHRONIQUES

DE

J. FROISSART

PARIS.--TYPOGRAPHIE LAHURE Rue de Fleurus, 9

CHRONIQUES

DE

J. FROISSART

PUBLIÉES POUR LA SOCIÉTÉ DE L’HISTOIRE DE FRANCE

PAR SIMÉON LUCE

TOME TROISIÈME

1342-1346

(DEPUIS LA TRÊVE ENTRE JEANNE DE MONTFORT ET CHARLES DE BLOIS JUSQU’AU SIÉGE DE CALAIS)

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A PARIS CHEZ Mme Ve JULES RENOUARD LIBRAIRE DE LA SOCIÉTÉ DE L’HISTOIRE DE FRANCE RUE DE TOURNON, Nº 6

M DCCC LXXII

EXTRAIT DU RÈGLEMENT.

ART. 14. Le Conseil désigne les ouvrages à publier, et choisit les personnes les plus capables d’en préparer et d’en suivre la publication.

Il nomme, pour chaque ouvrage à publier, un Commissaire responsable chargé d’en surveiller l’exécution.

Le nom de l’Éditeur sera placé en tête de chaque volume.

Aucun volume ne pourra paraître sous le nom de la Société sans l’autorisation du Conseil, et s’il n’est accompagné d’une déclaration du Commissaire responsable, portant que le travail lui a paru mériter d’être publié.

_Le Commissaire responsable soussigné déclare que le tome III de l’Édition des_ CHRONIQUES DE J. FROISSART, _préparée par_ M. SIMÉON LUCE, _lui a paru digne d’être publié par la_ SOCIÉTÉ DE L’HISTOIRE DE FRANCE.

_Fait à Paris, le 5 février 1872._

_Signé_ L. DELISLE.

_Certifié_,

Le Secrétaire de la Société de l’Histoire de France,

J. DESNOYERS.

SOMMAIRE.

CHAPITRE LI.

1342. ROBERT D’ARTOIS EN BRETAGNE[1] (§§ 181 à 192).

[1] Cf. Jean le Bel, _Chroniques_, t. II, chap. LXI, p. 5 à 13.

Édouard III donne de grandes joutes à Londres en l’honneur de la comtesse de Salisbury[2] dont il est toujours épris. Douze comtes, huit cents chevaliers, cinq cents dames et pucelles assistent à ces joutes qui durent quinze jours.--Noms des principaux chevaliers, tant d’Angleterre que d’Allemagne, de Flandre, de Hainaut et de Brabant.--Toutes les dames et les damoiselles s’y montrent parées de leurs plus beaux atours, sauf la comtesse de Salisbury qui s’y rend dans le plus simple appareil, tant elle désire ne pas attirer sur elle les regards du roi d’Angleterre. Jean, fils aîné de Henri vicomte de Beaumont d’Angleterre, périt dans une de ces joutes de la main du comte de Hainaut. P. 1 à 3, 197 à 201.

[2] Froissart, reproduisant une erreur de Jean le Bel (_Chroniques_, t. II, p. 5), donne à la comtesse de Salisbury le nom d’Alice; elle s’appelait Catherine, et elle était fille de Guillaume de Grandisson.

Édouard III envoie l’évêque de Lincoln proposer une trêve de deux ans au roi David d’Écosse qui, après l’avoir d’abord refusée, finit par l’accepter du consentement du roi de France son allié[3]. P. 4 à 7, 201 à 207.

[3] Par acte daté d’Eltham le 3 avril 1342, Édouard III charge l’évêque de Durham, Henri de Lancastre, comte de Derby, son cousin, Raoul de Nevill et 4 autres chevaliers, de traiter au sujet d’une trêve avec David _de Brus_, roi d’Écosse. (Rymer, _Fœdera_, vol. II, p. 1191.) Par un autre acte donné plus d’un an après le premier et daté de Westminster le 20 mai 1343, Edouard III enjoint aux mêmes de veiller sur la frontière d’Écosse à l’exécution de la dite trêve qui doit durer jusqu’à la Saint Michel 1343 et de là en trois ans. (_Ibid._, p. 1225.)

Sur les instances de Jeanne de Flandre, comtesse de Montfort, qui a profité de la trêve[4] conclue entre elle et Charles de Blois pour aller en Angleterre demander du secours[5], Édouard III donne à cette princesse son alliée une armée de mille hommes d’armes et de deux mille archers sous les ordres de Robert d’Artois, pour retourner en Bretagne. La flotte qui porte cette armée se compose de trente six vaisseaux grands et petits; en quittant l’île de Guernesey, elle se rencontre avec une flotte au service du roi de France que commandent Louis d’Espagne, Charles Grimaldi et Ayton Doria. La flotte française ne se compose que de trente deux vaisseaux espagnols montés par mille hommes d’armes et trois mille Génois; mais parmi ces trente deux vaisseaux il y a neuf galées, dont trois plus fortes que les autres et montées par les trois amiraux en personne. Louis d’Espagne, qui veut prendre sa revanche de l’échec de Quimperlé, attaque les Anglais avec beaucoup d’impétuosité; toutefois l’action n’avait pu s’engager que dans l’après-midi, et une tempête qui survient, jointe à l’obscurité de la nuit, met fin à cette lutte et sépare les combattants. Les amiraux français, qui craignent d’être jetés à la côte avec leurs gros vaisseaux, gagnent à toutes voiles la haute mer, tandis que Robert d’Artois, chef de la flotte anglaise, réussit à jeter l’ancre dans un petit port, à quelque distance de Vannes[6]. P. 7 à 11, 206 à 211.

[4] Jean le Bel s’est trompé en rapportant cette trêve à l’année 1343 ainsi que l’arrivée de Robert d’Artois et d’Édouard III en Bretagne (_Chron._, t. II, p. 17); ces trois événements appartiennent à l’année 1342. Froissart a reproduit les erreurs de date de son devancier et de son modèle. La trêve entre Jeanne de Montfort et Charles de Blois est du 1er mars 1342, ainsi qu’il résulte de la pièce suivante: «Nous Jehane de Flandres, duchesse de Bretaingne, comtesse de Richemond, de Monffort et vicomtesse de Limoges, faisons savoir à touz que, oie la requete que nous a faite maestre Henri de Malestret de par nostre sire le roi de France, c’est à savoir sur l’otroi de seures et saufves trefves entre nous et nostre partie adverse dou débat qui pant en presant entre nostre très cher singnour de Bretaingne et de Monffort nous et noz effanz d’une partie, et monseigneur Charles de Blois à cause de la dame de Penthèvre sa famme, d’autre, sur la chaiète et sucession de la duché de Bretaingne, eue sur ce deliberacion et conssail de noz chevaliers, gentis homes, bourgois et menu commun, pour l’obeissance dou dit singnour et la bone esperance dou bien d’acort et de paiz, les avons otroiées et otroions par ces lettres ès noms que desus et pour touz ceulx de nostre partie juques à la quinzaine de Pâques prochènes venanz, en telle manière que, se la partie adversse les veult otroier et soi assantir et ce fermement comme dit est, nous voulons que nostre dit otroi soit valable de meitanant; et ou cas où elle ne s’i assantiroit, nous rappelons le desus dit otroy fait par nous, et voulons que ils soit de nulle value et dou tout mis à naiant. Donné tesmoen nostre grant sael et ensamlile o le sael nostre très cher et très aemé et féal bachelier monseigneur Tengui dou Chatel nostre cappitaine de Brest, tant pour li que pour ceulx de la ville de Brest, et le sael nostre aemé et féal bachelier monseigneur Henri de Kaer, le vendredi amprès _Reminiscere_ l’an mil trois cens quarante et un» (1er mars 1342). Orig., 2 sc. pend, sur simple queue de parch.; 3e sceau en déficit. (Arch. nat., sect. hist., J 241, nº 41.)

Jeanne de Monfort devait être à Brest lorsqu’elle accorda cette trêve, car des lettres de sauvegarde qu’elle délivra aux habitants de Saint-Malo sont données «à Brest, le jour où l’on chante _Reminiscere_ l’an MCCCXLI.» (J 241, nº 40.)

[5] Il n’est pas absolument impossible que la comtesse de Montfort, s’embarquant à Brest où elle se trouvait alors, ait profité de la trêve pour faire un voyage en Angleterre; mais les actes du temps n’en font pas mention. Au contraire, dans des lettres de quittance d’une somme de mille livres sterling empruntée le 10 mars 1342 à la comtesse, Édouard III dit qu’il a reçu cette somme _per manus Walteri de Mauny_ (Rymer, _Fœdera_, vol. II, p. 1189); il parle, dans une autre pièce en date du 20 juillet de la même année, de demandes que Jeanne et Amauri de Clisson lui ont faites _per litteras et nuncios_ (Rymer, _ibid._, p. 1205). Il est probable, comme l’a supposé Dacier, que Froissart, reproduisant une erreur de Jean le Bel (_Chroniques_, t. II, p. 10), a placé mal à propos sous cette année un voyage qui n’eut lieu qu’à la fin de juin ou au commencement de juillet de l’année 1344.

[6] Le 30 juillet 1342, Robert d’Artois était sur le point de s’embarquer pour la Bretagne avec cent vingt hommes d’armes et autant d’archers (Rymer, _Fœdera_, vol. II, p. 1201); le 15 août suivant, la flotte destinée pour la Bretagne était partie (Rymer, _ibid._, p. 1209). Cette rencontre sur mer entre la flotte de Robert d’Artois et celle de Louis d’Espagne est mentionnée par Jean le Bel (_Chron._, t. II, p. 12); mais tous les détails appartiennent en propre à Froissart. Le chanoine de Liége fait même précéder la simple mention du combat de réserves qui sont tout à fait de nature à nous prévenir contre les additions de Froissart: «Je ne sçay pas dire toutes les aventures qui leur sourvindrent, car je n’y fus pas, et ceulx qui m’en ont raconté m’en ont dit en tant de diverses manières que je ne m’en sçay à quoy tenir de la vérité. J’ay trouvé en ung livre rimé, que ung jongleur a fait, tant de bourdes et de menteries, que je ne les oseroie dire.» (_Chron._, t. II, p. 11.)

Pendant que Louis d’Espagne est poussé par les vents contraires jusque sur les côtes de Navarre et revient à grand peine à la Rochelle, puis à Guérande, après avoir capturé sur sa route quatre navires de Bayonne, la comtesse de Montfort et Robert d’Artois mettent le siége devant Vannes. Une forte garnison tient cette ville pour Charles de Blois sous les ordres de Hervé de Léon, d’Olivier de Clisson, des seigneurs de Tournemine et de Lohéac. Les Anglais pillent et brûlent tout le pays situé entre Dinan[7], la Roche-Piriou[8], Gouelet-Forest, la Roche-Bernard[9] et Suscinio[10]. Gautier de Mauny lui-même, après s’être tenu quelque temps à Hennebont, laissant cette forteresse sous la garde de Guillaume de Cadoudal, accourt sous les murs de Vannes avec Ivon de Trésiguidy, cent hommes d’armes et deux cents archers, pour renforcer les assiégeants. La ville est prise après un jour d’assaut, et Gautier de Mauny y entre le premier. Hervé[11] de Léon, Olivier de Clisson, les seigneurs de Tournemine, de Lohéac et les autres chevaliers du parti français n’ont pas le temps de se retirer dans le château, mais ils parviennent à se sauver. P. 11 à 16, 211 à 217.

[7] En plaçant Dinan dans les environs de Vannes, Froissart répète une erreur qu’il a empruntée à Jean le Bel; mais rien n’obligeait le chroniqueur de Valenciennes à ajouter au récit de son devancier des détails qui semblent de pure invention. La prise de Vannes elle-même par Robert d’Artois, dont Froissart a trouvé la mention dans Jean le Bel (_Chron._, t. II, p. 12), est fort douteuse, car il n’y est fait nulle allusion dans une lettre assez longue d’Édouard III à son fils datée du siége devant Vannes le 5 décembre 1342 (_V. Hist. Ed. III_, par Robert d’Avesbury, éd. de 1720, p. 100 et 101). Jean le Bel dit à propos de ce siége de Vannes: «Et y avint de belles aventures et grandes proesses, d’ung costé et d’aultre, que je ne sçauroye pas raconter ne dire au vray; si vault mielx que je m’en taise.» (_Chron._, t. II, p. 12.) Il est certain que Jean le Bel se montre ici plus réservé que Froissart. Toutefois, il y a de bonnes raisons de penser que la réserve du chanoine de Liége aurait dû être plus grande encore.

[8] Aujourd’hui hameau de la commune de Priziac, Morbihan, ar. Napoléonville, c. le Faouët. V. sur ce nom de lieu le tome deuxième de notre édition, _Sommaire_, p. XLVIII, note 300.

[9] Morbihan, ar. Vannes.

[10] Aujourd’hui château de la commune de Sarzeau, Morbihan, ar. Vannes.

[11] La présence de Hervé de Léon à cette prétendue prise de Vannes par Robert d’Artois est une erreur que Froissart a empruntée à Jean le Bel (_Chron._, t. II, p. 12). Hervé de Léon, fait prisonnier dans une embuscade par Gautier de Mauny au mois de mai 1342 et amené le 7 juillet suivant à Londres, où il fut enfermé à la Tour, ne put se trouver à Vannes entre l’arrivée de Robert d’Artois et celle d’Édouard III en Bretagne, c’est-à-dire après le commencement d’août et avant le 5 octobre 1342, car il ne dut être relâché qu’après la conclusion de la trêve de Malestroit (janvier 1343). Jean le Bel, en disant que le même Hervé de Léon avait été au début partisan de Montfort (_Chroniques_, t. I, p. 229) a entraîné Froissart dans une autre erreur, car le vicomte de Léon, oncle de Jeanne de Penthièvre mariée à Charles de Blois, se montra dès le commencement de la lutte, de l’aveu des propres partisans de Montfort, l’adversaire déclaré de ce dernier (_Preuves de l’histoire de Bretagne_, par dom Morice, t. I, p. 1431). V. la dissertation de dom F. Plaine intitulée: _De l’autorité de Froissart comme historien des guerres de Bretagne_, p. 19. Nantes, 1871.

Après la prise de Vannes, la comtesse de Montfort, Gautier de Mauny et Ivon de Trésiguidy rentrent à Hennebont, tandis que les comtes de Salisbury, de Pembroke, de Suffolk vont assiéger Rennes. Quatre jours avant l’arrivée des Anglais devant Rennes Charles de Blois avait quitté cette ville, y laissant bonne garnison et s’était rendu avec sa femme à Nantes[12]. P. 11 à 17, 211 à 220.

[12] Ce siége de Rennes, dont la mention est empruntée à Jean le Bel (_Chroniques_, t. II, p. 15), est tout aussi problématique que la prise de Vannes par Robert d’Artois.

Hervé de Léon et Olivier de Clisson font appel à Robert de Beaumanoir, maréchal de Bretagne, et à tous les partisans de Charles de Blois, pour reprendre Vannes à Robert d’Artois. Pierre Portebeuf, capitaine de Dinan, leur amène mille hommes; le capitaine d’Aurai, deux cents; Gérard de Mâlain, châtelain de la Roche-Piriou, deux cents; Renier de Mâlain, châtelain du Faouët, cent; le sire de Quintin, capitaine de Quimper-Corentin, cinq cents. Robert d’Artois est bientôt assiégé dans Vannes par des forces qui ne s’élèvent pas à moins de douze mille hommes; il est blessé à un assaut et n’a que le temps de se sauver par une poterne pour chercher un refuge à Hennebont. Édouard Spencer, fils de Hugh Spencer, est aussi blessé à cet assaut et ne survit que trois jours à sa blessure. Quant à Robert d’Artois, il repasse en Angleterre pour se guérir, mais les fatigues de la traversée empirent sa situation, et il meurt à Londres[13], où Édouard III lui fait faire de magnifiques obsèques. P. 17 à 20, 220 à 224.

[13] Robert d’Artois mourut entre le 6 octobre (Rymer, _Fœdera_, vol. II, p. 1212) et le 20 novembre 1342 (_ibid._, p. 1215); mais Jean le Bel (_Chron._, t. II, p. 13) et Froissart (p. 20 et 224) se trompent en le faisant mourir en Angleterre. Il résulte d’une charte d’Édouard III, datée de Westminster le 1er mai 1343, que la mort du comte d’Artois arriva en Bretagne: «... Nos, licet dictæ quadringentæ libræ ad prædicta debita ipsius Roberti, [qui] _in dictis partibus_ (_Britanniæ_), diu ante dictum festum Paschæ, diem suum clausit extremum...» (Rymer, _ibid._, p. 1222.)

CHAPITRE LII.

1342 ET 1343. ÉDOUARD III EN BRETAGNE[14] (§§ 192 à 202).

[14] Cf. Jean le Bel, _Chroniques_, t. II, chap, LXII, p. 15 à 18.

Le roi d’Angleterre jure de venger la mort de Robert d’Artois. De grands préparatifs sont faits dans les ports de Plymouth, de Wesmouth, de Darmouth et de Southampton. Édouard III prend bientôt la mer[15] avec deux mille hommes d’armes et six mille archers, et, après avoir côtoyé la Normandie, les îles de Guernesey et de Brehat, débarque en Bretagne, à quelque distance d’Hennebont où se tient la comtesse de Montfort; puis il va mettre le siége devant Vannes, que garde pour Charles de Blois une garnison de deux cents chevaliers et écuyers sous les ordres[16] d’Olivier de Clisson, de Hervé de Léon, de Geffroi de Malestroit, du vicomte de Rohan et du sire de la Roche Tesson. Après un assaut infructueux, le roi d’Angleterre laisse une partie de ses gens devant Vannes, puis il va rejoindre avec le gros de ses forces les chevaliers anglais qui assiégent Rennes. Là, il apprend que Charles de Blois, sa femme et ses enfants se sont refugiés à Nantes, c’est pourquoi il se dirige aussitôt de ce côté; arrivé sous les murs de cette ville, il y offre la bataille à Charles de Blois, qui la refuse. Force lui est de se borner à investir Nantes[17], et encore d’un côté seulement, car les Français ont réussi à garder leurs communications du côté de la ville qui regarde le Poitou, par où ils s’approvisionnent. De ce côté aussi, les assiégés reçoivent des renforts amenés par Louis d’Espagne, Charles Grimaldi et Ayton Doria, qui, avec leurs Espagnols, Génois, Bretons et Normands, écumeurs de mer, ont passé la saison à détrousser les marchands, aussi bien ceux du parti français que ceux du parti anglais. Édouard III laisse devant Nantes la moitié de ses forces, et avec l’autre moitié il va assiéger Dinan; ainsi, en une saison et à la fois, en personne ou par ses gens, il met le siége devant trois cités (Vannes, Rennes, Nantes) et une bonne ville (Dinan). A un terrible assaut qui se livre sous les murs de Vannes, Olivier de Clisson et Hervé de Léon[18] sont faits prisonniers du côté des Français, le baron de Stafford du côté des Anglais. Le roi d’Angleterre s’empare de Dinan et revient renforcer ceux de ses gens qui assiégent Vannes. Sur ces entrefaites, Louis d’Espagne, Charles Grimaldi et Ayton Doria surprennent la flotte anglaise, qui était à l’ancre dans un petit port près de Vannes et la maltraitent. Pour éviter le retour d’une surprise du même genre, Édouard III met ses navires à couvert, partie dans le havre de Brest, partie dans celui d’Hennebont. P. 20 à 29, 224 à 239.

[15] Édouard III s’embarqua à Sandwich (port du comté de Kent, à 4 l. n. de Douvres) le 5 octobre 1342 (Rymer, _Fœdera_, vol. II, p. 1212).

[16] Nous apprenons par une lettre d’Édouard III à son fils, donnée au siége de Vannes la veille de Saint Nicolas (5 décembre) 1342, dont Robert d’Avesbury nous a conservé le texte (_Hist. Ed. III_, éd. de 1720, p. 100), que Louis de Poitiers, comte de Valentinois, commandait alors la garnison de Vannes. Froissart se trompe lorsqu’il dit, dans la rédaction d’Amiens (p. 227), que Louis de Poitiers était à ce moment capitaine de Nantes.

[17] L’investissement de Nantes par Édouard III en personne est une erreur que Froissait a empruntée à Jean le Bel (_Chron._, t. II, p. 16). Les premières opérations du roi anglais en Bretagne furent dirigées contre Ploërmel, Malestroit (Morbihan, ar. Ploërmel), Redon, villes qui étaient au pouvoir des Anglais dès le 5 décembre 1342, date de la lettre d’Édouard III à son fils dont il est question plus haut. A cette même date, Amauri de Clisson, les seigneurs de _Lyac_ (Loyat, Morbihan, ar. et c. Ploërmel), de _Machecoille_ (Machecoul, Loire-Inférieure, ar. Nantes), de _Reies_ (Retz ou Saint-Père-en-Retz, Loire-Inférieure, ar. Paimbœuf), de _Ryeus_ (Rieux, Morbihan, ar. Vannes, c. Allaire), avaient fait soumission au roi d’Angleterre, qui, une fois maître de Ploërmel, de Malestroit et de Redon, mit le siége devant Vannes et se contenta d’envoyer vers les parties de Nantes son cousin de Northampton, le comte de Warwick et Hugh Spencer avec trois cents hommes d’armes (_Hist. Ed. III_, par Robert d’Avesbury, p. 99 et 100).

[18] Hervé de Léon avait été fait prisonnier dès le mois de mai 1342. V. plus haut, p. VI, note 11.

Par l’ordre du roi de France son père, Jean, duc de Normandie, se met à la tête d’une armée de dix mille hommes d’armes et de trente mille gens de pied qui s’est rassemblée à Angers[19] et marche au secours de son cousin Charles de Blois. A l’approche des Français, les Anglais qui assiégeaient Nantes lèvent le siége de cette ville et vont rejoindre devant Vannes le roi d’Angleterre.--Pendant le séjour du duc de Normandie à Nantes, les Anglais livrent un assaut à la ville de Rennes, qui dure un jour entier; ils y perdent beaucoup de gens par suite de la vigoureuse résistance des assiégés qui ont à leur tête leur évêque, le baron d’Ancenis, le sire du Pont, Jean de Malestroit, Yvain Charruel et Bertrand du Guesclin, alors jeune écuyer.--Le duc de Normandie quitte Nantes pour marcher avec son armée au secours de Vannes assiégée par les Anglais: il établit son camp en face des assiégeants; ce que voyant, Édouard III, qui a besoin de toutes ses forces pour résister à un ennemi quatre fois supérieur en nombre, fait lever le siége de Rennes[20]. Les cardinaux de Palestrina et de Clermont[21] sont chargés par le pape Clément VI[22] de s’entremettre de la paix entre les deux partis, que la disette de vivres et la rigueur de la saison obligent à accepter cette médiation[23]. Une trêve est conclue entre les deux rois de France et d’Angleterre, qui doit durer jusqu’à la Saint Michel prochaine, et de là en trois ans[24]. Le duc de Normandie retourne en France, et Édouard III en Angleterre. P. 29 à 35, 239 à 247.

[19] L’armée du duc de Normandie dut se rassembler à Angers et se mettre en marche vers la Bretagne après le 12 novembre 1342. Par lettres du 12 nov. 1342, Philippe de Valois mande aux receveurs de Saintonge et du Poitou d’envoyer des vivres et des fourrages à Angers, pour l’armée que le duc de Normandie, son fils, doit conduire dans l’Anjou, le Maine et la Bretagne. (Arch. nat., sect. hist., k 43, nº 23.)--Original.

[20] Édouard III, dans la lettre à son fils datée du siége devant Vannes le 5 décembre 1342, se tait complétement sur ce siége de Rennes, qui par conséquent, s’il a eu lieu, doit être postérieur au 5 décembre; mais le silence du roi anglais rend le fait au moins douteux. Nous craignons qu’ici encore Froissart n’ait été moins réservé que Jean le Bel, qui dit en cet endroit: «Je ne m’ose plus avant entremettre de conter comment ces deux grandes assemblées se departirent, ne quelles aventures il y eut, car je n’y fus mye, et ja soit que je treuve en ces romans rimés dont j’ay parlé cy dessus biacop de choses, neantmoins, pource qu’elles sont plus plaines de mensonge que de vérité, je ne les ose dire.» (_Chron._, t. II, p. 18.)

[21] Froissart veut probablement parler d’Étienne Aubert, évêque de Clermont, fait cardinal par Clément VI la première année de son pontificat, et qui touchait, ainsi que les cardinaux d’Autun et de Périgord, 500 livres de rente sur la cassette de Philippe de Valois (De Camps, portef. 83, fₒₛ 149 et 150); mais d’après une bulle de Clément VI datée d’Avignon le 11 décembre 1342, les cardinaux envoyés pour négocier un arrangement entre les deux partis étaient Pierre des Prés, évêque de Palestrina, et Annibal Ceccano, évêque de Frascati. (V. Rymer, _Fœdera_, vol. II, p. 1216.)